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Full text of "La France équinoxiale ..."

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4 



/ 



HENRI A. COUDREAU. 



LA FRANCE ÉQUINOXIALE. 

MÉDAILLE DE BRONZE A L' EXPOSITION UNITE RSELLE D* AMSTERDAM EN 1883. 

GRANDE MÉDAILLE D*OR DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE COMMERQALB DE PARIS EN 1886. 

PRIX TRIENNAL DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES COLONIALES ET MAR1TIHF8 EN 1887. 



TOME SECOND. 



YOYAGE A TRAVERS LES GUYANES ET L'AMAZONIE. 



T. II. a 



VOYAGE 



A TRAVERS LES GUYANES 



ET L'AMAZONIE. 



T^graplùe flanla-Didot, — Mesnil (SoiO. 





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LA FRANCE ÉQUINOXIALE. 



«^^kAAMMAMMAAM^MW^A^M^^^^^WM» 



VOYAGE 



A TRAVERS 



LES GUYANES ET L'AMAZONIE, 



PAR 



A. GOUDREAU^ 



Profeneur de l'Univenité, 

Chargé d'une misaion Bcientifique dans les territoires contestés de Guyane ; 

Membre du Comité de la Société internationale d'études brésiliennes, 

de la Société agricole et industrielle de la Guyane française, 

et de diyerses sociétés savantes. 



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CHALLAMEL AÎNÉ, ÉDITEUR, 

LIBRAIRIE COLONIALE, 
5, RUE JAOOB, ET RUE FURSTENBERG, 2. 

1887. 



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PREFACE. 



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Le jour de mon entrée à l'École Normale Spé- 
ciale, j'expose longuement au directeur que je ne 
me destine point à l'enseignement. Le professorat 
n'est pour moi qu'un moyen. Le but entrevu, ce 
sont les missions scientifiques. 

Et cela se passait en novembre 1877! 

Enfin! tout vient k point à qui peut attendre. 

Oui! c'est aujourd'hui, 3o mai i883, l'heureux 
jour qui répond à mes désirs. 

Le Ministre (1) veut un grand voyage dans les 
régions contestées; mes amis et collègues du Co- 
mité agricole et industriel de Cayenne m'ont pré- 
senté; le gouverneur, M. Chessé, m'a agréé. Dans 
huit jours, je vais partir. 

Il y en a pour deux ans, dit le programme offi- 



{{) Le minisire était M. de Mahy, Mes deux meilleurs amis du Comité, 
Achille Houry, depuis maire de Cayenne, et Henry Richard, une des plus hau- 
tes personnalités de la Colonie, me permettront de faire violence à leur modes- 
tie et d'associer leurs noms à celui de réminent homme d'État, le premier en 
date et en influence des chefs de noire grand parti coionial. Tous les trois ont 
des droits, différents mais également inoubliables^ à ma plus fidèle grati- 
tude. (H.-A. G.) 



VIII PREFACE. 



cieux. Adieu Giyenne, adieu le collège, adieu le 
professorat. 

Quelle joie! Dans huit jours Childe Harold va com- 
mencer son pèlerinage ! 



Je commençai ma campagne des Guyanes et de 
TAmazonie à 21 ans, en mars 1881. J'étais alors pro- 
fesseur d'histoire au lycée de Clermont-Ferrand. Dé- 
pité de n'avoir pu me faire adjoindre à l'expédition 
Flatters, de lamentable mémoire, je venais de de- 
mander un poste quelconque dans une colonie quel- 
conque. Et on m'envoyait à Cayenne. C'est ainsi 
qu'on éprouve les vocations. 

Toutefois je n'entrepris point de suite mon grand 
voyage. Il n'est pas facile, sans protections, d'obtenir 
l'autorisation de s'en aller dépenser sa fortune, sa 
santé, et quelquefois sa vie, pour la plus grande 
gloire de la patrie et de la science. Je reçus une 
première fois une réponse négative à une demande 
de mission dans Tintérieur. 

Aussi, pour ne pas perdre de temps, aux vacances 
de 1881, me voici parti, à mes frais et à mes ris- 
ques, prendre mes premiers grades de caraibisant^ 
de fébricitant et de sauvagiseant, chez les Galibis de 
l'Iracoubo, au cœur de notre Guyane. 

Aux vacances de 1882 je continue à m'entrainer^ 



PREFACE. IX 



cette fois dans le district de Kourou, district fameux 
par l'entreprise coloniale de 1763, opération célèbre 
par laquelle Je grand ministre Choiseul trouva moyen 
d^envoyer à la mort^ en moins de deux ans, et sans 
jugement, 1 4^000 colons français. 

En février 188 3, un nouveau gouverneur, M. Cliessé, 
qui venait d'annexer Taiti , arrivait dans la colonie. 
Nous avions alors à expédier nos produits à l'exposition 
d'Amsterdam, M. Ghessé, à ce propos, me demanda 
une brochure sur a les Richesses de la Guyane fran- 
çaise D. Je remis, huit jours après, la petite étude qui 
fut honorée à Amsterdam d'une médaille de bronze. 

M. de Mahy, alors ministre intérimaire des colo- 
nies, demandait en même temps au gouverneur un 
missionnaire pour explorer les territoires plus ou 
moins neutres ou contestés qui avoisinent notre 
colonie de Guyane. M. Ghessé, à qui j'étais pré- 
senté ofGciellement par le Gomité agricole et indus- 
triel de la Guyane française, dont j'étais membre, 
me fit l'honneur de vouloir bien me désigner. 

Me voici donc constitué officiellement l'apôtre de 
la plus grande Guyane. 

Je débute, en mai i883, dans mes voyages offi- 
ciels, par une excursion de deux mois au pays de 
Gounani, dans ce coin du contesté qui, au point de 
vue français, n'est plus contesté. 

De retour à Gayenne j'en repars aussitôt, le 10 
juillet i883, pour accomplir le grand voyage que je 
ne devais terminer que le 23 avril i885. G'est la 



relation de ce grand voyage qui fait l'objet de ce 
volume. 

Un voyage ininterrompu de 21 mois et treize jours 
dans ces contrées, c'est beaucoup plus que mon illus- 
tre prédécesseur Crevaux n'en fit jamais d'un seul 
coup. Le plus long de ses voyages en Guyane, celui 
de Cayenne aux Andes, ne dura pas un an. 

Toutefois, si j'avais à faire entendre des plaintes, 
ce ne serait point au sujet des misères du métier : 
par grâce d'état, les fièvres, l'anémie, les privations 
et la mort sont à peu près indifférentes à ceux-là 
qu'un malin génie a voués aux explorations. 

Mais mon grand voyage dans notre Territoire In- 
dien, notre Grand-Sud guyanaïs, fut singulièrement 
assombri par de bien fâcheuses traverses administra- 
tives. 

Tous ces ennuis n'étaient que le fruit d'un malen- 
tendu. Du fond des déserts de la Guyane centrale, 
on est pins éloigné des ministères que lorsqu'on a le 
bonheur de faire sa carrière sur les banquettes du 
café de la Paix : aussi les tristes pérégrinations de 
ma dernière année furent-elles faites de jours bien 
noirs. 

En deux mots : un ministre colonial m'envoie étu- 
ne question coloniale vieille de deux siècles 
oiijours brûlante. Le crédit afférent à ma mis- 
it prévu pour deux ans. jMais voilà que bientôt 
ccesseurs de M. de Mahy, ou leurs bureaux, 
coloniaux ou moins bien informés, s'amusent 



PRÉFACE. XI 

tout tranquillement à supprimer le crédit de la se- 
conde année, pendant que je suis là-bas, au cœur du 
Territoire indien, sans nouvelles de France depuis 
quinze mois, mais poursuivant, sur la foi des traités. 
De plus, ces administrateurs, aux allures étonnam- 
ment dégagées^ trouvent bon de renforcer cette dé- 
cision nouvelle qu'ils viennent de prendre en con- 
tradiction avec la décision primitive, par un désaveu 
dans les règles, désaveu aussi stupéfiant dans la 
forme que dans le fond, de tout ce que je venais de 
faire par ordre. Quand ce paquet de gentillesses ad- 
ministratives me parvint, à la fin de la seconde an- 
née, chez les Indiens Atorradis où j'étais en train de 
mourir, je protestai , humblement. On devine ce 
que me valurent mes réclamations. 

Toutefois, aujourd'hui, j ai tout oublié, car la lance 
d'Achille a guéri les blessures qu'elle avait faites. Et, 
d'aise, j'en pourrais presque voir mes cheveux renoir- 
cir, si je ne préférais les aller blanchir, complètement 
sans doute cette fois, dans une nouvelle exploration 
au pays de mes premiers travaux. 

De Cayenne à Para, l'Amazone, le rio Negro, le 
Uaupès, le rio Branco, les montagnes centrales de la 
Guyane, telles sont les étapes de mon voyage. 

Je ne pense pas qu'aucun voyageur ait jamais par- 
couru d'une seule traite dans cette contrée un itiné- 
raire aussi étendu. Si j'étais mort à la besogne, j'eusse 
trouvé dix apologistes pour un. 

Déjà, à la fin de mon voyage, M. Jules Ferry, — 



XII PREFACE. 



un compatriote de mon prédécesseur Crevaux — en 
me rappelant, voulait bien s'apitoyer sur ce que ma 
mission avait présenté, entre toutes, de difficile et 
de périlleux. 

Pour qui n'a pas la volonté encore trop vieillie, 
un passé douloureux est le gage d'un avenir pros- 
père. Le destin fait de bons élèves de ceux à qui il 
inflige au début de cruelles leçons. 

Tout vient à point à qui peut attendre. 

Déjà, dans sa séance générale de 1886, la Société de 
Géographie commerciale de Paris me faisait l'hon- 
neur de me décerner sa grande médaille d'or. 

La Société de Géographie de France, — honneur, 
encouragement,, que je n'oublierai pas, — a bien 
voulu publier mon Atlas. 

La Société des études coloniales et maritimes me 
décerne un prix triennal oc pour services rendus à 
la France en Guyane ». 

Il est évident qu'une vocation à un apostolat est 
une mauvaise note. Pourtant c'est la condition même 
du prosélytisme. 

Eh bien oui, je le crois, j'en suis sûr, on la verra 
bientôt se dessiner, qu'on le veuille ou non, la 
question de Guyane. 

La Guyanne française sera un jour la première 
de nos colonies. Plus encore : une nouvelle France, 
un autre Canada. 

La France équinoxiale, la plus grande Guyane, 
sera le premier de ces pays dalUance que nous 



PREFACE. XII 1 



voyons venir après les pays de protectorat. Cela ira 
plus vite qu'on ne le suppose. 

Il y a là pour nous, au nord de l'Amazone, plus 
qu'une œuvre nationale, il y a une question nationale, 
une question sociale, la question sociale elle-même... 
car elle se trouve en grande partie en Amérique la 
solution de la question sociale... 

Mais..., nous en reparlerons plus lard. 

Henri A. Coudreau. 



EXCURSION A COUNANl. 



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Juin-juillet 1883. 

Ayant trouvé, le G juin, un bateau tapouye en partance 
pour Counani (1)9 je pris passage à bord. Malgré la fragilité 
et le mauvais état de l'esquif, la faiblesse numérique de 
l'équipage qui ne se composait que du patron et de deux 
matelots, les dangers de la mer à cette époque de l'année, 
— dangers qui nous valurent de perdre notre misaine dé- 
chirée dans le golfe d'Oyapocket de faire une voie d'eau sur 
la côte deCachipour, — le voyage fut relativement heureux. 
En effet, nous entrions le 12 au soir en rade de Counani. 
Ce voyage de six jours, accompli dans de semblables condi- 
tions, peut être considéré comme exceptionnel. Trajane 
Benito, premier capitaine de Counani, parti un jour après 
nous de Cayenne, n'arrivait au bourg que le 3o juin au 
soir. 

Dès mon arrivée au bourg, je fus frappé de l'accueil ex- 
trêmement sympathique dont j'étais l'objet de la part de la 
population. Cet accueil, — je l'ai su depuis, — n'était dû 
qu'à ma qualité de fonctionnaire français. Ce fut surtout à 
l'occasion de la fête donnée par mon patron^ un appelé 
Cartier, citoyen (?) suisse, à propos de son mariage avec 
la fille du capitaine le plus influent de la région, Raymond 
de Macède, que ces sentiments de bienveillance se don- 
nèrent carrière. La modestie de l'humble professeur, cher- 
cheur d'antiquités indiennes et de ficus, eut à souffrir 

(1) Voir l'Atlas. 



XVI EXCURSIOW A COUNANI. 



d'ovations auxquelles il ne lui fut pas toujours possible de 
se dérober. 

Je mis à profit la bonne volonté de mes inespérés amis 
pour faire exécuter des fouilles de ci et de là, et parti- 
culièrement sous réglise alors en reconstruction. Je dois 
ici un témoignage de gratitude à M. Le Bélier, prêtre de 
Cayenne^ en tournée apostolique dans ces parages, pour 
la bienveillance éclairée avec laquelle il m^aida dans mes 
recherches (i). 

J*eus le bonheur de voir mes patientes investigations 
couronnées de succès : je trouvai, dans un puits funéraire 
situé au milieu du tertre sur lequel se construit la nouvelle 
église, sept urnes cinéraires en parfait état de conservation. 

Peu après, le 14» j'assistai à un spectacle auquel j'étais 
loin de m'attendre. Raymond de Macède, qui avait déjà 
affirmé devant moi ses sentiments français avec une rare 
énergie, profitant de ma présence à Counani, provoquait, 
sans bruit et avec diligence, une réunion des habitants, 
et proposait à ses concitoyens de signer une pétition au gou- 
verneur de Cayenne pour obtenir l'envoi de fonctionnaires 
français. La population, qui avait cru jusqu'alors que la 
France était trop loin, voyant un fonctionnaire de Cayenne, 
pauvre collectionneur, parmi elle, eut un subit élan d'en- 
thousiasme, élan que, dans la sincérité de mon âme, je 
regretterais de voir déçu (2) . 

Dans les vingt-quatre heures , 3o chefs de famille sur 4o 
signaient la pétition de leur capitaine. J'ai été la cause in- 
volontaire de cette explosion de patriotisme. 



(1) Je préfère déclarer tout de satte que mes opiaions matérialistes ne m'empè- 
ctieat pas de penser que nos prêtres et nos moines peuvent nous rendre de grands 
services, aux colonies et à Pétranger. (H. -A. G.) 

(2) Depuis, hélas ! il se serait produit, paraît-il, à Counani, de singuliers mouve- 
ments d'impatience. Ce petit peuple de 500 âmes se serait pris prématurément au 
sérieux. (Voir, tomel, la République de Counani,) 



EXCURSION A COUNANÏ. XVII 

X partir de ce jour je n'ai guère été maître de mes ac- 
tions. J'ai été caressé, choyé, obsédé de bienveillance par 
cette bonne population, qui attend la France comme les 
juifs attendaient le Messie. On voulait m'éviter toute peine, 
toute fatigue et on ne me voyait entreprendre qu'avec 
une frayeur amusante un voyage tant soit peu pénible. Le 
capitaine Raymond de Macède me déclara que je ne retour- 
nerais à Cayenne qu'avec lui, qu'il me montrerait Mapa, et 
qu'au retour je le présenterais, lui et sa famille, au gouver- 
neur de la Guyane française. J'étais prisonnier chez mes 
amis. Le bateau du capitaine avait besoin d'être réparé ; 
on s'y mit de suite. Ce furent trois semaines perdues 
pour moi qui voulais revenir vers le gouverneur pour l'in- 
former de l'ébullition patriotique des habitants de Counani ; 
mais, tout d'abord, je ne pouvais, en conscience, étant Fran- 
çais avant d'être missionnaire scientifique, décourager mon 
ami de Macède par un départ intempestif; en outre, je ne 
perdais rien, car le bateau sur lequel j'étais venu s'était gra- 
vement avarié pendant le voyage et se trouvait complètement 
hors de service. De plus, tous les autres bateaux tapouyes (i) 
de la localité étaient alors à la pêche. 

La réparation du bateau de Raymond dura trois semaines, 
du 1 8 juin au 8 juillet. J'utilisai ces 'jo jours à faire quelques 
excursions, à recueillir des collections, à prendre des ren- 
seignements et à étudier la population. Il me fut impossi- 
ble d'engager les pagayeurs nécessaires pour faire des recon- 
naissances d'une semaine ou deux dans l'intérieur, car la 
saison n'était pas propice, tous les habitants étant alors à la 
chasse ou à la pêche, les deux grandes industries de la ri- 
vière. 

Le 18, j'allai visiter une des habitations du capitaine Ray- 

(1) Bateau tapouye : petite goélette locale, de 4 à 12 tonneaux environ. Le mot est 
employé de Mapa au Maroni. 

T. II. b 



XVIII EXCURSION A CODNANf. 

inondy sise en rivière, rive droite, à 8 kilomètres du bourg. 
Je pus constater la richesse exceptionnelle des terres de la 
région et l'intelligence avec laquelle sont dirigées les cultures, 
dans ce canton trop peu connu. 1^:20, j'explorai Tancienne 
mission fondée par les jésuites sur la rive droite du fleuve, 
à une douzaine de kilomètres du bourg. Une partie des 
plantations des Pères subsiste encore, mais tout vestige 
des anciennes constructions a disparu. Le 2 5, je remontai 
la crique de Hollande et un de ses affluents de gauche 
jusqu'au priprii^i) à partir duquel cette rivière coule vers 
le Cachipour, établissant ainsi, à l'époque des pluies, une 
communication naturelle entre le Cachipour et le G>unani. 
Le ^27, je me rendis à la crique de Hollande par terre, à tra- 
vers des savanes marécageuses et des forêts extraordinaire- 
ment riches en bois de construction navale. Le 28, j'entre- 
pris de visiter la grande savane qui s'étend de Counani à 
Carse venue. Le voyage en rivière fut malheureux. Parti 
avec un seul pagayeur, je faillis périr dans les rapides où 
le canot se brisa. Mon homme me sauva à la nage à travers 
les roches et les courants. I^e lendemain, après une marche 
de 6 kilomètres à travers des bois inondés, j'arrivai à cette 
admirable savane de terre haute, aussi riche, me dit mon 
guide, un Brésilien, que les plus beaux « campos » du Brésil. 
Le lendemain 3o,Trajane Benito, le premier capitaine, arrive 
enfin à Counani après 22 jours de voyage. Il lutte avec Ray- 
mond de Macède de bienveillance et de générosité à mon 
égard, réclame l'honneur de signer le premier la pétition de 
Raymond et va chercher dans leurs abatis du haut de la ri- 
vière les 10 derniers chefs de famille que l'éloignement avait 
empêchés jusqu'alors de signer le document du capitaine. 
Le I'' juillet, je remonte la crique Française, qui fait com- 

(1] Marais. 



EXCURSION A COUNANI. XIX 

muniquer, parla lagune de Counani, ce fleuve elle rioNove. 
Le 2j je suis pris d'un violent accès de fièvre, dont je ne 
puis me débarrasser qu'au bout de trois jours. Le départ ap* 
proche ; la réparation du bateau du capitaine Raymond est 
presque terminée ; dès lors je suis littéralement assailli par 
la population qui m'accable de demandes de toutes sortes 
dont le sens est toujours celui-ci : revenez parmi nous avec 
des fonctionnaires français* Braves Counaniens! 

La situation devenait même embarrassante ; d'un coté, je 
suis fonctionnaire et connais trop bien mon devoir pour me 
permettre la moindre propagande dans le c: pays contesté » ; 
de l'autre, je suis Français et, comme tel, je regrette vive- 
ment de ne pouvoir même pas donner quelques paroles 
d'espérance à des amis si chaleureux. Au moment de partir, 
Trajane me remet encore pour le Gouverneur deux lettres 
oflGcielles(!) confirmant avec des détails la pétition populaire. 

Enfin, le ii, nous levons l'ancre. Le capitaine Raymond 
m'emmène de toute force à Mapa. Nqus n'arrivons à l'em- 
bouchure du fleuve que le 1 4 au soir. Le 1 5, je relève le cours 
de ce rio, je rectifie quelques grossières erreurs portées à 
son endroit sur les cartes. Du 1 5 au 17, je visite le bourg 
et les environs. M. Joaquim Magalhens, notable commerçant 
de Lisbonne établi depuis vingt ans dans la région con- 
testée, m'offre une hospitalité vraiment fastueuse et me 
dirige dans mes recherches avec autant de science que d'em- 
pressement. En partant, il méfait don de deux magnifiques 
échantillons de ficus et me charge de rappeler au gouver- 
neur que, depuis que les Français ont abandonné Mapa en 
i84o, la population de la petite ville n'a cessé de faire des 
vœux pour leur retour. Je me mets en relation avec le capi 
taine Estève, et avec plusieurs notabilités tapouyes (i) de 

(1) Terme générique Talgaire pour désigner, dans la contrée, les Indiens civiliséa 
et les métis d'Indiens et de blancs» 



XX EXCURSIOir A COUNÀNI. 

la cidade (i) et des lacs. Je parviens enfin à déterminer 
Raymond à repartir. Le capitaine voulait rester et faire 
campagne chez ses bons amis de Mapa, malgré Tépuise- 
ment complet de mes provisions. Ne voulant d'ailleurs en 
aucune façon avoir Tair de patronner les entreprises de 
M, de Macède, j'insiste, et, le i8 au matin, je laissais Mapa 
derrière moi, non sans regret, car j'avais pu constater pen- 
dant mon court séjour, chose dont mon cœur de Français 
fut vivement touché, qu'à Mapa, comme à Counani, la popu- 
lation nous est extrêmement sympathique. 

Le 20, au matin, j'arrivais à Cayenne et, le 36, je recevais 
encore de Trajane une lettre, en date du 22, par laquelle 
il pressait le gouverneur d'agir immédiatement» 

Les résultats scientifiques de ma mission, en dehors des 
observations faites et des renseignements recueillis, ne lais- 
sent pas d'offrir un certain intérêt, malgré la difTiculté de se 
procurer des hommes dans la région à cette époque de 
l'année et malgré les efforts faits de la meilleure foi du 
monde par cette trop sympathique population pour m'im- 
poser une existence toute de far niente. 

J'ai trouvé sept urnes cinéraires dans le puits funéraire du 
village, je les ai comparées aux urnes funéraires que j'ai 
visitées à la montagne de Counani. Ces urnes, rapprochées 
de celles du grand campement situé dans une ile de la ri- 
vière à trois jours de canotage, et dont j'ai pu étudier quel- 
que débris, m'ont permb d'induire une histoire à grands 
traits de la civilisation indienne dans la rivière. La civili- 
sation a remonté le fleuve. Les premiers habitants, qui 
devaient être Caraïbes, — car je ne trouve aucun vocable 

(1) Ville, Tiilage. 



EXCURSION A COUNÀNI. XXI 



tupi parmi les désinences géographiques du canton, — vin- 
rent par mer s'établir, vers l'époque de l'invasion, à la mon- 
tagne des Mayés, ainsi nommée d'après une des grandes 
tribus caraïbes, tribu d'excellents navigateurs. 

Peu à peu, au contact des envahisseurs européens, ces 
Caraïbes, dont la céramique avait progressé et qui avaient 
passé de l'inhumation à l'incinération, — signe infaillible 
de progrès chez les nations tupi-caraïbes, — se retiraient 
dans l'intérieur,' laissant à la montagne, que la légende lo- 
cale considère encore comme sainte et mystérieuse, quelques 
urnes cinéraires au milieu d'amoncellements de débris d'ur- 
nes funéraires. Fuyant l'Européen , les Indiens remontèrent 
successivement jusqu'au bourg actuel de Counani. On re- 
marque encore aujourd'hui entre le bourg et Tembouchure 
les vestiges de quatre ou cinq anciens campements, avec des 
cimetières qu'il serait bien intéressant de faire fouiller. 

Quand les jésuites, au dix- huitième siècle, fondèrent un 
établissement dans le fleuve, ils eurent une raison pour s'é- 
tablir non loin de l'emplacement de la bourgade actuelle, 
et cette raison est probablement celle de l'existence con- 
temporaine dans cet endroit du campement principal. Les 
urnes que j'ai trouvées dans le puits funéraire sont sans 
doute de cette époque, à en juger par le fini assez remar- 
quable des dessins, et selon toutes les probabilités de Im- 
duction historique. Les os aux trois quarts incinérés, pour- 
ris par l'humidité et souillés de terre, que j'ai trouvés dans 
les urnes, ne m'ont paru d'aucune utilité pour la déter- 
mination chimique précise de leur antiquité exacte. Après 
l'abominable massacre, fait en 1794? p^i* tes Portugais, des 
Indiens de la mission, les débris de la colonie durent se 
réfugier au lieu qu'on appelle aujo ird'hui le Grand Cam- 
pement ; les débris céramiques qu'on y trouve^ et dont j'ai 
vu des échantillons, accusent une date récente. De plus, 



XXII EXCURSION A COUWANI. 

on trouve encore dans cette île du Grand Campement, à ce 
qu'on m'afTirme, des vestiges de carbets, des ustensiles, des 
outils divers, assez bien conservés, ce qui ne permettrait 
pas de faire remonter à plus de cinquante ou soixante années 
le dernier établissement des Indiens dans le fleuve de Cou- 
nani. Depuis, obéissant à la loi fatale qui régit toute la race, 
les Indiens, remontant la rivière, se sont enfoncés dans Tin- 
térieur, et aujourd'hui ce n'est plus que dans les montagnes 
de la chaîne centrale, aux sources du fleuve, que l'on trouve 
des vestiges des grandes tribus disparues, principalement 
des Coussaris* 

Malgré l'intérêt qu'offrent les recherches anthropologi- 
ques dans ces contrées peu connues, je n'avais garde de m'y 
consacrer d'une manière exclusive. Sachant tout l'intérêt 
que portent aux ficus et le Comité et le Département, je fis 
mon possible pour m'en procurer quelques échantillons. 
Je n'en pus trouver qu'à Mapa. Les habitants de Counani ne 
connaissent pas le travail des gommes, et, de plus, les 
caoutchoucs, balatas et autres, ne se trouvent en rivière qu'à 
sept ou huit jours de canotage. 

Je me procurai aisément à Mapa , dont les Tapouyes 
sont en grande partie d'anciens chercheurs de caoutchouc, 
un tourteau de gomme élastique ordinaire. 

Je mis aussi la main sur un produit bien plus curieux. 
C'est un tourteau formé avec la gomme de l'arbre appelé 
en espagnol folo de vacca et en portugais curupita. Le 
produit n'est pas sans analogie avec la gomme du balata* 
Comme elle, il est plus extensible, fort dur et diflicile à 
obtenir, car le lait coule mal et se concrète de suite à l'air. 
L'Orénoque et l'Amazone en envoient de temps à autre, 
assez rarement, quelques échantillons en Europe; mais 
le produit est encore fort peu connu. 

Je n'ai pu me procurer de sève de balata, les Tapouyes 



EXCURSION A COUNANI. XXIII 

ne travaillent les balatas que sur commande, pour les 
curieux, les amateurs. L'arbre n'est pas rare dans les lacs, 
à un jour ou deux du bourg. Des montagnes entières en 
sont couvertes. 

11 ne m'était pas possible de négliger non plus le pro' 
duit principal de la région, produit dont le travail cons- 
titue pour les habitants une industrie fort lucrative; je 
veux parler de la colle de machoiran. Je choisis quel- 
ques colles, dont une parmi les plus grosses que j'aie pu 
trouver et qui pesait ySo grammes. 

Le taouari, dont l'écorce battue, séchée et feuilletée, 
est si appréciée dans toute la région de l'Amazone et du 
Brésil pour envelopper les cigarettes, est fort répandu à 
Counani et à Mapa. On vend cette écorceà Sainte-Marie de 
Belem, où elle fait l'objet d'un commerce assez important. 

Pendant qu'on calfatait le bateau du capitaine, je re- 
marquai que le brai employé ne venait pas d'Europe et 
qu'il était tiré du pays même, d'un arbre appelé soucou- 
roubuj espèce d'arbre à encens , dont la résine odorant^ 
remplace avantageusement notre brai d'Europe. 

Utilisant mes loisirs forcés, je suivais mes hommes dans 
leurs opérations de construction navale. J'allai un jour 
avec eux chercher du manguire^ espèce de palétuvier 
rouge, dont l'écorce, qui a des propriétés tannantes et 
tinctoriales, est employée à teindre les voiles auxquelles elle 
donne une grande consistance et auxquelles elle assure 
une durée^ double ou triple. 

Parmi les objets que je ne présentai au Comité qu'à 
titre de curiosité, je citerai une peau de serpent giboya, 
espèce de boa de la plus dangereuse espèce. Cette peau a 
été préparée par le seul Indien de race pure qu'on trouve 
actuellement à Counani. Le brave homme s'en était fait 
une ceinture qu'il portait avec le plus grand naturel. 



XXIV EXCURSION A COUNANI. 

J'appelai aussi rattention du Comité (i) sur un produit 
bien précieux, c'est le lait de l'arbre qui guérit la lè- 
pre. Cet arbre, dont le nom indien est assacou^ est de 
grande venue et couvert d'épines. Son suc jaunâtre, cor- 
rosif, se conserve difficilement liquide. Mais, employé 
dans cet état, frotté vivement sur les dartres jusqu'à ce 
que le sang coule, il guérit la lèpre au bout de quelques 
jours. Les Tapouyes m'en ont parlé comme d'un remède 
usuel, populaire, qu'il n'était pas permis à un blanc d'igno- 
rer. L'assacou est un arbre de la famille des sabliers. 

J'ai eu l'occasion pendant mon séjour, tout en travail- 
lant à mes collections, de faire par moi-même diverses 
observations géographiques et autres, et de recueillir de 
la bouche des habitants divers renseignements que j'ai 
sérieusement discutés et contrôlés. 

Ces renseignements sont puisés aux meilleures sources. 
Je les dois à l'obligeance de MM. Victor Demas, de Cou- 
nani, et Joaquim Magalhens, de Mapa, honorables com- 
merçants-armateurs, qui pratiquent depuis plus de vingt 
ans les rivières de la région; aux capitaines Engipa, de 
Cachipour; Trajan et de Macède, de Counani; Estève, 
de Mapa; vieux voyageurs qui, avec moins d'instruction 
sans doute que les deux notabilités plus haut citées, ne leur 
cèdent en rien pour la pratique. Enfm, j'ai contrôlé ces 
renseignements en consultant tous les vieux pécheurs, les 

(1) On trouvera peut-être que je parle bien souvent de ce Comité. Le Comité 
agricole et industriel de la Guyane française, voudrait, devrait, pourrait être 
une espèce d'Académie des Sciences de là-i)as. Il le peut être, il le doit être, il le 
sera un jour. 11 suffirait pour cela de lui consacrer annuellement quelques-uns de 
ces billets de mille francs que l'on prodigue si généreusement à d'autres services 
moins utiles. 

Je n'oublierai d'ailleurs jamais que c'est ce Comité, alors dirigé par deux des 
rares Guyanais qui croient sincèrement à l'avenir de leur pays. Richard et Houry, 
qui m'a ouvert, lui le premier, la carrière des voyages. 



EXCURSION A COUPT ANI . XXV 

vieux marins et les vieux pacotilleurs que j'ai pu rencontrer. 
Si mes informations n'offrent pas un caractère d'exactitude 
mathématique, elles présentent au moins à leur actif une 
aussi forte dose de vérité relative qu'on est en droit de 
l'exiger, et elles ont le mérite de donner pour la première 
fois une idée d'ensemble de la géographie générale de cette 
région si mal connue des territoires sud-est de la Guyane 
française. Je groupe sous un même chef mes observations 
personnelles et mes renseignements, à titre de chapitre 
rectificatif et détaillé de la géographie physique et politique 
de ces contrées. Je traiterai d'abord de la géographie pro- 
prement dite en insistant sur les erreurs à rectifier et les 
faits nouveaux à inscrire. 

Ouassa. — Le Ouassa est un fleuve important, sans sauts 
ni rapides. Il peut être remonté par un bateau tapouye 
de 12 tonneaux jusqu'au village de Ouassa. Le même bateau 
peut remonter le Couripi et le Rocaoua jusqu'aux deux 
villages. Il faut deux jours pour se rendre en bateau ta- 
pouye de Saint-Georges d'Oyapock à Couripi, trois jours du 
village de Couripi à celui de Rocaoua, et deux jours de celui 
de Rocaoua à celui de Ouassa. L'ancienne route par terre 
de Saint-Georges d'Oyapock au village de Ouassa, route 
a sabrée », est obstruée aujourd'hui. C'est sur la rive droite 
du Ouassa, un peu au-dessus du village, que se trouvait l'an- 
cienne ménagerie Pomme. En face, sur l'autre rive, exis- 
tent des terres élevées couvertes de forêts. Il ne reste plus 
aucun vestige de l'habitation Pomme (i). 

Cachipour. — Il n'existe pas de pointe à l'embouchure 
du Cachipour, comme le portent à tort certaines cartes. 
Le Cachipour est un fleuve beaucoup plus important que le 
Ouassa. Il prend ses sources près de celles de l'Oyapock 

(1) Dans le 'Couripi, vivent des esclaves brésiliens réfugiés; dans le Racaooa, des 
Palicours ; et dans le Ouassa, au-dessus du confluent du Rocaoua, des Arouas. 



XXVI EXCURSION A COUJVANI. 

et de celles de l'Aragouari. Il y a une vingtaine d'années, 
un Tapouye, habitant du village de Cachipour, ëtant clans 
rOyapock, remonta ce fleuve jusqu'aux sources; là, les 
Oyampis lui montrèrent les ruisseaux qui forment le Ca- 
chipour, qu'il se proposait de descendre jusqu'au village. 
Mais il se trompa et descendit l'Aragouari. 

A plus de trois kilomètres au lai^e de l'embouchure du 
fleuve, l'eau est encore douce. Malheureusement la na- 
vigation du Cachipour, bien que ce fleuve n'ait ni sauts 
ni rapides jusqu'au village, est difficile; la pororoca se 
fait un peu sentir en rivière. De plus, à certaines époques 
de Tannée, principalement pendant l'hiver, les marées sont 
si faibles , les vents si contraires, que les bateaux tapouyes 
mettent jusqu'à huit jours pour remonter au village. Toute- 
fois, en profitant des fortes marées et des vents favorables, 
les tapouyes peuvent remonter jusqu'au bourg en un jour. 
Un petit vapeur accomplirait régulièrement ce trajet en 
douze heures. 

Le Cachipour communique avec le Ouassa en deux 
endroits : au-dessus du bourg et près de la côte. Au-dessus 
du bourg, on donne le nom de crique Varado à l'ensem- 
ble de deux petits cours d'eau qui sortent d'un priprî, 
presque complètement vide et vaseux pendant l'été. L'un 
des cours d'eau coule vers le Cachipour, l'autre vers le 
Ouassa, établissant ainsi pendant les pluies une commu- 
nication naturelle entre les deux fleuves. Non loin de la 
côte, derrière une savane littorale qui s'étend du Cachipour 
au Ouassa, se trouve un pripri d'où sortent deux petites 
criques qu'on peut explorer en pirogue. L'une tombe dans le 
Cachipour vers l'embouchure, l'autre dans le Ouassa en aval 
du confluent du Couripi. Le pripri est à sec pendant l'été. 

A partir du cap d'Orange, derrière la ligne des palétu- 
viers, s'étendent de grandes savanes marécageuses allant 



EXCURSION A GOUNANI. XXVI I 

pendant plus de 3o kilomètres du côté de Cachipour sur 
lo kilomètres de profondeur. Entre ces savanes et la ligne 
des palétuviers se trouvent des collines. Plus haut, entre le 
village de Cachipour et celui de Ouassa j à mi-chemin, non 
loin de remplacement de Tancienne ménagerie (i) Pomme, 
au milieu d'une magnifique savane, se trouve la monta- 
gne Pelade qui n'est pas boisée mais gazonnée. La rivière, 
la côte et les savanes de Cachipour sont des plus riches 
en moustiques et en maringouins. Il existe un chemin par 
terre du village de Cachipour à celui de Ouassa, très dif- 
ficile, mais assez court. Sur la côte, Tigarapé (2) marqué 
sur les cartes a des 5 Bouches », s'appelle aujourd'hui «t des 
3 Bouches ». 

Counanij rio Noue. — Pointa Grande est presque aussi 
avancée sur la côte voisine que le cap d'Orange sur le 
golfe d'Oyapock. La péninsule est pleine de marécages, 
la ligne des palétuviers est interrompue en divers endroits 
par les pripris. Un long pripri s'étend pendant l'hiver der- 
rière toute la presqu'île et en fait alors une ile qu'on 
appelle l'ile des Garses (aigrettes). Le golfe formé s'appelle 
Foundo do Cambou. Pointa Grande est toujours difïicile à 
doubler; la mer est très mauvaise dans ces parages qui 
sont les plus redoutés de toute la côte d'entre le cap 
d*Orange et le cap de Nord. 

 l'embouchure du Counani, la montagne qu'on appe- 
lait jadis montagne des Mayés s'appelle aujourd'hui mon- 
tagne de Counani. Le lac , que l'on désignait sous le nom 
de Ouiouini, est appelé aujourd'hui le Lac, ou la La- 
gune* C'est un pripri dans lequel tombe le rio Nove 



(1) Ménagerie : mot local employé dans toute la Guyane française pour dire 
ferme à bétail; c'est la fazenda des Brésiliens. 

[7) Jgarapé: mot indien, ruisseau, petite rlTière; de igara: canot, pirogue-, et 
pé : sentier ; le sentier de la pirogue. 



XXVIII EXCURSION A COUNANX. 

aux sources inconnues ; à l'époque des pluies, le lac com- 
munique avec la mer par le Goyabal (appelé Oyrabo sur 
les cartes) et avec le fleuve par la crique Française. Le 
rio Nove, presque aussi large et aussi profond que le 
Counani, coule dans la savane. Il communique par un 
pripri hivernal avec le Carsevenne. Le rio Nove a beau- 
coup d'urnes et d'autres antiquités indiennes, à trois jours 
du lac. Il passe pour posséder de riches gisements aurifères. 

Au milieu de l'embouchure du fleuve de Counani se 
trouve un banc de sable et de vase qui découvre aux très 
basses marées et n'est couvert que de trois mètres d'eau à 
marée haute. Le chenal de la rive droite est meilleur que 
celui de la rive gauche, mais encore n'a-t-il que cinq 
mètres d'eau à marée basse. A l'embouchure , le fleuve a 
bien 5oo mètres de largeur. Vis-à-vis du bourg , il en a 
cent cinquante. 

De l'embouchure au bourg, on compte quatre rapides. 
La passe de l'un d'eux est dangereuse, car elle est fort 
étroite; un vapeur d'un tirant d'eau de 4 à 5 mètres devrait 
attendre une très forte marée pour la franchir. Les marées 
sont fortes en rivière, elles atteignent 6 mètres. A marée 
haute, on a lo mètres d'eau dans le fleuve. Dès qu'on a 
passé l'embouchure, on ne trouve plus de palétuviers. Les 
berges sont couvertes de moucoumoucous, et les rives 
de cambrouzes, de pinots , de maripas et de grands arbres. 
Le fleuve décrit des méandres nombreux. C*est un des 
plus beaux cours d'eau du Contesté de la .côte, à l'eau claire 
et douce, aux poissons délicats, à l'air vif, aux terres hautes, 
sans moustiques ni maringouins. De l'embouchure au bourg, 
il y a environ 25 kilomètres en comptant les méandres et i5 
en ligne droite. Il existe une dizaine d'igarapés sur la rive 
droite, et un peu moins sur la rive gauche. 

Le bourg, situé rive gauche, sur un plateau, est dsins 



EXCURSION A GOUirAItri. XXIX 

une situation exceptionnellement saine. Cest le centre le 
plus peuplé de la côte contestée. Les voies de communica- 
tion font défaut. Seuls, de petits sentiers rayonnent autour 
du bourg jusqu*à 5 ou lo kilomètre^ dans la forêt. Depuis 
vingt-cinq ans que le bourg a été fondé par Chaton, con- 
sul de France à Para^ la mortalité a été des plus faibles; 
le cimetière ne compte qu'une trentaine de croix avec 
quelques inscriptions en portugais ou en français. 

La marée se fait sentir au delà du bourg et jusqu'à 4o 
kilomètres de l'embouchure. 

Un peu plus haut, le fleuve devient extrêmement sinueux ; 
des méandres longs de 7 à 8 kilomètres ne sont parfois 
séparés l'un de l'autre que par un isthme de cinquante 
mètres. On remonte jusqu'à dix jours de canotage sans 
voir le fleuve diminuer sensiblement de largeur. On trouve 
toujours des rapides, mais aucun d'eux n'offre de dangers 
réels. Le pays est complètement désert. C'est dans cette 
région des hauteurs que se trouverait un lac, le lac du 
Transporté, de trois jours de circonférence, qui ferait com- 
muniquer le Counani et le Cachipour, d'après ce que ra- 
conta, dit-on, un forçat évadé de Cayenne qui le découvrit. 
Cette communication existe plus bas par la crique de Hol- 
lande qui sort d'un pripri dont un émissaire tombe dans le 
Cachipour. C'est aussi dans la région des hauts, à cinq 
jours de canotage du bourg actuel, que le fameux consul 
Chaton avait commencé l'exploitation d'un placer qui don- 
nait 3 fr. 5o à la bâtée. Faute de fonds, Chaton dut aban- 
donner son entreprise. 

Il existe un sentier de Counani à Cachipour. Ce sentier a 
de 3o à 40 kil. de longueur; on se rend d'une bourgade à 
l'autre en un jour ou deux. Il part d'en face de l'ancienne 
Mission des Jésuites et passe par le pripri de la crique de 
Hollande. Ce pripri est à sec pendant l'été; mais il est plein 



XXX EXCURSION A GOUNANl. 

pendant l'hiver et intercepte alors les communications. 
Cette route passe par de hautes terres boisées et par des 
savanes mouillées; elle était bien ce sabrée » jadis ^ mais 
elle n'est plus entretenue aujourd'hui. La géographie de 
ces régions intérieures s'est sensiblement modifiée depuis 
l'époque du poste français de Mapa (i 836-1 840). En ce 
temps-là le capitaine Dor se rendait de Mapa à Cachipour 
en pirogue par de longs lacs intérieurs. Les lacs se sont en 
partie vidés , en se déversant soit dans les fleuves , soit dans 
la mer. La terre se forme. Après la lagune, le pripri; après 
le pripri, la savane. Cependant le régime du fleuve de 
Counani n'a pas beaucoup changé. Aujourd'hui, comme 
autrefois, on n'y navigue qu'à marée haute, les passes des 
cachoeiras et le chenal d'entrée étant dangereux à, marée 
basse pour des bateaux de plus de dix tonnes. Les bateaux 
tapouyes actuels attendent la marée pour entrer et sortir, 
bien que quelques-uns d'entre eux ne jaugent guère que. cinq 
ou six tonneaux. 

De l'embouchure du Counani à celle du Carsevenne, 
la côte, couverte de palétuviers, comme toutes celles du 
cap d'Orange au cap de Nord, présente quelques ran- 
chos (i), où s'abritent les pécheurs pendant les mois 
de la pêche (de juillet à novembre). Au lieu dit Eouca, on 
trouve une agglomération de cinq de ces ranchos. 

Carsevenne. Majracaré. — Carsevenne est présenté quel- 
quefois, mais à tort, comme une rivière de peu d'impor- 
tance. C'est au contraire un des plus grands et des plus 
beaux fleuves de la côte contestée. 

Il est large^ profond, traverse les plus beaux bois et 
les plus belles savanes de la région. Le carapa vit en 
famille sur ses rives, et des bœufs abandonnés errent, dit- 
on, dans ses savanes. Il n'y a ni moustiques ni maringouins 

(1) Rancho : Hangar. 



EXCURSION A COUNANI. XXXI 

dans le canton. Le Carsevenne a beaucoup de rapides, mais 
qui n'ont rien d^efTrayant. Ce fleuve avait , au commence- 
ment du siècle y une population d'Indiens et de Tapouyes 
aujourd'hui disparue. 

Le Mayacaré est un golfe sur la rive septentrionale duquel 
on remarque quelques ranchos de pécheurs. Le golfe de 
Mayacaré ne reçoit aucun cours d'eau important. L'anse 
est assez profonde; elle otTre partout 5 à 6 mètres d'eau; 
elle est vaseuse et constitue un bon mouillage. Derrière, 
dans rintérieur, s'étendent de nombreux pripris peu coil- 
nus, vestiges de Tancien lac écoulé. 

Mamca. — L'Ile est déserte. On n'y rencontre même pas 
un rancho de pêcheur. On y trouve quelques savanes. Les 
lacs et les igarapés sont poissonneux et giboyeux. Les pri- 
pris sont le refuge des canards ; lés bois sont habités par 
les biches et les tigres; l'ile entière est couverte de ma- 
ringouins et de moustiques. Tout est noyé, on ne trouve 
presque pas de terre ferme, même pendant l'estivage, di- 
sent les uns; les autres affirment au contraire que l'Ile est 
de terres hautes. 

Mapa Grande , les lacs , le Tartarougal. — Le fleuve de 
Mapa , à son embouchure, est un peu moins large que celui 
de Counani; il est vaseux et bordé de palétuviers. En le re- 
montant, on trouve d'abord une Ue formée par deux bras du 
fleuve, puis un bras qui va sur Mayacaré. Un peu plus 
haut, on se trouve au confluent de la Mapa Grande et de la 
Petite Mapa. Mapa Grande est le vrai fleuve, large, profond, 
bordé de forêts magnifiques, et, comme les autres fleuves 
de la contrée, encombré de rapides à partir du cours infé- 
rieur. 

La Petite Mapa est beaucoup moins importante. Elle est 
envahie aux deux tiers par d'énormes bancs d'une vase nue 
sur laquelle ne pousse pas un brin d'herbe. De chaque côté, 



XXXII EXCURSION A COUNA.NI. 

sur des kilomètres et des kilomètres, régnent les palétuviers 
et les marais. Le tiers mo^en du cours se dessèche presque 
complètement pendant Tété. Toute cette région est infestée 
de maringouins et de moustiques. Le bourg, qui n*a qu'une 
rue, s'étend entre la rive droite et un pripri qui va jus- 
qu'au lac. 

Les autres lacs ne sont guère que l'expansion des eaux du 
Tartarougal, improprement nommé Manaye sur les cartes. 
(Si, ce qui est à désirer, une convention diplomatique pro- 
chaine déterminait la frontière sud-est^ il faudrait bien se 
garder de parler de la Manaye, nom qui n'est plus connu 
dans la contrée). Pendant l'été, les passages de lac à lac sont 
impraticables, si ce n'est par des pirogues. De chaque côté 
de ces lacs, et principalement à l'ouest, s'étendent d'admi- 
rables savanes, toutes propriétés privées et comptant actuel- 
lement 35 ménageries et 2^000 tètes de bétail. Trois grands 
magasins sont établis dans cette région. 

Le Tartarougal se déverse dans le lac des Deux Boi;^ 
ches. Le Tartarougal peut être considéré comme le fleuve 
jumeau de Mapa Grande. C'est le Tartarougal que le Brésil 
s'est donné pour frontière provisoire, après que nous lui 
eûmes offert, en i856, cette frontière comme dernière con- 
cession. 

Il existe huit divisions administratives locales entre 
rOyapock et l'Aragouari. Les deux premières, qui s'éten- 
dent de l'Aragouari au Tartarougal , sont des circonscrip- 
tions que le Brésil a organisées et annexées , en dépit des 
traités formels qui interdisent à l'empire voisin de faire des 
établissements sur la rive gauche de l'Aragouari, frontière 
sud-est du Territoire Contesté. 

La colonie d'Aragouari a pour chef-lieu le poste militaire 



EXCURSIOJN A COUNAJyi. XXXIII 



de Dom Pedro II sur la rive gauche du fleuve. Le poste re- 
lève du commandant de Macapâ, ville qui est reliée à Dom 
Pedro II par un sentier de prairie. 

La colonie de TÂpourème (i) n*a pas de chef-lieu. 

Les territoires qui s'étendent du Tartarougal à TOyapock 
sont divisés en capitaineries indépendantes. Ces capitaine- 
ries sont au nombre de six : trois capitaineries littorales, 
celle de Mapa, du Tartarougal à Mayacaré; celle deCounani, 
de Mayacaré au golfe de Cambou, et celle de Cachipour, du 
golfe de Cambou au cap d'Orange; — et trois capitaineries 
intérieures, occupant le bassin du Ouassa : celle de Ôuassa, 
celle de Rocaoua et celle de Couripi. La capitainerie de Ca- 
chipour et celle de Counani sont peuplées de réfugiés bré- 
siliens, esclaves noirs et mulâtres pour la plupart. Celle de 
Mapa est peuplée en plus grande partie de soldats déser- 
teurs de race tapouye; les trois capitaineries du Ouassa 
sont peuplées d'Indiens (Palicours, Arouas^ etc.), débris des 
anciennes tribus. Ces Indiens sont de race pure à Ouassa, 
très peu mélangée à Rocaoua, et légèrement croisée d'Euro- 
péens, de noirs et de mulâtres, à Couripi. 

La langue des trois capitaineries littorales et des deux colo- 
nies brésiliennes est le portugais, langue maternelle ou ha- 
bituelle des réfugiés qui peuplent ces régions. Les quelques 
Français établis dans le pays ont appris la langue de la ma- 
jorité. La langue des deux capitaineries indiennes inté- 
rieures est dérivée du tupi-caraïbe, avec un dialecte pour 
Ouassa, et un autre pour Rocaoua. A peu près partout le 
français, ou plutôt le créole de Cayenne, est compris. 

Le nombre total des habitants des 6 capitaineries est d'en- 
viron i,3oo habitants, ce qui porte à i,5oo individus en- 
viron la totalité de la population de la côte contestée. On 



(1) Les Brésiliens orthographient Apurema. 

T. II. 



XXXIV EXCURSION A COUNANI. 

compte loo habitants environ dans la capitainerie de Cou- 
ripi, loo dans celle de Rocaoua, loo dans celle de Ouassa, 
loo dans celle de Cachipour, 3oo dans celle de Counani, 
600 dans celle de Mapa. 

Les chefs-lieux sont des villages peu importants. Couripi, 
Rocaoua etOuassa ont environ chacun de 5oà 70 habitants; 
Cachipour en a de 3o à 4o (i); Counani^ i5o, et Mapa, 100. 
Les trois premiers sont de véritables villages d'Indiens. Ca- 
chipour ne vaut guère mieux. Counani, qui a trente maisons^ 
n'en compte pas une qui ne soit faite de clayonnage en- 
duit d'argile, et qui ne soit couverte en feuilles de palmier. 
Mapa n'a que trois maisons dans le style des petites maisons 
de Cayenne : sans étage, en bois et en briques, avec cou- 
verture en tuiles; les autres ne sont que des carbets. 

Les Indiens du Ouassa sont ce qu'ils sont partout, à l'é- 
tat de dégénérescence, soumis, résignés, ivrognes et pares- 
seux. Les esclaves réfugiés de Cachipour sont un peu plus 
intéressants. Ceux de Counani sont plus actifs, plus éveillés, 
plus entreprenants. On compte parmi eux beaucoup de bons 
ouvriers. Counani possède une quinzaine de bateaux ta- 
pouyes, construits dans la rivière. Counani est le centre de 
construction navale le plus important qui existe entre 
Cayenne et Para. En somme, Mapa est le bourg le plus ci- 
vilisé de la contrée. 

La seule industrie agricole est la fabrication du couac (2). 
Les huit circonscriptions s'adonnent à la pèche, fort lu- 
crative dans ces parages dont les mers sont riches en //?a- 
choirans jaunes dont la colle est très estimée. De plus, 
Counaniconstruit des bateaux, et Mapa travaille le caoutchouc 



(1) Le TÎlIage de Cachipour n'existe guère : les habitants Yi^ent pour la plupart 
dispersés dans des cases fort éloignées les unes des autres» sur les deux rives du 
fleure. 

(2) Farine de manioc. 



EXCURSION A COUNANI. XXXV 

et pêche le cury (i) dans les lacs. Partout le commerce est 
actif et il se trouve généralement entre les mains des Euro- 
péens. 

Ces populations ne sont pas mauvaises, mais méfiantes et 
dissipées, plutôt superstitieuses que religieuses, et totalement 
illettrées pour la plupart. Leurs mœurs sont meilleures qu'on 
pourrait s'y attendre dans un pays où on ne pratique que 
le mariage religieux et où Ton est parfois trois ans sans voir 
un prêtre. 

L'organisation politique est la même dans les six capi^ 
taineries. 

Dans chaque capitainerie, on trouve un premier capi- 
taine, un 2*" capitaine et un brigadier. Ces titres ne confè- 
rent aucune autorité positive; les chefs ne se font un peu 
respecter qu'en tant qu'ils ont une réelle valeur personnelle, 
mais leur grade n'entre pour rien dans la chose* Les deux 
capitaines et le brigadier peuvent ordonner tout ce qu'il 
leur plait, il suffit que quelques hommes déterminés s'op- 
posent au vœu général, el le vœu général reste lettre morte. 
Il existe chez ces gens un principe tacite qu'on pourrait 
appeler celui de l'inviolabilité du droit des minorités. Ce 
principe rappelle celui de cette assemblée polonaise où 
l'unanimité seule avait force de loi et où le veto d'un seul 
membre annulait la décision prise par la totalité de ses 
collègues. Les trois chefs sont nommés par acclamation 
ou par assis et levé dans des espèces de meetings où le 
tafia joue un grand rôle. 

Il existe plusieurs autres fonctionnaires. Ce sont les cais- 
siers, toujours nombreux : caissier municipal, qui perçoit 
les droits de douane ; caissier de Sao-Ântonio , qui reçoit 
les offrandes destinées à la fête du saint; caissier de la « casa 

(1) Cury : Le pirarucù de l'Amazone. 



XXXVI SXCURSIOX A COUWANI. 

santa » (il n*y a encore qu'une seule église qui soil à peu 
près entretenue, celle de Hapa); caissier du Saint-Esprit, 
etc. Les caissiers, quand ils sont consciencieux, ne gardent 
pour eux que les trois quarts des sommes perçues ; générale^ 
ment ils dépensent le tout en pagodes ( fêtes à tout propos 
durant un ou plusieurs jours. ) — Lliomme de justice, ou 
huissier, fait les saisies, fait rentrer, quand il le peut, — ce 
qui ne se yoit presque jamais, — les amendes infligées après 
jugement des capitaines. Il appréhende au corps les délin- 
quants et les criminels et les conduit a la cadée (prison) . 
Pour l'ordinaire, deux ou trois amis délivrent le prison- 
nier dans la journée , et tout est dit. U y a bien cependant 
un gardien de prison; mais le poste est purement honori- 
fique, entièrement gratuit, et le titulaire n*est pas astreint 
à b résidence. 

On n a nulle part de maître d*école, sinon à Counani, où 
un Brésilien apprend aux enfants les rudiments de la lec- 
ture et de récriture* en kngue portugaise, comme on le 
pense bien* 






Tels sontt en résumé* les renseignements géographi 
que j u pi recueilUr* pendant ma trop courte excu 
$%ir la c^e contestée. 

Mais ceci n'est qu\me mau\ai>e ptéldc^ i . 






• • • 









VOYAGE 



• • 



A TRAVERS LES GUYAMS 



• • • 



ET L'AMAZONIE. 



JUILLET 1883 — AVRIL 1885. 



CHAPITRE PREMIER 



LE PAYS DE MAPA. 



—WWV.'VW 



De Qtjrenne à Mapa. La noyade. — Je repars de Cayenne 
le lo août i883. Ce coup-ci, c'est pour mon grand voyage. 
Il devait durer deux ans, avec bien des traverses. 

J'avais pris passage à bord d'une petite goélette montée 
par des nègres et des mulâtres de Counani. En sortant de la 
rade, une fausse manœuvre de l'équipage me jeta à la mer. 
Au bout d'une heure je fus repêché, inerte^ sans pouls, déjà 
bleuâtre. Le docteur Lenoël, qui faisait le voyage avec moi, 
dut s'astreindre pendant cinq quarts d'heure aux frictions 
les plus énergiques pour opérer le miracle de ma résurrec- 
tion. J'étais encore oppressé et souffrant quand, le douzième 
jour de notre traversée, nous arrivâmes à Counani. 

Je ne restai que vingt-quatre heures au village. J'y ren- 
contrai mon ami Joaquim Ferreira Magalhens, mort de- 
, puis, hélas! des suites de coups de couteau qu'il reçut à 



T. II. 



•/•>£. PATS DE 3fAPA. 



Mapa. JoaquimT'iDe fit engager un créole de Cayenoe, Clë- 
ment Dempift*,** qui m^accompagna ensuite jusqu'au no 



Aprçs [deux jours de mer, nous arrivâmes an village de 
UatiSiCW^S an soir. 

v..Je*descendis chez Joaquim, qui m'aida dans mes prépa- 
*-«;-jratirs pour mon Toyage dans Tintérieur. Joaquim n*est pas 
'• seulement un notable commerçant, la personnalité la plus 
remarquable du pays contesté, c'est un grand coeur, un 
Taillant, le héros du bas Amazone. Personne mieux que lui 
ne connaissait les régions que j'allais TÎsiter. C'est grâce à 
lui que je dus de surmonter aisément les difficultés qui se 
présentèrent. 

J'utilisai les quelques jours que je consacrai aux prépa- 
tifs à étudier le viUage de Mapa. 

Village de Mapa, — Mapa est bâti sur la rive méridionale 
d'un petit igarapé vaseux qui fait communiquer la Petite* 
Mapa, appelée Mongoube dans son cours inférieur, et le 
Maranhao, déversoir duLago-Graodedans la Grande-Mapa. 

L'igarapé du village n'a pas plus de trente mètres de 
largeur aux grandes marées et en hiver ; Pété, à marée basse, 
il est presque à sec. 

Les bateaux de trois ou quatre tonnes nW naviguent 
€|u'à la faveur des marées. Les bateaux de quinze à vingt 
tonnes n'y trouveraient, en aucun temps, un fond suffisant. 
Les deux rives de l'igarapé sont couvertes de palétuviers. Le 
site du village de Mapa se trouve au milieu d'un immense 
marécage. 

La situation de la boui^de, sur les bords d'un cours 
d'eau qui n'est pas accessible aux grands bateaux, n'est pas 
favorable. Le marais de boue et de palétuviers au sein 
duquel elle est perdue en fait un des endroits les plus 
chauds de la contrée et les plus infestés de moustiques. 



LE PATS DE MAPA. ô 

maringouins et autres insectes de la même famille. Cepen- 
dant Mapa, bien qu'au milieu des marécages, parait aussi 
sain que Counani. Les habitants n'ont guère à soi](Trir 
de la fièvre. 

La population totale du village est d'environ cent indi- 
vidus. On compte une vingtaine de maisons, dont une seule, 
celle de Joaquim Magalhens, est réellement confortable. 
Celle de son associé, Daniel, qui n'est pas encore terminée, 
et celle de Joaquim Séverine, second commerçant de Mapa, 
sont ensuite les plus propres, les plus européennes* Toutes 
les trois n'ont qu'un rez-de-chaussée, sont planchéiées et 
construites avec les briques du poste français. Celle de Ma- 
galhens est couverte en tuiles , ainsi que l'église, dont les 
briques de notre ancien poste ont fait également les frais. 

Toutes les autres cases, disposées soit de chaque côté de 
l'unique rue du village, rue longeant l'igarapé, soit derrière, 
sans ordre, au milieu des abatis, sont de véritables carbets 
d'Indiens. 

La population de Mapa, à part quelques Brésiliens à peu 
près blancs, quelques Européens tels que Magalhens, un 
autre Portugais d'Europe, un Provençal et un Italien, tous 
trois employés de commerce, la population de Mapa se 
compose en plus grande partie de gens de race indienne 
plus ou moins pure, tapoujres de toute provenance, soldats 
déserteurs pour la plupart. 

Les nègres, presque tous esclaves fugitifs, ne sont pas 
nombreux. Cette population 'est indolente, travaille moins 
que celle de Counani et que celle des Lacs, fait fort peu de 
farine de manioc et s'adonne peu au caoutchouc et à la 
pèche. Le peu d'activité du pays semble se porter de préfé 
rence vers l'élève du bétail. De nouvelles ménageries se 
créent maintenant en savane, mais cette industrie n'a pas 
encore reçu un bien grand développement. 



LE PAYS DE MAPA. 



Les commerçants de Mapa, et principalement Magalhens 
qui personnifie, pour ainsi dire^ i*esprit d'entreprise dans 
toute cette contrée, de Cayenne à Para, envoient des bateaux 
faire la pèche dans les lacs, des hommes travailler le caout- 
chouc, en même temps qu'ils achètent, pour revendre, caout- 
chouc, poisson et farine. Les relations sont plus fréquentes 
avec Cayenne qu^avec Para, les vents et les courants ren- 
dant plus faciles les communications avec la première de 
ces deux villes. Les marchandises importées par la voie de 
Cayenne sont d'origine française, celles importées par la 
voie de Para viennent des États-Unis de l'Amérique du 
Nord. Ces marchandises consistent en étoffes, tissus, tafia, 
genièvre, vin, haches, sabres, comestibles. Le commerce 
des conserves, si important à Counani, est presque nul à 
Mapa. 

Le commerce se fait au moyen de quatre ou cinq ba-- 
teaux tapouj-eSj de quatre à dix tonnes chacun, appartenant 
à Joaquim Magalhens, Joaquim Séverine , et à quelques au- 
tres commerçants de la région. 

Dans les payements, la monnaie brésilienne a seule 
cours. On accepte l' or et l'argent de toutes les nations, de 
préférence aux milreis de papier du Brésil, mais on refuse 
nos billets de la banque de France. 

Le taux des bénéfices est énorme. Il est, en moyenne, de 
deux cents pour cent, et la population n'y trouve rien à 
redire. 

Cette population, apathique, indifférente, résignée, ne fait 
aucun effort pour améliorer sa situation. Les tapouyes de 
Mapa, moins actifs que les mulâtres de Counani, retourne- 
raient sans doute à la primitive vie indienne sans le con- 
tact et l'action de la petite population européenne ou blan- 
chie de commerçants et d'employés de commerce qui vit 
au milieu d'elle. Sans qualité marquée, ils n'ont guère plus 



LE PAYS DE MAPA. 



de défauts saillants, si ce n'est un penchant prononcé pour 
l'ivrognerie. Ils sont mauvais payeurs par paresse, inclinés 
à faire main basse sans scrupule sur des objets d'alimenta- 
tion et de toilette^ mais ils ne sont pas voleurs dans le sens 
civilisé du mot. Ainsi, l'église de Mapa est toujours ouverte, 
la caisse s'y trouve dans une malle qui n'est jamais fermée, et 
l'on n'a pas encore eu de vol à constater. Ce n'est pas cepen- 
dant la crainte de la damnation qui les a retenus, car leur 
religion, faite d'une superstition grossière, ne tient pas 
devant un verre de taGa. Ces gens sont assez indifférents à 
la question de leur nationalité, si on peut employer un tel 
mot pour des malheureux qui comprennent si peu la chose. 
Il ne serait pas exact de dire qu'ils tiennent beaucoup à être 
Français, mais ils n'aiment guère le Brésil. Ces fugitifs se 
souviennent de leur jeunesse malheureuse, peut-être aussi 
de leurs fautes ou de leurs crimes; dans les Brésiliens blancs 
ils voient d'anciens maîtres, d'anciens tyrans. Leur idéal 
serait de rester ce qu'ils sont : Mapaenses, indépendants, 
autonomes, en anarchie. Toutefois, s'il leur fallait opter, 
ils s'empresseraient de se réclamer de la France. D'ailleurs 
il existe chez eux un parti français assez militant. 

Les préparatifs du voyage étant terminés, je confiai à 
Joaquim Magalhens, qui partait pour Para, mes malles de 
voyage, en le priant de les laisser à Slacapd chez le vice- 
consul portugais, Silva Mendes. Puis je commençai ma 
tournée par les rivières de Mapa. 

Bouche delà Mapa. — La Mapa, à son embouchure, est 
un fleuve de trois cents mètres de largeur. La barre est 
assez dangereuse. Autrefois la bouche de la Mapa était 
beaucoup moins large qu'aujourd'hui. C'est depuis que les 
lacs se sont vidés qu'elle a pris ces proportions. 

Il existe, à l'embouchure du fleuve, sur les deux rives et 
aussi dans l'ile que les cartes brésiliennes appellent Cuara , 



b LE PATS DE MAPÂ. 

des terres assez élevées pour y bâtir un fort et une petite 
ville. Mais rétablissement coûterait fort cher, devant être 
construit en terre à demi affermie, et de plus il serait in- 
festé par les insectes que ne chasserait qu'un complet et 
lointain défrichement. Les mouches, il est vrai, ne sont 
pas un obstacle devant lequel on puisse reculer. Toutefois 
leur voisinage est suffisamment désagréable pour qu'on 
désire l'éviter. 

C'est dans cette région de la bouche de la Mapa que je 
constatai pour la première fois l'extraordinaire rapidité 
avec laquelle se forme, dans cette contrée, le terrain 
quaternaire. Les dépôts alluvionnaires y atteignent en des 
endroits plus d'un mètre par an. Car toute cette terre est 
en formation ainsi que la région des lacs jusqu'à Tartarou- 
gai et à l'Apurema. 

Il y a vingt ans, d'immenses étendues de terres aujour- 
d'hui couvertes de palétuviers étaient des bassins lacus- 
tres, les bateaux y pénétraient à marée basse avec deux et 
trois mètres d'eau jusqu'aux barrancas actuels de la Pe- 
tite-Mapa et du Lago-Grande. 

Mapa-Grathde. — Les lacs se comblent et les rivières 
s'obstruent. Il en est ainsi aussi bien dans le delta de 
Mapa-Grande qu'à la Petite-Mapa et aux lacs. Le bras de 
Mapa-Grande qui allait jadis rejoindre le Mayacaré est 
obstrué depuis déjà plusieurs années. 

Pour le Mapa-Grande, dès qu'il sort de la région des 
alluvions récentes, il coule en savane entre des berges par- 
faitement solidifiées et fixées depuis longtemps. 

Chacune de ses rives est ornée d'une bordure de bois 
d'une largeur variable au delà de laquelle s'étend la sa- 
vane. Sur la partie de la berge alternativement couverte 
et découverte se trouvent des moucoumoucous, et, parmi les 
grands arbres de la bordure ^ des cambrouzes et des pi- 



LE PAYS DE MAPA. 7 

nots. Ce sont les grands arbres de la bordure du Mapa- 
Grande que les habitants de Mapa utilisent pour leurs 
constructions navales, lis vont chercher des bois jusqu'à 
six jours en rivière. La navigation du fleuve est dange- 
reuse à cause de nombreux bancs de sable cachés sous 
Teau, et de courants violents qui empêchent d'aller contre 
marée. Ces courants , qui sont de près de cinq nœuds à 
l'heure, se retrouvent dans toutes les branches des Basses- 
Mapas. On n'essaye pas de les remonter, il faut attendre la 
marée, ce qui occasionne une grande perte de temps. 

Mapa-Grande est un peu moins large, mais aussi beau, 
sinon plus, queleCounani. C'est à Mapa- Grande, dans le 
haut du fleuve, à un jour de canotage, que se trouve l'ha- 
bitation d'Estève Cardozo , le capitaine du Mapa, capitaine 
sans aucune autorité, le gouvernement de la capitainerie 
étant actuellement anarchique. On compte six ou sept habi- 
tations sur les bords de Mapa-Grande avec une trentaine 
d'habitants. Chaque habitation a sa ménagerie. L'une de ces 
habitations est celle d'un créole de l'Oyapock, récemment 
arrivé aux Mapas. C'est la première constatatio nque je fis 
de ce fait, dont j'eus depuis des preuves nombreuses , que 
l'émigration des créoles de Cayenne dans les territoires 
contestés, et celle des Français dans le bassin de l'Amazone, 
commencent à prendre des proportions respectables. Je 
trouvai aussi, mouillé en rivière, un bateau-tapouye appar- 
tenant à un habitant de Mapa-Grande. Le district a encore, 
paratt-il, une autre goélette. Cette petite flottille est le signe 
d'un commencement de prospérité et d'une tendance au dé- 
veloppement. 

Les ménageries, cependant, sont encore assez pauvres. 
Elles renferment des bœufs, des chevaux, des chèvres, 
quelques moutons. La plus forte possède à peine 200 têtes 
de bêtes à cornes. En plusieurs endroits on voit des abatis 



8 LE PAYS DE MAPA. 

récents que l'on savapne. Mais en sominey le district, mal- 
gré de sérieux éléments de richesse, est encore misérable ; 
on ne trouve rien à acheter, pas une poule, pas un œuf. 
Les cases sont de pitoyables carbets établis sur pilotis 
avec une échelle à perroquet pour grimper sur un plan- 
cher de jusards qu'abrite imparfaitement de la pluie une 
mauvaise couverture de feuilles de palmier. 

L'ameublement est presque nul et ne se compose que 
de quelques hamacs et d'une rudimentaire batterie de cui- 
sine. 

Je remontai Mapa- Grande jusqu'au premier saut en 
face duquel a été construite une case. Le site est magni- 
fique. Au milieu de la chute s'élève une ile dont la base 
est couverte d'un gazon frais. Sur la rive droite la dalle 
de la cascade se continue par une énorme roche plate qui 
est là comme le soubassement d'un palais détruit • 

En aval, en amont, les eaux sombres et profondes du 
fleuve reflètent les falaises végétales des deux rives. 

Les meilleurs bois de construction navale et civile abon- 
dent dans les bordures forestières et d'énormes pirarucus 
fréquentent cette partie du fleuve, riche aussi en poissons 
délicats. Sur les rives, derrière les bordures, la savane 
s'étend jusque sur les bords de la Petite-Mapa. 

Le site de la première cachoeira est un endroit tout 
désigné pour l'établissement d'un ou plusieurs futurs cen- 
tres de colonisation. 

Petite-Mapa. — La Petite-Mapa, que je remontai aussi , 
est beaucoup moins importante que Mapa-Grande. Elle a 
sa source en savane, son premier saut est à un jour de cano- 
tage du village. C'est une rivière tout à fait secondaire. 
Elle coule parallèlement à l'igarapé da Serra. 

Dans la partie inférieure de son cours, les apports de la 
marée comblent rapidement la Petite-Mapa. 



LE PA.TS DE MAPA. 9 

On y iroit d assez nombreux vestiges d'anciens établisse- 
ments : abatisy parcs, datant à peine de quinze ans et qui 
ont du être abandonnés faute d'eau. Un peu en amont, on 
trouve sur les bords de la rivière des champs de roseaux ; 
de chaque côté, la ligne des forêts marque l'ancien lit de 
la Petite-Mapa. Ce cours d'eau se comblera rapidement si 
l'on ne procède au nettoyage, car le courant n'est pas assez 
fort pour maintenir un chenal libre. Dans la région des 
champs de roseaux, qui a deux ou trois kilomètres de lon- 
gueur, la rivière est elle-même pleine de ces graminées, 
sans chenal la plupart du temps, et encombrée de radeaux 
naturels de bois flottants qui pourrissent sur place. En 
s'aidani de fourcas, et en faisant efTort avec les pagayes, 
on ouvre à la navigation un passage dans ces barrancas, 
mais non sans peine. 

L'hiver, le marais des roseaux est plein d'eau. On ne 
trouve plus, comme en été, de grandes étendues vaseuses ; 
les pirogues glissent au milieu des herbes comme des 
oiseaux aquatiques. 

En amont de la région des roseaux et des barrancas s'é- 
tendent de grands espaces d'eaux libres; la rivière, dont 
l'aspect est autrement changeant, grandiose et pittoresque 
que celui du Counani ou de Mapa-Grande, s'étend en 
expansion lacustre sur 3 à 4oo mètres de largeur. D'im- 
menses étendues y sont plantées de bâches; parfois les 
bâches sont morts sur de grands espaces, leur tête est tom- 
bée à leur pied et alors les champs marécageux de la Petite- 
Mapa ofTrent l'aspect de quelque ruine égyptienne et font 
penser aux colonnades des temples de Louqsor. Le vent sou- 
lève les flots de la rivière lacustre et l'on voit voyager les 
terres flottantes, petites prairies couvertes de fleurs, de gazon 
et quelquefois même d'arbustes, qui vont lentement d'une 
rive à l'autre. Toutes les terres qui entourent la Petite-Mapa 



lO LE PATS DE HAPA. 

en cet endroit ont ainsi voyagé au souffle des vents et peu 
à peu se sont solidifiées et fixées. 

En amont de cette région lacustre, la rivière, rétrécie 
à 5, 4 ^t 3 mètres, coule entre la double bordure de bois 
qui la sépare de la savane. 

Dans toute cette partie de son cours la Petite-Mapa a 
son eau plus ou moins salée, mais jamais complètement 
douce. 

Formation de la terre. — Aussi bien dans la portion 
lacustre que dans le cours inférieur, la Petite-Mapa présente 
.dans son lit, à marée basse, une grande quantité d'énormes 
chicots, sans doute plus que centenaires, qui ne peuvent 
provenir que d'une ancienne terre-ferme disparue. Com- 
ment expliquer la présence de ces chicots au fond du lit 
actuel de la rivière? Par un mouvement volcanique qui se 
serait produit sur le prolongement de Taxe déjà connu de 
la ligne des Antilles et qui aurait amené l'effondrement des 
terres récentes? 

L'examen des tlots de terre haute des savanes. Ilots de 
terrains fort anciens, pi*esque azoîques, et produits sans 
doute par l'éruption, aux âges géologiques primitifs, de 
bulles volcaniques, l'examen de ces tlots qui sont restés fixes 
au milieu des changements de niveau des terrains qui les 
entourent, semble donner raison à cette hypothèse. 

Les lacs ayant été alors produits par une action souter- 
raine, les embquchures se sont agrandies et les apports 
de l'Amazone se sont précipités par cette porte grande 
ouverte. 

Ainsi le mouvement de bascule qui vide les lacs dans la 
mer, d'une part ; de l'autre, les apports de l'Amazone entrant 
plus aisément par les embouchures agrandies : tels sont les 
deux agents qui transforment en terre ferme une région pri- 
mitivement lacustre et marécageuse. 



LE PAYS DE HAPA. I 1 



Aussi bien l'Amazone est«il le grand constructeur de 
toute ]a côte septentrionale* Ce sont ses apports qui, entraî- 
nés par le courant maritime littoral, envasent tous les ports 
jusqu'à Cayenne. 

De ce fait que les bateaux de 4o tonnes pouvaient encore 
naviguer il y a 4o ans dans les lacs qui aujourd'hui ne sont 
plus accessibles qu'aux montarias (i), on peut induire que le 
mouvement de bascule est rapide, et sans doute continuel. 

De plus, le fai^ historique de l'obstruction presque com- 
plète, dès la (in du siècle dernier, du bras de mer qui fai- 
sait communiquer le détroit de Maraca et l'Âragouari, indi- 
que que c'est vers le Lago-Novo que doit se trouver la tête 
d'axe du mouvement géologique qui verse dans la mer les 
lacs de cette partie de la côte. 

V ancien poste français. Les ruines. — Avant de me 
rendre aux lacs, je voulus accomplir un devoir pieux. Je 
m'étais promis depuis longtemps de faire une visite à l'an- 
cien poste français de Mapa. 

Le beau pays de Pinsonia (2), de Macapa à Manaos, sur 
toute la rive gauche de l'Amazone et jusqu'aux Tumuc-Hu- 
mac, après avoir été longtemps français en entier et sans 
conteste, fut Un jour délaissé, abandonné sans défense aux 
audaces des Portugais par l'incurie de la vieille monarchie 
qui livrait de même, presque sans coup férir, le Canada à 
l'Angleterre. 

Le traité d'Utrecht stipule l'abandon par la France du 
bordj de la nW gauche de l'Amazone, c'est-à-dire la renon- 
ciation de la France à la navigation du grand fleuve. 

Toutefois la côte maritime jusqu'au cap de Nord resta 



(1) Monlaria : le canot ordinaire. Ce mot est portugais. 

(2) De Vincent Pinson, le narigateur qui, le premier, releva les côtes de ce pays 
où il monilla dans une rivière (le Vincent Pinson^ sur l'emplacement de laquelle 
les diplomates disputent depuis deux cents ans. 



12 L£ PATS DE MAPA. 

incontestablement française jusqu'à la fin du dix-huitième 
siècle. Mais, après les guerres malheureuses du premier 
empire, les Portugais émirent la prétention toute nouvelle 
de nous évincer de Pinsonia. 

La création du poste français de Mapa, en i836, fut une 
affirmation timide de nos droits. Il eût fallu trancher une 
fois la question, faire fi de la vieille paperasse d*Utrecht 
qui ne se sert que des mots inintelligibles de bord et de r/Ve, 
revendiquer tout Pinsonia et occuper TAraguary. On se con- 
tenta de mettre un poste de cinquante hommes dans un Ilot 
au milieu du lac de Mapa. Et, quatre ans plus tard, en i84o, 
M. Guizot, sacrifiant les intérêts nationaux à des intérêts 
dynastiques, faisait évacuer le p oste récemment établi. Le 
gouvernement brésilien, aussi audacieux que le gouverne- 
ment français avait été timoré, créait, la même année, le 
5 mai 1840, la colonie militaire de Dom Pedro II, sur la 
rive gauche de TArâguary (i). 

L'ancien poste français de Mapa fut créé sur une petite 
ile de l'ancien lac. Ijes bateaux de 4o tonnes abordaient 
alors aisément à quai. 

Aujourd'hui, on se rend à l'ancien poste par un ruisseau 
de trois mètres de largeur, roulant à marée basse un mètre 
d'eau boueuse au milieu d'une forêt de palétuviers qui ob- 
strue la crique de bois tombés et de chicots. 

Ce fort était construit dans un ilôt de terre haute, à deux 
ou trois kilomètres au moins des rives du lac aujourd'hui 
envahi par les apports vaseux et couvert de palétuviers. U 
se composait d'une caserne, d'un hôpital, de la maison du 
commandant et du bâtiment du génie. Le tout était cons- 
truit en briques et était à étages, sauf toutefois le génie qui 
n'avait qu'un rez-de-chaussée. 



(1; ProaoMei Aras^uari; rorthogreplM brè&ilieniie ^portngiise) est Aragnary. 
Toolefois ■ oubUoBS pas que U rm gaodie du fIcuTe est firançaise. 



LE PAYS DE MAPA. l3 

Deux navires de guerre stationnaient à la bouche de la 
Mapa ; de Tinfanterie de marine, du génie et des marins 
occupaient le poste qui comptait toujours au moins un 
efleclif réel de cinquante hommes. 

Les terres du fort s*élèvent maintenant à quelques mètres 
au-dessus des ail uvions récentes. On n'y trouve pas de palé- 
tuviers. Le dégrad se trouve en face d'une anse delà crique. 
C'est au soleil levant,^ après une nuit passée à canoter dans 
Mapa-Grande, que je visitai ces tristes ruines de quarante 
ans. 

Les vestiges des anciennes constructions sont générale- 
ment à fleur de terre. Seules, trois ou quatre chambres sont 
à peu près conservées, cependant de grands arbres poussent 
au milieu. L'îlot de terre haute est étroit et n'est guère long, 
il n'a pas plus de lo mètres dans un sens et 3o dans l'autre. 
La moitié en est pavée de briques amoncelées provenant 
de l'écroulement ou plutôt de la démolition du fort. Les 
ruines sont disposées suivant une ligne est-ouest. La forêt 
règne partout, les plantes grimpantes envahissent les trois 
salles encore à demi conservées et s'entortillent dans les 
murailles et dans les arbres qui ont poussé entre elles. 
Ces briques éparses sur le sol , pénible souvenir d'une des 
faiblesses de la France, sont la propriété collective des 
Mapaenses actuels qui les pillent à qui mieux mieux. Joaquim 
Magalhens, Joaquim Séverine, Daniel, en ont construit leurs 
maisons^ et le village en a construit son église. Toutefois, 
il se trouve encore assez de matériaux au fort évacué par 
M. Guizot pour construire à un autre ministre un château, 
ou à la France une nouvelle forteresse. 

Après cette visite archéologique et patriotique je pris la 
route des lacs, à l'extrémité desquels je n'eus pas du moins 
l'attristante satisfaction de retrouver les ruines de nos 
anciens postes de 1777, Macari et Carapopori, évacués 



l4 I^ P^TS DE VAP4. 

en 1791, alars<|uela France était en guerre avec le monde 
entier. 

Là, le désert a tout reconquis, la boue et les paléturiers 
ont tout recouvert; le Français qui tbule ces marécages 
n*esl pas obligé de savoir que la France, jadis, fit la un pas 
en amcre. 



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CHAPITRE n. 



LA REGION DES LACS. 



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Les lacs. Le Maranliâo. — Le Maranhao, que l*on prend 
ordinairement pour se rendre aux lacs, a été ouvert ré- 
cemmenty it y 21 une quarantaine d'années, par une des 
dernières secousses qui aient été senties dans la région. 

Les eaux du grand lac de Mapa, beaucoup plus vaste alors 
qu'aujourd'hui y ont afflué sur un point et se sont fraye un 
chemin plus court vers la mer : ce chemin c'est le Maran- 
hao. 

Le Maranhao a environ 100 mètres de laideur, 4 ^ ^ i^è- 
très de profondeur à marée basse et jusqu'à 8 ou 9 mètres 
à marée haute . 

D'innombrables petits igarapés et furos viennent y abou- 
tir en tous sens. C'est la patrie des flamants, des aigrettes 
et de tous les oiseaux d'eau. 

Le Maranhao a une cachoeira de vase dangereuse à 
marée basse. Il y a quelques mois un créole de Cayenne, 
ancien employé de placer, s'y est noyé. 

Les furos (i) de la rivière entourent des lies tantôt flot- 
tantes, tantôt solidifiées; tout cela était lac autrefois. 

On ne trouve pas de palétuviers jusqu'à la côte, ce ne 



(1) Furo : synonyme d'arroyo, mot plas connu aujourd'hui en langue française; 
canal naturel. 



l6 LA RÉGION DES LACS. 

sont que moucoumoucous, roseaux, plantes marines : une 
forte marée enlèverait tout. 

Le Maranhao est beaucoup plus lai^e en sortant du lac 
qu'en arrivant aux Mapas. Il sort du Lago Grande par 
mille canaux enfermant des gazons flottants, des iles d*herbe 
courte, prairies minuscules étreintes par les eaux, terres 
plates, vertes, fleuries, couvertes par endroits d'une végé- 
tation étrange, bizarre, inconnue, paradis du botaniste. Â 
Test se perd dans le lointain la ligne des palétuviers de la 
côte; à l'ouest, à l'horizon, défilent les bordures fores- 
tières de la terre ferme derrière lesquelles se déroulent les 
savanes (i). 

Les lacs. — Comment les anciens Indiens de la côte de 
Guyane, grands navigateurs il est vrai, mais qui pourtant 
pratiquaient peu la voile, pouvaient-ils affronter avec 
leurs pirogues les dangers de la haute mer? sans doute, ils 
ne naviguaient guère que dans les lacs du littoral alors 
beaucoup plus nombreux et plus importants qu'aujourd'hui, 
comme tout l'indique, depuis le grand lac de Mapa jusqu'à 
ceux du cap de Nord. Ce n'est qu'originairement que les en- 
vahisseurs Tupi-Cara!bes , nouvellement arrivés de leur 
patrie inconnue, purent être de vrais marins, par la suite 
ils n'osèrent affronter que la navigation fluviale ou lacustre. 

Lago Grande. — Le Lago Grande est couvert d'iles flot- 
tantes et dlierbes marines sous lesquelles il disparait et 
devient prairie. La partie libre du lac n'est déjà plus guère 
qu'une rivière lacustre dans laquelle on trouve quelques 
iles de terre haute, rares et de peu d'étendue. 

Les canards, les sarcelles, tous les oiseaux d'eau s'ébat- 
tent dans ces végétations aquatiques, ou se penchent sur 
les quelques arbustes chétifs des petites tles solidifiées. 

(1) Pour les savanes, voir tome I : La République de Counani. 



LA REGION DES LACS. I y 

Le lac esl sans profondeur, il se terre en bien des endroits, 
il n'a qu'un mètre d'eau à marée basse; l*été il est presque 
à sec et il faut attendre le flot pour passer. L'hiver, les 
eaux sont plus abondantes; on peut canoter partout; mais 
le lac libre n'est guère élargi, les végétations marines se 
soulèvent avec l'eau, la prairie lacustre monte. 

La végétation du lac se compose principalement de 
champs de roseaux et de plantes grasses appelées vulgaire- 
ment oreilles d'âne. 

On y trouve aussi des plantes fibreuses dont les racines 
et la tige sont dans l'eau et supportent à leur extrémité 
aérienne de larges feuilles en forme d'assiette. 

D'autres plantes sous-marines, longues, ramifiées, portent 
sous l'eau upe infinité de bouquets spongieux dont on voit 
émerger les fleurs jaunes, qui tranchent avec le bleu som- 
bre des fleurs d'oreilles d'âne. 

Les quinquins (i) aux couleurs de feu s'ébattent sur ces 
végétations qui sont comme autant d'éléments constitutifs 
de la formation de la terre. 

En effet, les herbes spongieuses supportent une espèce 
de couche de mousse, produit de la décomposition de leurs 
fleurs et de leu;*s rameaux supérieurs ; les graines d'oreil- 
les d'ânes et de roseaux germent et prennent racine dans 
cette couche peu consistante. 

A la longue, la décomposition des végétations plus fortes 
des oreilles d'ânes et des roseaux donne une espèce de 
vase végétale presque solide où poussent les moucoumou- 
cous qui mourront quand la terre sera devenue forte et 
solide et seront alors remplacés par les graminées de la 
savane. 

Dans plusieurs parties du lac je retrouve les chicots 



(1) Petits flamants couleur de flamme, gros comme des cailles. 

T. II. 



]8 LA. RÉGION DES LACS. 

gigantesques que j'avais déjà remarques à Petite^Mapa et 
que je reverrai jusqu'au lac des Deux-Bouches. Comment 
expliquer la présence de ces chicots au fond de lacs qui sont 
les uns en train de se combler, les autres bordés de 
terres montagneuses? Ce ne peut être que par la théorie 
d'un affaissement. 

Le vent fait du courant quand nous passons dans le lac 
libre ; il y a là de la mer pendant l'hivernage. 

En approchant des ilôts de formation récente je les vois 
semés de petits mamelons couverts de savanes roses et 
d'arbustes rabougris; l'eau du lac libre est limpide. Nous 
voyons d'ici la rivière du Bac. Pendant l'hiver, cette rivière 
servirait d'émissaire au lac et communiquerait avec l'Océan 
par Tigarapé de Line (i). 

Nous ne tardons pas à rentrer encore dans les végétations 
marines. 

Quand on navigue dans ces districts aquatiques, entre un 
champ de roseaux et un champ d'oreilles d'ânes, dans un 
fossé d'un mètre de largeur, et qu'on regarde les voiles des 
pirogues sillonnant d'autres champs, on a l'illusion de 
régates dans les herbes d'une prairie. 

Parfois on manque le passage, comme cela nous est 
arrivé; nous courons au milieu des roseaux dont nous 
voyons la racine à un mètre au fond de l'eau , tout est vert 
autour de nous. 

Mes deux matelots, un Italien de Gênes et un ancien es- 
clave presque blanc venu de Para, montent alternativement 
au mât pour voir s'ils découvriront le chenal. 

C'est le désert de l'égarement, le désert des herbes et des 
eaux. Il est difficile de ne pas manquer le passage; toutes 
ces iles flottantes voyagent, et à moins de parcourir le lac 

(1) De Line, ou d'Olindo. 11 se parle dans le Mapa un sabir franco-portugais 
auprès duquel la règle de rorthographe géographique perd ses droits. 



LA. REGION DES LACS. I9 

tous les jours on ne peut être au courant de sa changeante 
topographie. Je navigue au milieu de cette terre en forma- 
tion, faisant fuir les aigrettes blanches et les grands blancs 
au vol pesant, tout heureux de trouver par accident quel- 
que sentier de crocodile ouvrant pour une minute un bout 
de chemin libre. 

Parfois un courant sous-marin crée un petit lac sans 
herbes, une clairière d'eau vive dans la foret des plantes 
marines. 

Naviguant ainsi dans la terre, la voile et^ les pagayes 
suffisent à peine pour avancer d'un kilomètre à Theure. Si 
Ton n'est pas pressé, l'œil se récrée par la contemplation 
d'une multitude de fleurs multicolores qui invitent la main à 
les cueillir. Mais chaque cueillette est le signal d'un fourmil- 
lement indescriptible; la nation des moustiques, maques et 
maringouins, peuple ces régions qui ne sont ni terre ni eau. 
Nous passons, car nous ne sommes qu'aux premiers jours 
de septembre; mais, en octobre, il faut bien connaître les 
chenaux pour diriger les plus petites pirogues dans le lac 
presque complètement desséché. Cet état nouveau est tout 
récent : il y a quarante ans toutes ces végétations n'exis- 
taient point, le lac tout entier n'était qu'eau libre et pro- 
fonde, même pendant l'été; les goélettes de 4o tonneaux 
le traversaient. Mais le lac se comble rapidement; dans peu 
d'années il ne restera à la place de la partie actuellement 
libre qu'un petit cours d'eau , comme le rio Souje. Cette 
partie libre décrit une courbe assez prononcée. 

Le rîo Souje, à son embouchure dans le lac, n'est pas 
fort éloigné de Petite-Mapa, mais il n'existe pas de chemin 
par terre entre les deux cours d'eau. En arrivant au rio 
Souje, et d'ailleurs jusque dans le haut des lacs, on voit 
encore la double ligne d'horizon : les palétuviers de la 
côte et la bordure boisée des savanes. 



20 LA RÉGION DES LACS. 

« 

Rio Souje. — Le rio Souje, qui amène au Lago Graade 
les eaux du Redondo, coule, dans la partie inférieure de son 
cours, au milieu d'un ancien lac disparu. Il est d*abord 
étroit, n'a qu'une dizaine de mètres de largeur et glisse 
entre les roseaux comme un ruisseau dans un champ de 
blé. Près de chaque rive les berges sont presque complète- 
ment solidifiées et couvertes de roseaux, avec des bouquets 
de moucoumoucous. 

A l'est et à l'ouest, les lignes lointaines des palétuviers et 
de la bordure des savanes marquent les contours de l'an- 
cien lac. Le rio Souje est une rivière Fort belle et propre, à 
l'eau limpide malgré le nom du rio, nom qui veut dire sale. 
Dans cette première partie de leur cours , les bords du rio 
Souje présentent un phénomène singulier : les berges, éle- 
vées de plus d'un mètre au-dessus des plus hautes marées, 
offrent un curieux mélange de la végétation marine et des 
essences du grand bois. Par endroits, la savane de la rive 
occidentale arrive jusqu'à la rivière. 

Un peu plus haut, le rio Souje devient un véritable 
fleuve, la terre est bien formée et a pris la place du lac. 
On trouve sur les berges des arbres gigantesques dans 
les branches desquels des volées de sasas et d'oiseaux 
d'eau s'ébattent avec un bruit étourdissant. Tous les échas- 
siers semblent s'être donné là rendez- vous. Le rio Souje a 
environ 12 kilomètres depuis le Lago Grande jusqu'au 
confluent de Tigarapé da Serra , et 12 autres de l'igarapé 
da Serra au Redondo. On compte six habitations sur ses 
bords. A l'embouchure de l'igarapé da Serra le paysage 
devient magnifique. Au confluent, la rivière, élargie jusqu'à 
5oo mètres, présente deux petites îles couvertes de pe- 
louses dans un encadrement de terres hautes et monta- 
gneuses couronnées de majestueuses forêts. Des pirogues 
remontent et descendent l'igarapé da Serra pour aller tra- 



LA REGION' DES LACS. 21 

vailler le caoutchouc ou transporter la gomme à Mapa. C'est 
un peu au-dessus du confluent que demeure aujourd'hui 
José Honteiro, qui fonda le village de Queimado dont il 
fut le dernier habitant. 

Dans toute cette région, on parait travailler activement : 
on brûle des abatis en plusieurs endroits; nous croisons un 
grand nombre de canots qui, affairés, courent à des occu- 
pations diverses. J'essuyai, au confluent de l'igarapé da 
Serra, un orage comme je n'en avais pas encore connu en 
Guyane^ avec d'horribles éclats de tonnerre et accompa- 
gnement d'une pluie torrentielle de deux heures. 

A partir du confluent de l'igarapé da Serra, le rio Souje 
devient un fleuve magnifique de 3oo mètres de largeur. 
Mais bientôt la rive orientale est prise par les roseaux, le 
fleuve se resserre entre ces roseaux et les hautes berges de 
la côte occidentale, et sa largeur dépasse rarement loo mè- 
tres de courant libre. 

Cest aussi à partir du confluent de l'igarapé da Serra que 
commence le territoire appelé Queimado. Queimado est un 
mot portugais qui signifie brûlé. Queimado est abandonné 
depuis juin i883 ; José Monteiro a été son dernier habitant. 
Queimado se composait du nord au sud : i^ d'un petit cime- 
tière ayant une dizaine de tombes (rive occidentale); 2^ de 
deux cases assez propres qui appartenaient à José Monteiro 
(même rive), où Ton trouvait des cocotiers, des orangers, 
des citronniers, des goyaviers et tous les arbres fruitiers du 
pays; 3^ un peu au sud, sur la rive orientale, de trois cases, 
aujourd'hui abandonnées, comme le reste, et situées au mi- 
lieu d'une petite savane. 

Dans le haut de Queimado, la rivière n'a plus que 3o mè- 
tres de largeur libre. Queimado et l'igarapé da Serra for- 
ment un isthme de terre haute entre deux lacs. En sortant 
de cette région , le rio Souje (c'est sa dénomination gêné- 



22 LA RÉGION DES LA€S. 

rique^ mais il en a plusieurs, chaque habitation lui donne 
le sien) coule dans une grande prairie de roseaux. Les 
berges de la rivière sont solidifiées et des bosquets de mou- 
coumoucous émergent du niveau uniforme des herbes. Les 
lignes des bois spnt assez éloignées ; il y a eu jadis en cet 
endroit une expansion lacustre. 

La rivière traverse encore ensuite un petit isthme de terre 
ferme, puis elle .présente un peu plus loin deux petites ca- 
choeiras de vase. 

Il y a quelque activité dans cette région que les seringue- 
ros parcourent actuellement tous les jours. Chacune des 
six habitations du rio a sa ménagerie. Il y a là évidemment 
quelque progrès. C'est dans ces parages que je fis connais- 
sance avec les premiers caïmans. Depuis, je n'y pris pas plus 
garde qu'aux maringouins. 

Au-dessus de Queimado, ce sont des fromagers gigan- 
tesques qui ornent des champs de roseaux. 

Toute cette contrée est magnifique, aussi riche et belle 
que les environs du village de Mapa sont pauvres et laids. 

Plus haut, le rio coule au milieu d'un marais, vestige 
d'un ancien lac disparu , et n'a plus que quelques mètres de 
largeur et quelques pieds de profondeur. D'innombrables 
igarapés et furos parcourent le marais en tous sens : les 
uns , en plus grand nombre , se rattachent à la branche 
maîtresse, les autres essayent en vain de se rattacher au 
Redondo, qui s'avance au nord-est. Un fort courant venant 
des lacs se fait sentir, il est d'au moins deux nœuds à 
l'heure. Sur les rives lointaines de Tancien lac disparu se 
montrent quelques palmiers. Avant d'arriver au Redondo, 
on prend une espèce d'avant-lac, ou lac intermédiaire, par 
un canal étroit bordé d'arbustes épineux, qui rappellerait 
(c le chemin de la prairie », n'étaient les caïmans et les boas 
qu'on voit s'ébattre dans les fourrés. 



LA RÉGION DES LACS. 23 

Parti du village de Mapa le matin, j'entrai au Redondo à 
nuit noire , après douze heures consécutives de canotage. 
Le lac s'annonce par un grouillement de pragas à donner 
la chair de poule. Hëlas ! je n'étais qu'au début de mes 
épreuves. 

Voici le Redondo. Le rio Souje Bnit comme il avait 
commencé : il n'est ici qu'un ruisseau étroit et presque 
vide dans un désert de roseaux et d'herbes marines. 

Lac Redondo. — Le Redondo est un joli petit lac circu- 
laire, entièrement libre , aux eaux claires, transparentes et 
profondes, semé de nombreux petits ilots de terre haute, les 
uns boisés, les autres gazonnés, qui rappellent au marin 
qui m'accompagne, créole au langage hyperbolique, l'ad- 
mirable baie de Rio de Janeiro ! Ce lac serait un vrai paradis 
sans les pragas qui en dépoétisent le séjour. Il était jadis 
plus étendu, il se comble comme les autres; ses rives sont 
prises par la végétation marine. 

Le Redondo, à proximité du Fréchàl et de Tigarapé da 
Serra, est un centre commercial de quelque importance. On 
y compte trois magasins, celui de Joaquim Belforte, Brési- 
lien de Para, dans une ile de l'est; celui de Castilho, Péru- 
vien, dans une autre ile au sud-ouest ; celui de Covis, créole 
de Cayenne, dans une ile du nord-ouest. 

M. Covis eut l'extrême obligeance de me conduire lui- 
même, avec son bateau, jusqu'au lac des Deux-Bouches, 
voyage assez dur qui valut à mon hôte , déjà vieilli et fati- 
gué, de faire, au retour, une grave maladie de six semaines. 

Honneur à ce brave Français! Âh, si l'on voulait tirer de 
nosFrançais d'avant-garde tout ce qu'on en pourrait tirer!'... 

Il ne me fut pas donné d'assister au Redondo à l'une des 
fêtes du lac. Ces fêtes se célèbrent par des régates : deux 
ou trois douzaines de pirogues venues du Redondo et des 
environs concourent pour desprix de vitesse en sillonnant 



^4 LA REGIOH DES LACS. 

une journée entière, d*une rive à Fautre rive, la gracieuse 
petite nappe d*eau. 

Lac Courtmcha. — Le lac Couroucha, que je ne pus visi- 
ter, se trouve à Fest-nord-est du Redondo. On le dit fort 
Taste. Il doit son nom à un industriel français qui y faisait 
faire la pêche. Non loin du Couroucfaa, du côté de Test, se 
trouve le G>urtisal. On ignore s*il existe des conimunica- 
tions par eau entre ces deux lacs. 

Rwière de Jabourou. — La rivière de Jabourou , que je 
prends au sortir du Redondo, va de ce lac au lac Jabourou ; 
elle reçoit les eaux du Bréo et du Toucounaré. 

Le Bréo. — Le Bréo est un affluent de gauche de la ri- 
vière de Jabourou. Le rio Bréo traverse un lac assez impor- 
tant avant de s*unir à cette dernière rivière. 

Le Toucounaré. — Le Toucounaré envoie une branche 
sur le lac de Bréo ; cette branche sort du lac de Bréo, forme 
le lac Toucounaré et tombe dans la rivière de Jabourou. 
Une autre branche du Toucounaré tombe directement dans 
le Fréchal. 

Lac Jabourou. — Le lac Jabourou, à Textrémité sud de 
la rivière de Jabourou, a dû élre fort vaste autrefois, car 
les lignes boisées qui indiquent l'ancien lit ne s'aperçoivent 
pas d'une rive à l'autre; mais le lac est pris en presque to- 
talité par les roseaux, les oreilles-d'&ne et les moucoumou- 
cous. Du lac ancien et du lac actuel, il ne reste en réalité 
qu'un chenal central. Vers le milieu de ce chenal central 
passe la rivière Fréchal , qui coule ouest-est, à travers les 
herbes marines. 

Le Fréchal coule ensuite nord-sud, au milieu du lac en- 
vahi, d'où il sort pour aller se jeter dans le Couroucha, qui 
communique encore avec le Jabourou par un igarapé qui 
sort au nord-est de ce lac. 

Ripîère Prêchai. — A la sortie du lac Jabourou, on suit un 



LA RÉGIOir DES LACS. 2 5 

instantleFréchal, rivière importante dans son cours moyen, 
mais rétrécie ici par la végétation aquatique. Quand le Prê- 
chai tourne pour aller tomber dans le Couroucha, on le 
laisse pour prendre l'igarapé Cyrille. 

Jgarapé Cyrille. — L'igarapé Cyrille est presque imprati- 
cable, même en pirogue; il est envahi en entier par la végé- 
tation marine. 

Lac Cyrille. — Le lac Cyrille a dû être jadis important» 
mais il est pris tout entier; il ne reste plus qu'un étroit chenal 
au centre. 

Bréo, Toucounaré, Jabourou et Cyrille sont le reste d'un 
seul et même lac avec Andiroba à l'ouest. Cet ancien lac est 
dès aujourd'hui presque complètement terré; il ne reste plus 
que les chenaux. 

Lac Andiroba. — Le lac Andiroba, à l'ouest, communique 
avec le Bréo, le Jabourou, le Cyrille et le Pracouba. 

Lac Pracouba. — En sortant du lac Cyrille, on entre dans 
le lac Pracouba. Le Pracouba est un beau lac libre aux 
eaux profondes, aux rives hautes et bien boisées. 

Sur la rive occidentale se trouve l'habitation de Manoêl 
Preto. Le Pracouba n'a pas d'iles. Il communique avec le 
Sakaisat, qui est à l'est. Le Pracouba est fameux par ses 
tempêtes de l'hivernage. 

Ce lac est peuplé ; on compte cinq ou six habitations sur 
ses rives. Au nord, un étranglement du lac est appelée Petit- 
Pracouba. La passe du Petit-Pracouba au Grand-Pracouba 
est difficile. 

Lac Sakaisat. — Le Sakaisat, que je n'ai pu visiter, passe 
pour être à peu près aussi grand que le Pracouba. Il s'étend 
à l'est entre le Pracouba et le Pranari. Le Sakaisat est 
double ; on distingue le petit Sakaisat et le grand Sakaisat. 
On ne sait si ce lac communique avec le lac Apezat, dont 
il est proche. 



36 LA REGION DES LACS. 

Rmère Pranari. Le tapis^franc des lacs, — La rivière 
qui va du Pracouba au Gimprido est appelée Pranari. Le 
Pranari est une rivière lacustre qu'on serait souvent tenté 
de prendre pour un lac. Elle s'étend parfois, avec des iles 
nombreuses, sur 3 ou 4 kilomètres de laideur. Les iles et 
les rives du Pranari ont des berges élevées; ce sont des 
terres hautes couvertes de hautes futaies. Un peu avant 
d'arriver au Tapage, le Pranari est un véritable lac, presque 
aussi étendu que le Redondo. 

Tapage (de tapado^ bouché) est un étranglement du 
Pranari, qui en cet endroit n'a plus que 1 5 mètres de lar- 
geur. 

Le Pranari ne communiquait pas autrefois avec le Com- 
prido ; les eaux se sont ouvertes, à Tapage, un passage étroit 
et profond. J'ai fait sonder, et on a trouvé plus de 5o mètres 
de fond. 

A partir de Tapage, le Pranari s'élai^t un peu , la rivière 
coule entre de petites collines qui encadrent un paysage 
charmant. Des iles nombreuses sui^ssent des eaux sombres 
et profondes; des anses, de petits promontoires, découpent 
de mille manières la rive haute et boisée, au bas de la- 
quelle une végétation de moucoumoucous , de palmiers et 
d'arbres inconnus, qui rappellent le pommier, s'étagent jus- 
qu'aux altitudes supérieures où régnent les géants de la 
forêt. Sur la rive occidentale, au milieu d'une toute petite 
savane ornée d'un lac minuscule, dans un site délicieux, se 
trouve la maison de Tapage, le tapis-franc des lacs, le ren- 
dez-vous de tous les mauvais drôles du Mapa. A la maison 
de Tapage, on célèbre i8o fêtes par an, et cela à grand ren- 
fort de cachaçay et non sans coups de couteau. 

Le Pranari, un peu plus loin, s'élai^it encore démesuré- 
ment et redevient lac. De nombreux ilôts s'échelonnent sur 
la côte occidentale, des montagnes de verdure tranchent 



LA. RÉGIOPT DES LACS. 37 

sur le sombre des eaux el le jaune paie de petites prairies 
couchées là en long, au soleil , comme des tigres au pied des 
monts. Le Pranari s'étrangle brusquement : c'est la passe 
du Ck>mpridoy courte et étroite. 

Lac Comprido. — Ce lac est aussi un lac double ; il com- 
prend le haut Comprido et le bas Comprido. Le bas Corn- 
prido est moins vaste que le Redondo , il est complètement 
libre, découpé de baies nombreuses; ses rives hautes et 
basses ne sont pas envahies. Le bas des berges est couvert 
de pinots qui se mêlent aux arbres des grands bois. La passe 
du bas au haut Comprido est courte et n'a pas plus de loo 
mètres de largeur. 

Le haut Comprido est un grand et beau lac complètement 
dépourvu de toute végétation envahissante. Ses ties, petites 
et gracieuses, n'obstruent pas le centre, mais sont toutes 
distribuées au périmètre. Les berges, fort élevées, sont cou- 
vertes de palmiers de toutes sortes, au-dessus desquels 
commence la forêt, bordure de la savane. Les terres, au 
Comprido , sont encore plus élevées qu'à Pracouba , où les 
terres hautes ne font que commencer. Cependant on ne 
compte que deux ou trois habitations sur les bords du lac, 
bien que le Fréchal coule là , derrière , à peu de distance , 
dans des forêts de caoutchouc, au milieu de magnifiques 
savanes qui se continuent jusqu'à Tartarougal, d'un côté, et 
à Mapa, de l'autre. Un affluent de gauche du Pranari com- 
muniquait jadis avec le passage des deux Compridos; un 
barrage interrompt maintenant cette communication qui 
abrégeait la route de Pracouba. Du Comprido on commence 
à voir les montagnes du Tartarougal qui accompagnent le 
voyageur jusque dans la savane de Macapa. Le passage de 
sortie du haut Comprido n'a que 3o mètres de largeur; il 
est fort court et aboutit de suite au lac Coujoubi. 

Lac Coujoubi. — . Le pourtour du lac compte des tles 



28 LA. RÉGION DES LACS. 

nombreuses, mais le centre est libre. Le périmètre du lac 
et les tlots qui le bordent sont découpes de détroits , de 
baies et de furos innombrables. Sur les rives, qui sont fort 
élevées, les bâches et les pinots croissent parmi les grands 
arbres. Ce sont là les caractères de tous les lacs de terre 
haute, Pracouba, Comprido, etc. La région devait être jadis 
peuplée : le cimetière, rive ouest, compte 4^ tombes. Ce ci- 
metière est entretenu par un individu qui a fait aussi le 
vœu de se charger tous les ans de la célébration de la fête 
de la Toussaint. Cet homme est Joao Despaz, le saint de 
Coujoubi. Outre l'habitation de Joao Despaz, on en compte 
encore trois ou quatre autres , dont celle de Joao da Silva, 
où j*ai passé la nuit. La savane touche presque au lac. On 
va de Coujoubi, par savane, au Redondo en une heure de 
cheval. Toutes les habitations actuelles de Coujoubi ont 
des ménageries : j'y ai vu aussi du coton et de l'indigo, 
mais on ne cultive pas en grand. On sort du lac pour 
entrer dans la rivière Petit-Coujoubi par un passage étroit 
de 5 mètres de longueur sur 2 de largeur, juste la passe 
du canot. 

Rivière de Coujoubi. — La rivière de Coujoubi est un 
cours d'eau large, profond et fort important. Il irait plus 
loin, à ce qu'on m'assure, que le Fréchal lui-même. La ri- 
vière de Coujoubi a 100 mètres de largeur un peu au-dessus 
de son embouchure dans le lac. Un peu plus haut, c'est un 
cours d'eau lacustre enfermant des lies nombreuses, mais 
envahi par les végétations aquatiques. 

Je remontai un de ses affluents de gauche , assez étroit, 
coulant en marais et présentant une cachoeira de vase. Plus 
haut, cet affluent coule en forêt, se rétrécit de i5 à 20 mè- 
tres, mais est libre d'herbes. Des bois tombés barrent son 
cours en divers endroits. Je rencontrai le caoutchouc à l'ha- 
bitation de Joao de Salles, que je visitai. 



LA REGION DES LACS. ^9 

Au Coujoubi, la population est maladive ; le district pa- 
rait malsain. 

Rivière Petit-Coujoubi. — Pour se rendre du lac Coujoubi 
au lac Itoba^on prend la rivière Petit-Coujoubi. Cette ri- 
vière est d'abord bouchée par les oreilles-d'àne et les mou- 
coumoucous, puis elle s'élargit peu à peu et devient com- 
plètement libre. Alors la rivière est belle, large, bordée de 
hautes terres boisées au sommet et ornées à la base d'une 
bordure de palmiers caranas. Le paysage devient monta- 
gneux, la rivière a un kilomètre de largeur sur quatre mètres 
de profondeur, mais elle est en partie envahie par les her- 
bes marines. C'est encore là une rivière lacustre, un ancien 
lac à demi disparu. Plus loin, la rivière est de plus en plus 
envahie, sa navigation devient difficile, il faut pousser le 
canot avec les fourcas. Sur la rive occidentale on me 
montre une croix isolée ; on appelle l'endroit <c cimetière 
de l'Espagnol. », parce que, il y a quelques années, un Espa- 
gnol y a été assassiné et enterré. Un peu plus loin, on entre 
dans le Choumbique. 

Rivière Choumbique. — La rivière Choumbique n'est plus 
qu'un chenal au milieu d'un lac déjà complètement terré. 
Le chenal de Choumbique conduit au lac Terre-Jaune. 

Lac Terre-Jaune. — Le lac de la Terre-Jaune est petit, 
rond, moins grand que le Rodondo, et n'est envahi qu'au 
pourtour. Il doit son nom à des champs de terre jaune 
qui se trouvent du côté de Choumbique. On sort de 
ce lac pour entrer dans la rivière d'Itoba par un passage 
étroit, difficile, presque complètement bouché. 

Rivière dlioba. — La rivière d'Itoba, qui va du lac Terre- 
Jaune au lac d'Itoba, est large, mais envahie. Itoba vient de 
deux mots tupis : taob (taoub), et toub, (i) explétif qui signi- 
ez Toub : en portugais, tuba. 



3o LA REGION DES LACS. 

fie abondance. Itoba : Taob-toub : lieu où il y a beaucoup 
de taoubs. Les laoubs sont, en effet, très communs dans le 
district. 

Grande rivière dlioha. — La rivière dltoba, affluent du 
lac du même nom, coule dans le grand-bois au milieu de 
cônes d'érosion semés à tous les coudes du cours d'eau. 
L'Itoba a de 20 à 4o nièlres de largeur. On trouve deux 
habitations à l'embouchure et deux dans le haut. Celles du 
haut appartiennent, Tune à un Paraguayen réfugié, Tautrè à 
Mariano Ribeiro, qui va me conduire au Lago Novo. Dans 
les hauts, la Rivière Grande d'Itoba se rapproche, me dit* 
on, à nn quart d'heure de marche de Tartarougal Sinho. 

hac dlloha. — Le lac d'Itoba est le paradis des pragas ; 
nulle part je n'en ai vu autant : on passe la journée à agiter 
son mouchoir pour écarter les insectes. Le lac est rond, 
petit, sale, plein de plantes marines dont les petites feuilles 
rousses et les petites fleurs jaunes donnent aux eaux une 
couleur de sang. Du lac Itoba pour aller au lac Macacouari 
il faut traverser une région déplantes marines, roseaux et 
oreilles-d'àné qui obstruent presque complètement le pas- 
sage ; le barranca est des plus mauvais. 

C'est à l'entrée du lac Itoba, non loin de l'embouchure de 
la Rivière Grande d'Itoba, que se trouve l'habitation d'An- 
tonio da Silva Cameta, ainsi appelé du nom de sa ville 
natale. C'est peut-être le plus honnête homme de la région 
des lacs. Sa bonne hospitalité me fit oublier mes fatigues, et 
les pragas qui rendent le district presque inhabitable. La 
fille de Caméta est mariée à Cavenne avec un surveillant 
militaire. Cette bonne et honorable famille a de plus pour 
moi la qualité de parler le français et le créole de Cayenne. 

Ijac Macacouari. — Après le barranca d'Itoba, on tombe 
dans le lac Macacouari. Une des branches du Macari y 
passait autrefois. Aujourd'hui le lac est presque complète* 



LA. RÉGIOIf DES LACS. 3l 

ment envahi par les herbes marines. Le chenal est libre à 
peu près partout, mais il est étroit^ et de chaque côté 
s'étendent des champs solidifiés de roseaux et de moucou- 
moucous. Le chenal arrive au Macari en passant au milieu 
d'une foret de moucoumoucous nains. 

Rwiire Macari. — On suit un instant le Macari avant de 
prendre la rivière des Deux- Bouches. Le Macari est le reste 
misérable de Tancien fleuve. Entre Macacouari et la rivière 
des Deux-Bouches, le Macari a de 5o à loo mètres de 
largeur, dont une dizaine seulement de libres. Sur ses rives 
on trouve la végétation du grand-bois déjà poussée sur 
le marais solidifié : des pinots, des bois-canon parmi des 
moucoumoucous et des cambrouzes. Le Macari vient de la 
savane de l'ouest; de ce côté, son cours est peu étendu. 
Pendant l'hivernage il reçoit, par un canal qui court der- 
rière le lac des Deux-Bouches, le trop-plein des Tartarougals. 
Vers Test, il est bouché au bout de deux heures de canotage. 
On ne saurait le pratiquer jusqu'aux lacs côtiers : son cours 
est en partie efTacé. Il faudrait traîner les pirogues pendant 
deux ou trois jours dans des marais à moitié solidifiés, au mi- 
lieu des herbes coupantes, dans la patrie des jacarés et de 
toute la vermine tropicale, pour arriver au lac Da Jac, d'où 
sort le Macari pour tomber dans l'Océan. 

Riçière des Deux-Bouches. — La rivière des Deux-Bou- 
ches coule du Macari au lac des Deux-Bouches. Elle est de 
peu d'étendue. Ses rives sont couvertes de forêts de moucou- 
moucous d'où émergent des pinots, des bois-canon, quel- 
ques grands arbres et où habitent de nombreuses tribus de 
ramiers. Elle a 20 mètres de largeur. 

Lac des Deux- Bouches. — Ce lac est ainsi nommé parce 
qu'il possède les deux bouches du delta du Tartarougal : la 
bouche qui envoie les eaux au Lago Novo et aux lacs cô- 
tiers , la bouche qui coule vers les lacs du Mapa. C'est un 



3a LA. REGION DES LACS. 

graod et beau lac complètement libre , avec des berges 
bautes et bien boisées, des iles nombreuses, des c6tes pro- 
fondément découpées. 

En entrant, on voit distinctement, au sud-ouest, les 
montagnes des Tartarougak : Tartarougal Grande, Tartarou- 
gai Sinbo et Masiranduba. 

On compte trois habitations au fond des trois golfes du 
lac : au nord est celle de Manoël Joaquim , au fond d'un 
golfe plein de chicots dont la présence en cet endroit ne 
peut guère être expliquée que par la théorie d'un affaisse- 
ment. L'habitation de Manoêl Joaquim est en savane; cette 
savane, qui s'étend entre le lac des Deux-Bouches et le 
Lago Novo, est la tête du campo d'Âpurema. Manoél 
Joaquim est un vaqueiro de Marajô. C'est lui qui me con- 
duira à Nazareth. Au fond d'un golfe, au sud-est, habite 
Joao Belforte, fonctionnaire brésilien. Ce monsieur, espèce 
de subdelegado ou d'inspecter, est chaîné de signaler à 
Macapa ceux des fazendeiros de l'Apuréma qui, pour 
éviter de payer les droits au gouvernement , feraient passer 
leur bétail par les lacs. Dans une ile de la rive occidentale 
habite Joao Antonio, chez qui je passai deux journées 
agréables. L'habitation de Joao Antonio est dans un site 
splendide. C'est en même temps une des plus élégamment 
construites de la contrée. La nuit, on voit de là les feux 
du campo d'Apurema , boucans, abatis qui brûlent. Chacune 
des trois habitations a une petite ménagerie. 

Le lac des Deux-Bouches, comme les autres lacs, a son 
cimetière. Celui-ci en a même deux, sur la route de 
Tartarougal. 

L'embouchure de Tartarougal dans le lac n'a rien de ma- 
jestueux, elle a moins de loo mètres de laideur, et un peu 
plus haut la rivière se resserre à 3o mètres environ. 

Tartarougal est aujourd'hui un des centres du travail du 



LA. RÉGIOIV DES LACS. 33 

caoutchouc dans la contrée. C'est à Tartarougal que se 
trouvait alors mon subdelegado. Ce fonctionnaire, pas fier, 
était à travailler le caoutchouc en attendant de l'avance- 
ment. J'avais à cœur de voir ce personnage. Mais je partis 
d'al)ord pour le Lago Novo, où Mariano Ribeiro avait hâte 
de me conduire. 

Rivière du Lago Nova. — La rivière du Lago Novo sort 
du lac des Deux-Bouches au nord-est. Elle a loo mètres à 
son embouchure, puis se rétrécit bientôt de moitié. Elle 
coule quelque temps dans le grand bois qu'on laisse ensuite 
pour prendre une végétation de marais, moucoumoucous 
mêlés de cambrouzes, de pinots et de bois-canon. Puis 
la rivière se réduit à 20 mètres, tout en conservant de 4 ^ 
8 mètres de fond et toute la limpidité de ses eaux. 

Un peu plus loin commencent les végétations qui font de 
cette rivière et du lac auquel elle aboutit (régions que 
n'avait encore visitées aucun voyageur européen) un des 
plus étranges cantons de ces terres étranges du cap de 
Nord. 

Végétation des marais. — Les roseaux et les marécages 
commencent. On trouvera jusqu'au lac des ilôts de terre 
haute, mais ils deviennent déplus en plus rares. Sur les rives 
on ne voit plus que des roseaux, des mpucoumoucous entou- 
rés de plantes grimpantes, des arbustes chétifs au milieu 
des cambrouzes. Le courant entraîne les eaux avec une 
vitesse de deux nœuds vers le Lago Novo, immense déver- 
soir du Tartarougal, tête du système méridional du delta 
de ce fleuve. Sur les rives, à droite et à gauche, les indica- 
tions habituelles accusent un lac disparu. 

La végétation des palmiers règne de plus en plus exclu- 
sive, La rivière, devenue crique, devient chenal , et le cou- 
rant des eaux resserrées précipite sa violence vers le lac. 

Aux champs de roseaux et de palmiers succède une im- 

T. II. 3 



34 LA RÉGION DES LACS. 

cnense forêt de ^bâches qui n'a pas moins de quatre à cinq 
kilomètres de profondeur. Si loin qu'il puisse pénétrer dans 
les dédales de la gigantesque colonnade sylvestre , Tœil ne 
voit rien que Teau des marais , le soleil de Téquateur et la 
colonnade des bâches, monotone, infinie, sans solution. 

Je navigue au milieu d*une végétation marine qui se 
pourrit, puante et grouillante d'insectes , au pied des pal- 
miers. Le sentier de pirogue suivi, barré en plusieurs en- 
droits par les bâches tombés , n'est plus qu'un affreux che- 
min de caïman, large de cinquante centimètres, presque 
i>ans eau, mais d'une profondeur insondable dans les détri- 
tus végétaux. Les sasas au plumage de feu et à la maigre ai- 
grette, nos compagnons des rivières , ont disparu ; quelques 
canards s'ébattent dans l'eau tiède du marécage; quelques 
ramiers reposent au hasard dans le chapiteau d'un palmier 
quelconque de la palmeraie sans fm, leurs ailes fatiguées. 

Parfois nous laissons le sentier de caïman que le hasard 
nous a fait suivre, et nous naviguons n'importe où, sur deux 
mètres d'eau, dans la forêt inondée. 

C'est déjà le lac, mais le lac pris. Quand on sort de l'im- 
mense forêt des bâches à la fois maigres et décapités, on 
entre dans le domaine des moucoumoucous, qui plongent 
leurs racines dans quatre mètres d'eau, n'élevs^nt que quel- 
ques pieds de tige au soleil. 

Des algues de dix mètres de tige abandonnent, au fond 
du marais, leurs rameaux souples et flexibles à l'action 
multiple des courants. J'essaye de boire, mais il faut choi- 
sir l'endroit; l'eau, chaude dans les végétations marines, 
n'est fraîche que dans les clairières où elle vit et court des 
profondeurs à la surface. 

Parfois, dans ces endroits limpides, elle est tellement 
transparente qu'elle laisse admirer dans leurs moindres 
détails les merveilles de la végétation sous-marine. 



LA nÉGlON DES LACS. 35 

Plus on approche du lac, plus sont nombreuses et vastes 
les éclaircies dans la forêt des moucoumoucous. 1^ vent se 
fait déjà sentir dans ces clairières où Ton pèche \epeixe-bol' 
(lamantin). On traverse deux ou trois avant-lacs avant 
d'arriver au lac véritable. 

De là ^ on voit s'ébattre aymaras, marsouins, caïmans, 
pirarucus et tracajas. Un peu plus loin les lames nous pren- 
nent, c'est le lac. 

Logo Noifo. — Je suis le premier Européen qui visite ce 
lac, le plus vaste et le plus curieux, me dit mon guide, de 
tous les lacs de la contrée. 

Le Lago Novo est libre sur toute son étendue, mais ren- 
pli d'ites nombreuses qui le divisent en un grand nombre 
de compartiments ayant chacun un nom spécial. Le pre- 
mier compartiment que l'on rencontre est le golfe Com- 
prido ou Long, ayant deux ou trois kilomètres de largeur 
sur cinq ou six de longueur. 

Les rives du golfe sont bordées de moucoumoucous où 
s'entortillent les plantes grimpantes et d'où émergent des 
bosquets de pinots et des flots de terre haute. Le golfe Long 
est séparé du golfe Laurence par la presqu'île Saïsat, à l'ex- 
trémité de laquelle, sur un cap, se trouve un carbet où 
les pécheurs de lamantins et de pirarucus se réfugient pen- 
dant la nuit. 

Même dans ce premier golfe, le lac est agité ; dès qu'on 
laisse la rive pour courir le large, on rencontre de fortes lames 
qui mettent la pirogue en péril. Le golfe, comme la totalité 
du lac, a beaucoup de fond; je fais sonder et trouve de 
six à huit mètres. Aussi, pour traverser le golfe et courir 
sur le lac, le vrai lac , faut-il alléger la frêle embarcation. 
Sans cela, la violence des vagues se chargerait de nous 
ensevelir au seuil du lac mystérieux, du Lago Novo ou lac 
du Roi, comme on l'appelle encore. 



36 LA RÉGION DES LA.CS. 

Ce nom de lac du Roi, dit la légende, vient de ce qu'un roi 
de France avait jadis envoyé des hommes pécher par là. 

Le passage n*est pas sans péril; la lame, courte et pro* 
fonde, roulant slir douze mètres de fond, imprime à la 
pirogue un mouvement combiné de roulis et de tangage 
capable de donner au plus vaillant un véritable mal de 
mer. 

Quand on a passé le golfe, le grand lac, coupé au milieu 
par deux archipels très allongés, se présente devant nous, 
s'étendant à perte de vue au sud-est. Je fais encore sonder, 
et partout on trouve de dix à douze mètres de profondeur. 
On ne peut s'empêcher de se faire cette réflexion qu'il n'y 
aurait qu'à ouvrir, ou plutôt élargir, vers l'Araguary ou l'A- 
mazone, un canal de dix à douze kilomètres, canal naturel 
existant déjà mais insulTisant, pour installer à la bouche du 
grand fleuve de l'Amérique du Sud le plus gigantesque et 
le plus magniBque des ports de refuge, de guerre et de com- 
merce. Toutes les flottes de l'Europe pourraient évoluer 
dans le Lago Novo. 

Le Gibraltar de l'Amazone est là. 

La profondeur du lac, son étendue, les terres élevées de 
ses rives et de ses tles, ses innombrables bassins qui se pro- 
tègent les uns les autres feraient du Lago Novo une position 
stratégique et commerciale de premier ordre, à la seule 
condition d'ouvrir un canal de grande navigation vers l'A- 
mazone ou l'Aragouary. 

Le premier grand bassin du lac est situé entre l'archipel 
plus haut mentionné, la côte orientale et le second archi- 
pel. Entre le premier archipel et la côte se trouve un détroit 
long et profond, espèce de fleuve de deux à trois cents 
mètres de large sur dix à douze de profondeur, à l'eau 
claire, sombre et limpide comme dans tous les parages du 
lac. 



LA RÉGION DES LACS. 3'] 

Tempête au Logo Now. — Nous pensâmes périr dans la 
traversée du premier archipel au second. Au lieu d at- 
tendre le matin , nous traversâmes dès le soir au soleil cou- 
chant. Le lac moutonnait, faisait de la mer; mes Indiens 
regardaient autour des pirogues, d'un air inquiet et eflaré, 
cette mer des orages, menaçante. C'est dans ce bassin, que 
nous traversâmes tous dans la frayeur, entre le premier et 
le second archipel, que se pèche le lamantin. 

Nous ne pensions guère alors à la vache marine. La se- 
conde pirogue, montée par un Indien et deux petites filles, 
offrait un spectacle navrant. L'esquif se remplissait, la vague 
entrait par l'avant, par l'arrière, par les bordages, et quand 
la frêle embarcation ne disparaissait pas dans le sillon des 
flots, nous pouvions voir les deux enfants vider l'eau avec 
une énergie désespérée entre deux chiens qui les regar- 
daient faire, béants, stupides, jetant de temps à autre à la 
tempête des hurlements lamentables. 

On ne court plus de dangers en longeant les iles du se- 
cond archipel. Ces iles sont de terre haute, fort élevées, et 
arrêtent le vent. Sans cet archipel, qui partage le lac dans 
sa plus grande longueur, la navigation en pirogue serait ici 
impossible aussi bien que dans la haute mer. 

La traversée du deuxième archipel au troisième offre 
assez de sécurité. 

AKfenir du Lago Novo. — Cette partie du lac est semée 
d'ilôts extrêmement nombreux. La plupart du temps on ne 
trouve pas de bassin libre, mais seulement des canaux na- 
turels entre les iles, canaux larges et profonds entre des 
terres hautes et boisées. Plus tard, en voyageant dans les 
canaux qui font communiquer l'Amazone et le Tocantins, 
je me rappelai les archipels du LagoNovo ; ceux du bas Ama- 
zone leur sont inférieurs en richesse et en beauté. Ces bas- 
sins libres et ces canaux naturels seraient on ne peut plus 



38 LA RÉGIOX DES LACS. 

favorables au développement d'une population de marins. 
De même, les îlots de terre haute se prêteraient à merveille à 
rédification de petites villes de pêcheurs et de trafiquants. 
L'absence des pragas est un bienfait de plus. 

Et cela sans parler de la ville militaire et maritime que 
le Lago Novo pourrait voir s'élever; car Maraca n'est rien, 
dit-on, une presqulle de boue au niveau de la mer, avec 
une végétation de palétuviers et un sol non aflermi. 

Les flottes du Lago Novo commanderont un jour le pas- 
sage de l'Amazone. 

Ce qui favoriserait tout particulièrement le développe- 
ment de la prospérité du lac, c est qu'au sud, au sud-ouest et 
au sud-est, la grande nappe d'eau est entourée de savanes. 
Ces savanes sont autant de golfes du grand campo d'A- 
purema, extrémité méridionale de la grande savane d'Oya- 
pock-Amazone. 

Des savanes infinies sur son pourtour, des bois de cons- 
truction dans ses lies, les poissons les plus précieux du 
globe dans ses eaux, telles sont les richesses de cette mer 
intérieure aujourd'hui déserte et ignorée. 

On ne voit pas les savanes en parcourant le lac, car la 
nappe d'eau est entourée d'un cordon de mai*ais, puis de 
grands bois au delà desquels seulement elles se montrent. 

La savane sud-ouest est celle de Tracajatuba du Lago 
Novo. Cette savane se confond avec celle de l'Apurema. 
La rivière Tracajatuba du Lago Novo elle-même communi- 
que pendant l'hiver avec l'aniuent du Zeiba qui passe près 
de chez Manoël do Santo et qu'on appelle l'Acanouera. L'A- 
canouera fait la séparation de la savane de l'Apurema et 
de celle de la Tracajatuba du Lago Novo. Les bœufs de Na- 
zareth viennent, l'été, boire sur les bords du grand lac. 

On m'a montré derrière les deux archipels des fonds, des 
golfes du Lago Novo , que Ton appelle des lacs : lac ou fond 



LA RÉGION DES LACS. 3c> 

de rHopital, lac Marsoin, lac Carré, lac du Fond, Escarvado- 
do MattOy lac des Ananas, lac Mongouba^ lac des Quatre- 
Coins. 

Je visitai aussi la bouche de la rivière du Comprido, qui: 
continue la branche méridionale du delta duTartarougal, et 
porte vers le lac da Jac et l'Océan le trop plein des eaux du 
Lago Novo. J'ai visité toutes les criques du sud et du sud- 
est, saufCarana. Toutes ces rivières viennent des savanes. 

Foyage dans les marais de Traça jatuba, — Je n'oublierai? 
jamais le voyage d'un jour que je fis dans les parages de 
Tracajatuba do Lago Novo. Je partis de la factorerie de mon 
Indien Ribeiro à dix heures du matin. Mes hommes étaient 
ivres. Ils surchargèrent d'une grande voile notre pirogue à 
trois places. 

Nous laissons l'ilot de Ribeiro et passons ensuite derrière 
celui du cimetière. (Chaque lac a le sien ou les siens.) Nous- 
cinglons ensuite vers la côte sud-est. Je visitai le delta de 
la crique Génipa, situé en plein marais, comme celui de 
la crique Trinidad et celui de Tracajatuba. 

Tracajatuba était mon objectif. Tracajatuba vient de deux, 
mots tupis : tracaja, espèce de tortue, tuba, explétif qui 
signifie abondance. 

£n marais, nous naviguons sur un mètre d'eau, parfois- 
deux, trois et même quatre. Autour des parties libres on 
trouve des roseaux et des moucoumoucous que dominent 
des pinots et des caranas; le tout est rachitique. 

Dans l'eau se décomposent des amoncellements de plan- 
tes marines qui entravent la marche de la pirogue, en 
attendant qu'ils réussissent à constituer une terre ferme. 

Je passai cinq heures dans ce marais de l'équateur, de 
onze heures du matin à quatre heures du soir, avec un 
soleil de Sahara sur la tête, sous un ciel aveuglant, sans un 
nuage, sans un souffle, sans un bruit, immobile dans la pi- 



4o LA RÉGION DES LACS. 

rogue, entre la boussole et le cahier de notes. Par endroits, 
Teau du marais dans les herbes épaisses était chaude à 
cuire un œuf, ailleurs tiède; dans les endroits libres, ayant 
du courant, elle était fraîche. 

C'est là que je me donnais des douches pour éviter et 
prévenir une insolation mortelle suspendue plusieurs heures 
sur ma tête. La précaution suffisait, car, bien que n'ayant 
le plus souvent comme couvre-chef qu'un vieil astrakan dé- 
fraîchi et troué, le soleil de midi dans les marais du pre- 
mier degré de latitude ne m'a jamais valu la plus légère 
migraine. Et les novices qui gagnent une insolation à 
Cayenne en traversant à onze heures, pour aller déjeuner, 
la place du Gouvernement! 

Tout en relevant ma route, je regardais mon Indien 
Mariano Ribeiro harponner les tracajas. 

La chasse aux tortues. — Le tapouye, tête nue, le chef pro- 
tégé par ses gros et longs cheveux plats^ debout à l'avant, 
immobile dans un nuage de moustiques, tenait à la main son 
arme de chasse, faite d'un beau bâton lisse et léger, long 
de trois mètres, emmanché d'un harpon aigu d'acier fin. 

Du regard il interrogeait les eaux et les herbes marines, 
muet. Quand il voyait l'eau bouillir, c'est-à-dire faire à la 
surface un petit cercle d'écume, il indiquait du doigt aux 
deux autres pagayeurs^ aussi silencieux que lui-même, une 
évolution qu'ils exécutaient sans bruit; les pagayes, habile- 
ment maniées, ne laissaient même pas de sillage. Le tracaja 
nageait à un mètre ou deux de fond. Quand le harponneur 
étai( à portée, d'un bras nerveux, d^une main sûre, il en- 
voyait le harpon percer au fond de l'eau la carapace de la 
tortue, qui était ensuite lentement ramenée à la surface, 
comme on retire d'un puits un seau qui s'est perdu. On sort 
le harpon de la carapace du tracaja que l'on paralyse en 1^ 
mettant sur le dos. 



LA RJÉGION DES LACS. ^l 

Les Iracajas sont des tortues grosses comme la tête, qui 
se vendent 20 centimes dans les Lacs, 1 franc à Cayenne et 
de 8 à 10 francs à Para. 

Les tracajas rôties sont un mets excellent; leurs œufs 
sont délicieux; pendant huit jours, je n'eus pas d'autre 
nourriture. On met les tracajas sur le dos, dans un brasier ; 
elles gigotent, rendent leur eau, meurent, cuisent. On leur 
brise la carapace, et chacun tire à pleines mains des lam- 
beaux de chair dont on se régale avec du citron et du 
piment. 

Je me délectai aussi de soupe à la tortue ; malheureuse- 
ment je devais la faire au biscuit ou à la farine de manioc, 
ce qui est un peu inférieur. Toutes les régions de Trinidad 
et de Tracajatuba, lacs et rivières, sont également riches en 
tortues, ainsi qu'en lamantins et en pirarucijs. 

Las de pécher, je remontai quelque temps la rivière des 
Tracajas. A son embouchure dans le marais, c'est une ri- 
vière de 20 à 3o mètres de large coulant, un peu plus haut, 
entre de hautes terres lK>isées. Ces districts sont très rare- 
ment parcourus par les pécheurs. On peut, me dit Ribeiro, 
rester là une année sans voir passer une pirogue. 

Le Tracajatuba de Lago Novo n'avait non plus jamais été 
visité par un voyageur européen. Au retour de Tracaja- 
tuba, nous errâmes dans le lac où s'épanche le cours d'eau ; 
puis, de marais en marais, traits d'union des lacs, nous re- 
gagnâmes la case du Tapouye. 

Formation du sol quaternaire» — J'observai aussi, sur les 
bords du Lago Movo, la formation du sol quaternaire ac- 
tuel, et les règles de cette formation ne me parurent guère 
différentes de celles que j'avais précédemment observées 
dans les autres lacs. Ce sont les mêmes lois de décompo- 
sition végétale. 

J'observai seulement de plus près, dans les parages du 



l\'A LA BKGION DES LACS. 

Lago Novo, les lois d'après lesquelles s'opère le tassement. 
En bien des endroits couverts d'oreilles-d'âne et de ro- 
seaux le fond est à trois et quatre mètres, et les fourcas ne 
trouvent pas de point d'appui. Jusqu'au Fond, de haut en 
bas , la végétation lacustre pourrit. Les dépôts de vase se 
font d'abord à la surface, les poissons naviguent entre le 
fond des lacs ou des marais et la couche superficielle de 
terre formée. Puis, peu à peu, les dépôts supérieurs se tas- 
sent, et le sol, à la longue, finit par envahir tout l'espace 
lacustre et se solidifier. Les dépôts se forment souvent sur 
les bords des champs de roseaux et d'oreilles-d'àne, où le 
courant les apporte. Voici des dépôts actuels : après les 
oreilles-d'&ne , les roseaux, la vase, la végétation brous- 
sailleuse du sol vaseux, puis enfin le tassement complet et 
définitif. Mais jusque-là, les communications, bouchées à 
la surface, existent toujours sous les barrancas ou les champs 
solidifiés, mais les poissons seuls en profitent. 

Pèche du pirnrucû, — Je ne laisserai pas la région des 
lacs sans consacrer quelques lignes à la plus intéressante 
des industries de la contrée : la pèche du pirarucii (ou cury, 
en créole de Cayenne). 

Le piranicù est un gros poisson de deux à trois mètres de 
longueur; il donne en moyenne quinze kilogrammes de 
chair et peut en donner jusqu'à trente. Le pirarucù séché 
et salé se vend à Cayenne n fr. i5 le kilogramme et à Para 
G fr. Dans les lacs, on l'a pour 5o centimes le kilogramme. 

Le pirarucii vit quatre ans, mais à deux ans il a atteint 
son développement à peu près complet. Il a de grosses 
écailles, larges comme des feuilles d'artichaut. 

Le pécheur, debout à l'avant du canot, généralement tète 
nue, guette le pirarucii. H faut un œil bien exercé pour de- 
viner le poisson à un filet d'écume, à une légère ondula- 
tion de l'eau superficielle, d'autant plus que c'est de grand 



LA RÉGION DES l^ACS. 4^ 

matin et le soir qu'on le pèche dans les herbes marines où 
il se cache pour n'être pas vu du pécheur. Celui-ci le har- 
ponne sans voir, dans Tëcume savonneuse qu'il laisse à la 
surface de l'eau. Le poisson une fois atteint par le harpon, 
le pécheur lui donne de la corde, le fatigue, l'attire près 
du canot et l'assomme à coups de sabre ou de bâton sur la 
télé. 

Les gros (il en est qui, sortis de l'eau, pèsent plus de 
5o kilogrammes) résistent parfois une heure entière. 

Mort, le poisson est écaillé; puis, séance tenante, on le 
découpe en tranches qu'on sale et qu'on fait sécher sur lin 
boucan. 

J'ai vu dans les lacs de jeunes garçons prendre dans leur 
journée jusqu'à cinq pirarucus, ce qui, malgré la modicité 
du prix dç ce poisson dans la contrée, représente un fort 
beau bénéfice ; souvent aussi le pécheur rentre bredouille. 

Le pirarucii est précieux dans toute la région amazo- 
nienne, et on peut dire qu'il est la base de l'alimentation 
des classes pauvres. 

Les commerçants de Mapa, de Vigia et de Para mènent 
des goélettes à la découverte des lacs riches en pirarucus. 

Actuellement, c'est dans les lacs du Mapa et du cap de 
Nord que ce poisson est le plus abondant. 

Imcs côtiers. — En dehors des lacs que j'ai visités dans 
mon voyage de Mapa à Macapa, il en est d'autres sur les- 
quels j'ai recueilli des renseignements tellement nombreux, 
concordants et circonstanciés, de la part de toutes les per- 
sonnes intelligentes et honorables dont j'ai plus haut fait 
mention, qu'il m'est impossible de ne pas consacrer à ces 
lacs une mention particulière. 

Ces lacs peuvent être désignés sous le nom générique de 
lacs côtiers et se trouvent compris entre le Lago Novo, l'A - 
mazone et l'Océan. 



44 I^ RÉGION DES LACS. 

J'ai VU la rivière du G>mpri(lo sortir du Lago Novo et couler 
vers le nord. Ribeiro, Paraguay, Joâo Antonio, Cametà, Ma- 
galhens et plusieurs autres qui ont fait le voyage sont tom- 
bés séparément d'accord pour m'afYirmer qu'après s'être 
déversée dans le lac Comprido(qui est l'ancien Maprouenne 
ou à peu près), la rivière du Comprido sort du lac pour 
aller tomber dans le lac da Jac (du Corossol). Dans cette 
dernière partie de son cours, elle serait, sur un kilomètre 
environ, en grande partie tarie pendant l'été et présenterait 
deux barrancas toutefois peu diiBciles à franchir. Au sud- 
ouest du lac da Jac, la rivière du Comprido enverrait un 
bras vers le lac Apezat, et le lac da Jac enverrait lui-même 
un bras à l'est sur le Courtisai. Apezat, d'autre part, com- 
muniquerait lui-même avec le lac da Jac. Les communica- 
tions entre Courtisai et Couroucha^ d'une part, Apezat et 
Skaîsat, de l'autre, ne sont ni prouvées ni infirmées; mais 
il parait qu'il n'y a aucun canal entre Courtisai et Apezat. 

Le lac da Jac (ou Mapépécou, ou Carapapori, ou Pour- 
dâo) serait aussi grand que le Lago Novo et complètement 
libre, sans iles, venteux comme la mer; les pirogues se- 
raient, parait'il, obligées de ne pas abandonner la rive.l^s 
jacarès (caïmans), sucurijiSs (boas), janaos (petits singes 
très voraces qui passent pour attaquer l'homme), y seraient 
plus braves et plus nombreux que nulle part ailleurs. Pas 
de terre solidifiée dans la région ; de lacs à lacs, des lacs à 
l'Océan, des marais flottants de roseaux et de moucoumou- 
cous, sans arbres. Le lacda Jac se déverse dans l'Océan par le 
fleuve Macari (l'ancien Carapapori) et le Jourdao (Pourdao); 
l'embouchure de ces criques est parfaitement connue. 

Le lac da Jac se rattache à tout un système de lacs cô- 

tiers moins importants : au lac du Vent, qui communique 

avec le lac Floriane, lequel communique avec le lac des 

Ganses (ibis), qui communique avec Piratouba. Piratouba 



LA RÉGIOIV DES LACS. 4^ 

se déverse dans l'Amazone par la crique Sucuriju et le 
rio Piratouba, et dans TOcéan par une autre crique plus im- 
portante. Le lac Piratouba et le lac des Ganses sont les 
seuls fréquentés par les pécheurs qui vont y chercher le 
pirarucii et les lamantins. 

Les marais du cap de Nord, — Mariano Ribeiro, après m'a- 
voir présenté le voyage sous des couleurs assez sombres, 
m'avait cependant promis de me conduire aux lacs côtiers* 
D'abord, m'avait-il dit, on ne peut y aller qu'en pirogue, à 
cause des barrancas et de l'endroit sec. De plus on y trouve 
des caïmans qui ne voient presque jamais l'homme, sont 
bravos et vont à l'attaque des embarcations ; il est de ces 
caïmans qui ont jusqu'à lo mètres; il faut organiser une 
flottille de trois montarias et s'armer sérieusement pour ne 
pas être mangé. Sur les rives de ces lacs cotiers , disait-il 
encore, ce n'est que le marais ^ pas de terre ferme, des ro- 
seaux, des herbes coupantes, des oreilles-d'âne et des mou- 
coumoucous sur :2 mètres d'eau; jusqu'au Lago Novo, au 
sud, et à l'Océan, au nord, pas deux branches d'arbre pour 
pendre son hamac. Les palétuviers de la côte et les bois du 
Lago Novo sont beaucoup trop loin. Il faut dormir dans 
les canots, que l'on dispose de façon à ce qu'ils se protègent 
les uns les autres quand les caïmans les attaquent. 

Enfin il faut se prémunir contre les janaos qui habitent 
lesmoucoumoucousdu marais; les sucurijus, qui sont nom- 
breux, et lespragas, qui constituent un vrai fléau. 

L'expédition des lacs côtiers devait durer trois semai- 
nes. 

A la fln, Ribeiro finit par céder aux prières de sa femme 
et de sa fille, me fit ses excuses et me déclara qu'il resterait 
au Lago Novo à pécher le pirarucii. 

J'appris, depuis, qu'un habitant de l'île de Brig, a l'em- 
bouchure de l'Amazone, pourrait me servir de guide, avec 



4G LA RÉGIOH DES LACS. 

ses fils, pour tous les lacs côliers. C'est le sieur Xavial, qui 
établit en ce moment une ménagerie à l'emboucliure de 
l'Aragouary, rive droite. Mais il était alors trop tard pour 
entreprendre le voyage et surtout pour aller chercher un 
guide à Brigou à la bouche de TAragouary. D'ailleurs, j'étais 
bien loin d'être sûr de leur consentement. Ceux qui con- 
naissent les lacs ne tiennent pas à vous y conduire ; ils 
veulent garder pour eux le secret et le monopole de leur 
pèche . 

Bouche du lac du Roucou. — C'est le cas du pécheur qui 
a le secret du lac du Roucou. Ce lac mvstérieux se trouve 

m 

entre l'Amazone, le Lago Novo et le Piratouba. 

Le pécheur y fait fortune ; il enlève les mâts de sa goélette 
et passe en se dissimulant dans les moucoumoucous. 

Il a fait construire récemment trois bateaux tapouyes 
dont il recrute l'équipage parmi des Brésiliens lointains, de 
Ceara et d'Espirito Santo. On a vu plusieurs fois les ba- 
teaux entrer, mais généralement la nuit, et on n'a pu les 
suivre. 

Le lac était jadis connu, ainsi que son émissaire. 11 fut 
découverte l'époque de la guerre civile du Para de i834- 
37, par un harponneur tapouye de l'Amazone, obligé par les 
événements politiques de fuir la cidade. Depuis, le lac du 
Roucou a été oublié. 

Ces gens à monopole n'aiment pas à accompagner le 
voyageur européen, qui divulguerait, pensent- ils, leurs 
secrets. 

A l'Apurema, j'appris l'existence du lac du Zeiba. LeTra- 
cajatuba du Lago Novo, l'Apurema et la Tartarouguinha s'y 
alimentent pendant l'hiver. Pendant l'été, le lac est en par- 
tie couvert d'herbes dures sur lesquelles on marche sans en- 
foncer; l'eau dort sous la couche végétale. L'hiver, il est 
rempli par les pluies et les exsudations souterraines, et cou- 



LA RÉGION 1>ES LACS. /j^ 

vre la plus grande partie de la savane haute dans laquelle 
il se trouve. 

Iitv*îère de Tartarougal Grande. — Au retour de mon ex- 
cursion au Lago Novo, je partis immédiatement pour Tarta- 
rougal. Tartarougal vient du mot tupi tartaruga, qui désigne 
Aine espèce de grosse tortue. 

L'embouchure de Tartarougal dans le lac des Deux-Bou- 
ches est étroite, comme nous Ta vous dit plus haut ; large 
d'abord de loo mètres, le Tartarougal Grande se rétrécit 
bientôt à 3o. Un peu plus haut se trouve une nouvelle 
embouchure du Tartarougal Grande, ce qui donne au fleuve 
une espèce de delta. . 

Cette embouchure est un petit canal qui avait encore un 
peu d'eau quand je le visitai. Pendant l'hivernage, ce ca- 
nal déverse une partie des eaux de Tartarougal Grande 
dans le Macari, qui par lui-même est un cours d'eau de 
peu d'importance venant d'une Faible distance dans la sa- 
vane. 

On remonte Tartarougal Grande pendant quatre heures 
environ jusqu'à la première cachoeira provoquée par la 
montagne de Tartarougal Grande. La montagne se conti- 
nue par une petite chaîne de roches nues qui longent la 
rivière du côté de la savane; elle suscite deux autres chu- 
tes peu dangereuses, ainsi que la première. 

En amont du troisième saut, la rivière n'est guère moins 
large qu'en aval du premier. Elle a encore une cinquan- 
taine de mètres, mais sa profondeur dépasse souvent dix 
mètres. C'est en amont du troisième saut que se réunit un 
bras large d'une trentaine de mètres et profond de 3 et plus, 
qui se rapproche de très près, dans son cours moyen, du 
Tracajatuba d'Araguary, coulant au milieu des magnifiques 
savanes, vastes et nues comme la mer. Il n'y a pas de ligne 
de collines tant soit peu accentuée, des cachoeiras de Tar- 



48 LA RÉGION DES L\CS. 

« 

tarougal Grande à FAraguary , mais on compte plus de cin- 
quante petits chaînons isolés et épars. 

Tartarougal Grande et Tartarougal Sinho coulent dans 
une forêt qui ne s'interrompt pas de Tun des cours d'eau à 
l'autre. C'est la seule solution de continuité de la grande 
savane d'Oyapock-Amazone. Toutes les autres forêts de 
prairie sont sans importance; ce ne sont que de simples 
bordures le long des cours d'eau. 

Rwiere Tartarougal Sinho (i). — Tartarougal Sinho n'a pas 
plus de lo mètres de largeur à son confluent avec Tartarougal 
Grande. Dans cet endroit , elle est complètement bouchée 
par les roseaux, les moucoumoucous etJes oreilles-d'âne; le 
chenal n'a pas plus de a mètres, et en plusieurs endroits 
il faut pagayer dans les plantes marines. La végétation des 
rives est toute marécageuse. Les rivières, — c'est un fait pres- 
que général dans la contrée, — ont une embouchure mes- 
quine. 

La raison en est que le plan incliné de terre haute qui 
forme le versant de la rivière arrive sur un marais plat avant 
de tomber dans le lac ou dans la masse d'eau principale; 
les eaux couvrant alors la terre dans toutes les directions, 
l'embouchure est souvent sans importance. 

Quel immense travail ce serait ici que la régularisation 
du cours des rivières, si la nature et le temps n'en avaient 
l'entreprise! Peu à peu tout s'étend, s'élargit, devient libre; 
le marais disparaît, on entre dans le grand bois. La pirogue 
passe d'abord sur des bâches tombées qu'elle enfonce. Plus 
haut, la rivière atteint une largeur de 3o à 5o mètres qu'elle 
conserve jusqu'à sa bifurcation en deux branches. On trouve 
encore quelques bois tombés sur lesquels se chaufTent 
au soleil des familles de tracajas, qui plongent d'aussi loin 

(1) Petite Tartarougal. 



LA RÉGIOPT DES LACS. 49 

qu'elles nous voient. La rivière coule entre de nombreux 
blocs d'érosion; l'eau est froide et profonde , le courant 
rapide. 

Les berges s'élèvent peu à peu . En plusieurs endroits^ elles 
atteignent trois mètres à pic, indice de l'or, me dit mon 
compagnon, un placérien à qui les parapets de Tartarougal 
Sinho rappellent ceux deSinamary. Les Américains ont déjà 
prospecté le petit Tartarougal, ils ont trouvé de belles allu- 
vions; mais ils n'ont pas exploité, faute de sécurité, de gou- 
vernement. 

Joaquim Magalhens a eu un placer à Tartarougal Sinho ; 
il avait vingt hommes venus de partout, jusque du Ceara ; 
ces ouvriers de hasard ne connaissaient pas le travail. Ma- 
galhens dut abandonner le placer, après y avoir dépensé 
une assez forte somme. 

Ici c'est le grand bois, riche en arbres gigantesques. La 
rivière est profonde, la sonde donne partout plus de dix 
mètres. Tartarougal Sinho viendrait de plus loin que Tarta- 
rougal Grande, d'après l'indigène qui me conduit. 

Les sauts doivent être nombreux dans les hauts : main- 
tes fois notre pirogue s'érafle sur des roches à fleur d'eau. 
Le bois est limpoj pas de végétations pourries, pas de pra- 
gas. 

Gmetière indien. — C'est dans cette région que je fus vi- 
siter sur la rive droite un cimetière indien. Ce cimetière con- 
tenait quatre urnes; l'une d'elles esta la préfecture apostoli- 
que, à Cayenne. Un préfet apostolique en tournée à Mapa 
s'enquit un jour à Joaquim Magalhens des antiquités in- 
diennes de la contrée, et celui-ci, toujours obligeant, envoya 
un canot chercher, à quatre jours de voyage, l'une des urnes 
en question. J'enlevai les autres, que j'envoyai à Cayenne, 
au gouverneur de la Guyane. 

Les tombes étaient situées sur' une même ligne, faisant 

T. II. 4 



5o LA RÉGION DES LACS. 

exactement est-ouest, et perpendiculaire à la direction de 
la rivière, dont les urnes étaient distantes d*une ving- 
taine de mètres. Elles étaient à un mètre les unes des 
autres, et situées à fleur de terre, au milieu d'un en 
droit à peine boisé, accusant une assez récente exploita- 
tion. 

Ces urnes sont d'un travail grossier, sans ornement, en 
mauvaise argile. C'est là probablement un travail de la déca- 
dence, nouvel indice d'une origine peu éloignée. Chacune 
d'elles avait un petit couvercle muni de trous pour le fixer. 
Quand on les découvrit (il y a une dizaine d'années, à l'épo- 
que où Magalhens fit fouiller), elles contenaient des osse- 
ments qui ont été dispersés. Par-dessus le petit couvercle 
était une grande couverture en grossière poterie ; cette cou- 
verture était cachée sousuii tertre minuscule. C'est l'urne de 
l'est, la plus belle probablement, qui a été enlevée par le 
préfet apostolique. 

Dans l'urne de l'extrémité occidentale, petite urne plus 
élégante que les autres, urne d'enfant sans doute, je trouvai 
des perles blanches et bleues, grosses comme des grains de 
blé et qui devaient provenir du collier du petit Indien... La 
seconde urne, en allant vers l'est, contenait de grosses per- 
les rouges et bleues, un collier d'homme peut-être. La troi- 
sième ne contenait que de la terre. Il n'est pas rare, me dit 
mon guide, de voir les Indiens des serras descendre le Tarta- 
rougal pour des motifs inconnus; ils fuient les habitants et 
vont faire dans la foret des promenades mystérieuses. 
Peut-être vont-ils faire leurs dévotions à quelque sanctuaire 
sauvage ignoré. 

A quelque distance au-dessus du cimetière, la rivière est 
complètement barrée par une cachoeira formée par une 
roche de deux à trois mètres de hauteur avec deux contre- 
forts en aval. Il faut haler le canot, après l'avoir déchargé. 



LA RÉGION DES LACS. 5l 



Le sentier de halage se trouve sur la rive gauche. Cette 
chute est sans beauté ni majesté. Elle est faite de pierres 
entassées couvertes d'herbe jaune et sale, morte par en- 
droits, sur laquelle glissent, presque sans bruit et sans 
écume, quelques maigres filets d'eau. 

La cachoeira est provoquée par une montagne de terre 
rouge, à pic, située sur la rive droite. C'est la montagne de 
la Petite Tartarougal, rattachée par une ligne de rochers à 
la montagne Masiranduba, ou des Balatas, qui se trouve sur 
la rive gauche à quelque distance. 

Sur la montagne de Masiranduba, qui est la plus impor- 
tante de la région, se trouve un petit lac plein d'eau, même 
dans le cœur de Tété. 

Dans cette région on fait de la jutaïcique (gutta -percha), 
mais en petite quantité. C'est aussi au-dessus de la ca- 
choeira que commence la région où l'on travaille le caout- 
chouc. 

Un peu plus haut se trouve le confluent des deux re- 
partimentos (petites rivières) qui forment le Tartarougal 
Sinho. 

Sur la rive droite de celui du nord se trouve une première 
estrada au pied d'une petite chute. 

Je remonte le répartimento du sud, où travaille le sub- 
delegado-inspector Joao Belforte. 

Dans le ruisseau. — Le répartimento du sud est plus im- 
portant, me dit-on, que celui du nord. Cependant il est sans 
profondeur. La pirogue ne trouve presque jamais plus de 
cinquante centimètres de fond, en quelques endroits il faut 
se mettre à l'eau et tirer par la bride le canot entre le sable 
qu'il laboure et entre les bois tombés qui à chaque pas obs- 
truent le cours de la rivière. C'est un joli ruisseau, à l'eau 
limpide et froide; mais actuellement le répartimento est 
presque impraticable même en pirogue à cause du peu 



52 LA REGION DES LACS. 

d'eau de son étiage, et de ses barrages de bois et de roches. 
C'est aussi une crique à parapets, indice presque certain de 
l'or. 

Pour ajouter au pittoresque de ce paysage de forêt vierge, 
de petits singes appelés coatas viennent devant nous laver 
leurs petits au ruisseau, en les frottant vivement avec la 
main. 

Nous arrivons bientôt à une chute; la rivière est barrée 
sur cent mètres de longueur par d'énormes blocs d'érosion. 
Les pirogues ne passent pas : il faudrait les traîner par 
terre au-dessus de la cachoeira, et il n'existe pas de sen- 
tier. 

Les forêts voisines sont riches en miel, ce délicieux miel 
sylvestre, liquide, parfumé, exquis, que je retrouvai plus 
tard chez tous les fazendeiros de l'Apurema. 

Vis-à-vis de la cachoeira, sur la rive gauche, est l'estrada du 
subdelegado Joâo Belforte, seringueiro à ses moments per- 
dus. Comme il se trouve que le personnage ne mérite pas 
une description, je passerai de suite à celle de l'exploitation 
du caoutchouc. 

Exploitation du caoutchouc. — Le seringuero explore 
d'abord la forêt pour trouver les arbres. Le caoutchouc 
est un des plus hauts et des plus gros de la contrée. Il 
atteint 5o mètres de hauteur. Son écorce est blanchâtre, 
son bois est mou, blanc et médiocre. 

L'arbre est droit, l'écorce est lisse quand le bois est 
jeune, et devient noueuse et mousseuse avec l'âge, en com- 
mençant par le pied pour monter vers la cime. 

Le tronc est comme celui d'un peuplier d'Italie, mais 
les branches ne poussent parfois qu'au sommet, formant 
une grosse touffe divergente. Les feuilles sont menues, 
lancéolées, arrondies à l'extrémité, avec un pédoncule 
moyen; elles sont d'un vert pâle et rappellent à première 



LA RÉGION DES LA.CS. 53 

vue celles des peupliers. L'arbre est très commun dans 
les Tartarougals, cependant il n*y pousse pas en famille, 
chose d'ailleurs bien rare en Amazonie. Il afTectionne le 
bord des criques et les endroits humides , cependant on 
le trouve aussi sur les hauteurs. 

L'arbre trouvé, le seringuero trace un chemin circulaire 
{estrada, sentier) passant au pied de chaque caoutchouc. 
L'estrada dessert cent arbres en moyenne, c'est tout ce 
qu'un homme peut travailler dans un été. Le chemin de 
ronde tracé, une maison-carbet est construite au port (dé- 
grad) de la rivière. Le seringuero construit aussi un ou plu- 
sieurs appentis en foret; c'est là qu'il défumera la gomme. 
Une famille a parfois plusieurs estradas. Les estradas de 
caoutchouc sont au premier découvreur et exploitant : nul 
gouvernement n'est là pour donner ou vendre des conces- 
sions. 

Les instruments du seringuero sont : une petite hache 
dont le tranchant a deux ou trois centimètres, et avec la- 
quelle il fait les incisions; des godets hémisphériques creux, 
en n'importe quelle substance, en argile généralement, de 
la contenance d'un décilitre environ, pour recevoir le lait 
de l'arbre incisé; de l'argile pour fixer les godets au-des- 
sous des incisions; une petite corbeille pour porter dans la 
tournée l'argile et les godets; une terrine en fer battu, d'un 
décalitre environ, pour recevoir le lait recueilli dans les 
godets ; des graines appelées carosses de roucouri, qu'il faut 
faire venir des iles de l'Amazone, le Tartarougal n'en pro- 
duisant pas : ces graines, mises dans un petit fourneau creusé 
dans la terre, serviront à défumer le caoutchouc qu'elles 
aident à se coaguler et auquel elles donnent, prétend-on, 
des qualitésdiverses;] le bouillon, cruche sans fond, au gou- 
lot fort étroit, qui est mise sur les graines enflammées de 
carosse de roucouri : l'épaisse fumée des graines se dégage 



54 LA RÉGIOn DES LACS. 

par rétroît orifice du bouillon ; la palette, ronde, de 3o cen- 
timètres de diamètre, avec un manche de un à deux mètres : 
la palette reçoit le lait qui est versé sur ses deux surfaces 
au moyen d*un petit coui, le lait est étendu en couches 
successives de chaque côté de la palette et chaque cou- 
che est successivement tournée et retournée sur la fumée 
qui s'échappe du bouillon. Quand la palette devient trop 
lourde, le seringuero s'aide d'une corde fixée à quelque 
branche ou traverse et qu'il enroule autour du manche de 
son instrument. Quand la palette supporte de chaque côté 
im tourteau de 7 à 8 kilogrammes, qu'elle a fait son arroba 
(i5 kilog), avec un couteau on sépare l'un de l'autre les 
deux tourteaux situés de chaque côté de la palette et le 
caoutchouc [borrachà) est marchand. .11 est blanc d*abord, 
puis brunit à la longue. 

On travaille le caoutchouc tout Tété, de Mapa Grande à 
l'Amazone. 

Les centres principaux sont après l'Aragouary, Tartarou- 
gal Sinho, Fréchal et l'igarapé da Serra. 

Les trois meilleurs mois sont septembre, octobre et no- 
vembre. Avant et après, le lait est plus aqueux et il en faut 
alors plusieurs litres pour donner un kilogramme de 
gomme. 

1^ pratique est simple. Les arbres trouvés, la saison 
venue, le seringuero nettoie la mousse qui est au bas de 
larbre, incise une première fois les arbres pour faire des- 
cendre le lait : il saigne le bois. Une semaine plus tard il 
fait aux arbres saignés des incisions nouvelles. 

11 donne jusqu'où son bras peut atteindre, avec la petite 
hache, un coup de bas en haut dans l'écorce, en évitant 
soigneusement de joindre le cœur ce qui peut être mortel 
pour Tarbre. Il fait le tour du siringa, en donnant sui- 
vant l'âge, la grosseur, et le plus ou moins de travail déjà 



LA RÉGION DKS LACS. 55 

subi, de six à douze coups en tournant rapidement autour 
de l'arbre avec son instrumenl. Puis il adapte un godet au- 
dessous de chaque incision. Au bout d'une semaine les go- 
dets sont remplis d'un lait blanc qui reste blanc dans les 
godets et la terrine et ne se coagule pas de sitôt. 

Chaque semaine ou tous les quinze jours, l'opération se 
renouvelle pour chaque arbre jusqu'à la fin de la saison. 

Chaque incision donne par arbre en moyenne 90 centi- 
litres (9 godets), et chaque arbre peut supporter par saison 
six incisions que l'on fait en descendant de quelques centi- 
mètres chaque incision nouvelle vers la terre. Ce qui donne, 
par arbre, un rendement moyen de 5 litres 4o centilitres 
par saison. Le rendement du lait en poids est très variable 
selon l'âge de l'arbre, le plus ou moins de travail, l'état 
prématuré, avancé ou favorable de la saison. Les seringue- 
ros comptent généralement une moyenne de un litre et demi 
de lait pour 1 kilog. de gomme. Ce qui donne 3 kil. 600 
par pied et par an, soit, à 5 francs le kilogramme, 18 francs 
par pied et par année. Un homme pouvant entretenir aisé- 
ment une estrada de cent arbres pourra recueillir 36o kilog. 
dans la saison et se faire 1,800 francs. 

Un bon seringuero, me disait Joào Belforte, n'a pas de 
peine à^ faire ses vingt-quatre arrobas. 

Tous les seringueros du Mapa, de Tartarougal, d'Ara- 
gouary, que je suis allé visiter au fond de leurs forêts, sont 
d'accord sur ces chiffres que je crois plutôt au-dessous 
qu'au-dessus de la vérité. 

Il ne faut pas négliger cependant un léger correctif : 
tous les seringueros ne vendent pas leur borracha 5 francs 
le kilog. Ceux qui ne peuvent aller vendre eux-mêmes leur 
marchandise à Para sont obligés de la céder à de petits 
commerçants qui viennent les trouver dans leur rivière et 
les exploitent sans vergogne, achetant leur caQUtchouc à, 



56 LA RÉGION DES LACS. 

3 fr. 5o ou même 3 francs le kilog. Ceux-là mêmes qui 
portent leur borracha à la ville sont souvent de pauvres 
diables en relations d'affaires depuis longtemps avec quel- 
ques-uns de ces commerçants interlopes qui pullulent dans 
ces contrées. Alors le pauvre manœuvre, ignorant, endetté, 
confiant, passe par les fourches caudines de son suzerain 
répicier louche qui lui achète sa gomme à 3 francs et lui 
vend à 3oo 7o ^^ g^^^ ^^ rebuts falsifiés dont il tient 
boutique. Aussi Tépithète de seringuero est-elle à peu près 
synonyme de celle de meurt-de-faim : le bénéfice est pour 
les marchands et non pour les travailleurs. Il essaie bien 
de voler aussi à son tour, le pauvre homme. Avec le mau- 
vais lait qui reste au fond de la terrine il fait un caoutchouc 
de seconde qualité qu'on désigne sous divers noms : biai- 
biai, cabiau, sernamby. Le commerçant ne coupe pas ce 
caoutchouc comme celui de première qualité pour en vérifier 
la tranche. Le seringuero en profite pour y ajouter du ta- 
pioca et de la terre, ce qui en augmente considérablement le 
poids. Mais ce sont là petits profits qui répugneraient à 
l'honnêteté des commerçants respectables dont il est parlé 
plus haut, qui eux n'opèrent que sur une grande et 
honorable échelle. 

La race des lacs. — Le Tartarougal est sur la frontière de 
ta région des Lacs et de celle de l'Apurema. — Quand on 
sort de la région des I^cs pour entrer dans celle de l'Apu- 
rema, il semble qu'on change de nation. La race, les mœurs, 
l'esprit public, le mode de vivre, tout est différent. De 
l'Apurema à l'Araguary et à Macapa la transition est douce, 
mais les Lacs constituent un monde à part. 

Il me parait difficile de porter un jugement complet, 
circonstancié, n'admettant que peu de correctifs, sur cette 
population mal connue. Je m'abstiendrai même de toute 
conclusion. Mais il ne sera peut-être pas sans intérêt de 



LA RÉGION DES LziCS. S'J 

reproduire ici quelques notes éparses, quelques observations 
parfois sans lien entre elles, que me fournirent mes quel- 
ques semaines de séjour dans la contrée. 

Le Brésil qualifie volontiers de voleurs, de bandits, d'as- 
sassins, les habitants du village de Mapa et ceux des Lacs. 
Il y a là beaucoup d*exagération. Je mettrai d'abord de 
côté les dix ou douze personnes d'une honorabilité par- 
faite dont j'ai cité plus haut les noms. 

Pour le reste de la population, elle vaut mieux que le 
renom qui lui a été fait. 

Sans doute, je connais aux Lacs et au village plusieurs 
caissiers infidèles qui ont volé la caisse à Para et ont pré- 
féré prendre le chemin du Mapa que celui du bagne. Il me 
serait aisé de citer les noms de ces messieurs. Je connais à 
côté de ces chevaliers de grande industrie, des voleurs au 
petit pied, piètres escrocs, pauvres maraudeurs qui ont éga- 
lement su élire domicile dans la terre hospitalière du Mapa. 
Peut-être, en bien cherchant, trouverais- je des assassins? 
Mais je n'ai pas. Dieu merci, à fouiller de dossiers. Ce qu'il 
m'importe de savoir c'est le degré de sécurité qu'offre pré- 
sentement cette espèce de présidio fortuit , la façon dont 
vivent ces fautifs de la veille retrempés aujourd'hui par la 
liberté illimitée. 

Qu'ont fait de ces coupables échappés à la justice des 
hommes les dix ou douzse honnêtes gens qui les emploient 
et à côlé desquels ils vivent depuis des années? 

Eh bien! cette population est douce, pacifique, timide, 
un peu triste, et comme honteuse de son passé. Les vols 
sont très rares et les coups de couteau plus encore. Il y en 
a, cependant. Les notables de la contrée — je dis les no- 
tables, car les capitaines n'ont aucune autorité, présente- 
ment il n'y en a plus qu'un seul, iqtérimaire, et intérimaire 
ayant démissionné, — les notables ne sont pas obligés. 



58 LA RÉGION DES LACS. 

une fois tous les dix ans, d^envoyer à Cayenne ou à Para 
tel misérable ayant tué ou. tenté de tuer dans l'ivresse ou par 
vengeance. 

D'ailleurs les anciens voleurs de caisse ou au petit pied 
ne constituent qu'une minime partie de la population totale 
qui est de cinq à six cents personnes pour le village et les 
Lacs. 

La masse se compose de déserteurs tapouyes à côté des- 
quels on trouve quelques esclaves noirs fugitifs. 

Déserteurs et fugitifs n'ont ni plus ni moins que les dé- 
fauts ordinaires des races asservies. Les gens d'origine in- 
dienne, — le fait frappera tout observateur impartial, — 
sont dans la contrée généralement inférieurs aux nègres en 
moralité et en activité. L'égalité se retrouve entre les deux 
races devant l'impuissance à se civiliser à l'européenne. Ces 
pauvres Tapouyes sont bien inofTensifs, en vérité, mais ne 
sont guère intéressants. Cette race est d'une fainéantise la- 
mentable. C'est l'indifférence et l'apatbie personnifiées. 
Leur vie est végétative. Ils font une heureuse journée d'une 
banane, s'immobilisent du matin au soir à la même place 
ou se balancent lentement dans leur hamac, stupides, 
n'ayant pas de besoins, ne pensant à rien, aux trois quarts 
prostrés. La race heureusement n'est ni isolante ni persis- 
tante et sera aisément noyée dans l'élément européen. Ils 
ont conservé plusieurs des traits de mœurs de leurs frères 
du Calenibé, sur lesquels ils n'ont guère de supériorité mar- 
quée. Depuis que les Indiens ont pris le pantalon, qulls 
sont devenus Tapouyes, ils sont moins dociles, moins sin- 
cères, moins originaux, et voilà tout. Leur passage dans 
les cadres de l'armée brésilienne ne leur a pas été non 
plus d'une grande utilité. C'est la même horreur du travail 
suivi, le même dédain haineux de la civilisation européenne, 
qui leur fait peur. 



L.i RÉGION DES LACS. 5() 

Leur penchant à l'ivrognerie n'a fait que s'accroîlre avec 
les moyens de le satisfaire. Dn père vendra sa femme et 
ses enfants pour quelques bouteilles de tafia. 

Le tafia fait la base de toutes les conventions. Si vous 
ne cachez pas soigneusement votre cachaça vous êtes cer- 
tain que vos Tapouyes vous la voleront, quitte à vous de- 
mander, le lendemain, pardon en pleurant. 

C'est ce qui m'arriva au Lago Novo, où mes trois pa- 
gayeurs me burent en une heure quatre litres de tafia. 

Au contact de la civilisation, leurs mœurs sont devenues 
plus corrompues que celles de leurs pères sauvages. Sous 
son carbet rustique le Tapouye est dépravé. 

La polygamie est à peu près générale. . I^ sodomie est un 
fait banal, même, chose incroyable, dans l'intérieur de 
la famille. L'isolement, Toisivetc, le ferment des idées et 
des passions sauvages, une conscience troublée, enfantent 
dans ces solitudes des mœurs sans nom dont nul ne rougit. 
L'inceste même ne fait sourciller personne. 

L'instinct ancestral revit tout entier dans les occupations 
ordinaires du Tapouye. H est éminemment nomade. Le fils 
embrasse sa mère le matin, et le soir, si l'idée lui en vient, 
il partira sans mot dire pour l'Apureraa, l'Aragouary, l'A- 
mazone, où il restera cinq ans sans donner de ses nouvelles. 
Le fait est fréquent. La pirogue est la vraie maison du Ta- 
pouye et l'eau sa vraie patrie. J'ai vu le bambin de Mariano 
Ribeiro, petit indien de dix-huit mois, pagayer toute une 
journée avec une pagaye appropriée à sa taille. Quand 
le Tapouye met sa femme dans sa pirogue il ne sait pas 
en réalité s'il reviendra au carbet. Quand on voit une de ces 
familles en voyage on se demande comment la pirogue ne 
coule pas; tout le mobilier de la case a été embarqué : us- 
tensiles de cuisine, malles, fusils, hamacs, enfants, chiens, 
ustensiles de pêche, tout y est, avec les femmes qui pagayent. 



6o LA RÉGION DES LACS. 

Ce qu'ils ont peut-être perfectionné, ce sont leurs engins de 
pèche; rien de plus compliqué : harpon longuement em- 
manché pour tortues et pirarucus, hameçons de toutes di- 
mensions, ligne courante^ ligne flottante, ligne de fond, 
senne, nasse, rien n'y manque. Et ils n'oublient pas non 
plus leurs flèches qui, devenues pacifiques, ne sont plus 
destinées qu'aux poissons et aux oiseaux. Une famille ta- 
pouye en voyage, c'est une famille tupinamba'ou caraïbe 
en voyage. Il n'y a de changé que le langage de ce peuple 
taciturne qui ne parle pas. Et ils sont tous les mêmes. J'en 
ai vu de Tlracoubo au Tocantins et de l'Atlantique au Uau- 
pes, je n'ai pu constater dans les mœurs la plus petite dif- 
férence essentielle. Dispersés, cachés au fond des bois, 
fuyant la civilisation qu'ils craignent tout en la dédaignant, 
vaincus, découragés et assombris, ils vivent un peu de 
chasse et de pêche avec l'appoint d'un peu de farine de 
manioc : race condamnée qu'attend un anéantissement 
prochain dont elle n'a nul souci. 

Plus malléable, le nègre a pris, espèce de cire molle, 
Tempreinte de la civilisation européenne. Il porte avec or- 
gueil les noms illustres de ses maîtres, les puissants fazen- 
deiros qui le possédaient jadis. 

Comme eux il est religieux, les saints sont même une des 
calamités du pays, il y en a une centaine de fêtés. Si c'est 
aujourd'hui la Sahit-Benoit ou la Saint-Christophe ou telle 
autre, les nègres ne travaillent pas. Pour les uns c'est de- 
venu conviction, pour les autres prétexte à paresse. Le nègre 
travaille un peu cependant, mais infiniment moins que l'Eu- 
ropéen. Il travaille par ostentation, pour arriver à paraître 
riche. Il fera du caoutchouc pour vivre, mais pour lui ce 
n'est pas une industrie. Son ambition c'est le bétail. Avec 
cent têtes il se croira millionnaire. Il touchera à peine au 
lait, souvent il ne sait pas traire les vaches. Jamais il ne 



LA. REGION DES LACS. 6l 

fera du fromage ou dubeurre^ ne mangera un veau, mais 
enfin il sera fazendeiro comme son maître qu'il veut copier 
en tout (i). On retrouve même sous son humble toit cer- 
tains traits de mœurs particulières et typiques empruntes 
à l'aristocratie brésilienne de l'intérieur de l'empire : par 
exemple, le respect superstitieux pour la cuisine qui est 
sacrée à l'égal du gynécée qu'elle remplace et que l'étranger 
ne visite jamais. 

Les deux populations, nègres et tapouyes, ont plusieurs 
traits de mœurs identiques, elles sont également hospita- 
lières, la case est toujours ouverte à tout visiteur, le sei* 
gneur de céans partage sans morgue sa misère avec tout 
le monde; le café, sa principale jouissance, vous est offert 
à toute heure de la journée. 

Populations également étranges, présentant ce phéno- 
mène extraordinaire, bien digne des méditations de la phi- 
losophie sociale, d'un agrégat des plus mauvais éléments 
constitutifs d'une société, esclaves fugitifs, soldats déser- 
teurs, voleurs et filous, tous individus ignorants et grossiers, 
vrais barbares, rebut des races et des peuples, que la liberté 
illimitée a moralises et qui vivent sans police, sans lois, sans 
juges, sans gouvernement, sans organisation aucune, hon- 
nêtes, paisibles et satisfaits dans leur état anarchique. 

Pauvres races en somme, également inférieures et impuis- 
santes, qui n'ont pas même su bâtir une bourgade de 3oo 
âmes de Cayenne à Macapa^ sur prèds e i,ooo kilom. de 
côtes; pauvres races qui reposeront bientôt pour jamais 
dans le sein de cette terre qui fut pour elles la terre de ser- 
vitude. Car cette terre des prairies de l'équateur d'Amérique 
est une terre riche, saine et belle, et les blancs en auront 
besoin . 

« 

(1) On trouve àMapaetdans les Lacs 35 pelites fazeadas comptant en tout en- 
viron 2,000 tètes de bétaU. 



GS LA RÉGION DES L\CS. 

Nous n'avons qu'à nous rendre à TApurema pour nous 
faire une idée des richesses dont pourra s'enorgueillir un 
jour cette contrée magnifique. 



-"nAAAA#- 



CHAPITRE m. 



APUREMA ET ARAGUARY. 



lAMMM»- 



Le campa dtAparema. — Le campo d'Apurema s'étend 
entre le Lago Novo et le lac des Deux-Bouches jusqu'à la 
petite fazenda de Manoêl Joaquim, située dans un golfe du. 
dernier lac. C'est de là que je partis pour me rendre à Naza- 
reth, fazenda du colonel Marinho, l'ancienne fazenda de 
Macielpère. Un senlier(c.v^r«wfa) y conduit. Uneautreestrada, 
un peu plus courte que celle que je suivis , conduit égale- 
ment à Nazareth en partant de la première cachoeira de Tar- 
tarougal Grande. Je dus faire la route à pied dans l'impos- 
sibilité oii j'étais, cavalier médiocre, de faire du relevé et de 
prendre des notes, à cheval. Parli à 5 heures et dçmie du 
matin, j'arrivai à 5 heures et demie du soir, avec une demi- 
heure d'arrêt pour déjeuner, et après avoir parcouru en- 
viron 5o kilomètres. 

Je ne rencontrai d'abord que des arbustes rabougris, les 
mourouchis, qui font de la savane comme une garenne. 
Par endroits, les mourouchis ont été coupés et brûlés sur 
de grandes étendues, ce qui agrandit d'autant le campo 
limpio. 

I^s vautours urubus affectionnent cette contrée. Les 
broussailles de mourouchis s'étendent à l'infini. La. savane 
est sèche et le sentier poudreux. L'herbe est maigre et ché- 
live, car c'est l'été. Ici comme dans les savanes de Cayenne 
on pratique l'incinération, et largement. 



64 APDREMA. ET ARAGUARY. 

A droite on rencontre des bas-fonds broussailleux avec 
des bâches; l'hiver ces bas- fonds sont des golfes du lac des 
Deux-Bouches dont on aperçoit au loin la bordura boisée. 
Plusieurs sentiers enveloppent ces bas-fonds où les tracajas 
ne sont pas rares. La savane, plane ou peu ondulée, pré- 
sente à la vue d'immenses espaces incinérés, noirs et puants 
de poussière de charbon. La garenne de mourouchis se con- 
tinue, les aouaras et les bâches sont très rares, ce n'est plus 
ici la savane de Counani et de Mapa, c'est le plateau-sa- 
vane. Par endroits on trouve dés clairières de savane libre. 
On continue à longer les bas-fonds du lac des Deux-Bou- 
ches, de petites collines accidentent le campo-garenne. Au 
sud-est, puis à l'est^ la ligne boisée de Tracajatuba du Lago 
Novo s'accuse à l'horizon. Les bas- fonds du lac des deux 
Deux-Bouches se montrent de plus en plus nombreux;' 
quelques-uns sont encore humides. Pendant l'hiver, la plu- 
part communiquent avec le lac dont ils sont autant de gol- 
fes, d'autres forment de petites cuvettes, de petits lacs dis- 
tincts, et sont bordés de bâches et de caranas, palmiers 
caractéristiques de la contrée. 

A mesure qu'on s'approche de l'extrémité du lac des 
Deux-Bouches la garenne s'éclaircit, des vallées transver- 
sales coupent la savane des mourouchis, la montagne de la 
première cachoeira de Tartarougal Grande apparaît à l'est- 
nord-ouest. Le campo, presque limpoy s'étend entre la bor- 
dure boisée de Tracajatuba du Lago Novo et celle de Tar- 
tarougal Grande. L'incinération cesse par endroits et alors 
l'herbe se montre fine, tendre et menue. Le bétail des fa- 
zendas delà Haute-Apurema vient parfois jusqu'ici. Un peu 
plus loin la ligne d'horizon n'est plus bordée à droite par 
Tartarougal Grande, mais par un de ses affluents, Tartarou- 
guinha, qui se jette un [peu au-dessous de la première 
cachoeira . 



APUREMA ET ARAGUARY. 65 

Entre Tartarouguinha et Tracajatuba du Lago Novo on 
trouve de petites collines, d'immenses espaces incinérés et 
des bcwdures de bas-fonds. Le cours de Tartarouguinha , 
petit ruisseau plutôt que rio, est bordée de bâches en co- 
lonnades, la garenne a disparu, le campo, roux et presque 
sans herbe, a l'aspect d'un désert. 

Lîi terre est argileuse et blanche, on marche par endroit^ 
dans un nuage de poussière. I^ savane, sèche presque tout 
entière dans le cœur de Thiver, manque un peu d'eau» 

L'été, sous les herbes brûlées, sous la poussière du char- 
bon, se montrent des roches ferrugineuses. Dans les endroits 
où la savane n'a pas été brûlée, l'herbe est rare, maigre et 
sèche. 

Entre les lointaines bordures de bâches de Tartarouguinha 
et de Tracajatuba , pas un arbuste, des plaines jaunes et 
noires tachetées comme une peau de léopard, une atmos- 
phère sèche, chaude et poudreuse : on se croirait sur les 
frontières du Sahara. L'horizon devient immense, comme 
la nier. 

Par endroits on rencontre des espaces d'herbes dures, 
sortes de roseaux, quelquefois de petites garennes, quelques 
champs de bonne herbe. La rhubarbe domine partout. De- 
vant , la bordure des bâches de Tartaraguinha ferme la 
route. 

A l'endroit où on la passe, Tartaraguinha est un maigre 
ruisseau, large de 2 mètres, bordé de bâches et de 
grands arbres dans la savane unie et déserte. Le ruisseau 
est sans profondeur et envahi par les moucoumoucous. Au 
passage il n'y a pas un mètre d'eau. Ce passage est dans 
une porte de la muraille des bâches, l^ rive droite est rou- 
geâtre et à nu, c'est une énorme roche faisant suite à des 
champs de pierres ferrugineuses que l'on passe avant d'ar- 
river au ruisseau. La rive gauche est un petit coteau à 

T. II. 5 



66 APUREMA ET AKAGUARY. 

rherbe rase et rousse formant talus à loo mètres du cours 
cFeau. 

On se rend delà à la cabeça (i) de Apurema qui se trouve 
à peu près à moitié chemin. C'est par cette cabeça que l'A- 
rema communiquerait pendant Thiver avec le Tracajatuba 
du I^ago NovOy le Zeiba et Tartarouguinha par le lac du 
Zeiba. Deux bas-fonds se présentent devant nous avec cha- 
cun sa ligne de bâches, le premier est sans importance, le 
second est assez considérable. 

D'ici on entend le crépitement des abatis qui brûlent à 
Tartarouguinha que nous laissons derrière nous; dans les 
bas-fonds quelques graminées, sur les collines pas d'inciné- 
ration mais des savanes pelées, roussies, une herbe rare, 
chélive, sèche. La fumée des abatis remplit le ciel à l'est. 

Les feux des abatis et ceux du soleil semblent menacer 
les savanes déjà calcinées d'une combustion complète. 

Des rideaux de bâches se croisant en tous sens mettent 
heureusement un peu de vie dans un paysage morne et 
désolé. 

La marche n'est pas trop pénible; la savane est unie jus- 
qu'à l'ennui, ni déchiquetée ni mottelée. Si l'on a une 
bonne vue , on distingue sur cette montagne de Tartarougal 
Grande, qui ne vous laisse que dans le campo de Macapà, des 
ébéniers au feuillage pâle que l'on prend d'abord pour des 
roches blanches. Quelques-uns de ces arbres se sont égarés 
dans la savane, rachitiques. Des bouquets d'arbres vieillots 
et souffreteux se montrent çà et là comme pour attrister le 
paysage. Quelques rares flaques croupissantes offrent au 
voyageur une eau qui lui donne la fièvre. 

Ennuyé, je monte à cheval. Quel harnachement fantas- 
tique! une selle en lame de couteau qui n'est pas sanglée, 

(1} Tête, source. 



APUREMA ET ARAGUARY. 67 

des étriers pour monter pieds nus et ne passer que le gros 
orteil. Ce n'est bon que pour un vaqueiro. 

Cest ici la ligne de partage des eaux du Tartarougal et 
de l'Aragouary. Nous passons un bras qui va à Tartarou- 
guinha. Ce n'est en réalité qu'un bas-fond desséché, mais 
qui présente encore un peu de verdure. Puis c'est le désert 
poudreux, monotone, avec des palmiers nains, des arbus- 
tes mourants. Le campo de l'Equateur, soùs les feux de 
septembre, immense, brûlant, silencieux, sans un souffle, 
me parait lamentable. Derrière nous, toujours la montagne 
de Tartarougal Grande. Encore un bas-fond desséché, c'est, 
me dit-on, un igarapé qui va à l'Apurema; sur ses bords 
se meurent des champs de palmiers nains semblables à des 
artichauts. 

Puis après c'est encore la savane brûlée, pelée, avec des 
arbres morts et des aspects désolés. Cette contrée est peu 
pluvieuse, me dit-on, et l'hiver y est presque sec. 

Nous côtoyons à droite un petit igarapé qui tombe dans 
la tête de l'Apurema. Un peu plus loin nous remontons 
un autre affluent qui vient à notre gauche. Entre ces deux 
affluaiits ayant chacun leur colonnade de bâches, nous 
cheminons sur un dos de terre haute entre deux savanes : 
l'une verte, celle de gauche; l'autre brûlée, celle de droite. 

Au bout de deux heures de marche dans cette région des 
tètes de l'Apurema, les lignes de bâches de droite et de 
gauche se rapprochent, notre coteau s'élève et devient ga- 
renne. 

11 a Tair d'un bois récemment planté. 

D'immenses plaques noires, rases, exhalant l'odeur de 
la poussière de charbon, montrent les ravages de l'inci- 
nération. 

Voici ce qu'on appelle la tête de l'Apurema. C'est un 
maigre ruisseau de prairie, entre la double colonnade iné- 



68 APUREMA ET ARAGUARY. 

vi table, mais nue ici et sans autres arbres que des bâches. 

£lle a un mètre de large et croupit sous des roseaux 
menus. L'hiver, TApurema et le Tartarouguinha inondent 
la savane sur des kilomètres d'étendue; il faut passer Teau 
à- la nage ou traîner jusque-là une pirogue. En décembre, 
les deux ruisseaux sont complètement à sec aux passages. 

La savane est toujours sèche; l'herbe brûlée par le soleil 
est courte et clairsemée. Le campo, aux ondulations mol- 
les, sans un arbuste, sans une flaque d'eau, est comme la 
pleine mer. Les horizons infinis fuient sans cesse. Seuls 
quelques ruisseaux aux bordures de bâches accidentent 
d'heure en heure le paysage. — Il n'y a, comme on sait, 
que les ruisseaux qui aient des bordures de bâches, les 
rios ou rivières de quelque importance ont des bordures 
forestières. — Le cours supérieur de l'Apurema décrit une 
ellipse dans l'axe de laquelle nous marchons. Le campo 
est limpOy désert. A cette époque de Tannée le bétail se 
tient dans le marais et les bas-fonds de la rivière; aussi 
n'ai-je encore vu ni un bœuf ni un cheval. 

Nous traversons encore quelques bas-fonds, igarapés des- 
séchés qui pendant Thiver se rendent à l'Apurema. En .nous 
approchant de Nazareth^ nous trouvons de molles ondu- 
lations, une terre argileuse, de bonnes herbes dans les creux 
de la savane, du gravier sur les hauteurs. De petits bosquets 
de bâches indiquent la route, les sentiers se multiplient et 
nous nous y perdons. 

La savane devient mottelée, difficile à gravir, sur le co- 
teau rherbe est couchée par le vent, c'est le coteau de la 
rivière. 

Des flaques d'eau et des pripris apparaissent avec des 
prairies vertes sur leurs bords. Les bœufs, par troupes de 
dix à quinze, dorment ou paissent dans la savane. De loin 
les plantes grasses des pripris font l'effet de vignes en fleur 



APUREMA. ET ARAGUARY. 6o 

au voyageur fatigué que trompe le mirage. Aux portes de 
la terre promise^ on ne voit rien encore, sinon que la sa- 
vane devient plus humide, l'herbe meilleure et les bosquets 
de bois plus nombreux. La montagne de Tartarougal Grande 
est toujours là^ maintenant au nord- nord-est. Après avoir 
traversé à cheval trois {iriprisy nous arrivons enfin à la fa 
zenda, où nous rencontrons la rivière des savanes, TApu- 
rema, dont la rive gauche baigne Nazareth. 

Les feux de Tartarouguinha nous ont suivis, et jusqu'ici 
le soleil en est pâli, et le ciel en est rempli de brouillards. 

L'Apurema, dont nous avons traversé le cours supérieur 
il y a quelques heures, a décrit une grande courbe dont la 
concavité est tournée vers le nord-est. 

Mais ce n'est pas sur les bords de la rivière que nous 
dormirons ce soir. Nous descendons un instant son cours, 
puis nous remontons celui d'un de ses affluents de gauche, 
le Zeiba. 

Rwière Zeiba. — Le Zeiba coule en savane entre une 
double bordure boisée, comme les autres rivières de la ré- 
gion; sa largeur est presque aussi considérable que celle 
de l'Apurema, elle est de [\o à 5o mètres. Nous remontons 
ce cours d'eau jusqu'à Carmo, la fazenda de Manoêl do San- 
to, fils de Ma ciel, de Nazareth. Un peu en aval du Carmo,, 
le Zeiba reçoit un afl^luent de gauche, l'Acanouera, qui en 
hiver communique avec le Lago Novo; l'été la communi- 
cation n'est interrompue que sur les bords du lac. 

Le Zeiba s'alimente Thiver au lac du même nom où le 
Tartarouguinha, l'Apurema et Tracajatuba du Lago Novo 
prennent aussi des eaux. 

D'innombrables oiseaux d'eau s'ébattent sur les bords du 
rio Zeiba. Les chasseurs du pays ne font cas que des plus 
gros morceaux. 

Le lendemain matin je pris congé du sieur Manoël do 



^O APUREHA £T ARAGDARY. 

Santo et continuai mes explorations dans l'Apurema. 
Rivière Apurtmit, — La rivière coule au milieu des sava- 
nes entre une double bordure de bois. Elle a , depuis Naza- 
reth jusqu'à son embouchure dans l'Aragouary, une laideur 
moyenne de 5o mètres et une profondeur de 5 à lo m. 

A l'embouchure, l'Apurema est large d'environ 80 mè- 
tres. De petits vapeurs peuvent aisément remonter la rivière 
jusqu'à Nazareth. Les grands bateaux tapoiiyes viennent 
jusque-là faire le commerce. Chaque grand fazendeiro de la 
rivière a le sien, notamment Marinho et Augusto, qui en 
ont parfois deux ou trois. J'ai compté, en passant, sept de 
ces goélettes mouillées en rivière. 

L'eau de l'Apurema est claire et profonde. Les ramiers, 
les oiseaux d'eau , sont extrêmement nombreux sur les 
rives; mais les chasseurs du district ne s'attaquent qu'aux 
canards. Les plongeurs (niergou liions) sont innombrables, 
ils pèchent le poisson au milieu des caïmans qui les regar- 
dent passer avec indifférence. Les caïmans sont fort nom- 
breux dans le rio, mais peureux. On les voit se promener par 
bandes, calmes et sinistres, laissant derrière eux un lent et 
léger sillage, leurs yeux rouges au-dessus de l'eau. J'en ai 
vu un jour sept à la file qui sortaient d'un igarapé. Les do- 
mestiques et les femmes des fazendas, de race indienne ou 
croisée d'Indien pour la plupart, occupent volontiers leurs 
loisirs à chasser, avec l'arc et la flèche, les oiseaux d'eau et 
les poissons de la rivière; ils dépêchent aussi aux caïmans 
quelques coups de fusil pour les intimider. ' 

L'Apurema ne possède pas seulement du gibier à plumes 
et des poissons de grosseur médiocre. Sans parler delà taupe, 
e de marsouin que l'on voit s'ébattre dans les flols, elle 
de le pirarucû, abondant surtout l'été, alors que le lac 
iba, desséché, lui envoie sa population aquatique. On 
lussi les loutres, qui sont fort nombreuses, traverser 



APUREMA ET ARAGUARY. ^1 

de temps à autre la rivière; et plusieurs variétés de singes, 
notamment les sapajous, s'ébattant dans les bois de la rive. 
Les tracajas n'y sont pas rares non plus et vont générale- 
ment faire leurs œufs sur les bancs de sable de TAragouary. 
Le tigre, enfin, attiré par le bétail, est commun^ et les fa- 
zendeiros le pourchassent dans les bois qui bordent la ri- 
vière. 

De Nazareth à l'embouchure, l'Apurema présente un ca- 
ractère d'uniformité remarquable. Les petites nuances, les 
particularités quelque peu sensibles ne sont pas nombreuses 
à noter. C'est une rivière libre aux berges reclilignes et 
propres. C'est alternativement à droite et à gauche que les 
berges sont le plus élevées. Parfois sur loo ou 200 mètres 
de longueur, la savane arrive sur le bord de la rivière et la 
l)ordure boisée disparait. C'est principalement en aval du 
confluent des grands igarapés. Quand on se rapproche du 
confluent, la marée se fait sentir fortement, les cambrôuzes 
se montrent, couvrant de leurs branches, sur chaque rive, 
un quart de la largeur du cours d'eau; les pinots marient 
leur panache vert sombre à la verdure blonde des bambous, 
et les moucoumoucous, dont les racines sont à nu à marée 
basse, accusent que le flot marin s'élève à plus de 3 mètres 
à l'embouchure de la rivière. 

On trouve par endroits quelques bois tombés, dont les 
habitants du district, plus soigneux que ceux des lacs, ont 
coupé le tronc à coups de hache, de façon à ce qu'il ne 
gène en rien la circulation des goélettes. 

Enfin, après une ile de verdure qui s'allonge au milieu de 
son cours, l'Apurema va à l'ouest dans l'Aragouary où elle 
se perd. 

L'Apurema reçoit quelques affluents qui méritent une 
mention : à droite, le Cobre et la Prata (le Cuivre et l'Ar- 
gent), dans la partie supérieure de son cours; et, dans la 



'J2 APUREMA ET ARAGUARY. 

partie inférieure, l'igarapé de Santo-I^gine, qui, pendant 
riiiver, communique avec l'Aragouary, un peu en aval de 
la case de Procope. A gauche, le Zeiba, qui sort du lac -du 
même nom, dont on connaît le rôle hydrographique; l'Âaca- 
nouera, affluent du Zeiba qui communique pendant Thiver 
avec le Lago Novo, et à l'embouchure de l'Âpurema, un 
peu en amont, le Repartimento d'Apurema, qui a une com- 
munication hivernale avec TAacanouera et le Lago Novo. 
Le seul cours de l'Apurema est connu ; son régime hydro- 
graphique ne l'est encore qu'imparfaitement. 

L'importance du district, en revanche, n'est un secret 
pour personne, surtout pour les Brésiliens, qui y installent 
en ce moment une colonie militaire. 

District cCApurema. — Le district d'Apurema comprend 
le bassin de la rivière de ce nom. Sur la rive gauche du 
cours d'eau s*étendent, jusqu'au Lago Novo, des savanes 
ininterrompues; sur la rive droite on trouve d'autres sa- 
vanes semées de collines de plus en plus accidentées et éle- 
vées à mesure qu'on approche de l'Aragouary. Ces collines 
se rattachent fort imparfaitement au soulèvement rocheux 
de Masirandouba-Tartarougal. 

Seules les savanes du bord du rio, de Nazareth à l'em- 
bouchure, possèdent du bétail; le reste du territoire est 
inutilisé. 

Mais cette étroite bande de prairies a par elle-même une 
importance considérable qui ne date pas d'aujourd'hui. 

Dès 1862, une nation européenne avait jeté les yeux sur 
l'Apurema. C'était au lendemain de la conférence franco- 
brésilienne pour la fixation des limites. L'Angleterre, voyant 
que ce terrain n'était à personne, pensa tout naturellement 
qu'il devait être à elle. Elle expédia incontinent un capi- 
taine Brown faire la topographie de l'Apurema et du bas 
Aragouary. Le capitaine resta plusieurs mois dans le pays. 



APUBEMA ET ARAGUARY. ^'i 

Les meilleures cartes de la contrée doivent se trouver au- 
jourd'hui à Londres. Cependant TAngleterre ne fut pas 
heureuse dans son entreprise. Le cabinet de Rio eut la main 
plus prompte que celui de Saint-James. 

L'Apurema est depuis vingt ans une colonie brésilienne, 
colonie civile jusqu'à ce jour, mais bientôt colonie mili- 
taire comme on le verra plus loin. 

Nous étudierons ailleurs, en son lieu, l'organisation poli- 
tiqiie actuelle de l'Apurema. 

L'Apurema compte une douzaine de Fazendas possédant 
en totalité de six à huit mille tètes de bétes à cornes et une 
population de cent individus. 

Nazareth et Marinho. — Nazareth, rive gauche de l'Apu- 
rema, et Espirito-Santo, rive droite, en face, un peu au 
fond, comptent environ, à elles deux, mille têtes de bétail. 
Elles appartiennent à Antonio Marinho, lieutenant-colonel 
de la garde nationale de Macapâ. 

Marinho est chef, dans son district, du parti conserva- 
teur qui vient aux dernières élections de Macapà (fin octo- 
bre i883), de l'emporter sur le parti libéral. (On sait que 
c'est le parti libéral qui était alors au pouvoir au Brésil.) 

On sait aussi que les mots de conservateur et de libéral 
n'ont, dans l'empire, aucune signification, qu'ils servent 
simplement de marque, ou, si l'on préfère, de masque 
à des personnalités rivales, 

Marinho est un homme de quarante ans. Ses partisans le 
trouvent remarquable. 

Il est originaire de la province de Maranhao. 

La fazenda Nazareth, dont il est propriétaire, appartenait 
jadis à Maciel le père, et alors elle comptait deux mille tètes. 

Aujourd'hui, elle en compte à peu près le tiers. A la mort 
de Maciel le père, les bestiaux se partagèrent entre ses deux 
enfants, Manoêl et Antonio, entre les mains desquels ils dé- 



74 APUREMA. ET ARAGUARY. 

périrent. Les deux jeunes gens vendirent Nazareth à Ma- 
rinho et établirent ailleurs leurs fazendas. 

La Nazareth actuelle, bien moins importante que celle-du 
père Maciely est assez bien tenue. On y remarque un cime- 
tière de famille. L'Âpurema a deux autres cimetières, Tun 
un peu en aval de la fazenda d'Auguste, un autre plus bas. 

Marinho confie sa fazendR à deux employés principaux : 
Tun qui s'occupe du bétail, l'autre de la maison. On ren- 
contre à Nazareth deux créoles de Cayenne, un petit nègre 
appelé Jules et un mulâtre, marié avec la fille du capitaine 
Bastien, du Maroni. Pour Marinho, il passe la moilié de son 
temps à Macapa où la politique du district le réclame. 

Santa-Cruz et Auguslo. — Un peu plus bas, Santa-Cruz, 
rive gauche de l'Apurema, appartient à un P(H*tugais d'Eu- 
rope, Augusto Teixeira Bastes. Santa-Cruz compte plus de 
mille têtes. C'est aujourd'hui la fazenda la plus importante 
de l'Apurema. Santa-Cruz appartenait primitivement à un 
autre Portugais d'Europe, Carvalho. Augusto, parti jeune 
du Portugal, cherchait fortune aux Tartarougals où il était 
seringuero, quand il apprit que son père était mort lui lais- 
sant cent contos de reis fortes (5oo,ooo francs). Le jeune 
homme avait pris goût au pays. Il troqua l'héritage paternel 
contre la fazenda de Carvalho, qui rentra en Europe. De- 
puis, entre les mains intelligentes d' Augusto, Santa-Cruz a 
prospéré. Aujourd'hui, Santa-Cruz donne deux cents veaux 
par an et cent bœufs valant 4O5OO0 francs. La plus impor- 
tante des fazendas de l'Apurema comme têtes de bétail et 
comme rendement, Santa-Cruz l'est aussi pour l'excellence 
des savanes et leur étendue. Elle a pour limites l'Apurema, le 
Zeiba, l'Acanouera jusqu'au Lago Novo, et l'igarapé da Glo- 
ria. Augusto Teixeira Bastes a maintenant quarante ans. Je 
passai deux jours chez lui. J'ai rarement trouvé un homme 
aussi aimable. Il parle excellemment le français. 



APUREMA ET ARAGUaRY. 7 S 

Autres fazendas. — Le senhor , Romualdo de Brazzao, 
Brésilien blanc, collecteur des impôts à l'Apurema , a été 
aussi fort aimable pour moi. Il est le beau-père de Augusto 
Teixeira Bàstes. Il possède trois fazendas; Livramente est la 
plus importante, elle est située sur la rive gauche de l'Apu- 
rema, c'est une fazenda bien tenue, avec une maison fort 
commode, très propre et même peinte. I^s deux autres fa- 
zendas du senhor Brazzao sont situées sur la rive droite et sont 
en formation. Les trois ne comptant pas ensemble cinq cents 
têtes de bétail. Brazzao est libéral et l'adversaire de Marinho. 

Toutes les autres fazendas ne comptent que de deux à 
quatre cents têtes de bétail. . 

Manoël de Santo, fils du père Maciel, en a deux : Carmo, 
que je visitai, rive gauche du Zeiba, et San-Bento, plus haut, 
sur la rive droite de la même rivière. Antonio de Santo, frère 
de Manoêl, a, sur la rive gauche de l'Apurema, Concessao, 
un des séjours favoris des pragas, et sur la même rive, dans 
le fond, Livramente et Espirito-Santo. 

Vital a San-Joao, sur la rive droite de l'Apurema. 

Castorio a aussi une petite fazenda sur la rive du même 
cours d'eau. 

Enfin, dans le haut de l'Apurema, au-dessus de Nazareth, 
il existe, parait-il, de petites fazendas en pleine prospérité, 
qui auront bientôt une grande importance. 

Économie générale de CApurema. — On a peu de che- 
vaux dans les fazendas , seulement pour le service de la 
ferme , pour faire la battue des bœufs qu'on veut parquer 
pour les vendre , les marquer ou les castrer. Les chevaux 
sont les chiens de berger de la fazenda : sans chevaux pas 
de bœufs. Les fazendeiros de l'Apurema manquent de che- 
vaux et en achètent volontiers; les maisons les mieux 
fournies, Augusto, Marinho, Brazzao, en comptent à peine 
une dizaine chacune. Il y a très peu de moutons, les pragas 



76 APUREMA ET ARAGUARY. 

les font beaucoup souffrir et finissent par les tuer; les chèvres 
sont également fort rares. Les volailles sont plus communes 
que dans les Lacs, malgré Textréme abondance du gibier. On 
élève beaucoup de chiens, qu'on dresse à chasser les tigres, 
nombreux dans la contrée. 

Sur place, une génisse se vend 100 francs, un bœuf de 
300 à 3oo francs, un cheval de 36o à 45o francs. 

Le bétail ne reçoit aucun soin, il parcourt librement d'im- 
menses espaces, ne rentre jamais aux parcs si l'on n'organise 
de grandes battues avec les chevaux ; les vaches mettent bas 
dans la solitude, la mère et le petit sont abandonnés à la na- 
ture. Les animaux se guérissent ou meurent seuls. Parfois, 
en se promenant dans la savane, on trouve quelque béte 
morte à l'ombre, les chiens disputent ses entrailles aux uru- 
bus. L'agonie a parfois duré trois, quatre, cinq jours, les gé- 
missements de l'animal sont venus jusqu'aux oreilles du fa- 
zendeiro qui souvent n'en a cure. 

S'il fallait qu'il soigne toute sa ménagerie il n'aurait pas 
un moment à lui; il n'est pas vétérinaire d'ailleurs, et puis, 
une tète de plus ou de moins importe peu. 

Les animaux ne rentrant pas aux parcs, on ne trouve ni 
beurre, ni lait, ni fromage dans le district, mais on abuse des 
conserves. 

Il y a en somme beaucoup plus de civilisation à l'Âpurema 
qu'à Mapa et dans les Lacs. Le genre des maisons est per- 
fectionné. Ce n'est plus la case-poulailler, sur pilotis, avec 
une échelle faite d'un bois entaillé et un plancher de jusards 
sous lesquels se promènent, quand les eaux de l'hiver se sont 
retirées, les poules et les cochons; c'est une maison con- 
fortable dans laquelle un Européen fraîchement débarqué 
habiterait sans répugnance. La nourriture est celle d'un 
homme civilisé et non d'un Tapouye. 

Si, loin d'abuser de la cachaça, on en fait à peine usage, 



A.PUREMA ET ARAGUARY. 'J'J 

ce que j'ai constaté avec admiration, en revanche on sort 
de réternel dilemme du couac et du pirarucii. Le matin k 
six heures : café noir; à neuf heures : café, beurre et bis- 
cuits; à onze heures : déjeuner à l'européenne; à quatre 
heures : thé et beurre; à sept heures : diner substantiel; et à 
neuf heures un dernier thé. 

Enfin, si démocrate que Ton soit, on apprécie à TApurema 
certains côtés aristocratiques des mœurs, contrastant avec 
régalitarisme grossier des Lacs. 

Nous sommes ici en pays à esclaves, et les distances en- 
tre maitres et domestiques sont parfaitement observées. 

Les mœurs cependant sont sans rien de farouche et de ri- 
gide, elles sont même fort libres. Cest ainsi que j'ai fait d'i- 
nutiles efforts pour trouver à TApurema un homme marié. 
On s'unit à sa guise, sans formalité aucune, devant le soleil. 
Dame!... le Brésil n'a pas encore pensé à doter le district 
d'un officier de l'état civil. Pour le prêtre, dont ces excel- 
lentes personnes, sans être bien religieuses, s'accommode- 
raient faute de mieux, il faut qu*il vienne de Cayenne, car 
il n'y en a pas à Macapà, et il faut des contos de reis pour 
faire mouvoir ceux de Bélem. 

Longtemps le Brésil s'est contenté de percevoir des droits 
à TApurema sans consentir, en compensation, au district, la 
moindre œuvre d'utilité publique, pas une route, pas un 
pont, pas un service à vapeur. Les riches peuvent voter k 
Macapâ, il est vrai; mais le cens est élevé, et seuls Marinho 
et Brazzao sont k même de profiter du droit électoral. Mais 
aujourd'hui l'empire va installer k l'Apurema une colonie 
militaire de douze ou de vingt hommes. 

Jnsqu*k ce jour le Brésil a frappé de 62 fr. 5o de droits 
la sortie de chaque tête de bétail de l'Apurema. M. Brazzao, 
qui vote k Macapa, percevait l'argent qui entrait au trésor 
de Bélem. 



78 APUREMA. ET ARAGUARY. 

« 

Si quelque fazendeiro récalcitrant, malgrç la longueur et 
les ennuis du voyage, son coût, les difficultés de transporter 
par terre les marchandises de retour qui ne se véhiculent 
pas elles-mêmes comme le bétail, si quelque fazendeiro fai- 
sait passer ses bœufs par les Lacs, le subdelegado-inspector 
était là, aux Deux-Bouches, pour dénoncera Para le délin- 
quant. Il parait que le Brésil va maintenant abaisser à 6 fr. 25 
le droit de sortie par tète de bétail. 

D'ailleurs chacun a déjà renoncé à la voie des Lacs et le 
senhor inspector se trouve avoir une sinécure. 

Le fleuve Âragpaar)\ — La France n'a rien dit quand, en 
1840, les Brésiliens passèrent pour en occuper militairement 
la rive gauche, le fleuve Aragouary, qui, pourtant, n'avait 
jamais cessé d'être, même aux yeux des représentants les 
plus timorés de notre ancienne diplomatie, la frontière 
des territoires qui n'appartiennent pas sans conteste au 
Brésil. 

L'Aragouary, au confluent de l'Apurema, rappelle, me 
dit mon placérien, l'Oyapock en aval de Cafesoca. Il a au 
moins 5oo mètres de largeur et partout plus de 10 mètres 
de profondeur. Les rives sont élevées et couvertes des es- 
sences des grands bois entremêlées de pinots et de cam- 
brouzes. La bordure boisée de chaque rive a parfois un 
kilomètre de largeur; au delà s'étendent les savanes. Je re- 
montai le fleuve sur \l\l\ kilomètres environ, jusqu'à la pre- 
mière cataracte. Chemin faisant, je visitai les habitations ou 
sitios qui se trouvent sur ses bords. Elles sont une douzaine 
environ. 

Les sitios. — On rencontre d'abord le sitio de Procopio, 
commerçant originaire de Cametà établi sur la rive gauche. 
Procopio est blanc. 

La capuera du roi est sur la rive droite. Son propriétaire 
est un mulâtre. 



\PUREMA ET ARA.GUARY. 'JC) 

Lirias, au-dessus du poste, rive gauche, est commerçant. 

Benjamin, rive gauche, Tapouye de Cayenne, est ne, a 
passé son enfance et sa jeunesse à Cayenne, par suite parle 
aussi bien le français et le créole que le portugais. 

Domingo, rive droite, Tapouye séringueiro. 

Elias, rive droite, séringueiro. 

Gabriel, rive droite, le seul nègre du fleuve. Gabriel four- 
nit à lui seul l'Âragouary de farine de manioc. Il travaille 
aussi le caoutchouc. 

Sa case est un peu en amont de l'estrada de Macapâ. 

Âprijio, rive gauche, jeune commerçant entreprenant, 
d'origine blanche. Il a une ménagerie d'une trentaine de 
bétes sur les bords du fleuve, et une autre moins importante 
au Fréchal, près de Macapâ, où il a surtout des chevaux. 

Près de la cachoeira, rive gauche : 

Désidère, encore un fonctionnaire brésilien, un inspector. 
On n'a pas pu me dire ce qu'il inspectait. C'est un pauvre 
séringueiro, chargé de famille et besoigneux. 

A Tracajatuba d'Aragouary on trouve deux habitations, 
dont l'une, celle d'un ancien militaire appelé Elias, est la plus 
importante. 

Dans la savane d'entre Aragouary et Apurema existent 
deux ou trois petites fazendas comptant chacune une ving- 
taine de têtes. 

Les richesses de rAragouarj. — L'Aragouary a actuelle- 
ment trop peu d'habitants pour exploiter ses richesses. Une 
dizaine de familles ne suffisent pas^ il s'en faut, pour utiliser 
une région aussi vaste et aussi prodigue de trésors. En 1873, 
la population totale du district et de la colonie était offi- 
ciellement évaluée à deux cents personnes, aujourd'hui on 
en trouve à peine un cent. 

Le caoutchouc est très commun dans les bordures fores- 
tières du fleuve. Au-dessus de la chute, région où Ton ne 



8o APUREMA ET ARAGUART. 

trouve plus que des Indiens plus ou moins bravos , il est 
encore plus abondant. 

Quelques seringueiros Ty travaillent presque tout Tété. 
L'arbre n'est pas rare non plus à Tracajatuba d'Aragouary. 

Le cacaoyer sylvestre existe aussi dans les forêts des deux 
rives et principalement au-dessus de la chute. Là, il vivrait 
en famille ainsi que le caoutchouc. 

C'est l'hiver qu'on fait la cueillette des cacaos. 

Le chocolat de cacaoyer sylvestre est, si on sait le dé- 
barrasser d'une amertume qui lui est particulière, tout 
aussi bon que celui de cacaoyer cultivé. 

Les forêts des chutes sont riches aussi en copahus et en 
toucas dont l'exploitation est encore peu importante. 

Enfin on trouve, dans une ile située un peu en aval du 
confluent de l'Âpurema, et appelée Tarlarouguinha, les grai- 
nes appelées carosses de roucouri, que l'on n'est pas obligé 
d'aller chercher aux Iles de l'Amazone, ce qui facilite d'au- 
tant Tinduslrie des seringueiros. Cette industrie est actuelle- 
ment la plus importante et, avec l'élève du bétail, la princi- 
pale source de richesse de l'Aragouary. La pêche des tortues 
(tracajas et tartarugas) et la récolte de leurs œufs qu'elles 
déposent par centaines dans les iles sablonneuses du fleuve, 
ne sont pas sans être aussi d'une certaine importance. 

L'Aragouary a sa flottille qui lui sert à transporter ses ri- 
chesses à Cayenne, à Macapa et à Para. 

Désidère, Lirias et Procopio ont chacun leur goélette. Le 
poste a aussi son bateau tapouye, le San-Sebastiao^ qui a 
coûté 20,000 francs au gouvernement, qui Ta, il est vrai, 
laissé perdre complètement faute d'une petite réparation. 

Le commandant de la colonie, le major Castro, a aussi sa 
petite goélette (un canot ponté) pour le plaisir de ses voyages 
en rivière, le service de sa propriété de Boa-Vista, près du 
poste, et pour son commerce. 



4FUREMA ET ARAGUARY. Si 

L'Aragouary a encore d'autres ressources que toutes celles 
déjàénumérées; il est très poissonneux. Le pirarucù abonde 
dans ses eaux. Au milieu des savanes de la rive droite se 
trouvent des lacs qui passent pour être aussi riches que ceux 
du Mapa. 

Enfin y on a trouvé dans le district, Tor de quartz, la 
houille et le pétrole. Un ingénieur américain a fait récem- 
ment une exploration géologique complète de la région com- 
prise entre le moyen Aragouary (un peu en aval de la pre- 
mière chute;, le chemin qui va de TAragouary au Matapy, 
et le Matapy. Il a trouvé des gisements de quartz aurifère, 
du minerai de fer, du charbon de terre et enfm des sources 
de pétrole. Une compagnie américaine s'est immédiatement 
formée pour exploiter ces richesses. I^ concession a été sol- 
licitée et obtenue du gouvernement brésiHen. L'exploitation 
doit commencer incessamment. 

Le bassin inférieur de l'Aragouary, au-dessous du confluent 
de l'Apurema, est presque complètement désert. On n'y 
trouve, m'a-t-on dit, que deux ou (rois petites habitations. 
A proprement parler, il n'existe pas dans cette région de 
postes de douaniers. On y trouve seulement un ou deux 
messieurs, trois parfois, espèces d'inspectors-subdelegados, 
genre Joâo Belforte ou Désidère, qui sont chargés de dé- 
noncer aux autorités les fazendeiros de l'Apurema qui fe- 
raient sortir leur bétail par l'Aragouary sans avoir payé au 
préalable les droits au collecteur Brazzao. 

Du confluent de TApurema à l'embouchure de l'Aragoua- 
ry, les goélettes mettent quatre jours. Le fleuve a de nom- 
breuses sinuosités qui en rendent la navigation longue et 
très difficile pour un bâtiment à voiles. Par contre, un grand 
vapeur ne rencontrerait aucune difficulté pour remonter le 
fleuve jusqu'à la première chute. C'est à la bouche que se 
trouvent les moindres profondeurs, et cependant le chenal 

T. II. 6 






Ci 



82 



APUREMA ET ARAGUARY. 



d'entrée offre encore 8 mètres d'eau à marée basse dans les 
endroits les moins profonds. 

Plus haut, jusqu'à la chute, pas un banc, pas un écueil, 
et des profondeurs de i5 mètres. Mais il ne faut pas oublier 
qu'on ne peut passer que quinze jours par mois, à cause de 
la pororoca. U faut attendre que les rapports de marée aient 
fait tomber la terrible barre^ dans laquelle ce serait folie, 
courir à une perte certaine, que de s'engager. 

C'est dans cette partie inférieure de son cours, non loin 
de son embouchure, que l'Aragouary reçoit la crique ap- 
pelée bouche du Lago Novo. 

Le Lago Novo déverse, par cette crique, une partie de ses 
eaux dans le fleuve. 

Cette crique, que l'on a cessé de pratiquer depuis quelque 
temps, a, parait-il, quelques barrancas et des iles flottantes, 
qui en rendent la navigation difficile, même en pirogue. Un 
peu plus loin, on trouve une autre crique que l'on croit être 
la bouche du lac du Roucou. 

Je ne pouvais laisser l'Aragouary sans visiter ces fameu- 
ses chutes. Je partis du poste avec des soldats comme pa- 
gayeurs, et le lieutenant qui pagayait aussi. 

On mè montra, en passant, la bouche de cette estrada de 
Macapà, sentier de i4o kilomètres en savane que je devais 
bientôt parcourir à pied. 

La cachoeira. — Arrivé à la cachoeira, je me trouvai en 
présence non d'une chute gigantesque comme je m'y atten- 
dais, mais d'un simple barrage de roches. C'était le premier 
des trois contreforts de la grande Pancada. Quand on les a 
franchis tous les trois, et pour cela il faut une journée en- 
tière de canotage dans les rapides (dont la longueur totale, 
avec leurs intervalles libres, est d'une dizaine de kilomètres), 
on se trouve en présence de la grande cataracte, qui tombe 
de quinze mètres à pic et barre le fleuve dans toute sa lar- 



APUREMA ET ARAGUARY. 83 

geur. Mais je n'allai pas jusque-là. J*avais pris les sezoes, ou 
fièvres bilieuses, d'Aragouary, j'étais déjà miné par quatre 
jours consécutifs de fièvre, je dus me contenter de voir les 
deux premières des trois petites pancadas. 

La première cachoehra (a pancada primeird) fait sud-ouest. 
Avant d'y arriver, on remarque, sur les rives du fleuve, d'é- 
normes entassements de blocs erratiques. On passe une petite 
lie, le fleuve s'élargit, dépasse i,ooo mètres de rive à rive. 
La pancada primeira le barre dans toute sa largeur. C'est 
un barrage de pierre entre deux collines; un immense 
champ de rochers semés dans le fleuve sur près de deux kilo- 
mètres de longueur. Du milieu des rapides, les plages de la 
rive, d'un sable jaune d'or, attirent nos regards. 

C'est là que les tracajas et les tartarougas font la ponte. 

La seconde pancada (du Mergouilion) fait ouest-sud- ouest. 
Elle est un peu moins importante que la première. 

Entre les deux pancadas se trouvent, rive gauche, deux 
petits ilôts : Destacamento et llha Seconda. Nous faisons une 
magnifique moisson d'œufs de tracajas. kxx delà de la se- 
conde pancada, le paysage devient de plus en plus monta- 
gneux. On me parle d'igarapés qui rouleraient de l'or au- 
dessus de la grande chute. La fièvre m'empêche de risquer 
une semaine dans ce pays, pourtant si peu connu. On me 
raconte encore, à la pancada, l'histoire de cet habitant de 
Cachipour, un habitant civilisé, parait- il, qui, étant de 
voyage aux sources de l'Oyapock, s'engagea de propos déli- 
béré, par amour des explorations et des découvertes, dans 
une petite rivière qu'il croyait être le haut Cachipour. Il 
partit dans sa pirogue avec ses engins de chasse et de pèche, 
sa femme et son chien. Il descendit maint rapide, sauta mainte 
chute, traversa les territoires de trois tribus d'Indiens mansos 
et, après un terrible voyage, exténué, à nioitié mort de faim 
et de fatigue, arriva à la grande pancada. L'habitant civi- 



1 

\ 



84 APUREMA. ET ARAGDARY. . 

lise de Cachipour ne put maîtriser assez tôt le courant. Il fit 
le plongeon avec son canot, sa femme et son chien. 11 eut 
la consolation de sauver ce dernier, mais la pirogue s*était 
ëventrée et la femme s'était brisé la tète. Le pauvre homme 
se rendit à la colonie de Pedro II. L'intelligent commandant- 
directeur prit le moribond pour un espion. Cependant^ dans 
la générosité de son âme, il se contenta de ne lui infliger 
qu'un mois de cachot. Le chien mourut de douleur. La 
double moralité de cette diabolique histoire, arrivée il y a 
vingt ans en pays civilisé, est qu'il est fort imprudent de ris- 
quer sa vie pour la science sans être dûment couvert d'es- 
tampilles, et que TAragouary prend ses sources non loin de 
celles de l'Oyapock (i). 

Des montagnes des premières pancadas, on voit, par un 
temps clair, la ligne bleue de la Cordillère des Tumuc- 
Humac franger l'horizon lointain. 

Avant de m'engager dans la terrible estrada de Macapa, 
il me faut aller passer une semaine à la colonie militaire de 
dom Pedro II d'Aragouary, que j'aurai tout le loisir d'étu- 
dier en me guérissant de la fièvre contractée en arrivant au 
fleuve. 

La colonie militaire de dom Pedro IL — Les limites de 
la colonie sont : l'igarapé Mongouba au nord, Tracajatouba 
d'Aragouary au sud, l'Aragouary à l'est, Tartarougal Grande 
à l'ouest. Au delà s'étendent, vaguement délimitées, les dé- 
pendances de l'Apurema^ auxquelles on va maintenant, 
sans doute, donner des frontières, puisque après vingt ans 
d'organisation civile, on se décide à installer une colonie 
militaire. 

Le poste fut inauguré en i84o, l'année de la reculade de 
M. Guizot à Mapa. Le 5 mai i84o, le premier directeur, 

(1) Voir, dans la carte de la Guyane, les sources de l'Oyapock. Elles sont in- 
diquées d'après la relation d'Adam de Bauve. 



APUREMÂ. ET ARAGUARY. 85 

Joaquin Manoèl Bahia de Menezes, inaugura la colonie, qui 
se composait de vingt-sept soldats mariés et comprenait 
un total de soixante-seize personnes. Le poste fut tout 
d abord, et intentionnellement, établi sur la rive gauche. 

Le Brésil ne semble pas avoir jamais attaché une grande 
importance à ce poste. 

Le poste de dom Pedro II est établi sur un petit coteau 
pelé/au milieu d\m abatis, sur la rive gauche du fleuve, à 
2^0 kilomètres de Tembouchure. L'emplacement est un des 
plus malsains de TAragouary; toute la garnison est malade. 

Ce poste est un hameau misérablç, composé de quatorze 
carbets en clayonnage d'argile couverts de feuilles de pal- 
mier. 

La plus grande case, qui est sans étage comme les autres, 
sans plancher ni en bas ni en haut, qui ne ferme même pas 
à clef, sert au commandant de chambre à coucher, de salle 
à manger, de cabinet de travail et de salon. 

Derrière la chambre à quatre Ans du commandant, se 
trouvent la cuisine et deux espèces de petits magasins. 

Ces magasins étaient -presque complètement vides quand 
je visitai la colonie. Le commerce, — tous les commandants 
en font, — allait mal. 

Les carbets sont disposés sur trois lignes et sont situés au 
pied de la colline. La première ligne, en venant du bas de 
la rivière, compte cinq petites cases de soldats; la plus rap- 
prochée du fleuve est celle du cadet. La seconde ligne en 
compte quatre, qui sont, en montant de la rivière vers la 
hauteur : un petit atelier, une pharmacie, la chapelle, un 
parc à bœufs. 

Ces deux premières lignes des carbets sont perpendicu- 
laires à la rivière; la troisième lui est parallèle. Elle com- 
prend la grande case du commandant et trois carbets de 
soldats. 



86 APUREMA ET ARAGUARY. 

> 

Derrière, un peu plus liaul, se trouve un petit cimetière 
avec quelques croix de bois. 

Sur la colline est planlë le mat de pavillon brésilien. A 
côté se trouve Téglise en construction : une toiture en 
feuilles de palmier supportée par des bois mal équarris. Cest 
de beaucoup inférieur à Téglisede Mapa ou à celle deCou- 
nani. En attendant leur installation dans cette malriz qui 
s'élève bien lentement, saint Pierre, le patron de Tendroit, 
et son camarade le nègre saint Benedit, trônent dans la 
cliapelle provisoire à côté du parc aux bœufs. Une fois par 
semaine, ou même plus souvent, la garnison du poste, qui 
pour la solennité endosse Funiforme et met des souliers, va 
réciter^ à genoux, aux saints nuilticolores de la chapelle, 
de gémissantes litanies. 

Us ont bien raison de pleurer, lespnuvres diables, de pleu- 
rer leur triste sort. Ce poste fait pitié, il est dans l'abandon 
le plus complet. 

Le gouvernement n'envoie pas un reis. 11 y a quelques 
années, le cheval delà nation fut mangé parles tigres; depuis 
il n'a pas été remplacé, et quand le commandant veut se 
rendre à Macapâ, s'il lui parait trop pénible de faire la 
route à pied, ce qui est dur, en efTet, il faut qu'il loue un 
cheval /|00 francs ou une goélette 600. 

Elle est triste comme une ruine, la colonie militah*e de 
nom Pedro II d'Aragouary. J'y vois quatre bœufs maigres,/e5 
bœufs de la nation^ qui dorment tout le jour à côté de la 
chapelle; des femmes étiques et minées de fièvre, couvertes 
de haillons sordides , marchant lentes et funèbres comme 
des ombres, enveloppées dans de grands manteaux troués. 
(Le guerrier brésilien peut se marier et emmener sa moitié 
avec lui.) Des bébés nus grelottent au soleil à côté de chiens 
galeux. Des soldats nègres, tapouyes ou sang mêlé, en 
costume de toile, pieds nus, sales, moroses, mercenaires à 



APUREMA ET ARAGUARY. 87 

i5 francs par mois pour les plaisirs et à 2 francs par jour pour 
la nourriture, soldats à perpétuité ayant déjà dix, douze, 
quinze ans de peine, meurt*de-faiai de Ceara que la misère a 
poussés à s'enrôler et que la paresse maintient dans les rangs, 
soldats triés sur le volet, sans éducation militaire et sans dis- 
cipline, sachant à peine se servir des vieux fusils à piston 
qu'on leur a confiés pour écarter les tigres, sont là au nom- 
bre de i3, y compris le cadet et le caporal. « Heureuses con- 
trées, tout de même, que celles où Ton respecte si scrupu- 
leusement la liberté naturelle que Thomme n'y est pas obligé, 
même pendant seulement vingt années de sa vie, d'être la 
chose de l'État. Et il en est ainsi dans toute l'Amérique! 
Ici, ce sont les droits de l'homme; chez vous, les devoirs 
du citoyen ». Ainsi me parlait le tenenle du poste. 

Il s'y passe des choses curieuses, au poste de Sa Majesté 
dom Pedro. En premier lieu, on y jeûne tous les jours, c'est 
la règle et c'est ce qui frappe le plus le visiteur. Le lieutenant 
n'ose pas tuer un bœuf de la nation ^ et les soldats, qui n'ont 
ni argent ni farine, mangent des pommes d'acajou. Ils ont 
été plus nombreux autrefois, car le poste est dans un état 
d'abandon très visible, et pourtant ils n'ont jamais trouvé 
moyen de faire un jardin. Quand on pense aux merveilles que 
font en ce genre, dans nos quartiers de la Guyane, un bri- 
gadier et deux gendarmes, un surveillant et deux transpor- 
tés, on ne peut s'empêcher de prendre en pitié ces pauvres 
êtres indolents. 

Pendant mon séjour à la colonie, un soldat y est assas- 
siné. Il y a vingt-cinq ans environ, vers i858, les soldats fusil- 
lèrent un commandant, et voulurent faire au prêtre du 
poste l'opération qui immortalisa Abélard. De rage, les sol- 
dats fusillèrent la sentinelle qui avait laissé le padre s'échap- 
per. Depuis, plus de padre à la colonie de Pedro II. De tels 
dangers font réfléchir un homme, surtout quand il tient à se 



88 A.PUREMA ET ARAGUARY. 

créer une nombreuse famille, ce qui est une des règles du 
clergé de ces contrées. Bientôt un navire de guerre, de la 
nation^ rentre dans TAragouary : le cadet, chef du complot, 
se suicide, deux soldais sont fusillés, un autre condamné 
aux galères à perpétuité ; et depuis Tordre règne à Varsovie. 

Ces scènes tragiques ne se sontplus renouvelées. Les can- 
cans du fleuve n'ont aujourd'hui à enregistrer que quelques 
volées de coups de trique essuyées de temps à autre par tel 
commandant, pour des galanteries intempestives auprès des 
dames de ces messieurs les soldats. 

Parfois, c'est un soldat qui déserte, parcourant d'un 
pied léger les savanes, de la colonie à Nazareth et de Naza- 
reth au lac des Deux- Bouches; ou quelque histoire de 
chasse ou de pèche, la découverte d'une plage pleine d'œufs 
de tracajas. 

On s'imagine peut-être qu'on visite la colonie militaire de 
Sa Majesté dom Pedro II tout naturellement, tout simple- 
ment , en faisant passer sa carte au directeur. Il n'en est 
rien. 

Quand j'arriv^^i au poste, le commandant directeur inté- 
rimaire, tenente (i) Francisco Moreira da Rocha, du i" ba- 
taillon d'artillerie, me fit déclarer que l'Aragouary était 
fermé aux pavillons étrangers comme jadis l'Amazone, et 
qu'il ne pouvait laisser un étranger visiter le poste. 

Abasourdi, je regardais avec stupéfaction le lieutenant 
et, tout en promenant mes regards du galon rouge de son 
panama à ses sabots éculés, en passant par son paletot de 
toile grise, son pantalon de coutil bleu et sa chemise de 
couleur vague, je cherchais un biais. Je me souvins d'un talis- 
man que j'avais dans ma poche : le visa de mon passeport 
par le vice-consul brésilien à Cayenne, l'honorable Pissa- 

(1) Lieutenant. 



\PUREMA ET ARAGUARY. 89 

rello. Ce visa m'ouvrit la forteresse. Avant Texhibition du 
visa de Pissarello j'étais un étranger, peut-être un ennemi, 
après l'exhibition je fus chez moi. Sésame s'ouvrit. 

Je devins bientôt J'ami du lieutenant da Rocha, un flu- 
minense (i) d'origine française, aux goûts champêtres, ar- 
tistiques et musicaux, qui aurait préféré gagner ailleurs qu'à 
l'Aragouary ses 480 francs par mois. Il m'offrit l'hospitalité 
la plus cordiale. Il m'accompagna jusqu'à la chute, car il ne 
connaissait pas le fleuve, même sur le papier, attendu 
qu'il n'existe pas à la colonie une seule carte de l'Aragouary 
ni de TApurema. 

Intérimaire, il se considérait comme en exil. Il ne voulut 
voir en moi qu^un compagnon. Nous soignâmes notre fièvre 
ensemble, en nous traitant le mieux qu'on peut dans un tel 
pays. Le caractère français du lieutenant me plaisait, il 
était parfois joyeux et enjoué jusqu'à l'enfantillage. Il jouait 
toute la journée sur sa flûte la Marseillaise et Popolj s'amu- 
sait à faire dormir ses poules en leur mettant l'aile sous la 
tête et en frappant, à côté, trois petits coups sur la terre. 
Je lui récitais des vers de Victor Hougue. Et nous ache- 
vâmes la provision de haricots du poste. 

Le commandant titulaire de la colonie est le major Cas- 
tro. Il était parti depuis cinq mois pour Rio de Janeiro, où 
il avait été mandé par le ministre de la guerre pour affaires 
privées. Castro est propriétaire de l'habitation de Bôa- Vista, 
un peu en aval du poste, sur la même rive. 

J'ai vu le major à Macapâ ; il est un peu plus jeune que 
da Rocha : il parait avoir trente ans. C'est un ancien doua- 
nier, engagé volontaire delà guerre du Paraguay • Il est flumi- 
nense; il passe pour actif et entreprenant. 

J'appris, étant au poste, sa prochaine rentrée à la colonie 

1) Orif^inaire de Rio de Janeiro. 



90 APCREMA KT ARAGUABY. 

par MarinliOy qui revenait de Macapâ. Le tenente colonel 
nous apprit aussi, au lieutenant et à moi, que la colonie 
allait être incessamment fortifiée, qu'un poste allait être crée 
à Nazareth. 

Ma fièvre guérie, j avais hâte de me rendre à Macapa pour 
prendre le vapeur du 17, que je devais manquer de six heu- 
res. Ne trouvant ni occasion par goélette, ni chevaux à louer, 
je dus prendre le parti de suivre les soldats du courrier men- 
suelde la colonie à Maaipà, et je me misen route, souffrant 
encore un peu de la fièvre bilieuse et des douleurs rhuma- 
tismales que m'avait valu ce district malsain. 



CHAPITRE IV. 



LE PAYS DE MACAPA. 



'^«wr/A'VWw« 



Uestrada de Macapâ. — Ea partant pour ce voyage de 
sept jours à pied^ voyage de i4o kiloiiièlres, je m'abandon- 
nais à diverses réflexions philosophiques. 

En présence de ce désert sans horizon je pensais aux 
déserts des premières civilisations pastorales,; aux Aryas du 
Septa-Sindhou 9 aux Accads et aux Soumirs de Chaldée , aux 
Araméens du haut Euphrate. Les déportés arabes, évadés, 
réfugiés à Para, viendront-ils ici planter leur tente ou bâtir 
une nouvelle ville sainte? Ou bien une colonisation euro- 
péenne intensive va-t-elle utiliser ces territoires et mettre 
la main sur la clef de TAmazone? L'évolution humaine y 
prépare-t-elle le développement de nouvelles civilisations 
pastorales, ou plutôt les cultures du pays, canne à sucre, 
maïs, manioc et autres , y enrichiront-elles de denses popu- 
lations? 

Les soldats perdirent une journée sur le bord du fleuve à 
faire leur provision de farine de manioc. Nuit et jour, d'é- 
paisses fumées s'élevaient de la rive : quelques feux de 
bivouac de voyageurs, des feux allumés pour écarter les 
tigres, des broussailles incendiées, des savanes incinérées 
s'allumaient à l'horizon. 

Le voyage commença à six heures du matin. Partis de la 
case de Gabriel, nous marchons dans la bordure boisée du 






92 LE PAYS DE MACAPA, 

fleuve jusqu'à Tendroit où nous rencontrons l'estrada dont 
la bouche est un peu plus bas. La forêt se continue. 

La route est montagneuse, ravagée par les pluies de l'hi- j 

ver etencombrée d'arbres tombés; on ne trouve pas déplus [ 

mauvais sentiers dans les forêts indiennes de l'intérieur. 

Le chemin , jadis sabré, ne Test plus depuis longtemps : 
de hautes herbes, des taillis, Tout envahi. Pas de courrier 
possible par chariot comme autrefois. Au bout de deux 
heures, on entre dans cette sorte de campo-garenne qui sert 
de transition au campo limpo. Les soldats portent sur leur 
tête les deux sacs dans lesquels j'ai enfermé mes bagages. 
Nous marchons en file indienne; on grimpe des coteaux, 
on descend des vallées, on va sur un gravier pointu riche 
en minerai de fer, au milieu- de champs de pierres noires 
tapissés de petites touffes d'herbes sèches, entre quelques 
bouquets de bois qui se montrent à l'horizon. 

Par endroits, le sentier est encombré d'herbes coupantes 
qui lacèrent les pieds et les mains. Le paysage est accidenté. 
C'est la beira alla (i) du fleuve avec des ravins, des vallées 
profondément encaissées et des forêts. Nous arrivons au 
pont Catoupiporé jeté sur un petit ruisseau. Le pont est en 
bon état. 11 n'y en a qu'un autre, fort mauvais^ dans toute 
la route, un peu avant d'arriver à Macapà. L'estrada décrit 
une courbe pour éviter les rivières. Près de ce premier pont, 
on tl:ouve une habitation déserte. 11 faut encore cinq jours 
de marche pour rencontrer une case habitée. 

L'herbe est mauvaise, dure et compacte, entremêlée de 
broussailles. Nous mettons le feu derrière nous pour que 
la savane soit plus propice à nos successeurs, et le feu nous 
suit pendant des heures. 

Bientôt , la garenne s'éclaircit ; les arbustes du campo de- 

(1) Hanle rive. 



LE PAYS DE MACAPA. qS 

viennent rachitiques, les horizons infinis, tristes, monoto- 
nes. Quelques bas-fonds de bâches avec ou sans flaques 
d'eau accidentent insufïisamment le paysage. Nous aurons 
ce tableau sous les yeux pendant six jours. 

S'il fait trop chaud, on installe sous un arbuste de la forêt 
une espèce de tente avec deux moustiquaires. On se procure 
ainsi un peu d'ombre, une ombre chaude et sèche sous 
laquelle on essaie de dormir. 

Les yeux, qui ne peuvent se fermer, se promènent mélan- 
coliquement sur des amphithéâtres broussailleux couverts 
d'une végétation naine et rousse , sur des marbrures blan- 
ches ou noires de champs crayeux ou ferrugineux, sur de 
vagues ondulations qui s'étagent mollement sur des collines 
de même aspect et se fondent dans le plan général d'un 
horizon qu'une pluie de lumière couronne et voile d'une 
atmosphère scintillante et poudreuse. 

Des coteaux lointains, les forêts qui les ombragent, quel- 
ques grands arbres isolés dans la savane, apparaissent et 
disparaissent tour à tour, selon que les nuages adoucissent 
ou laissent étinceler l'éclat aveuglant du soleil. 

Pas un chant d'oiseau , pas un cri d'insecte , mais parfois 
une biche qui passe inquiète sur un coteau , comme la ga- 
zelle au Sahara. 

L'herbe est médiocre. Comme dans la plus grande partie 
des savanes, il manque l'appropriation par le bétail. Quand 
il y a eu incinération, parfois le sable à nu est en mouvement 
sous les pieds. Â midi ces champs de sable rouge prennent 
des aspects de fournaise. Et toujours des arbustes de plus 
en plus maigres, des ondulations de plus en plus molles et 
des horizons infinis. L'œil n'a rien pour se récréer, sinon les 
ravins à bâches que l'on rencontre parfois toutes les heu- 
res, parfois toutes les demi-journées. 

En voici un qui peut être pris pour type. C'est le Détroit, 



94 K I-E PAYS DE MACAPA, 

au nord du senlier, à la fin du premier jour de marche. 11 
est profondëment encaissé; on voit à peine les têtes de ses 
haches. De Tautre côté, des plateaux blancs, calcaires, 
crayeux, rocheux ou argileux, s^élèvent avec des prétentions 
à la montagne. Leur$ flancs rapides sont nus et pâles; leurs 
surfaces sont gazonnéesde vert, de rose, et agrémentées d'a- 
venues naturelles qu'on prendrait pourdes boulevards ou des 
squares. Parfois le plateau est uni comme une place publique. 

L'orage, quotidien pendant la première moitié de la route, 
illumine de lueurs blafardes ce paysage bizarre. Le fond du 
Détroit, vu de Testrada, fait lefTet d'un puits. En réalité, 
il est long d'un kilomètre , large de 200 mètres et profond 
de n^. Il est gazonné et humide, un maigre fliet d'eau 
stagne au centre; de chaque côté s'étendent les bâches. 

Sur les bords de la cuvette, de profondes entailles accu- 
sent l'action des eaux. Dans ces crevasses grimpent des 
broussailles ou s'élèvent majestueusement quelques grands 
arbres isolés. 

La pluie tombe; tout est noyé pendant des heures dans 
une brume épaisse; le paysage du ciel devient plus triste et 
plus monotone encore que celui de la savane. C'est la nuit, 
on la passe sous son parapluie, ou dans son hamac pendu à 
deux acajous sauvages. Aussi mouillés dans un cas que dans 
l'autre, le lendemain le soleil nous séchera. De plus l'averse 
nous aura fait faire connaissance avec un des plus intéres- 
sants habitants du campo : le moustique blanc qui ne pique 
pas mais qui rentre partout, dans le nez, les yeux, la bouche 
et les oreilles, élisant pour ainsi dire domicile dans tout 
votre corps. 

C'est dans ces conditions que je commençai mon second 
jour de pèlerinage. Je distingue maintenant la faible ligne 
de collines qui sépare le bassin de l'Âragouaryde celui de 
TAniazone. 



LE PAYS DE MACAPA. oS 

Je rencontre les plus gros nids de Tourmis que j*aie \us 
de ma route; ibsont d'argile, de forme conique , parfaite- 
ment durcis, et de la grosseur d'un sac. 

Nous nous engageons bientôt dans le terrible bois de 
Saint-Jean situé au faite de partage des eaux. La foret est 
morte maintenant. Les cèdres géants dépouillés de leurs 
feuilles n^ombragent plus les taillis morts à leurs pieds. 

Les broussailles sauvages elles-mêmes sont mortes, dessé- 
chées, et leurs feuilles tombées tourbillonneront bientôt au 
vent s'il y a jamais du vent dans cette région où aucune 
des formes de la vie ne semble pouvoir se manifester. Des 
pierres, des roches noirâtres couvrent le sol, et semblent, 
tant elles ont une apparence calcinée, être tombées du 
soleilou avoir été vomies par un volcan. 

Au milieu de la forêt morte, le sentier disparait sous des 
jungles d'herbes coupantes que l'hiver reverdira peut-être, 
mais qui, pour être mortes maintenant , ne sont pas moins 
oflensives. Cest le matto bravo (i). L'estrada était jadis sa- 
brée comme l'accuse la ca puera desséchée dans la forêt 
dépouillée. 

On sort du bois de Saint-Jean par des bas-fonds pleins 
d'herbes coupantes et de roseaux-jungles de 2 à 3 mètres 
de hauteur. On disparait dans ce fourré au milieu duquel 
on marche au hasard. 

C'est merveille qu'on ne rencontre aucun serpent , mais 
ici tout semble mort. Au delà, l'ancienne trace du sabrage, 
rectiligne, rectiligne dans les coteaux, rectiligne dans les 
vallées, rectiligne à l'infini, se poursuit à travers une autre 
forêt sans verdure et un pesant ennui, et fmit par aboutir 
à un ravin à bâches qu'on appelle Malacabado (mal terminé). 

Assis sous les bâches de Malacabado, j'écoutai^ dans les 

(1) Le bois méchant. 



96 LE PAYS DE MACAPA. 

feuilles des palmiers le soufTle d'une petite brise dont le 
bruissement rappelait le crépitement d'un incendie , quand 
je vis venir, courbes et chargés, pieds nus, mal velus, 
deux hommes à l'aspect maladif, se traînant plutôt qu'ils 
ne marchaient. 

C'étaient deux pauvres soldats qui portaient le courrier de 
Macapa à la colonie. Ils étaient partis de Macapa depuis 
déjà six jours. 

Nous profitons de l'orage et de la pluie pour nous remettre 
en route. Le temps est plus doux, la marche moins pénible; 
alertes, nous cheminons dans le campo-garenne , à travers 
des espaces auxquels nos soldats du courrier viennent de 
mettre le feu. 

J'allai à l'avant-garde, le nez plein de l'odeur de la savane 
brûlée : quelque chose de beaucoup plus acre qu'une pous- 
sière d'été après la pluie. J'allais, marchant sans voir, dans 
le vide d^un paysage sans accident et sans repère, lorsque 
quelqu'un d'assis sur le sentier me tira de mes rêveries. 
Celait un tigre qui paraissait aussi rêver. Les tigres sont 
nombreux dans la savane, mais inofïensifs. On peut s'en- 
dormir sans faire de feu. Ce sont, me disent les soldats, les 
amis du voyageur. 

Le troisième jour nous fait passer du bassin de l'Ara- 
gouary dans celui de l'Amazone. Le campo devient presque 
limpo. Quelques grands arbres plantés çà et là jalonnent 
la route. L'un d'eux donne à une immense étendue du 
campo le nom de savane de Pao (i) Grande. C'est en cet 
endroit que nous laissâmes l'estrada qui suit encore long- 
temps les faites de partage, pour prendre un raccourci. 
Après une longue marche dans de fastidieux paysages, nous 
arrivâmes enfin à un ruisseau, le Lazareth, affluent du Pe- 

(1) PaOf arbre. 



LE PAYS DE MACAPA. 97 

drero, qui va à l'Amazone. La tête de ce cours d'eau , où 
nous le traversons, est encore fort peu importante. Elle a 
tout au plus 2 mètres de large, mais coule à i mètre de 
profondeur avec rapidité sur un sable clair qui reflète les 
silhouettes de la forêt. Nous grimpons la berge de droite, 
beaucoup plus élevée et plus boisée que celle de gauche , 
puis nous arrivons, par une forêt peuplée de singes, à un 
petit affluent du Lazareth, également large de 2 mètres 
et profond de 3 pieds, à l'eau également claire et limpide. 
Nous ne résistons pas au plaisir de prendre un bain , sa- 
chant que nous serons quatre jours sans plus trouver d'eau 
courante. Un ravin à bâches, des champs de pierres noires 
et pointues, un autre ravin à bâches avec des jungles de 
2 mètres de hauteur, avec peu ou point de serra dos (i) : 
c'est le campo-garenne interrompu jusqu'au pont de la 
banlieue de Macapâ. 

Nous incendions en grand la savane, puis nous faisons 
halte, car c'est l'heure du repas de midi. Le soleil est au 
méridien, nul nuage n'obscurcit le ciel, mais bientôt d'im- 
menses tourbillons de fumée envahissent les quatre coins 
de l'horizon. Les crépitements de l'incendie , les ronrons de 
la flamme, se font seuls entendre sous la voûte noircie; la 
flamme rouge s'avance en conquérante , parfois semble s'ar- 
rêter et mourir devant un obstacle infranchissable; puis, 
joyeuse, dévorant les champs de roseaux des marécages, 
s'élève folle vers le ciel comme pour s'unir au firmament 
de fumée. La fournaise roulante va lentement, moins vite 
qu'un homme à pied, mais elle est tenace, passe les ruis- 
seaux et bientôt nous oblige à lever notre camp sous la pluie, 
quotidienne dans la première partie de notre route , et qui 
éteint notre incendie. 



(1) Serrados, fourrés. 

T. II. 



gS LE PAYS DE MACÂPA. 

Les savanes sont assez bonnes en cet endroit; j'y ai remar- 
qué une particularité bizarre : c'est une infinité de poteaux 
semblables à des poteaux télégraphiques, qui ont été plantés 
dans ce campo absolument limpo pour indiquer originaire- 
ment la direction à suivre. De cette savane, fort élevée entre 
toutes celles de la contrée qui le sont beaucoup, on voit 
assez distinctement les montagnes de Tartarougal et même, 
bien plus loin encore, une autre montagne qui, d'après les 
soldats, serait la serra do Campo de Mapa. 

Le quatrième jour nous continuons notre route dans 
cette savane qui semble ne pas devoir finir. Les ruines d'une 
case construite sur le bord de Testrada et qu'on appelle Rio- 
Branco, du nom d'une rivière voisine qu'on ne voit pas, 
indiquent à nos guides la moitié du chemfn. Un sentier de 
a kilomètres conduit de la bicoque à un petit igarapé pres- 
que à sec. Le paysage est triste et monotone, il est toujours 
identiquement le même depuis le passage de l'affluent du 
Lazareth. C'est un plateau sans horizon, avec des arbustes 
clairsemés, rabougris, une herbe rare et médiocre, de vastes 
espaces incinérés, des champs crayeux et calcaires dans 
lesquels les eaux de l'hiver ont creusé des ravins profonds 
laissant la craie à nu et blanche. 

Les effets du voyage commencent à se faire sentir : le 
pantalon et les chaussures ne tiennent plus, tout est en lam- 
beaux, un des soldats est pris d'une fièvre violente qui de- 
vait le tuer en route. Il faut s'arrêter à chaque instant pour 
attendre le retardataire. Le paysage s'attriste, la savane est 
pleine d'arbustes dépouillés, comme morts, qui attendent 
l'hiver pour reverdir. Notre pèlerinage se poursuit silen- 
cieux; nous sommes les uns bien fatigués, les autres mala* 
des, mais ici il faut marcher ou mourir. Les soldats se traî- 
nent péniblement, pieds nus, sabre au côté. On marche 
parfois une journée pour trouver un œil d'eau qui se trouve 



LE PAYS DE MACAPA. 99 

être desséché, c'est le désert^ loo kilomètres sans une 
maison habitée, un jour entier sans eau potable. Il n'y a 
pas plus d'un voyage par mois dans ce petit Sahara , et les 
voyageurs ne suivent pas toujours l'eslrada , car ils prennent 
souvent des raccourcis. Qu'on imagine un voyageur égaré 
ou malade dans ces solitudes! 

Le cinquième jour, trois heures avant le lever du soleil, 
on recommence à cheminer, cheminer, cheminer devant 
soi, dans le vide, à l'infini, sans arriver, et on trouve cette 
occupation stupide. Le crépuscule, car il y a bien une heure 
ici entre le coucher de la lune et le lever du soleil, est triste 
et enfonce dans l'âme encore plus profondément le dégoût 
et l'ennui. Le soleil a beau monter dans le firmament et 
l'illuminer de ses rayons, le soleil qui réjouit le cœur de 
l'homme jette dans la tristesse et le découragement le voya- 
geur fatigué. Les provisions de nourriture et de forces sont 
épuisées; il faut marcher dans la chaleur, la faim, la lassi- 
tude physique et morale. On arrive à une habitation ; indif- 
férent à l'endroit et à Thehre, on se laisse tomber, morne, 
inerte, vaincu, ayant besoin de tout et indifférent à tout, 
l'âme oppressée et prostrée- 
Seul , on se laisserait mourir. 

Le sixième jour, réconforté par l'hospitalité du senhor 
dos Reys, fazendeiro ayant i,ooo têtes de bétail, des planta- 
tions de tabac , de maïs , des bosquets d'acajou et six demoi- 
selles à marier, je reprends avec les soldats le sentier dou- 
loureux. Nous longeons de loin le rio Fréchal. Le soldat 
malade s'arrête, incapable de marclier. Trois jours plus 
tard, un de ses camarades revint le chercher, il était mort. 
Nous poussons péniblement jusqu'à la case d'un vieux 
nègre où nous passons la nuit. Je n'ai rien vu, pensé à rien ; 
les jambes seules ont fonctionné. 

Voilà la septième aurore dans cette savane maudite. Noa« 



lOO LE PAYS DE MACAPA. | 

avons tous la fièvre , quelques-uns ont les jambes enflées. 
Voici une habitation abandonnée avec un bosquet d'oran- 
gers. Laissons-nous choir ici et dormons-y jusqu'à la nuit 
a l'ombre. Faisant un efTort suprême ^ au soleil couchant, 
nous marchons encore trois heures. Macapa! c'est Jéru- 
salem. 

J'y entre avec la fièvre. Le vapeur est parti depuis le ma- 
tin, et mes malles sont absentes. 

La ville de Macapa. — J'eus une vive appréhension au 
début. ' 

En arrivant, je ne pus voir M. Silva Mendes gravement 
malade, et son commis me transmit fort inexactement ce 
que son patron l'avait chargé de me dire. Mes malles 
avaient été déposées par Joaquim Magalhens, qui n'avait pu 
accoster, dans une fie voisine de la ville, et le surlendemain 
de mon arrivée, M. Silva Mendes, qui m'avait logé et mis 
en pension chez un excellent homme de tailleur, le senhor 
Royo, second chef du parti conservateur de la comarca (i), 
faisait porter chez moi mes bagages. Je trouvai chez M. Silva 
Mendes toute l'urbanité, l'amabilité, la bonne volonté, 
la politesse, la générosité désirables. Je dus rester à Macapa 
du 17 octobre au i*' novembre pour attendre un nouveau 
vapeur. Malgré la fièvre, j'utilisai de mon mieux mes loisirs 
forcés. 

Macapa est situé à Tembouchure du fleuve des Amazones 
à 33o kilomètres du cap de Nord, sur la rive septentrionale, 
ar 2* i5" de latitude nord et Ss»** 58 ' 19" de longitude occi- 
dentale. 

La ville, qui n'était alors qu'un poste militaire, fut prise 
en 1696 par M. de FeroUes, gouverneur de Cayenne. 

Macapa et Pinsonia, — Macapa, située sur la véritable 

(1) Arrondissement. 



LE PAYS DE MJLffiCP'A- lOI 






embouchure de rAmazone, aspire à éti^JcL-capitale de l'A- 
mazonie, '-y''. 

' • • .* 

Elle se dit sacrifiée à Santa-Maria de BeleiA-'dq Grao 

*- »•* • 
Para, la ville du Tocantins. ^-'VIV . 

Capitale d'une province brésilienne distincte, Macay^'*ser> 
rait, pense-t-elle, la capitale de la vallée. Tout le commercé/.*- • 
du grand fleuve aboutirait à son port; tous les vapeurs de * .•' 
cette Méditerranée de l'Amérique* du Sud auraient Macapa 
pourpoint de départ et pour point d'arrivée; Macapâ serait 
un Shangaî, une Alexandrie. 

Les habitants ont demandé à diverses reprises d'être la 
capitale d'une province de Pinsonia (i) comprenant le bas- 
sin septentrional de l'Amazone jusqu'au rio Negro, au rio 
Branco et aux frontières nord de l'empire. On a repoussç 
leurs réclamations. Dès 1853, on présenta à la Chambre des 
députés de Rio de Janeiro un projet de loi demandant la 
création de la province de Oyapokia entre l'Amazone, le rio 
Négro, le rio Branco et les limites septentrionales de l'em- 
pire. Macapâ devait être la capitale de cette nouvelle pro- 
vince. 

Le projet fut repoussé. 

En iSSg, le même projet fut de nouveau soumis à la 
Chambre et eut le même sort que la première fois. 

En 1870, un sieur Candido Mendes de Almeida fit signer, 
par 387 habitants de Macapâ et des environs, une pétition 
demandant la création d'une province d'Oyapokia ou Pin- 
sonia. Ijà pétition fut présentée à la Chambre qui rejeta le 
projet. 

Ainsi, par trois reprises, le titre de capitale fut refusé à 
Macapâ qui en a conservé une jalousie très vive contre Para, 
son heureuse rivale. 

(1) Du nom du*naTigateur Vincent Pinson, qui le premier en releTa les c6(es. 



I02 r.k."*tA*YS DE MACAPA. 

•• - •: 

• • • 

Malade. — Grayienient malade à Macapa, je pus à peine y 

-Rédaction de ma relation de voyage : j avais 
*. ** • 

tous les jcHjrs la fièvre. J'étais au début de la carrière, je n'a- 

• • • 

vais •iîék- encore l'habitude de rester des journées entières 
^ââ nourriture comme cela m'était arrivé dans l'estrada de 
•V.\Ma'capâ où y pendant trois jours, je ne mangeai pas et ne bus 
'\ ' que de l'eau sale. Ces petites privations m'avaient fatigué 
L'estomac ne fonctionnait plus. 

L'air malsain de la ville aggrava mon état. 

Petites misères de l'initiation. 

Cet état de maladie devait persister pendant tout le temps 
de mon séjour à Para, du 7 novembre au 3o décembre. Je 
ne me guéris complètement des fièvres du Mapa et du cap 
de Nord qu'une fois arrivé dans les hautes terres qui sont 
au-dessus des chutes du rio Negro, dans la région relative- 
ment saine du Uaupes. Quand j'arrivai à Para, je me trouvai 
au milieu d'une épidémie de fièvre jaune alors dans sa pé- 
riode aiguë. Pour charmer les loisirs de l'attente, dans ma 
triste chambre d'hôtel, j'écoutais les gémissements de mes 
deux voisins de chambre, un Anglais et un Allemand, qui, 
dans l'espace de quinze jours, furent emportés tous les deux 
par le fléau. 

J'avais aussi la fièvre, mais pas la jaune, la palustre; celle- 
ci me préserva de celle-là. 

Macapa, de même que le Mapa, les Lacs, l'Apurema et 
l'Araguary, n'avait jamais été visité par un voyageur fran- 
çais. La Condamine, qui y passa en 1744» d ^^^ seulement 
les premiers fondements. Aussi, mon séjour dans cette ville 
produisit-il une certaine sensation. 

La ville. — Macapa estune petite ville de 2,000 habitants 
environ, dont plus de la moitié s'absente en été pour tra- 
vailler le caoutchouc. C'est une ville de seringueiros, me di- 
sait-on dédaigneusement à l'Apurema. xArrogance de gens 



LE PAYS DE 3I/VCAPA. Io3 

riches habitant le plus beau district peut-être de Pinsonia. 
Macapa n'est presque rien, il est vrai, mais pourrait devenir 
une des capitales du inonde. La ville est pauvre, presque sans 
industrie et sans commerce. 

Le chiffre total des importations et des exportations était 
de 5oo,ooo francs en 1862. Aujourd'hui il doit être bien in- 
férieur à cette somme. Des fazendas de cinquante têtes de 
bétail, sauf celle de dos Reys qui en compte mille, un peu 
de caoutchouc : voilà toutes ses richesses. Population de pe- 
tites gens, ouvriers, petits commerçants, peu ou point de 
bourgeoisie. 

Population peu instruite : Técole primaire ne compte que 
cinquante et un garçons et dix-huit filles. Ce n'est qu'en 1842 
que le territoire de Macapa a été élevé au rang de comarca. 
Mais Macapa commande l'Amazone, et son territoire colo- 
nisable par les Européens est grand comme le Portugal. 

Les rues de Macapa sont perpendiculaires et orientées exac- 
tement est-ouest et nord-sud. Elles sont toutes perpendicu- 
laires ou parallèles à l'Amazone. Elles sont fort malpropres, 
ce qui est une des causes principales d'insalubrité. Les places 
publiques sont immenses et nombreuses. 

11 en est deux ou trois rectangulaires, qui sont comme de 
grandes savanes au milieu de la petite ville. Pas un monu- 
ment digne d'être signalé. 

L'église, qui a été récemment replâtrée, est sans style et 
nue. Il existait jadis un hôpital militaire et quelques belles 
maisons sur le bord de la mer ; le tout est tombé en ruines 
ou a disparu. 

On trouve dans les rues quelques réverbères mal éclairés, 
juste ce qu'il faut pour voir qu'on n'y voit pas. 

Les maisons sont vulgaires, en clayonnage enduit d'ar- 
gile, crépies et blanchies, parfois un peu peintes; beaucoup 
sont couvertes en tuiles; quelques-unes ont des vitres; la 



104 LE VAYS DE MACAPA. 

plupart sont sans plancher entre la terre nue ou le carrelage, 
et la toiture. J'en ai remarqué trois ou quatre ayant un peu 
de style. L'ameublement le plus indispensable fait générale- 
ment défaut; le lit est presque inconnu, on dort dans un ha- 
mac. La ville passe pour malsaine, fiévreuse, ce qui serait 
une des causes de la lenteur de son développement. C'est une 
ville découragée qui a manqué sa vocation et qui est triste. 
Elle a peu d'esclaves : deux cents environ. Elle en émancipe 
jusqu'à dix par mois; elle en a libéré mille depuis 1871 . D'ici 
peu, elle n'en aura plus. Ils sont bien traités, et rien ne les 
distingue du reste de la population; ce sont des domestiques. 
[^ raison de cette extrême humanité de la part des proprié- 
taires est dans la facilité qu'ont les esclaves de <c prendre le 
chemin de Mapa ». 

La forteresse. — La ville date de 1744* L^s 18 et 19 jan- 
vier 1744? La Condamine terminant son voyage de l'Ama- 
zone mesurait 3' de latitude nord à l'endroit où les Portu- 
gais élevaient le nouveau fort, le fort de Sao-José. Le fort 
de Santo- Antonio avait été construit en 1686 sur les ruines de 
Camaù que son gouverneur avait fait sauter en soutenant un 
siège contre les Anglais. Le fort de Santo-Antonio fut cons- 
truit, à deux lieues en aval de la forteresse actuelle, par Fer^ 
nando de Castro deAthay deTeive. Le fort de Santo-Antonio 
fut pris en 1696 par M. de Ferolles, gouverneur de Cayenne, 
qui y lais3a une petite garnison. Cette garnison détruisit le 
fort avant de se rendre aux Portugais. 

Le nouveau fort, la fortcUaze actuelle, peut avoir un cer- 
tain intérêt archéologique, mais c'est une construction bien 
inoffensive. C'est un bâtiment rectangulaire, style Vauban, 
avec des canons qu'un député de Para, M. Mac-Dowel dit 
qu'il faut envoyer au Musée des antiques. Ces canons sont 
au nombre de 86, des calibres 36, 24^ i^, 9^ 8, 6, 4^ 3, 2, 
I . Les murailles ont de 2 à 3 mètres d'épaisseur, mais le ma^ 



LE PAYS DE MACAPA. Io5 

gasin de poudre n'est jamais approvisionné; les vieilles piè- 
ces de la forteresse éclateraient à la première décharge, et la 
petite garnison des artilleurs qui est là, soigneusement triée 
sur le volet, a, au su de tout le monde, la valeur militaire 
des soldats de la colonie de Dom Pedro II d'Aragouary. 

Macapâest une ville de déportation, un presidio. 

Le principal objet de la forteresse est d'y dépêcher les 
condamnés, qui y meurent vite. Les toitures, crevées depuis 
des années, ne sont pas réparées; les gouttières sont passées 
à l'état d'institution, et les prisonniers qui subissent dans 
ce bagne un hiver sous la pluie succombent rapidement à 
des pleurésies aiguës. C'est le Spielberg de S. M. Dom 
Pedro. 

Départ pour: Para, — A Macapà s'arrête, au sud, mon 
voyage : la rive droite de l'Amazone n'était pas de mon do- 
maine. J'avais désiré un instant me rendre par terre au 
Jary, pour rattacher les explorations de de Beauve à celle 
de Crevaux. Faute de temps, d'argent, de santé, je dus me 
rendre directement à Para , où je perdis cinquante jours à 
me soigner, du 7 novembre au 3o décembre. 



■>AAAA^ 



CHAPITRE V. 



L'AMAZONE ET LE RIO NEGRO. 



•*«tf«UVWMV>«>- 



De Para à Mandas. — Âpres cinquante jours d attente a 
Para , sans nouvelles de M. Chessé , je me déterminai à pour- 
suivre mon voyage et à continuer l'itinéraire qui avait été pri- 
mitivement arrêté. M. Donatien Barrau, le doyen vénéré de 
la colonie française de TAmazone, qui avait déjà été le Mé- 
cènes de Crevaux, me fournit les fonds nécessaires. J'emme- 
nais avec moi Demont, auquel j'adjoignis un naturaliste pa- 
risien que j'avais rencontré à Para , M. Joseph Roche. 

* 

Je m'embarquai le 3i décembre i883, à minuit, à bord 
de la Princessa Izabely de la Compagnie de l'Amazope. 
L'obligeance de M. le vicomte de Nazareth, une des plus 
sympathiques et des plus intelligentes personnalités du com- 
merce paraense, et la bonne volonté de M. de Lamarre, 
gérant delà Compagnie de l'Amazone, m'avaient valu, pour 
.moi et mes deux compagnons, un passage à prix réduit sur 
les vapeurs de la Compagnie. 

Brei^es. — Le i*'* janvier 1884, à sept heures du soir, la 
Princessa Izabel s'arrête à Brèves. Brèves est une jolie petite 
ville qui rappelle un gros bourg français. J'y compte une 
cinquantaine de maisons dont une quinzaine à un étage. La 
construction est européenne. Brèves a près de 5oo habi- 
tants. 

Nous partons de Brèves après une heure d'arrêt. Cette 



io8 l'amazone et le rjo negro. 

nuit y à dix heures y nous rencontrons un vapeur que nous 
prenons d'abord pour une ville de l'Amazonie. La Princessa 
Izabel s'arrête pour permettre à un de ses passagers de 
prendre passage à bord du vapeur que nous venons de 
rencontrer. 

Gurupd. — Ce matin, 2 janvier, à neuf heures, nous fai- 
sons escale à Gurupd, qui compte une trentaine de maisons 
presque toutes couvertes en tuiles et construites à l'euro- 
péenne. La ville peut avoir de 2 à 3oo habitants. Derrière 
Gurupa s'ëtend une magnifique végétation : de hautes forêts 
s'étagent jusque dans les lointains obscurs. Nous repartons 
après une heure de séjour. 

Nous longeons maintenant la rive gauche. De l'embou-^ 
chure du Jary à Macapâ, on ne trouve sur cette côte qu'une 
seule petite ville, Mazagàoj qui est bâtie un peu dans l'inlé- 
rieur des terres, sur les rives du Mutuaca , et qui compte en- 
viron Soo habitants. 

A bord nous faisons connaissance. Ce n'est pas seulement 
en Europe que les explorateurs sont en butte aux traits 
d'esprit des malins. Un gros fazendeiro à tête de Chinois, 
tout reluisant d'habits neufs, de graisse et de vanité, me 
salue ici du titre de ce découvreur de tortues ». 

Nous laissons à notre gauche les parages du Xingu, région 
de savanes unies et désertes, pleines en ce moment de la 
lumière aveuglante et de la chaleur torride de l'été équato- 
rial, sans un souffle, sous un ciel d'airain. 

Almeïrim. — Voici les collines d'Almeïrim, précédées 
d'autres hauteurs qui s'étendent entre le Paru et le Jary, et 
que la grande carte de Velloso Barreto ne mentionne pas. yéh 
meînm, à rembouchure du Paru, est une petite bourgade 
d'environ 200 habitants. Entre Almeïrim et le Jary, un peu 
dans l'intérieur des terres, se trouvent deux autres villages 
moins importants, Espozende et Jrraiollos. 



L AMAZONE ET LE RIO NEGRO. IO9 

Nous avons croisé deux vapeurs, aujourd'hui. La nuit, 
on commence à entrevoir de loin des abatis qui brûlent sur 
les rives de TAmazone. Puis le paysage s'embellit : c'est 
l'immense incendie de la forêt vierge dans la nuit sombre. 
Nous passons sans les voiries collines d'Almeïrim, du Jutahy 
et de Paraquara , qui s'étendent sur la rive gauche entre Al- 
meîrim et Prainha. 

Prainlia. — Nous touchons à Prainha à quatre heures du 
matin. Prainha, à l'embouchure de l'Urabucuara , est une 
petite ville d'environ 200 habitants. 

Monte Alegre. — L'embouchure du Gurupatuba est mé- 
diocre. Nous remontons la rivière dont les rives, couvertes de 
la végétation des terres moyennes, possèdent quelques habita- 
tions. A huit heures nous mouillons devant la jolie petite 
ville de Monte Alegre^ un des points les plus sains de l'Amazo- 
nie. Monte Alegre, qui a environ 5oo habitants, est située dans 
un horizon de collines abruptes. Elle se compose de deux 
villes, la villebasse avec une jolie plage, une trentainede mai- 
sons à un étage construites à l'européenne, et la ville haute 
dont on n'aperçoit, dans le fond, que l'église à deux tours. 

De dix heures du matin à quatre heures du soir la chaleur 
est maintenant accablante, bien que ce soit l'hiver. Le ciel 
est d'airain, pas un souffle, et la machine nous rôtit. 

A six heures nous nous arrêtons pour prendre un passager 
d*entrepont, à une fazenda construite dans le style des maisons 
de Zanzibar. Des iles d'herbes flottantes voyagent autour de 
nous. 

Saniarem. — A neuf heures nous faisons escale à Santa- 
rem. La nuit est noire. Nous ne voyons qu'une douzaine de 
lumières. Au dehors, la tempête. Le vent fait rage. Santarem 
est la plus grande ville entre Para et Manàos, elle compte 
4,000 habitants. 

Alemquer. — Nous passons^ cette nuit, l'importante ville 



IIO l'amazone et le RIO IfEGRO. 



diAlemquer^ située rive gauche sur un parana de l'Amazone , 
et qui a i,ooo habitants. 

Ohidos et les savanes. — Ce matin, 4 janvier, à 9 heures, 
un peu en aval de l'embouchure du Trombetas , nous rencon- 
trons 06/^j, la villela plus importantede la rive gaucheentre 
Macapà et Manàos. Elle compte environ i,5oo habitants. 
Obidos est bâtie sur descollines et dans des replis de terrain. 
I.a ville est masquée par des hauteurs. Elle est défendue par 
deux petits fortins armés chacun de trois canons. 

Obidos est la capitale des prairies du Bas Amazone. Ces 
prairies s'étendent sur la rive gauche du fleuve, de Macapa, 
à Faro. Limitées au Jamundâ, elles se trouvent toutes dans la 
province de Para. Les centres les plus riches en bétail sont, 
après Obidos, Alemquer, puis Monte Alegre et Faro, puis 
Prainha. Alme!rim et Macapi ont, sous ce rapport, moins 
d'importance. Toutes ces prairies, de Macapa à Faro, comp- 
tent environ 60,000 têtes de bœufs. De Faro aux campos 
du rioBranco, c'est le grand-bois. 

Faro. — Ce soir, tempête^ pluie et vent, avec accom- 
pagnement de tonnerre. Nous avons failli aborder un va- 
peur dans la brume. Toute la nuit , pluie, vent et froidure. 
Nous nous arrêtons un instant à Faro^ à l'embouchure du 
Jamundâ. Faro est une petite ville de 5oo habitants. 

Panntins. — Un peu plus loin, c'est Parintins, jolie pe- 
tite ville de plus de 600 âmes. 

Ce matin, 5, suite du mauvais temps. Des terres élevées 
se succèdent sur la rive gauche et des plages de sable sur la 
rive droite. La brume et la pluie alternent. 

Itacoatiara. — A huit heures du soir, deux heures d'arrêt à 
Itacoatiara, l'ancienne Serpa , bâtie au sud du lac de Serpa , 
sur une petite colline. Itacoatiara a environ 5oo habitants. 
Dans l'intérieur des terres, au nord-ouest, est Capella, dans 
te delta du Uatuman; et, au nord-est , Concessào^ sur le lac de 



l'amazone Fr LE RIO NEGRO. I I I 



Serpa. Concessao a environ 5oo habitants. Un peu plus loin 
est Si'heSf qui a aussi environ 5oo âmes , sur le lac de TUrubii ; 
et Matarj'j à rembouchure de la rivière du même nom. 

Mandos. — Ce matin, 6 janvier, à onze heures, sous la 
pluie, nous arrivons à il/a/zaojr, ville de 1 5, ooo habitants, 
capitale de TAmazonie intérieure et chef-lieu de la province 
de l'Amazonas. 

Manâos est à 1,626 kilomètres de Para. Le passage, en 
première, coûte 80 milreis, soit, au pair, 200 francs. 

Le rio Negro. De Manâos à Thomar. — Après dix jours 
à Manâos, lesquels me parurent courts grâce à l'excellente 
hospitalité de M. A. d'Anthonay, un Parisien ayant aujour- 
d'hui une dizaine d'années d'Amazonie, j*embarquai, le i6au 
soir, sur lé vapeur qui fait le service mensuel du rio Negro. 
C'est actuellement le Mojù, le plus mauvais vapeur de la 
compagnie de l'Amazone. Le Mojû a deux petites cabines, 
Tune pour les hommes et lautre pour les dames. Le pont 
sert de salle à manger^ de salon et de fumoir; une grande 
table longue en fait tout l'ornement. Le soir, autour de cette 
table, on voit se tendre, sur le pont devenu maintenant dor- 
toir, les dix-huit hamacs des passagers de première. 

Nous avons avec nous un notable indigène du rio Negro, 
Manduk Aguiar» caboclo élevé en Europe, parlant correc- 
tement le français et l'anglais. Il est de petite taille, d'aspect 
mongoloïde, d'une majesté bourgeoise. C'est d'ailleurs un 
garçon fort sympathique. 

Tauapecaçu à Muirapinim. — A six heures du matin 
nous sautons tous, commodément, dans un débraillé sans 
façon , du hamac au café. A huit heures nous arrivons à 
Tauapecaçu y village qui a dix maisons dont une d'aspect eu- 
ropéen, et une centaine d'habitants, le plus souvent dispersés 
dans les sitios des forêts voisines , comme il est d'usage 
dans toute cette contrée, Le rio Negro, qui est maintenant aux 



112 l'aMAZ07(£ et LE RIO NEGRO. 



eaux moyennes y présente d'immenses plages de sable. Une 
comète apparaît, ce soir, 17 janvier, à huit heures, dans la 
direction du sud-ouest. A huit heures et demie nous nous arrê- 
tons un instant à Miuixipinim , village invisible dans la nuit. 

Après une nuit de pluie et d'orage, le temps est frais et 
brumeux. Bien que nous soyons au-dessus de la baie de Bo- 
yassd , nous avons encore au rio Negro une largeur libre 
plus grande que celle de l'Amazone. 

AyraOy et son maître cf école. — A midi nous arrivons à 
j4jrâoy qui compte une vingtaine de maisons avec environ 
cent cinquante habitants, village et sitios voisins. Je me dis- 
penserai à l'avenir, pour le rio Negro et le Uaupes, de 
cette indication. Il demeure entendu que la population d'un 
village ne demeure que temporairement au village; la plupart 
du temps elle esta la campagne, dans ses sitios voisins. On a 
une maison a /a 2;///^ pour y aller à l'époque des fêtes; le reste 
du temps on vit chez soiy dans la maison de plaisance de la forêt. 

Ayrao est un des quatre villages du rio Negro dotés de 
maitres d'école. Les trois autres sont Moura, Carvoeiro et 
Barcellos. Le « professor publico » d'Ayrao est un bon vieux 
Portugais naturalisé brésilien , et électeur, ce qui est le rêve 
de plus d'un maître d'école du Brésil. Le bon Mendes , — 
c'est le nom du magister, — a, dans une salle en bousillage, 
sur des bancs à l'américaine, une cinquantaine d'élèves, at- 
tentifs et intelligents. L'origine européenne de Mendes se 
traduit dans son jardin : j'y vois des treilles et des figuiers. 
Les raisins sont bons , mais le figuier, récemment planté, n'a 
pas encore donné de fruits. Ayrao est d'ailleurs un village 
intéressant. La race est fortement croisée d'Indiens, mais la 
plupart de ces métis ne paraissent pas moins civilisés que nos 
paysans d'Europe. On trouve des machines à coudre dans la 
plupart des familles. 

Moura et les anthropophages. — A six heures du matin, 



L* AMAZONE ET LE RIO NEGRO. Il3 

nous arrivons à Moura, Tancienne Pedreîra. La chaloupe 
de guerre destinée à protéger Moura contre les Jauapirys 
est mouillée en face du village. 

Moura compte environ vingt maisons, dont quelques-unes 
couvertes en tuiles , et cent cinquante habitants. Quelques 
pieds d'orangers ont été plantés le long de la rivière. On y 
trouve aussi quelques cocotiers. Des Iles nombreuses et des 
plages rocheuses forment un beau paysage* aux environs. 
Agassiz n'a pas dépassé ce point. 

Tous ces villages du rio Negro, sauf Barcellos, sont de 
rimportance de Counani ou de Mapa. 

Ici on ne parle que des récents exploits des terribles Jaua- 
pirys, des soldats et des habitants qu'ils viennent de massa- 
crer à la suite du pillage, bien imprudemment accompli par 
les braves du village, de huit pirogues jauapirys qui venaient 
pacifiquement pécher dans le rio Negro. 

Le climat du bas rio Negro est électrique et énervant. 

Vordinaire du bord. — L'ordinaire du bord se dessine : 
ni pain ni vin, mais des cure-dents à discrétion. Pour 
quinze personnes, nous avons deux carafes d'un vin de 
campéche fortement dilué. Il nous faut boire de cette mau- 
vaise eau du rio Negro, si lourde, noire comme de l'encre 
dans la rivière, jaune-verdâtre dans le verre. Le pirarucù 
et la carne-secca forment la base de l'alimentation. Les 
passagers, bien que tous commerçants du rio Negro et 
habitués à la vie du pays, ne trouvent nullement cet ordi- 
naire à leur goût. 

 une heure , nous passons le rio Branco. î^es trois bou- 
ches du delta ont très peu d'eau maintenant, à peine assez 
pour une montaria. A cette époque de l'année, le rio Branco 
est au plus bas étiage. 

Les eaux des deux rivières, sur plus de cent kilomètres, 
ne se mêlent pas. 

T. I!. 8 



Il4 l'aMAZOKE et le RIO IVEGRO. 

Cari^oeiro. — Nous avançons, toujours à la sonde, avec 
une ou deux brasses de fond. A quatre heures nous arri- 
vons à Cari^oeiro, village de quinze maisons et de cent habi- 
tants. Trois maisons sont couvertes de tuiles. 

Nous naviguons entre des tles d'alluvion. Les berges, fort 
élevées, sont lointaines. La nuit, il nous faut mouiller, de 
crainte d'ensabler. 

Ce matin^ 20, le temps est très frais. On a la sensation 
de rhiver. Nous naviguons sur des bas-fonds entre des lies 
basses. Le pilotage devient difficile. 

Voici la plage où a été récemment assassiné le jeune frère 
du docteur Al fredo, avocat de Manàos. 

BarcelloSj V ancienne capitale, — Le 21 , à six heures du 
soir, nous arrivons à Barcellosy chef-lieu de comarca et 
capitale du moyen rio Negro. Le Barcellos actuel se com- 
pose d'une trentaine de maisons couvertes en tuiles. Sa 
population est d'environ 200 habitants. Autrefois, alors que 
Barra do rio Negro, la future Manâos, n'était encore qu'un 
village sans importance, Barcellos, qui était le chef-lieu de 
.la capitainerie du Rio Negro, comptait 4»ooo habitants. 
Sur la berge, on voit encore des marbres inutilisés qui datent 
du siècle précédent. Sur l'autre rive débouchent le Daîmini 
et l'Araka qui communiquent, dit-on, avec le Catrimani. 

On dépose à Barcellos l'assassin du frère du docteur Al- 
fredo. Selon la loi de l'empire, le criminel doit élre jugé au 
chef-lieu de la comarca où le crime a été commis. On fait 
une enquête; puis on le juge, s'il y a assez de jurés. Comme 
il n'y en aura pas assez à Barcellos, car toute la population 
est en ce moment au caoutchouc et à la piaçaba , l'individu 
sera, après l'enquête , reconduit au jury de Manaos. Ce mi- 
sérable est un Indien^ qui assassina de propos délibéré, à 
coups de sabre et de fusil, le malheureux jeune hommequ'il 
avait pour patron. 



l'amazone et le RIO NEGRO. I l5 

Moreira. — Parcourues en vapeur, ces rivières, qui ne 
semblent pas devoir finir, sont d'une monotonie désespé- 
rante. Depuis le départ, entre les repas, tout le monde dort. 

Nous nous arrêtons à un sitio, rive droite, pour y laisser 
de la charge à une petite goélette qui est là à nous attendre. 
Puis c*est Mordra y village en face duquel nous passons la 
nuit. Moreira construit à la cime d'une espèce de falaise, 
compte environ dix maisons et cent cinquante habitants. 

Ttwmar. — Nous arrivons à Thomar le îi3 janvier à huit 
heures du soir. Je suis reçu dans la maison des senhores 
Mendonça et Edmundo. Je pends mon hamac dans un ma- 
gasin qui regorge de caoutchouc. Le Moju est parti ce ma- 
tin pour Santa-Izabel, sitio situé à deux jours de Mojû d'ici, 
et terminus de la navigation à vapeur au rio Negro. 

Le magasin de caoutchouc où je suis domicilié est une es- 
pèce de hangar fermé servant actuellement de marché pu- 
blic. C'est encombré de malles, de marchandises et de 
produits du pays sans cesse apportés; je ne désemplis pas 
toute la journée d'acheteurs et de vendeurs. 

Thomar, l'ancienne Bararua des Barès, compte actuel- 
lement une quinzaine de maisons, dont cinq ou six à 
l'européenne, avec une population de deux cents habitants. 
A cette époque de l'année, la plupart des maisons sont dé- 
sertes : les habitants sont au caoutchouc et à la piaçaba. 
On remarque dans la capuera quatre ou cinq cases de 
belle apparence , à moitié ruinées : dès que le propriétaire a 
fait sa fortune, il se rend à Rio ou en Portugal et abandonne 
sa case sans regret. 

Thomar a une église, comme tous les villages du rio Negro 
mais , comme dans tous les villages du rio Negro, l'é- 
glise n'a pas de prêtre. Sauf Tauapecacu, qui en a un, 
on n'en trouve pas un seul dans tout le rio Negro et le rio 
Branco. Quand un prêtre passe, par hasard, dans ces riviè- 



Il6 l'amazone et le RIO NEGRO. 

. res, il y opère une magnifique cueillette : tout le inonde se 
met à se marier. 

Le Mojù rentre ici le 27, retour de Santa-Izabel. Il a 
beaucoup de charge à prendre à Thomar, qui est un centre 
de quelque importance. La maison Edmundo etMendonça, 
donne à elle seule, au Mojû 522,000 kilogrammes de caout- 
chouc. Il charge aussi l^eaucoup de piaçaba. On sait que 
la piaçaba est la chevelure d'un palmier, chevelure qui, 
coupée et roulée en bottes, se vend, surplace, 3oo reis le 
kilogramme (environ 70 centimes). 

Excursion au Padauiri (27 janvier — ï5 féx^rier), — Je 
me propose de remonter le Padauiri pour arriver au rio 
Branco par le Catrimani ou le Mocajahi. 

Nous partons le 27, avec un sieur Jonquiera, Mara- 
nhaoense, commis de la maison Aguiar deSao-Gabriel. Nous 
couchons en rivière. Le lendemain nous déjeunons avec un 
jeune Portugais appelé Pimenta, marié ici avec une Indienne. 
Le soir nous arrivons chez Jonquiera, dont le baracao est 
en face de Tembouchure du Padauiri. Je rencontre chez Jon- 
quiera mon ami de Thomar, Edmundo Ferreira da Costa, 
qui m'accable de boites de conserves. Pour l'ordinaire, les 
Brésiliens s'entendent admirablement à pratiquer la plus 
large et la plus aimable hospitalité. 

Le rio Preto. — Les fièvres m'ont repris. Voyager pen- 
dant la saison des pluies ! il faut être enragé. C'est du moins 
Ta vis de mon capitaine. Clément Demont, qui commence 
visiblement à en avoir assez du métier d'explorateur. Pour- 
tant il n'est pas malade, lui. 

Le Padauiri n'est pas la rivière principale, il n'est qu'un 
affluent de gauche du rio Preto. Nous nous engageons d'a- 
bord dans le rio Preto, large de cent mètres et plus. Après 
un sitio où nous ne trouvons que quatre mamelucas joyeuses, 
comme il y en a tant dans leur race, nous rencontrons à 



L AMAZONE ET LE lUO J!i£GRO. I I 7 

gauche, à la cime de hautes berges, un petit village aban- 
donné. 

Le rio Preto et le Padauiri ont déjà été suivis par la 
commission brésilienne des limites avec le Venezuela (sous 
les ordres du commandant Araujo.) L'expédition remonta en 
chaloupeà vapeur jusqu'à la cachoeira, puis, au-dessus, prit 
des pirogues et plus haut établit , par un des cols delà serra 
Tapiirapecùy un sentier entre les sources du Padauiri et celles 
du rioCastano. 

Les rives sont bordées de forets de palmiers. Nous passons 
la nuit dans la hutte d'un seringueiro, en face du confluent 
du Padauiri et du rio Preto. 

Le Padauiri. — Les forêts de palmiers s'étendent tou- 
jours invariablement sur les deux rives. La rivière, qui 
coule presque tout entière dans Thémisphère nord, est 
maintenant à l'étiage. Au rio Negro, c'était l'hiver; au Pa- 
dauiri, c'est l'été. Nous rencontrons de nombreuses plages 
de sable. Parfois, à un coude du cours d'eau, nous voyons 
s'étendre dans l'intérieur, à perte de vue, des forêts de 
palmiers dans des marécages broussaiîleux. Parfois nous 
courons risque de nous ensabler; on navigue au fourca 
au milieu de la rivière, qui a pourtant, jusqu'à lacachoeira, 
une cinquantaine de mètres de largeur. 

Avec le Padauiri , rivière aux eaux blanches, nous prenons 
possession du royaume des piuos, des carapates et des ma- 
ringouins, au milieu desquels nous dînons dans la forêt. 

La rivière est banale, toujours des terres basses et des 
palmiers. Dans les eaux , dans la forêt et sur nos têtes, c'est 
un grouillement perpétuel; crocodiles, pirarucùs, marsouins, 
taupes marines, s'ébattent autour de la pirogue; des perro- 
quets et des aras passent dans le ciel en bandes criardes. 

Beautés équatoriales. — Les merveilles de la nature tro- 
picale ne sont pas toujours si merveilleuses. Ici ce n'est 



Il8 L*AMAZON£ ET LE RIO ICEGRO. 

nullement gigantesque, mais désordonné, confus et sale. 
Ce n'est ni beau à voir, ni agréable à sentir. Ce n'est pas 
non plus beau à entendre, car le charivari de ces forêts est 
bien ce qu'il y a de plus agaçant. Ce n'est pas non plus 
beau à \isiter : les ronces vous déchirent, les lianes vous 
arrêtent, vous ne voyez rien, le vert vous aveugle, vous 
enfoncez dans la boue et les détritus où la vermine vous 
dévore. Chiques ^ tiques, piaos, carapates, moustiques, 
maringouins, fourmis, punaises, élisent domicile sur la 
peau et dans la peau de votre individu. 

Et toujours la fièvre accompagnée de névralgie et de mi- 
graine! 

C'est notre troisième journée de voyage depuis Thomar. 
Les plages de sable deviennent de plus en plus nombreuses. 
Presque à chaque coude, la rivière laisse une plage et empiète 
sur la rive opposée qu'elle ronge. 

Nousdinons dans la forêt au milieu d'un essaim d'abeilles, 
et dormons, un peu plus loin, au bruit d'un effroyable con- 
cert que nous donnent les jaguars et les oiseaux de nuit. 

Les Français de Guyane. — Partis avant le lever du so- 
leil, nous naviguons toute la journée au milieu de terrains 
en formation et déformation incessante. Le soir, par une 
pluie battante, nous arrivons chez un Français, Marcel 
Bettouyth, Bordelais établi depuis quelques années dans 
la contrée pour y exploiter le caoutchouc et la piaçaba. 

Quand les eaux sont grosses (dans cet hémisphère, elles 
commencent à grossir en avril), on peut faire le voyage du 
Padauiri au rio Branco en pirogue. Des terres marécageuses 
alors noyées font communiquer le Padauiri et le Catrimani. 
Maintenant il est absolument impossible de faire ce voyage; 
le passage est obstrué et impraticable : au-dessus de la pre- 
mière cachoeira, il n'y a plus d'eau pour une pirogue. 

Je vais me dédommager en remontant le rio Negro jus- 



L AMAZONE ET LE RIO NEGRO. 1 19 

qu'aux Froatières de la Guyane, où j'étudierai Tintéressante 
nation des Uaupes. 

Dans le cours supérieurs du Padauiri et sur les bords du 
Marari, son adHuent de droite, on trouve, parait-il , quelques 
nialocas d'Indiens Barauanas , parfaitement mansos, mais fort 
peu nombreux, comptant au plus une centaine d'individus. 

Je suis retenu chez Marcel Bettouyth par de violents accès 
de fièvre qui, huit jours de suite, m'obligent à garder le ha- 
mac. 

Pendant ce temps, mon marin, le Cayennais Demont, prend 
une résolution énergique : il se marie avec Catarina, la 
belle-sœur de Bettouyth. Le mariage, à ces hauteurs, consiste 
en un acte sous seing privé fait double entre les deux 
contractants. Ensuite, quand on a le temps, on va régula- 
riser son union à Manaos. 

Le 12, à midi, je pars avec Roche et des Indiens du Pa- 
dauiri, et en deux jours nous descendons jusqu'au rio Ne- 
gro, semé de mille ilesen cet endroit. 

Les archipels du rio Negro. — Ces paysages insulaires 
sont d'une beauté ravissante. Ici, c'est une haute verdure, 
sombre et épaisse comme celle du Grand-Bois; là, un im- 
mense bosquet de palmiers; à côté, des dépôts sablonneux 
couverts d'une végétation jaune et rabougrie arrivant à 
peine à hauteur d'homme; ici et là, sur le bord desiles, 
des champs de roseaux maigres et menus; parfois des 
buissons de myrtes en fleur servent de contreforts aux 
hautes végétations; souvent s'ouvrent les perspectives 
lacustres du rio soudainement élargi; ailleurs, deux ou trois 
plans de végétation se superposent dans le vague et fuyant 
horizon des eaux. 

Nous passons la nuit sur une plage à maringouins, près 
des ruines d'une ancienne baraque de seringueiro. L'estrada 
a été abandonnée à cause du fléau des mouches. 



120 l'aMAZOIHE et le RIO ITEGRO. 



Nous nous préparons au grand voyage au sitio de Xibarû, 
dans l'un des plus beaux sites du rio Negro où la rivière a 
environ cinq kilomètres de largeur libre. Le sitio est riche 
en acajous à fruits, en araças (goyaviers sauvages) , en ma- 
racujâs (marie- tambour de Cayenne), en goyaviers, en ci- 
tronniers, en mombins, cocotiers et cacaoyers; et contient 
de Tindigo^ du maïs et de la canne à sucre. 

De Xibarû à Pcuwré. — Le 17 février nous partons à huit 
heures du matin de l'idyllique Xibarii. Nous voguons à 
pleine voile sur le rio Negro, au milieu de la tempête. 
Saores, le subdelegado de Thomar, lieutenant de la garde 
nationale, mon patron, nous égayé de ses facéties. Après 
une bonne journée de grand vent , on stoppe , on dine et 
on couche dans la forêt. 

A. six heures du matin nous hissons la voile, une bonne 
voile deux fois trop grande pour notre petite montaria. Du 
moins profitons-nous de la tempête. Nous filons presque 
dix nœuds à l'heure sur ce redoutable Parana Pixuna (i) 
dont les eaux sombres qui moutonnent et se creusent brillent 
sous un beau soleil blanc. 

Nous passons, à cinq heures, le sitio du Portugais Fruc- 
tuoso, puis, un peu plus tard, nous nous arrêtons à une 
case d'Indiens. On nous a pris pour des regatôes. Ces mes- 
sieurs ont si bonne réputation que les indigènes, dès qu'ils 
nous aperçoivent, se sauvent dans la forêt. 

Aujourd'hui 19, pas de vent, peu de route, nous dînons 
et dormons dans la forêt. 

Le rio Negro commence à présenter sur ses rives des 
plages de pierres , et dans son lit des roches à fleur d'eau 
et des lies rocheuses. De magnifiques plages de sable se 
déroulent sur de grandes étendues. Ici commencent les 

<1) Nom indien du rio Negro; parana, rivière ; pûrvna , noire. 



l'amazone et le RIO NEGRO. 121 



terres hautes; la rivière est animée : cinq canots à voile 
courent autour de nous. 

Point cT arrêt du vapeur. — Voici, rive gauche, la case 
de Palheta où s'arrête le vapeur du rio Negro. L'endroit 
s'appelle Sania^Izabel Velha. £n compagnie de la fièvre et 
des insectes je passe la nuit dans un abatis. 

Au premier rapide. — Le courant est très dur à remonter, 
d'autant plus que l'on ne peut utiliser le vent, au milieu de 
ces lies de pierres et de ces bas-fonds. Depuis le rapide 
que nous avons passé avant d'arriver à la case de Palheta , 
rapide qui s'appelle l'apurucuara , jusqu'à Santa-Izabel 
Yelha; et de Santa-Izabel Velha à Santa-Izabel Nova, la ri- 
vière est encombrée de courants, de petits rapides et de 
roches. Ce n'est pas avec des gens comme le vieux Soares, 
ou comme nos deux hoinmes d'équipage, Mandû, un xMacu 
stupide, et Pedro, unCaboclo voyou et fainéant, que l'on sur- 
monte sans périls et sans fatigues de semblables difficultés. 
Nous trouvons dans ces parages une douzaine de bateaux. 
Avec leur roufle, leur voile et leur petit drapeau fantaisiste, 
ils rappellent autant de jonques chinoises. I^s Caboclos et 
les Indiens sont là comme chez eux. C'est un nouveau trait 
de ressemblance avec les Chinois. Mais ces gens-là ne sont- 
ils pas à moitié mongoloïdes? Les Tupi-Guarani-Caraïbes 
étaient des conquérants blancs ou sémites ou chamites ou 
koushites peu nombreux. Mais la masse de la race primitive, 
Âymorè, Tapuya, Macu, devait être apparentée aux Mon- 
goloïdes andins. 

Nous nous arrêtons au sitio d*un Caboclo appelé Belisario. 
Nous y trouvons l'officier de justice (garde-champêtre) de 
Castanheiro , un petit Indien d'ailleurs fort aimable et rem- 
pli de prévenances, mais pénétré de l'importance de ses 
fonctions. 

Ce rio Negro, depuis Manâos, n'est véritablement qu'un 



122 l'aM/USONE et le RIO NEGRO. 



long archipel. Je n'ai pas encore vu de rivière, mais seu- 
lement des iles et de temps à autre une rive. 

SarUa-Izabel No\^a. — Nous voici à Sanla-Izabel Nova : 
cinq cases en clayonnage, couvertes en feuilles de palmier 
composent le village où habitent une cinquantaine d'indi- 
vidus. Deux veaux et trois vaches paissent au milieu des 
orangers dans la place publique couverte d'herbe. L'église 
est assez bien tenue. La population , de race indienne 
pure, y a placé des saints inattendus que le calendrier 
européen ne connaît pas. Nous sommes heureux de 
trouver à passer la nuit dans une étable qui est gracieusement 
mise à notre disposition. Et nous rêvons, pendant notre 
sommeil souvent troublé par les mugissements des bétes 
à cornes, que ces camarades de chambrée vont nous faire 
un mauvais parti. 

On ne trouve rien aux environs de Santa-Izabel : c'est une 
région de famine jusqu'à Xibaru et jusqu'à Castanheiro. Ni 
chasse ni pèche, ni palmiers ni caoutchouc. 

Au sud-ouest quatre montagnes s'échelonnent sur la 
rive droite du rio Negro. D'abord Jacami Uitera (la monta- 
gne de l'Agami), puis Acutiranlia (dent d'Agouti), la plus 
élevée; puis Buburi Uitera, et enfin Macuri Uitera. Dans le 
sens opposé nous entrevoyons un instant, au coucher du 
soleil, par un ciel pur, les crêtes vaporeuses de la chaîne 
de partage entre le Haut Orénoque et le Haut rio Negro. 

À cause des insectes, fort nombreux sur les plages, nous 
faisons des pataouas pour dormir sur les pierres. Le pataoua 
est formé de trois longs bâtons attachés ensemble au som- 
met, et posés en équilibre sur une roche. C'est là qu'on 
suspend les hamacs. 

Les vents sont tombés. Nous n'allons pas vite avec nos 
deux hommes. Nous passons des baraques de seringueiros 
brûlées et encore fumantes. Quand ils n'en ont plus besoin, 




L*AMAZOi\£ ET LE RIO NEGRO. 123 

en les abandonnant, ils y mettent le feu afin qu'elles ne 
servent pas à d'autres. 

Nous passons la nuit en forêt, sous une pluie battante. 
Nous sommes transis de froid dans nos hamacs mouillés. 
Mais il n'y a pas de place sous le ronfle de la montaria. 

Sitio de BiHi Vista. — Nous trouvons, rive droite, le 
sitio du Capitao Joao Ricardo composé d'une douzaine 
de petites cases et d'une grande et belle maison de maître. 
Ce sitio, qui est le plus beau du rio Negro, s'appelle Boa 
Vista. 

Un peu plus loin nous nous arrêtons dans un sitio d'In- 
diens, en pleine forêt. Ce sont des gens de fort beau type, 
presque blancs, d'aspect vigoureux. Les chemises n'existent 
pas ici : les hommes ne sont vêtus que d'un pantalon et les 
femmes que d'une jupe. Toute la nuit, gros temps d'orage 
et de pluie. On entend, du fond des bois , les gémissements 
et les menaces du Parana Pixuna agité et soulevé par la 
tempête. 

Premières montagnes, — Ce matin , 38 février, nous pas- 
sons au pied de la serra do Jacami, élevée d'environ 
trente mètres au-dessus du niveau de la rivière. C'est un 
petit cône pointu dont le sommet est fait de roches dénu- 
dées. L'ensemble de la montagne ressemble à l'avant d'un 
navire à éperon. Au sommet du rocher se trouve une 
croix de fer fixée dans un tas de pierres et ornée d'une 
chemise sale. Au pied de la croix se trouvent quelques 
offrandes : du billon brésilien,' des bananes pourries, 
des épis de mais. 

Les plages de pierres succèdent aux plages de sable, et 
partout ce ne sont que de gros rochers nus sur les rives 
et des courants violents dans la rivière. Dans cette région 
sans poissons ni gibier les vivres nous manquent. Les 
choux palmistes forment la base de notre alimentation. 



124 l'amazone et le RIO NEGRO. 

Castanheiro. — Voici Castcuiheiro précédé d'une pelouse 
qui sert de place publique. Le village se compose d'une 
douzaine de maisons représentant une population de plus 
de cent cinquante habitants. Le type des constructions est le 
même qu'à Santa-Izabel^ l'église seule est couverte de tuiles. 
La population est composée exclusivement d'Indiens purs. 
Castanheiro est un des rares villages du rio Negro où l'on 
ne trouve pas de maison de commerce. 

Je remarque à Castanheiro quelques cocotiers en pleine 
vigueur et de beau rapport, ce qui contrarie singulièrement 
la théorie d'après laquelle les cocotiers ne peuvent pousser 
que sur les plages sablonneuses du bord de la mer. Le port 
de Castanheiro n'est pas de sable et d'argile comme celui 
de Santa-Izabely mais de grandes pierres et de roches d'éro- 
sion. En face du village, de l'autre côté de la rivière, se 
trouve un sitio qui parait fort riche. 

Nous rencontrons à Castanheiro huit soldats et un four- 
rier, arrivés parle vapeur de février et qui s'en vont dans le 
Uaupes, où les missionnaires les demandent. J'aurai donc le 
plaisir de faire le voyage avec une Commission militaire 
brésilienne. Ils vont là-haut pour arrêter des Indiens qui 
ont commis un assassinat à Jauarité. 

Le rio Negro est animé. Quinze voiles luttent de vitesse 
autour de nous. D'ici on voit distinctement la chaîne du 
Tapiirapecù et celle de Cababuri. 

I*'' mars^ — La rivière arrive à l'étiage. De nombreuses 
plages de sable se succèdent. Par endroits elles semblent 
barrer complètement le rio. On en trouve qui s'élèvent de 
plus de 2 mètres au-dessus des eaux actuelles. 

Première cataracte, — Nous allons passer la cachoeira de 
Masarabi. Déjà le rapide s'accuse par de nombreux bancs 
de rochers et de larges traînées d'écume au milieu de la 
rivière. On navigue au milieu des pierres pointues^ dans 



l'amazone et le RIO NEGRO. } 2'j 

un étroit chenal périlleux, puis on arrive au pied de la 
chute. Mais la cachoeira n'est pas mauvaise maintenant, 
parce que les eaux sont basses, ce n'est qu'un amoncelle- 
ment de rochers avec des courants violents dans les pas- 
sages. La chute a de magnifiques perspectives. 

y4rutiy SaO'José, Arurd, — \o\c\ Aruti y village de cinq 
maisons et de cent habitants. La tempête et l'orage qui 
sont maintenant quotidiens donnent à mes fièvres un ca- 
ractère aigu. 

Un peu en amont à'kvuXx^Sao-José, avec quatre maisons 
cinquante habitants et une église. 

Cette navigation du rio Negro, à cette époque de l'année, 
avec un vent de tempête qui nous expose sans cesse à être 
jetés sur des pierres à fleurs d'eau, est des plus désa- 
gréables. 

Sur les rives on est en proie au fléau des abeilles. Ces 
petites abeilles, guère plus grosses que des moustiques, 
afTectionnent de préférence les yeux dans lesquels elles se 
fourrent résolument, et les cheveux dans lesquels elles 
s'enmélent. Elles rendent la rive presque inabordable. 

Nous couchons au sitio de Lionel Castro , de Thomar. Ce 
sitio s'appelle Ârurd, il est situé sur la rive gauche. Il est 
en assez mauvais état, les toitures sont percées, et, comme 
toute la nuit nous avons eu orage et pluie, le matin, nous 
levant sans avoir dormi , nous nous apercevons que nous 
sommes complètement trempés. 

Fièçre et famine, — Aujourd'hui une forte fièvre me 
cloue à Arura. Toute la journée, pluie et vent. On fait, 
dans la maison à la toiture percée, un ajoupa sur mon hamac. 

Il suffirait des souffrances du roufle, de la mauvaise 
nourriture, de la pluie, de la fièvre et des névralgies pour 
empêcher ce voyage de ressembler à une partie de plaisir. 
Mais nous a^ons aussi les abeilles. Et aussi nos deux Indiens 



126 l'amazone et le RIO NEGAO. 

qui nous jettent obstinément sur les roches : c'est à croire 
qu'ils ont reçu de Soares la consigne de nous faire sombrer. 

Sur la rive droite se dessinent les collines de Maracana. 

Âpres un diner aux choux palmistes nous couchons sur 
une plage au milieu des cris des Fauves et du bourdonnement 
des insectes. 

Nous partons au petit jour. Le canot fait beaucoup d'eau. 
Nous courons deux risques : celui de sombrer et celui de 
mourir de faim. 

Curicuriarij Pao d Avco, et ivrognerie, — Sur la rive droite 
du Parana Pixuna se dresse le massif majestueux des mon- 
tagnes de Curicurîari. On distingue d*al)ord un cône effilé, 
véritable pic, puis la serra tout entière à laquelle les com- 
missions brésiliennes ont assigné une hauteur de looo 
mètres. Le massif du Curicuriari est le prolongement, au 
delà du rio Negro, du Cababuri et de la chaîne du plateau 
de la Guyane centrale. 

Nous nous arrêtons, pour y passer la nuit, à Pao cT.^rco, 
sitio appartenant au vieux Caboclo Marsalino. 

Il m'est donné assez souvent d'assister à des scènes d'alcoo- 
lisme local, car ces Caboclos du rio Negro sont d'intrépides 
buveurs de cachaca. Mais en voici une des mieux réussies, 

3 

Depuis deux heures qu'il boit, le Caboclo, un personnage, 
ne tient plus sur ses jambes. En proie à une épilepsie de 
tafia, le forcené va hurlant des heures entières, tout le reste 
du jour et de la nuit, débitant des discours formidables, 
marchant sur tout le monde, gesticulant de tous les membres, 
absorbanttout, jusqu'à la dernière minute de la conversation, 
jusqu'à la dernière goutte de la bouteille^ jusqu'au dernier 
grain de patience de ses victimes. Puis il tombe en quel- 
que endroit et se vautre dans des convulsions nerveuses. 
Demain il recommencera, s'il plaît à Dieu, et s'il reste 
encore de la cachaca. 



L AMAZONE KT LE RIO NEGRO. 12^ 

Le sitio du vieux Marsalino est assez important. On y 
remarque quelques bœufs, quelques cochons, beaucoup 
d'orangers, de citronniers et des cocotiers. 

Depuis Santa-Isabel, la rivière est toujours pauvre en pois- 
son et en gibier. Ici, un brave homme me dit : « Les environs 
ne valent rien je vais faire mon sitio au Japura, près de 
TApaporis. » Il y a bien trois mois de voyage. 

Sao- Pedro et le franciscain italien. — Nous arrivons à 
SaO'Pedro petite bourgade d'une douzaine de maisons et 
d'environ 200 habitants, sur la rive droite du rio Negro. 
Toujours une église sans prêtre, toujours des cocotiers, tou- 
jours une plage servant de place publique. Dans les herbes 
des rues mal nettoyées je vois un prêtre; serait-ce le 
franciscain français Mathieu Camioni, le missionnaire de 
Taraquâ? Non, c'est son collègue José Coppi, un italien de 
Sienne. Le fourrier, qui se trouve ici, emmène avec lui 
l'inspector de Sao-Pedro, un tailleur caboclo appelé Joâo 
José. Je suis vraiment bien heureux d'avoir pu trouver un 
abri au village, car dans la nuit on essuie quatre orages 
accompagnés d'une pluie battante et d'horribles éclats de 
tonnerre. Ce climat orageux, électrique, est très énervant; 
il rend tout le monde malade. La fièvre ne me quitte plus. 

Ij3l pluie tombe toujours à torrents. Ma troupe, celle des 
franciscains italiens, celle du fourrier, s'offrent des consola- 
tions liquides. Le vieux Soares en dort toute la journée. 

Nicolao Palheta. — Un peu en amont de Sâo-Pedro, 
se trouve l'important sitio de Nicolao Palheta, grand cou- 
reur de rivières et frère du u Major » de Santa-Izabel. 

Un peu plus loin nous couchons au sitio d'un Indien ivre 
qui nous raconte en balbutiant sa campagne du Paraguay. 

Maintenant les terres sont élevées. C'est le commence- 
ment du Haut rio Negro. Le bas de la rivière n'est pas sain, ' 
les sezôes y sont fréquentes et redoutables; la partie 



128 l'amazone et le RIO NEGRO. 

moyenne n'est pas malsaine, les terres qui n'y sont pas trop 
mauvaises, seraient Faciles à attaquer, mais on n'y trouve ni 
gibier ni poisson ; la partie supérieure est excellente , les 
terres sont saines et riches, pas d'insectes, beaucoup de 
poisson et de gibier, mais tout est cachoeira. 

Cahiutinha. Rencontre de Mathieu. — Le lo mars nous 
arrivons à Cahiutinha. Ce village se compose de cinq mai- 
sons et d'une église et compte une centaine d'habitants. 
Mathieu est ici, pressé de descendre à Manâos. Ce sont les 
P.P. José et Mathieu qui ont' demandé les soldats. Le P. 
José s'est déjà échappé par le bas de la rivière. Le four- 
rier, chef de détachement, responsable, n'entend point que 
Mathieu descende à Santa- IzabelVelha. En cfTet qu'est-ce qu'il 
nous raconte qu'il veut descendre au courrier, puis revenir? 
Qu'a-t-il besoin de descendre au courrier? « Vous nous avez 
demandés, dit le fourrier. Je n'entends pas m'en aller opérer 
là-haut tout seul , au hasard, comme une corneille qui abat 
des noix. Votre camarade s'est déjà dérobé; vous, je vous 
emmène de gré ou de forcé. » Ainsi parlementa le fourrier 
Pereira da Silva avec le franciscain Mathieu Camioni. 

Et c'est pourquoi Mathieu s'en retourna avec nous. 

Nous commençons à entendre sonner de la paxiuba. La 
paxiuba est l'instrument sacré avec lequel on invoque 
Jurupari, le dieu des Indiens du Daupes et aussi un peu 
celui des Caboclos civilisés du rio Negro. 

Sala Bardot et Cardoso. — Nous dormons au sitio du 
Portugais José Antonio dos Reis, plus familièrement dé- 
nommé, on ne sait pourquoi, Sala Bardot. Ce sitio, appelé 
Da^ Mercès est très proprement et très confortablement 
installé. 

Un peu plus haut, également rive droite, se trouve le si- 
tio de Cardoso, Trinidad. Trinidad est une véritable fazenda 
avec deux cents têtes de bétail, une douzaine de carbets 



L AMAZONE ET LE RIO NEGRO. I29 

d'Indiens, deux grandes maisons de maître, une église, un 
grand pâturage artificiel, un grand verger contenant tous 
les arbres à fruits de la contrée. 

Le mauvais temps et ma fièvre continuent. 

La pluie tombe jusqu'à midi. Nous partons à une heure 
avec le fourrier et Mathieu. Noire troupe, où Ton voit des 
pantalons d*uniforme, des costumes fantastiques de soldats 
en vagabondage, des Indiens nus, des redingotes civilisées, 
une robe de moine, a l'aspect joyeux et bruyant d'une 
bande de tziganes en voyage. 

Les cachoiems. — Dès les premiers barrages et les premiers 
rapides, tous les Indiens sont à l'eau remorquant à la nage, 
à la corde et à l'espie (cordelle de piaçaba). Il faut au moins 
six hommes pour passer le plus petit rapide. Cet amoncel- 
lement d'énormes roches a un caractère de grandeur. Un 
bon pilote est précieux dans les cachoeiras (i). Il fait gagner 
du temps et peut vous sauver la vie. Malheureusement mon 
vieux Soares ne répond nullement à l'idéal que je me fais 
d'un bon pilote. 

Cachoeira de Camanàos, — Nous voici à la première 
cachoeira, la cachoeira de Camanàos, dont nous entendons 
le bruit depuis ce matin. Des arbustes et des arbres rabou- 
gris croissent dans les rochers et sur les plages de sable de 
la rivière. Sur les rives sont établis des sitios. 11 y a dans 
Camanàos plusieurs bassins distincts constitués par des 
barrages latéraux de rochers. Pendant les grosses eaux ces 
barrages constituent autant de chutes distinctes. Mainte-, 
nant, c'est l'étiage. On voit très bien les passages, dont les 
courants sont fort dangereux. Le plus grand péril, quand on 
remonte les cachoeiras, c'est de voir se briâer l'espie. Alors 
la montaria s'en va à la dérive et est généralement brisée 
et submergée dans la chute. 

(1) Mot orthographié caxoeira ou cachoiera et se prononçant cachouère, 

T. II. 9 



l3o l'aMAZOWE et le RIO NEGRO. 

Le lendemain, i^j nous remontons plusieurs passages ap- 
partenant au système de Camanaos. Ces petits rapides sont 
plus dangereux que pittoresques. Partout ce ne sont qu'a- 
moncellements de pierres et travaux d'érosion des eaux. 

Ln « presse » au profit des Commissions. — Et chacun, en 
passant, fait son métier. Le prêtre baptise. Le fourrier re- 
crute des Indiens pour son canot. Ces pauvres Indiens sont 
pris d'une bien grande frayeur quand ils voient arriver une 
Commission, lis sont parfois maltraités, pas payés du tout^ 
et on prend leurs femmes. Les malheureux se cachent dans 
les bois. Sur la rive gauche, le fourrier, aidé du fidèle 
Joao José, découvre quatre maisons indiennes dans un en- 
droit appelé Emeu. Il y recrute des hommes et une pirogue. 
Les femmes pleurent. Cependant, avec le jeune sous-officier, 
les Indiens auront leur paye, les 7 teslaos par jour (environ 
\ fr. 5o), prévus par le gouvernement. C'est la « presse » 
au profit des Commissions. Sans cela on ne trouverait per- 
sonne. 

Nouxfelles caohoeiras. — La physionomie des cachoeiras 
n'est jamais la même, elle varie avec chaque niveau des 
eaux. Maintenant, nous remontons des rapides sans nombre. 
Nous sommes obligés de nous armer de fourcas pour em- 
pêcher le canot d'êlre brisé sur les rochers. Dans les passa- 
ges les plus périlleux, tout le monde débarque; et, pendant 
que deux hommes envoyés en avant maintiennent la mon- 
faria dans le courant et font effort pour l'empêcher d'être 
.entraînée en arrière, nous sautons, bondissant sur les ro- 
chers, pour aller prendre l'espie, puis, tous ensemble, nous 
halons l'embarcation en nous excitant de la voix. 

Des habitants de Sao-Gabriel ont des sitios dans ces ilôts, 
au milieu des cachoeiras. Singulier emplacement pour des 
maisons de plaisance, que ces cataractes mugissantes! Il faut 
risquer sa vie chaque fois qu'on veut aller faire un tour à 



L AMAZONE ET LE RIO IVEGRO. l3l 

la campagne. En moyenne il se perd un sur dix des canot y 
qui passent les cachoeiras entre Camanàos et Sao Joaquim. 

II. Tapajoz, Le rapide est banal maintenant, mais péril- 
leux pendant Thiver. 

III. Ctijuhim est un peu plus dangereux que Tapajoz. 

IV. Inamhi. (Beija Flor) (i) est actuellement inoiTensif. 
Le fourrier a déjà perdu une de ses recrues qui s'est éva- 
dée en passant Cujubim. 

Nous sommes heureux de nous trouver trois troupes réu* 
nies, celle du fourrier, celle du P. Mathieu et la mienne. Les 
trois effectifs fournissent un total d'une trentaine d'hommes, 
ce qui nous permet de surmonter aisément les difficultés. 

V. Le Fornoy cachoeira maintenant assez périlleuse, est 
ainsi nommée de trois énormes rochers en dolmen situés 
sur la rive gauche et ressemblant vaguement à un four. 

VI. Pederneira, On y remarque deux dessins sur de hauts 
rochers. Soares me plaisante et me dit que ce sont là des 
jeux de la nature. Ce qui ne m'empêche pas de copier la 
chose avec la gravité d'un prêtre qui officie. L'un des deux 
dessins représente des grecques et l'autre une double cou- 
ronne. 

Dans la région des cachoeiras, les silex blancs, les sables 
très Rns pour verres et cristaux, ne sont pas rares. 

VII. Arapasso est un rapide presque à sec. 

VIII. La cachoeira de Sâo-Gabriel se trouve sur la rive 
gauche, du côté du village. Sur la rive droite, prolongeant 
la chute au-delà d'une ile, se trouve la cachoeira deCurucui. 
La cachoeira de Sao-Gabriel, la plus haute du rio Negro, a 
encore maintenant un mètre de chute à pic. On passe le 
canot par le travers. Nos Indiens s'y animent un peu. En 
temps ordinaire, mal disciplinés par Soares, ils s'arrêtent 

l'ii oiseau -mouche. 



l32 l'amazone et le RfO NEGRO. 

au milieu de leur besogne pour nous écouter : tels les bœufs 
quand le bouvier fait la conversation avec un voisin. 

Voici Sào-Gabriel, avec de nombreux sitios sur les rives 
et dans les tles de la cachoeira. 

SàO'Gabriely la gracieuse. — Sao-Gabriel se trouve au centre 
d'un site pittoresque, entre les montagnes du Curicuriari 
à Test, celles de Sao-Gabriel à l'ouest, et un pic isole, plus 
voisin, au nord. Le village, bâti sur une petite éminence, 
est en partie dans un abatis pelé et gazonné, en partie sur 
des roches. On y compte 21 maisons sans parler de l'église. 
Ce dernier monument et une autre maison sont couverts en 
tuile, le reste l'est en feuilles de palmier. La population de 
Sao-Gabriel est d'environ 200 âmes. 

Le pèredela « professora publica y> du lieu, un bon vieux 
Cearense très hospitalier et fort aimable, débite au P. Ma- 
thieu des plaisanteries et des aphorismes de Vohaire. 

La forteresse est une vieille construction portugaise, au- 
jourd'hui abandonnée aux serpents, aux goyaviers et aux 
bœufs. On y jouit d'un panorama enchanteur. Elle est au- 
delà de l'église, à l'extrémité du plateau rocheux qui sup- 
porte la partie occidentale du village. L'église est grande, 
bien entretenue, mais un peu nue. Elle a deux cloches 
placées au dehors, à côté de la porte, suivant l'usage du pays, 
les églises n'ayant pas de clocher. Un chemin escaladant des 
rochers, vrai calvaire, conduit à la maison sainte. 

La plupart des cases sont abandonnées. Ces constructions 
sont tout aussi vulgaires que celles des autres villages deRio- 
Negro. Celle du Portugais Aguîar, riche commerçant à 
peu près millionnaire, est couverte, comme les autres, en 
feuilles de palmier. Sao-Gabriel eut pourtant jadis de l'im- 
portance, à cause de sa forteresse. Il eut jusqu'à 4,000 ha- 
bitants. Aujourd'hui c'est un village ruiné. Les cases sont 
fort disséminées; de la première à la forteresse il y a au 



L* AMAZONE ET LE RIO NEGRO. l33. 

moins un kilomètre. Les villages des missions du Uaupès 
sont beaucoup plus importants, tout au moins comme chiffre 
de population. Taraquà a quarante-quatre cases habitées, et 
Panoréy cinquante-six. Ce sont les deux centres de popula- 
tien les plus importants entre Manàos et les Andes. L'école 
de Sao-Gabriel compte une demi-douzaine d'élèves, celle de 
Taraqua en compte vingt-cinq. Sao-Gabriel est une ruine, 
comme tout le rio Negro; le Uaupès, grâce aux missionnai- 
res, est aujourd'hui plus prospère. Et pourtant Sao-Gabriel 
a un joli igarapé, le Machiacâ, et un proverbe qui dit f 
« Qui a bu des eaux du Machiacâ choisit le Machiacâ pour 
patrie. » 

Pas un carré de terre en culture, pas un jardinet. I^ 
population est indienne. Ce soir on danse sur le plateau. 
Ce plateau est une vraie roche Tarpéienne. Quand les Indiens 
ont trop bu de cachaça, ils tombent de la roche Tarpéienne 
de Sao-Gabriel sur une grande table de rochers, sise à pic, 
à dix mètres en contre-bas. Une douzaine de Caboclos s'y 
tue tous les ans de cette manière. Une autre douzaine se noie 
pour s'obstiner à vouloir passer la cachoeira après de trop 
copieuses libations. 

Il ne serait peut-être pas bien coûteux de tracer à la dy- 
namite un canal au milieu de la rivière, de Camanâos à 
Sao-Joaquim et de supprimer de même toutes les autres ca-» 
choeiras du rio Negro et même du Uaupès. Le régime hy- 
drographique n'en serait guère modifié. Des courants sub- 
sisteraient, il est vrai, mais il n'y aurait plus de chutes, ni 
même de rapides. Au siècle passé, les Portugais avaient fait 
une route pour piétons et cavaliers, de Camanâos à Sao-Joa- 
quim, route aujourd'hui disparue. 

Sao-Gabriel voit de temps à autre passer d'illustres per- 
sonnages. Lorsque quelque grand fonctionnaire ou chef de 
parti vénézuélien s'est fait, au détriment de Gusman Blanco 



l34 l'A3I\ZOIVE et le RIO NEGRO. 

OU de ses concitoyens, une respectable fortune, pour éviter 
d*étre incarcéré ou assassiné, c'est par le Cassiquiaré, Sao- 
Gabriel et Manâos, qu'il se rend en Europe. Parfois aussi de 
hardis contrebandiers font passer de riches cargaisons sous 
les coups de feu inofPensifs de la petite garnison de Cu- 
cuhy. 

L'c< inspector » de Sao^Gabriel, recruté hier, s'évade au- 
jourd'hui de la commission du fourrier. 

Encore des cachoeiras. — IX. Forte/eze, cachoeira pres- 
que aussi dangereuse que celle de Sao-Gabriel. 

X. Dabaro. 

La nouvelle de la commission du fourrier est déjà arrivée 
à Jauarité. Deux cents soldats, a-t-on dit aux Indiens, se 
rendent au Uaupès. 

On vient de nous donner un adolescent Indien, de la 
tribu Tucano qui est réellement d'une remarquable beauté. 
Avec son fm duvet, sa tète intelligente, ses grands yeux 
noirs et vifs, ses cheveux coupés droits sur la tête, il a 
l'air d'un étudiant du moyen âge. 

XI. Nous passons sans encombre la cachoeira de Sac- 
Miguel, très dangereuse, surtout aux grosses eaux. 

Les montagnes de Sao-Gabriel, que nous voyons fort 
bien d'ici, se composent d'aval en amont, de quatre pics : 
Boyacuara, Uanari qui a environ f\oo mètres, Cabari qui 
en a près de 5oo, Carangueijo. 

XII. j4puciiUané Irapecuma; XIH. Gojabacû Igarapé; 
XIV. SàO'Miguel Mirim; XV. Vacatuma Igarapé; XVI. 6a- 
ruciif Mirim; XVII. Matupj; XVIII. Tamû; XIX. Uanari. 

Cette région a l'air d'un désert; on n'y rencontre ni 
sitios ni voiles. 

Ce soir, le vieux Soares nous enmiène cérémonieuse- 
ment diner chez monsieur son frère qui habite au Lanari. 
On se fait mainte politesse. Soares nous gratifie de cent 



l'aMAZOKE et le RIO NEGRO. l35 

contes idiots, puis, peu après, monsieur son frère nous dit} 
en bon portugais, que nous pouvons aller nous coucher. 
Quand ces gens-là sont ivres, ce qui leur arrive chaque fois 
qu'ils en trouvent l'occasion, il n'est facétie qu'ils se refusent. 

Encore des baptêmes à Uanari. Le vieux Soares, qui est 
encore ivre^ manque de nous noyer tous dans le courant 
de la cachoeira de Cabari (XX). 

Cabari est aussi le nom du sitio du lieutenant Jesuino 
Cordeiro, qui a actuellement plus de quatre-vingts ans. I^e 
vieillard se meurt, et son sitio, qui se meurt aussi, a l'air de 
porter par avance le deuil du maître. C'est ce Jesuino qui a 
remonté le premier le Uaupès jusqu'à ses sources, en i854. 

Plus de pilote pour passer le reste des cachoeiras. Ni 
Antonio le Paraense, qui nous avait accompagnés depuis Sao- 
Gabriel et qui s'en est retourné, ni Joâo José, qui nous 
avait pilotés quelque temps, mais que le fourrier a repris 
définitivement avec lui-, reste Soares! 

Nous passons des sitios dans des situations impossibles, 
sur des rochers à pics, au milieu des rapides. Ces gens sont 
obsédés du rêve de l'isolement. Et rien de modeste comme 
ces sitios : une petite case en clayonnage enduit d'argile et 
couverte en feuilles de palmier, une douzaine de bananiers, 
des enfants nus qui courent et se cachent dès qu'ils nous 
voient de loin, des chiens féroces qui aboient, une pirogue 
au port, un vague défrichement derrière la case. 

Des îlots innombrables, rocViers escarpés, s'élèvent entre 
deux remous du courant. 

XXI. Voici Carangueijo. Soares commande à la fois en 
portugais et en nheengatù (lingua gérai), et les hommes, 
qui ont perdu confiance, pensent nous noyer encore une 
fois. 

• m. 

De Camanàos à Sao-Joaquim il n'y a pour ainsi dire 
qu'un seul rapide. Ils se succèdent de si près qu'il y a ra- 



i36 l'amazone et le rio negro. 

• 

rement un kilomètre entre deux. La topographie rigoureuse 
de la contrée serait bien difficile à faire : chacun donne 
un nom à lui aux petits rapidçs, plusieurs ne sont pas nom- 
mésy et la physionomie des cataractes change avec la hausse 
et la baisse des eaux. Les cinq cachoeiras les plus dange- 
reuses sont Camanàos, Sao-Gabriel, Fortaleze, Sâo-Miguel 
et Tamanduà. Pour peu que les eaux soient fortes, il ne 
faut pas manquer de décharger le canot pour passer, les 
marchandises et les voyageurs vont par terre, les Indiens 
tirent l'embarcation vide dans les rapides. 

Un incident sanglant. — Dans un sitio voisin la com- 
mission militaire a tiré un homme et Ta blessé. C'est le 
fourrier qui a tiré. Il allaitsurprendreMandu, un des assassins 
de Jauarité, dont on lui avait montré la retraite, quand 
un autre Indien, beau-frère de Mandii, alla prévenir ce- 
lui-ci. Le fourrier, qui croyait avoir affaire au bandit en 
personne, le somma, par trois fois, de s'arrêter, et comme 
l'individu se sauvait à toutes jambes, le fourrier lui dépé- 
cha deux coups de feu dont l'un l'atteignit à l'épaule et 
l'autre à la cuisse. L'individu put tout de même aller in- 
former Mandu, qui échappa. La plupart des gens d'ici pro- 
tègent les assassins. 

Nous nous arrêtons le soir au sitio du mulâtre Calazancio. 
Les accordéons et les boites à musique constituent en ce 
pays-ci une onzième plaie d'Egypte. 

Le delta du IJaupès, La dernière chute. — 20 mars. 
Nous laissons le rio Negro à droite et prenons le Uaupès. 
Le Uaupès s'unit au rio Negro par deux bouches ou bran- 
ches, la septentrionale et la méridionale. C'est la branche 
méridionale que nous prenons, l'autre est plus longue 
de trois ou quatre heures. 

La branche du sud, à son confluent avec le rio Negro^ 
est barrée par une triple rangée de roches. Nous passons 



L*AMAZ03VE ET LE RIO NECRO. î'5y 

ces trois barrages par un canal naturel sans courant en 
ce moment. La triple cachoeira est connue sous le nom 
de Tamandud (XXII). Dans la branche septentrionale se 
trouve une autre cachoeira, celle de Carapand (XXIII). 

4 

Nous passons la nuit en face de la cachoeira de Taman- 
duâ , dans un sitio de la rive droite du Uaupès. C'est 
une grande baraque de style indien , de 20 mètres de 
long sur i5 de large, presque toute en pignon, n'ayant 
que deux ouvertures, deux portes basses situées chacune 
k chaque extrémité latérale, k l'intérieur, règne, toute 
la journée, une demi-obscurité. Cette construction , sans 
compartiments intérieurs , peut loger une dizaine de fa- 
milles. De nombreuses colonnes , bois durs à peu près bruts , 
reliés entre eux par des traverses, supportent tout l'édi- 
fice. Des feuilles de palmier tressées couvrent la maison 
et tapissent, intérieurement et extérieurement, les murail- 
les de bois. C'est d'un style élégant. La cour est très pro- 
pre, et plantée, au périmètre, de bananiers et de palmiers. 
A notre arrivée tout le monde s'est enfui dans la forêt, 
il n'est resté ici que deux enfants et un vieillard. 

Nous allons côtoyant la grande ile qui sépare le Uaupès 
du rio Negro. La rivière est pleine de rochers, d'îles, 
et bordée de plages de sable , avçc quelques sitios sur 
ses rives. Nous arrivons au climat continental : les jours 
deviennent de plus en plus chauds^ beaucoup plus chauds 
qu'au Bas rio Negro, et les nuits sont très fraîches. L'air 
est plus vif, chacun se porte mieux. 

Nous avons à notre droite l'embouchure de la branche 
septentrionale du Uaupès. Elle paraît moins importante 
que celle que nous avons suivie. 

SûO'Joaquim. — Sao- Joaquinx , sur la rive droite du 
Uaupès , à la tète du delta de la rivière , est bâti sur un 
tertre gazonné bordé de rochers. Le village se compose 



i38 l'amazone et le rio negro. 

d'une église et de douze cases plus misérables que oncques y 
dont deux ou trois sont actuellement habitées , par acci- 
dent; la plupart du temps toutes sont désertes. Les habi- 
tants sont à leurs sitios. 

Le village est construit avec régularité : deux rangées de 
cases parallèles à la rivière laissent entre elles une rue 
pleine d'herbes comme l'esplanade sur laquelle est cons- 
truit le village. La population s'est enfuie à l'arrivée des 
soldats. On remarque deux ou trois cases à peu près 
propres, dont celle de r« inspector ». Sao-Joaquim est exclu- 
sivement indien . 

Sao-Joaquim est dans une magniBque situation, com- 
mandant le llaupès et le rio Negro, au point de réunion 
des chemins de l'Orénoque , de l'Amazone et des Andes. 

Comme toujours , la maison la plus proprette est l'église. 
Les cloches sont dehors, selon l'usage du pays; il y en a 
deux, une grosse et une petite, soutenues par quatre 
bois équarris, et couvertes par un petit pignon de feuilles de 
palmier. Le cimetière, placé derrière l'église, est soigneu- 
sement entouré d'une bordure de petits rondins. Une 
chapelle orne son centre. Quelques petites croix plantées 
en terre apprennent au voyageur que l'on meurt aussi , à 
Soa-Joaquim. 

Des Indiens devaient venir aujourd'hui pour faire bap- 
tiser leurs enfants. Mais, soit par frayeur du macacaraua, 
emblème sacré de .lurupary, que le P. Mathieu s'amuse- à 
traîner dans sa malle , soit par peur des soldats, les bons 
Indiens sont restés dans leurs sitios. 

Utilité des ecclésiastiques. — Dans ce pays-ci on peut 
avoir les poches pleines d^argent et ne pas. trouver à 
acheter un poisson ni une banane. Les gens ont peu de 
vivres et ne les vendent pas. S'ils ont de la considération 
pour vous, ils vous donnent ce qu'ils ont. Les soldats du 



l'amazone et le RIO NEGRO. 1 Sq 

fourrier, individus peu sympathiques aux Indiens , crient 
famine. 

Grâce au P. Mathieu, nous avons à peu près de quoi 
manger. 11 a su acquérir une immense influence, toute 
morale d'ailleurs, sur ces hommes primitifs. On ne devrait 
jamais voyager dans ces contrées sans se munir, au préala- 
ble, d'un ecclésiastique quelconque, moine surtout, francis- 
cain, dominicain, carme, jésuite, ou autre. Ce sont des gens 
admirables et bien précieux, chez les sauvages tout au 
moins. 

Cette nuit, tempête et pluie. Demain matin, 22 mars, 
nous nous engageons défînitivement dans le Uaupès (1). 



(0 On ortograghie généralement ce mot : Uaupes ; mais aussi parfois : Uanpès, ce 
qui serait un peu plus conforme à la prononciation. En français, Uaupes ou Uaupès 
se prononce approximativement, ouaoupaijc. 



-nJV\A/>>- 



lî. 



CHAPITRE VI. 



LE UAUPÉS ET SES MISSIONS. 



-w^wvV.ViWM— 



22 mars 1 884-— Nous laissons derrière nous Tîle que fornne 
le rio Uaupès à son confluent avec le rio Negro. Tout d Sa- 
bord la rivière n a guère plus de 200 à 3oo mètres de large. 
Plus hauty et jusqu'à Panorè, elle a le plus souvent 700 a 800 
mètres de largeur libre, et de 2 à 3 kilomètres entre les 
rives de terre ferme, îles comprises. 

Les ilôts, les lies, les rochers, les bancs de sable, ne sont 
pas rares; mais ils ne Forment pas de rapides. Nous ne trou« 
vons personne dans les sitios et souffrons de la faim malgré le 
Père. Nous vivons de pupunhas (fruits du palmier paripou). 

Nous nous arrêtons dans un sitio en face d'Itapinim 
(la Pierre peinte). Pas une banane à acheter ni à prendre. 
Ces brigands d'Indiens ayant la précaution de cacher leur 
roçada au fond de la forêt, à 4 ou 5 kilomètres de leur 
sitio, on ne peut aller dénicher leurs provisions. 

On parle beaucoup dans le pays des abus des soldats. Je 
trouve qu'ils ont (d'une façon relative, et non intrinsèque) 
une allure fort correcte et que le fourrier, o senhor Antonio 
Pereira da Silva, malgré ses vingt ans, pousse les scrupules 
jusqu'à la pusillanimité. Il laisserait ses hommes mourir de 
faim plutôt que d'acheter une poule de force. D'autre part, 
je vois une race prévenue contre les blancs, qui leur fait 
sournoisement, traîtreusement, tout le mal possible; qui est 



|/|2 LE IJAUPÈS ET SES MISSrOÎSS. 

en hostilité permanente contre la race conquérante. Elle 
pardonne difficilement à celle-ci sa supériorité. Aussi, dans 
ces déserts, Taffame-t-elle, la trompe-t-elle. Elle l'égaré et 
cherche systématiquemeat à décourager les visiteurs blancs. 
Quand on trouve des volailles, des porcs, on devrait com- 
mencer par les tuer, quitte à les payer ensuite. Encore fau- 
drait-il rencontrer autre chose que des sitios tolarlenient 
déserts. 

Il n'y a pas de cachoeiras dans le bas Uaupès; mais il sV 
trouve beaucoup déroches à fleur d'eau, auxquelles il faut 
bien prendre garde. 

L'Itapinim ne se voit qu aux très basses eaux; aux eaux 
moyennes, elle est déjà couverte. Elle est très légèrement 
inclinée, presque horizontale. On y trouve des dessins épars 
et sur une grande échelle, parfois plus grande, parfois plus 
petite que nature. Ces dessins ne doivent pas remonter à 
une époque bien éloignée, à trois siècles au plus, car Teau 
rapide des crues ronge vite le grès ferrugineux sur lequel ils 
ont été faits à Tintaille. Ils retracent, dit la légende locale, 
un des grands combats livrés par les Uaupès à leurs ennemis 
pendant la fuite. C'est une espèce d'écriture figurative et 
symbolique, une page hiéroglyphique qui n'a pas encore 
trouvé son Champollion. 

Nous suivons des « paranamirim » entre de grandes iles. 
Quelques Paraenses sont établis dans la région. La grande 
artère de la rivière est encombrée de plages et d'îlots de 
sable. Nous passons la moitié de la nuit sur un bas-fond, en 
face de Trovâo, aussi arrivons-nous à minuit seulement. La 
nuit est très fraîche. 

' Troi^ào (Tonnerre)y rive droite, est un village en formation 
sur l'initiative d'un Indien appelé Maudu Prato, qui n'a 
voulu se réunir ni à Sao-Joaquim ni à Yurarapecuma. Quatre 
maisons inachevées et une chapelle, voilà tout le village! 



LE UAUPfeS ET SES MISSIONS. l43 

Personne, pas un chien. Des émissaires sont venus du bas 
prévenir de Tarrivëe des blancs. Encore des pupunhas seuls 
pour toute la journée. 

23. Sur la rive gauche, un petit village, Pilunarapecuma 
(la Bonne Pointe), qui a été récemment abandonné, à la 
à la mort d*un tuxau (chef) vénéré. Il y avait là jadis dix 
cases habitése. Aujourd'hui il ne reste pas même un seul 
vestige dans la capuera (broussaille). 

Iles de sable et bas-fonds. Berges d'argile ferrugineuse, 
laissant écouler de nombreuses eaux d'infiltration. Rive 
gauche : Yù Uitera (Montagne de l'Épine), derrière Yurara- 
pecuma. En face, sur la rive droite, collines. Rive droite, 
Cunuriy ancien village abandonné. Actuellement il n'a qu'une 
maison habitée, et encore ne Test-elle pas en ce moment. 
Vestiges épars aux alentours de la case solitaire. 

al\. Rive droite. Corocoro ou Sao-Sebastiào. Trois familles : 
un Portugais, Seraphym da Souza Martins, son beau-père, 
Cearense blanc, et un Néo-Grenadin. Quelques Hispano- 
Américains, beaucoup d'Indiens. Corocoro est un véritable 
village de quatre à cinq cases habitées. Seraphym, comme la 
plupart de ses compatriotes, est hospitalier et généreux. Je 
passe trois jours chez lui et constate une fois de plus combien 
est faux le jugement porté par Agassiz sur les Portugais. Coro- 
coro est un véritable hameau européen, et Seraphym y vit 
en vrai gentilhomme. C'est un nom de plus sur la liste de 
mes amis portugais, déjà nombreux. Grâce aux émissaires 
que Seraphym envoie dans le haut, nous allons être bien 
reçus partout. 

27. Arrivons à Vurarapecuma {h Pointe de l'Epine), rive 
gauche. La population ne s'est pas enfuie. Accueil sympa- 
tique^ poisson boucané, farine (de manioc), ananas, volailles. 
Le village a cinq cases, une église et environ 80 habitants. 
Ici commence le domaine des girias; personne n'entend 



I/Î4 LK llAllPfes ET SES MISSIONS. 

le portugais, fort peu la a lingua gérai » ; on n'entend parler 
que « tucano » et a tariana d. 

«Rive droite, Tucano Uitera, dont le sommet, en pain de 
sucre, est de roche nue. Rive gauche, Macu Uitera. 

Le P. Mathieu est ici sur ses terres, il trouve autant 
d'hommes et de provisions qu'il en veut. 

Nous couchons à Micurarapecuma, rive droite, au milieu 
des Indiens. Le village est sur une ëminence que l'on 
ahorde par une roche abrupte. Micura est moins impor- 
tant que Yù. On nous apporte du poisson boucané, des 
ananas, et nous donnons en échange un bout de carotte de 
tabac péruvien. C'est le « troc en nature », seul mode de 
commerce connu ici. I^s Indiens en usent de même avec 
les regatdes( commerçants nomades). Il n'y a rien de bien 
cher. Le panier de farine qui coûte jusqu'à lo mitreis à 
Manâos n'en coûte que 4 au Uaupès. « Vous n'avez donc 
pas fui? » demandons-nous aux Indiens; ceux-ci nous ré- 
pondent avec la fierté naïve du Gabonnais : f Nous sommes 
de la povonçâo », ce qui veut dire à peu près : « Nous 
sommes des gens civilisés j>. Ils paraissent l'être en effet, 
autant qu'ils pourront jamais le devenir, et ils montrent une 
certaine bonne volonté, vraie ou simulée. Le village a une 
église, cinq cases et environ 70 habitants. Si Yû, Miruca 
et Ananâ se réunissaient, ils formeraient un village impor- 
tant de près de 3oo habitants; mais ces gens ont la manie 
de se disperser. — C'est parce qu'ils savaient que le P. Ma- 
thieu accompagnait les soldais, que les habitants de Yii 
et de Micurà ne se sont pas enfuis. Ils disent fort bien 
qu'ils en usent ainsi parce qu'ils connaissent les procédés 
habituels des Commissions en voyage. Le pillage et le vidl 
sont pratiqués trop souvent chez eux impunément. Les mai- 
sons du village sont très propres; l'une d'elles est blanchie 
à la tabatinga (chaux du pays). Une place publique du 



LE UAUPES ET SES MISSIONS. l4S 

meilleur effet est ménagée au centre de Taldée. Le P. Mathieu 
fait une demi-douzaine de baptêmes. 

28. Toujours des iles dans la rivière, des bancs de rochers 
et des paranamirim. Rive droite, dans Tile du Jacaré, sitiodu 
Paraense Boa Aventura. Surlarivedroite, leUassahy Parana, 
entre Micuraet Ambaïoua, abrège la route de 5 à 6 heures. 
Il n'a pas assez d*eau maintenant pour être praticable. 
Trovoada (tempête) au Uaupès. Comme au rio Negro, les 
orages sont courts, mais fréquents et terribles. 

Rive droite, Pati Uitera, aux sources du Curicuriari. Arbres 
à caoutchouc jusqu'au-dessus des cachoeiras du Uaupès. Le 
caoutchouc des hauts donne moins de lait^ mais sa gomme 
«st de meilleure qualité. 

Sur les rives, sitios des habitants de Micura. Les habitants 
du rio Negro et du Uaupès, Indiens et métis, ont tous la 
déplorable manie de se disséminer dans les sitios, au fond 
des forêts, et ils ne viennent que rarement au village. 

29. Chaleur accablante; refroidissements subits de tem- 
pérature. 

Rive droite, Ambaloua Uitera, colline d'une centaine de 
mètres de hauteur comme toutes celles que nous voyons 
depuis le Curicuriari Uitera. 

Le Curicuriari Igarapé prend sa source à Pati Uitera, à 
un jour de là, soit à 20 kilomètres environ du village d'Ana- 
narapecunia. Il n'a qu'une cachoeira. Cette voie permettrait 
de supprimer toutes les cachoeiras d'entre Sao-Joaquim et 
Camanâos. 

Rive gauche, Jnanarapecuma (la pointe de l'Anana). Nous 
arrivons la nuit. Le fourrier nous a précédés de quelques 
heures. Le pauvre jeune homme s'ennuyait fort de se trou- 
ver seul, n'entendant pas un mot de la giria (dialecte de 
^a tribu, jargon), ni de la lingua gérai, au milieu de gens 
ne comprenant pas un mot de portugais. Les Indiens nous 

T. II. 10 



l46 JAL UALPÈS ET SES MISSIONS. 

reçoivent bien. Nous dormons dans la case que les gens du 
village ont construite pour le P. Mathieu, quand celui-ci est 
en tournée dans cette aidée. C'est propre, confortable, bien 
distribué. Les gens d'Ananâ embellissent en ce moment 
leur église, qu'ils veulent égaler à celle de Panoré, la mer- 
veille du Uaupès. Il y a de l'émulation entré les villages; 
mais sans la direction d'un blanc ces pauvres êtres seraient 
incapables de rien faire. — Les maisons d'Ananà sont bien 
alignées; le village a des rues et des places publiques sarclées. 
Tout cela plaità l'œil. Environ trente cases et 1 5o habitants. 
3o. Sur ces trente cases, il y en a à peu près la moitié 
ea construction. Celles qui sont terminées sont en clayon- 
nage enduit d'aigle et construites exactement comme celles 
de rio Negro. Quelques-unes ont des portes; la plupart 
ferment les ouvertures avec des nattes volantes. Il n'y a 
que l'église qui soit blanchie. Le sol est de terre grasse et 
d'argile. Belles plantations de bananiers. De gigantesques 
assahys ornent les environs du village. Le P. Mathieu bap- 
tise. Je remarque, peint sur l'autel, un Sao-Bernardino , 
œuvre du P. José de Panoré. Les baptêmes se multiplient. 
Voici le fourrier (le commandant, comme on l'appelle) par- 
rain de tout le Caupès. Ce n'est certes pas lui, bien au 
contraire, qui aggravera la sinistre réputation qu'ont auprès 
des Indiens les Commissions brésiliennes. Nous commençons 
la distribution des perles et du tabac, coqueluche des 
Indiens; et, quand nous partons, toute la population, en 
pantalon ou en jupes, sans chemise, la poitrine nue, nous 
accompagne jusqu'au port de ses adieux attendris : £ré ! Ere ! 
A II heures du soir, après une affreuse nuit de pluie, de 
vent et d'orage, sous un ronfle complètement bouché à 
cause des torrents qui tombent du ciel, sans lumière parce 
que nous n'avions plus d'allumettes, nous arrivons enfin 
a Ta raqua. 



LE IJADPÈS ET SES MISSIONS. %^'J 

Taraqud (la Fourmilière) est bâtie àur une petite colline 
formée d'une roche dénudée. 

La case du Père est vieille pour le pays; elle a quatre ans 
et menace ruine. Depuis un an j on construit de nouveaux 
appartements attenant aux anciens, mais ils ne sont pas 
encore complètement terminés. Il y a un Italien à Taraquà, 
un charpentier appelé Cesare Luidjini, neveu du P. Venan- 
cio, missionnaire du Tiquié. Cesare trafique avec les Indiens, 
et avec son oncle. 

Taraquà compte une quarantaine de maisons, presque 
toutes habitées. C'est toujours le même genre de construc- 
tions. Ces cases sont dispersées sur une longueur de plus 
de cinq cents mètres le long de la rivière, dans un gra- 
cieux désordre, au milieu de bosquets de bananiers et de 
paripous. La population est d'environ 25o individus. Le 
bourg peut être divisé en deux parties : la partie basse et la 
partie haute, cette dernière ne comprenant que la cure et 
l'église, celle-ci gracieuse, ornée de colonnes supportant un 
hangar sur le devant. 

Je remarque un pied de vigne dans le jardin du Père, 
mais il ne donne pas de raisins. La canne à sucre et le maïs 
réussissent très bien. 

Le P. Mathieu a essayé d'ouvrir une école à Taraquà. II 
a eu jusqu'à vingt-quatre enfants, dont trois petites filles. Le 
catéchisme réunissait environ quarante enfants, aujourd'hui 
presque tous sont disséminés. Il enseignait à lire et à écrire 
le portugais, avec un peu d'arithmétique. 11 envoya cinq en- 
fants à Manàos. En somme, les succès ont été médiocres; très 
peu d'enfants encore entendent le portugais dans ce village. 
A Panoré, le P. José ne faisait que le catéchisme; il y réu- 
nissait une quarantaine d'enfants des deux sexes. Taraquà 
a la messe chaque matin et la prière chaque soir. Elle a 
aussi sa prison, mais fort délabrée, et que l'on peut ren- 



l48 LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 

verser à coups de pieds. Chaque matin, plusieurs fois par 
jour, le tuxauyun \ieux bonhomme aussi insignifiant que les 
autres Indiens, \ient recevoir la bénédiction du Père et pren- 
dre ses ordres, qu*il exécute avec plus ou moins de loyauté. 

La population est joyeuse. Tout est prétexte à cachiri 
(fête) : fête chrétienne, récoite des fruits sauvages ou cul- 
tivés, un abatis terminé, une roçada plantée de manioc. 
Aujourd'hui, les Indiens demandent au Père son autorisation 
pour faire les cachiris, qui, grâce à cette surveillance, sont 
moins orgiaques et dégénèrent moins facilement en dabu- 
curis (fêtes de Jurupari). 

Le costume est des plus simples; un pantalon ou une jupe 
en font tous les frais. Parfois, il est plus rudimentaire encore. 
Le beau sexe est plutôt beau que laid; cependant son dé- 
braillé lui va mal. Si toutes les femmes adoptaient le cos- 
tume de celles-ci, rien aux pieds, rien sur la tête, pas de 
chemise, seulement une jupe, et à la bouche une pipe, il 
est probable qu'il y aurait moins de galanterie sur la terre. 

Tels étaient Manâos et ses habitants, il y a une quaran- 
taine d'années. 

Les mœurs sont loin d'être patriarcales. Les chefs de 
Commissions et les regatôes ont fait disparaître depuis long- 
temps (s'il a jamais existé) le primitif état d'innocence. 
Il y a quelque temps, quand un de ces messieurs arrivait 
dans un village, il faisait appeler le tuxau et lui disait quel- 
ques mots en secret. Peu après, on pouvait voirie blanc avec 
une ou deux beautés de l'endroit. Le lendemain matin, 
le tuxau se promenait avec un beau pantalon qu'on ne lui 
avait jamais vu, et les deux beautés montraient à leurs 
compagnes leurs bras ornés de bracelets de métal brillant. 
Encore aujourd'hui, plus d'un regatao remonte la rivière 
bien moins pour les profits du commerce (|ue pour les 
petits plaisirs du voyage. 



LE UAUPis ET SES MISSIONS, 1^9 

Les missionnaires, on le pense bien, sont loin d'encou- 
rager de telles pratiques. De là, une sourde guerre entre les 
Pères et les regatôes. Ceux-ci ne reculent devant aucun 
moyen, u Hàtez-vous, disait récemment Tun d'eux aux Jn- 
diensy de me vendre tout ce que vous avez; car les soldats 
vont venir et tueront tous ceux qu'ils trouveront. Vendez 
tout et cachez- vous dans les bois. » Et, par ce procédé fort 
simple, riionnéte commerçant arrivait à acheter 5o kilos 
de caoutchouc pour un litre de tafia. 

— i"*^ avril, Panoréf sur la rive gauche. Le détachement 
de soldats brésiliens s'y installe. 

Une simple réflexion. La carte de Petermann en six 
cartouches, reproduite par Stieler, donne Panoré à la Nou- 
velle-Grenade et Taraquâ à la République de l'Lquateur. 

La Colombie, le Venezuela, l'Equateur et le Brésil reven- 
diquent en même temps cette partie du Uaupès. Mais en fait 
la contrée est brésilienne. 

Nous voici à notre cinquantième jour de canotage depuis 
Cuyaui. 

On arrive à la place publique par de gigantesques escaliers 
de terre que le P. José a fait faire par son peuple. On en- 
tend d'ici le grondement de la cachoeira de Panoré, la pre- 
mière que l'on rencontre en remontant le Uaupès. Elle se 
trouve un peu au-dessus du bourg. La cure a été construite 
avec goût. Le P. José en a orné la grande salle de peintures 
murales, un peu naïves mais bien intentionnées. La case 
est bien distribuée et fort habitable. Le style est un peu 
monastique, les murs sont épais, les portes petites et étroites, 
les chambres exiguës comme des cellules, les sièges et les 
bancs nombreux et bien répartis. Une partie de la construc- 
tion est faite d'un fort clayonnage d'argile blanchi à la taba- 
tinga, et l'autre, d'adobes fabriquées dans le pays sous la 



l5o LE UAUPèS ET SES MISSIONS. 

directîoD du P. José. Au fond de la cour, se trouye la prison, 
avec une chambre pour les hommes et une autre pour les 
femmes. Cette cour était autrefois la rue. Pour sa commo- 
dité personnelle et pour mettre la prison chez lui, le mis- 
sionnaire barra cette voie. 

La salle aux peintures est ornée des bonnets de police des 
soldats que l'Italien avait organisés. Les peintures repré- 
sentent : Adam mangeant la pomme, Jurupari (le dieu des 
Uaupès) en enfer, Christ en croix, un Turc mettant le crois- 
sant sous le nez d'un franciscain (le pinceau inexpérimenté 
du moine a donné au croissant l'aspect vulgaire d'une tranche 
de melon); Jurupari dans sa cuirasse, le village de Panoré, 
un garde champêtre européen qui a Tair de se trouver tout 
dépaysé en pareille société; Sienne, la ville natale du Père 
José ; l'Immaculée Conception. 

Toutes les fenêtres de la maison sont fortement grillées. 
J'eus plus tard l'explication de la chose. 

2 avril. En voyant arriver les soldats, la moitié de la 
population s'est enfuie. Toutes les femmes et les jeunes filles 
se sont cachées dans la forêt. 

Nous visitons l'église, qui est assurément la plus belle de 
toutes celles que l'on trouve dans les villages du rio Negro. 
Elle se présente fort bien, avec ses colonnes extérieures et in- 
térieures et ses deux tours où sont les cloches. Malheureuse- 
ment, elle est couverte en paille. Ses peintures aux tons crus, 
ressortant violemment sur la blancheur mate de la tabatinga, 
sont du meilleur effet. Admirez les chefs-d'œuvre inconnus 
du P. José : Jésus allant au supplice, le sacré-cœur de Jésus, 
le sacré-cœur de Marie, l'Enfant Jésus^ saint Pierre, saint 
François. Une inscription en caractères gigantesques vous 
apprend que le temple a été dédié à la Sainte Famille (Jésus, 
Maria, José), en i883, par le frère Illuminato José Coppi. 
Des devises portugaises écrites sur les murs vous incitent au 



LE CJAUPÈS ET SES MISSIOICS. l5f 

bien, et des cantiques dans la même langue, patiemment 
étendus sur la tabatinga, vous font croire, mais à tort, que 
les ouailles possèdent la science de Talphabet. Le temple a 
trois nefs et trois autels, deux chaires, un chœur, et des 
tribunes pour les autorités. Un saint Joseph d^argile, énorme 
sur un maître autel fort modeste, présente sa bonne face 
rougeaude et tend ses mains puissantes aux fidèles. Le rusé 
Italien, — c'est de José Coppi que je veux parler, — ayant 
fort peu d'argile plastique à sa disposition, s'est contenté de 
faire à son saint une tête et des mains -, il n'y a rien sous la 
grande robe d'indienne que vous voyez là; ce n'est qu'un 
mannequin habilement disposé. Mais tout cela est plus que 
suffisant pour frapper d'admiration les bons Indiens de 
Panoré. J'oubliais une des idées les plus fantasques du 
P. José Coppi ; c'était de jeter par-dessus la rue un pont, du 
temple à la cure, et d'entrer dans l'église par le clocher. 

Le cimetière est une des conceptions les plus bizarres de 
ce bizarre personnage. C'est un enclos avec les galeries in- 
térieures couvertes. C'est là que les morts auraient été 
enterrés, à l'abri de la pluie et du soleil. Quand les galeries 
auraient été pleines, on aurait transporté les ossements 
dans une autre construction bizarre, ressemblant assez à un 
grenier d'abondance. Il n'y a encore personne sous les gale- 
ries; mais José a bien failli y aller le premier, ayant été à 
deux doigts d'être massacré par ses paroissiens. Aujourd'hui 
que cette belle âme a pris son vol vers des climats plus pro- 
pices, — le pasteur a eu une peur terrible d'être dévoré par 
son troupeau , — il est à craindre que ces grandes entre- 
prises n'aient le sort qui guette tant d'œuvres de génie, 
qu'elles ne soient délaissées, oubliées et détruites avant d'a- 
voir élé achevées. 

Les cases de Panoré ressemblent à toutes celles de la con- 
trée. Mais les rues sont alignées, tirées au cordeau, perpen- 



l52 LE UALPÈS £T SES MISSIONS. 



diculaîres. Chaque rue a un uom et chaque maison son 
numéro, écrits de la main du P. José. On compte en tout 
cinquante-six maisons et environ 35o habitants. 

Il y a quelques rocadas autour du village, qui est construit 
en amphithéâtre. On y remarque des plantations de bana- 
niers, de cannes à sucre, de caras, daignâmes, de batatas et 
de pupunhas. 

Panoré ne valait pas Sao-Joaquim, quand le P. José y 
arriva en août i883. En trois mois, il lit tous ces embellis- 
sements. Ayant vécu quatorze ans aux Missions de Bolivie, 
il avait appris l'art du commandement. Le P. Venancio, lui, 
payait les gens; rien n'avançait, rien n'allait. Le P. José 
établit bravement la corvée, un jour par semaine pour tout 
adulte; et en trois mois, avec un jour par semaine, il obtint 
une énorme somme de travail de ces Indiens fainéants qu'il 
sut maîtriser, discipliner, et qui encore aujourd'hui sont 
tous à la porte de l'église au premier coup de cloche. Sous 
ce missionnaire actif, inventif, autoritaire , ils auraient pu 
faire quelque chose sans l'incident de Juruparî qui n'empê- 
cha pas cependant plusieurs d'entre eux de pleurer quand 
le P« José partit pour ne plus revenir. 

Cet étrange franciscain obtint ces résultats sans connaître 
le dialecte de ses Indiens, sans connaître même la lingua gérai 
que les hommes entendent pour l'ordinaire dans ces tri- 
bus. 11 se fit tradtiire par quelques regatôes de passage cinq 
ou, six sermons en a IShengatû » et il les lisait alternativement 
en chaire avec une assurance parfaite. 

Ces succès sont d*autant plus étonnants que Panoré est 
par excellence le village des pagets. On m'en montre une 
vingtaine. Il y en a de grands et de petits. Chacun a sa 
spécialité : l'un fait la pluie et l'autre le beau temps; ce 
lui-ci envoie les maladies, celui-là les guérit. La division du 
travail s'est établie parmi eux. Ils connaissent aussi la hié- 



LE VAUPis ET SES MISSIONS. i 53 

rarchie épiscopale, ils ont un paget des pagets, « intime ami 
de Dieu », sorcier fort habile, qui s appelle Vicente Cbristo 
et demeure à Umari. 

Je passai le mois d avril tout entier, du i"' au 3o, à Panoré 
et à Taraqua , au milieu des Tarianas et des Tucanos. Con- 
sultant mon excellent ami le P. Mathieu Camioni, dont le 
concours m'a été précieux, et aussi les tuxaus, les pagets et 
les regatoes, j'ai pu recueillir sur les nations Uaupès les élé- 
ments d'une monograpliie. 

Histoire. — Il n'y a que deux voyageurs qui aient passé par 
ici avant moi, Â. R. VVallace,en i852; Stradelli, en 1881. 
lis n'ont pu apprendre que fort peu de chose sur la religion 
des Uaupès, laquelle ne s'est manifestée dans ses particu- 
larités secrètes que tout récemment. Par suite, ils n'ont pu 
établir aucune conjecture sur l'origine de cette intéressante 
nation. 

Les premières missions des Uaupès furent fondées en j 852 
par le P. Gregorio, de Tordre des Carmes. H s'était établi à 
Carurù, qui devint alors un village de 3oo Indiens. Le vil- 
lage, quand il fut abandonné, ne tarda pas à disparaître. Il 
ne s'y trouvait qu'une case habitée quand les PP. Mathieu 
et José le visitèrent en 1881. Le P. Gregorio resta deux ans 
à Caruru, de i852 à i854. H habitait un peu au-dessus du 
village à cause du bruit de la cachoeira qui l'incommodait. 
Sa case, fort petite, isolée dans le désert, était dans un ilôt 
de la rivière. Des soldats brésiliens étaient alors chez les 
Uaupès aux ordres de Jesuino Cordeiro, directeur des Indiens. 
Celui-ci se servait de cette force pour former les aidées. 11 y 
eut conflit entre l'autorité religieuse et l'autorité civile, 
querelle entre Gregorio et Jesuino. Jesuino se plaignit à 
Manàos et le missionnaire fut rappelé. Wallace était alors à 
Carurù avec le P. Gregorio. Il ne youlut pas remonter plus 
haut à cause de toutes les cachoeiras qui embarrassent la na- 



|54 LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 

9 

vigation de la rivière. Gregorio parti, Jesuino continua à 
former des povoaçaos indiennes dans le Uaupès. Il emmena 
ses soldats jusqu'à Jurupari-Cachoeira. Le Brésil prenait ainsi 
tout doucement possession de la rivière jusqu'aux Andes. 
Toutefois les villages fondés par Jesuino ne réussirent guère. 
Ce missionnaire botté avait la main trop lourde pour mener 
à bonne fin l'œuvre délicate de la civilisation des Indiens. 

Depuis, dirigés par d'autres missionnaires dont les noms 
mêmes sont oubliés, les Indiens se réunirent de nouveau et 
formèrent de nouveaux villages qui disparaissaient aussitôt 
que les missionnaires se retiraient. De i852 à 1880, les mis- 
sions des l.aupès furent organisées et s'ançantirent trois ou 
quatre fois. Les missionnaires ne séjournaient pas. 11 est évi- 
dent que si deux ou trois Pères étaient continuellement res- 
tés dans les missions depuis i852, le Uaupès serait aujour- 
d'hui autrement prospère qu'il ne l'est. 

En 1880, on ne trouvait au Uaupès que quelques malocas, 
quelques assemblages de sitios et quelques vagues souvenirs 
de la tutelle des anciens missionnaires. C'est alors qu'arriva 
dans la contrée le franciscain italien Venancio Zilochi. 
Homme de mœurs paisibles et de caractère peu entrepre- 
nant, déjà au delà de la cinquantaine, n'aspirant guère 
qu'au repos et au bien-être, le digne missionnaire ne voulut 
point concevoir de vaste projet d'ensemble pour la réorga- 
nisation des missions du Uaupès. Il s'installa dans l'ancien 
village de Taraqua et borna ses conquêles à la création de 
quatre villages dans le Tiquié, afTluent de droite du Uaupès, 
cours d'eau paisible et sans cachoeiras, qui débouche à une 
heure au-dessus de Taraqua. Il fit aussi une tournée sur un 
affluent de droile du rio Negro, le rio Içana, parallèle au 
Uaupès, cours d*eau tranquille et sans chutes comme le Ti- 
quié. Il y baptisa de noms de saints quelques malocas, qui, 
dans sa pensée, pourraient plus tard, Dieu aidant, se trans- 



LE UAUPis ET SES MISSIONS. j55 

former en \illages. Fixé à Taraqua, le P. Venancio ne re- 
tourna plus à l'Içana, alla peu au Tiquié, et ne remonta pas 
le Uaupès au-dessus de Panoré. 

Cependant, quelques villages se formaient petit à petit 
dans le haut Uaupès, et Taraquâ se développait comme ca- 
pitale des Missions. 

En 1881, un autre franciscain, le Français Mathieu Ca- 
mioni, vint rejoindre le P. Venancio à Taraquà, et aussi, 
au commencement de i883, un troisième franciscain, leSien- 
nois lUuminato José Coppi. Le premier de ces missionnaires, 
plus jeune et plus actif que le digne Zilochi, visita, seul, 
tes villages indiens du Uaupès jusques et y compris Umari. 
Quelques semaines après l'arrivée de Coppi à Taraqua, les 
deux missionnaires entreprirent de visiter ensemble le haut 
de la rivière, et, cette fois ils se rendirent au delà de Yu- 
tica, le dernier village en amont. Toutes les aidées durent 
se construire une chapelle, et les deux missionnaires jetè- 
rent en passant les fondements d*une organisation générale 
des missions; puis ils continuèrent à remonter le Uaupès 
jusqu'au confluent du Codiari, affluent de gauche, et en- 
trèrent dans cette rivière, où ils essayèrent, sans succès, 
de jeter les fondements d'une mission chez les Cobbeos. 

Le P. Mathieu voulait remonter le Uaupès jusqu'aux sources 
et fonder une mission chez les Omauas. Mais Coppi voulut 
rebrousser chemin. Rendu exigeant par un séjour de qua- 
torze années dans les missions de Bolivie, libre d'ailleurs 
de ses actions, comme ayant plus que terminé l'engage- 
ment de dix ans que les franciscains contractent vis-à-vis de 
la société mère, le P. Coppi rêvait de fonder une grande 
mission dans le Uaupès, et nullement explorations géogra- 
phiques. Cependant, pour les missions comme pour toutes 
choses, la connaissance préalable du pays est de première 
nécessité. Les deux franciscains revinrent donc à Taraqua. 



]56 LE UALPÈS £T SES MISSIONS. 

Mais ils avaient senti les inconvénients qu'il y avait à habiter 
tous le même village, à laisser dans l'abandon un grand 
nombre de centres déjà populeux. Ils résolurent de se 
partager la besogne. Us parvinrent à convaincre Venancio, 
et en août i883, ils se séparèrent. Le P. Venancio eut 
le Tiquié et ses quatre villages avec Tucano pour rési- 
dence; le P. Mathieu, le Bas-Uaupès et ses cinq villages, 
avec Taraqua comme centre. Le P. José se réserva le 
Haut-Uaupès avec ses huit villages, y compris celui du 
Paporis, et il fixa sa résidence à Panoré, dont il conçut le 
projet de faire la capitale du Uaupès. 

Panoré n'avait jamais été le lieu de résidence d'un mis* 
sionnaire. Le P. José, à force d'activité, réussit, presque 
aussitôt installé , à faire relever les maisons ruinées, à en faire 
construire d'autres, à fixer tant bien que mal la population 
au village, à rassembler les familles qui vivaient éparses 
dans le bois; et, au bout de trois mois, Panoré compta 35o 
habitants, soit une bonne partie delà population de la tribu 
Tariana. Le nombre des cases s'éleva de trente sept à soixante- 
deux, et le P. José donna, à ce qu'on peut appeler les rues, les 
noms de Saint-Joseph, Saint-Jérôme, Sainte-Claire, Sainte- 
Marie, Saint-Pierre, Saint-François, Saint- Bernard. 

C'était bien du luxe pour des Tarianas, qui ne parlent pas 
la langue générale ni, à plus forte raison, le portugais, qui 
n'ont jamais vu d'autres livres que le livre de messe de leur 
missionnaire, et d'autres plumes que celles de leurs aras. Un 
défrichement entouré de murs devint le cimetière. Mais les 
deux grands travaux du P. José furent les embellissements 
de l'église et de la cure, dont on a vu le détail précédemment. 
L'église est certainement plus belle qu'aucune de celles du 
rio Negro ; elle a 1 9 mètres de long sur 1 2 de lai^e. Le lieu 
était voué à Sao-Jeronymo, José le voua à la Sainte Famille, 
Jesus-Maria-José. Grande colère de Venancio, le premier 



LE UAUPiS ET SES MISSIONS. l57 

parrain. Querelle de moines! Le Siennois, pour tout conci- 
lier, donna à Panoré le nom mystique, mais un peu long, 
de Sâo-Jeronymo-Jesus-Maria-José. Pour faire toutes ces 
grandes choses, il fut nécessaire, comme nous l'avons vu, 
d'établir une discipline rigide, la corvée , la prison^ une po- 
lice tariana (un commandant, un caporal et six soldats), 
les ceps (le tronc), et le bâton, dont le P. José jouait, parait- 
il, sans se faire prier. Ijà population fut disciplinée en peu 
de temps; au premier coup de cloche, tout le monde était à 
l'église; matin et soir, chacun venait demander la bénédic- 
tion du Père. Toutefois, c'est à ces formules, à ces dehors, 
que se bornaient les succès du missionnaire, et c'est à cela 
qu'ils devaient se borner chez ces populations indifférentes 
à notre civilisation et fort attachées, malgré leurs pratiques 
chrétiennes , à leur culte de l'ancêtre. 

Tout ce bel échafaudage de clinquant et d'autoritarisme 
fut bientôt renversé par l'incident dn MacacarauUj que 
nous raconterons plus loin. Le terrible franciscain, digne des 
missionnaires du Paraguay, est déjà parti. Il ne reviendra pas. 
Il ne reviendra que si la présidence de Manâos lui accorde 
l'expulsion des a pagets » par la force armée, et l'interdiction 
de la rivière aux ce regatôes »! N'avait- il pas voulu établir, 
dans son Panoré , que voyageurs et commerçants ne pour- 
raient acheter ni vendre sans le consentement du mission- 
naire, et qu'ils devraient entendre la sainte messe jours de 
fêtes et dimanches! 

Le P. Mathieu, à Taraqua, ne nourrissait point d'aussi vas- 
tes ambitions. Il se bornait sagement à maintenir, chose peu 
facile, les résultats déjà acquis, et à préparer de longue main 
des progrès ultérieurs. Il vivait sans frayeur ni gendarmes au 
milieu de ses Indiens, ne pensant nullement à exterminer 
pagets et regatôes. Esprit clairvoyant , il se rendait compte 
de son impuissance au milieu de ces populations réfractai- 



j58 le uaupfs rr ses mssioxs. 



a notre civilisation, et il se consolait en rêvant des mis- 
sions de Chine (i). 

Au Tiquié, le P. Venancio, le plus philosophe des trois, 
accepte les yeux fermés toutes les pratiques de ses Indiens ; 
il les laisse faire tout ce qu'ils veulent comme il laisse couler 
Feau de la rivière. Ayant perdu les importunes ardeurs de 
la jeunesse, le bon vieillard sait trouver le bonheur au milieu 
de sa nombreuse basse-cour. 

L^es choses en étaient à ce point quand se produisit, en 
octobre i883, Fincidentdu Macacaraoïta que nous racon- 
terons plus loin, en traitant de la religion des Uaupès. 

Les Indiens en étaient à cette période de calme qui suit 
les grandes tempêtes quand nous abordâmes dans leurs 
tribus. 

Géographie polUique. — I.<es missions actuelles du Laupès 
s'étendent de Trovao à Jutica, le long de la grande rivière, 
dans une région de cataractes, de chutes et de courants 
difficiles et périlleux, sur une longueur d'çnviron 800 kilo- 
mètres. Les rios Paporis, Tiquié et Içana, a(Tluents les deux 
premiers du Uaupès et le troisième du rio Negro, en sont 
les rivières les plus importantes. 

La largeur de la région est d'environ 200 kilomètres, et 
sa superficie de 160,000 kilomètres carrés. 

La population totale du territoire des Missions peut être 
évaluée à environ 8,000 individus , dont 49O00 pour les tri- 
bus errantes. 

Voici le détail de la population des villages, d'après un 
recensement fait par les Pères : 

kuXj^u^èsTroçàOy rive droite, l\o habitants; Jurarape- 
cuma (Sâo-Pedro), rive gauche, 79; Micurarapecuma (Con- 



(1) Ce cher Mathieu! un des rares hommes qu'il m ail été donné d'aimer (soit dit 
sans misanthropie). Il est, aujourd'hui (mai 1886), aux Missions françaises de 
Chine ! Puisse la France en avoir là-bas des milliers comme lui ! 



us. UilUPÈS CT SES MISSIONS. I $9 

cessao), 70, rive droite; ^/ia/wr^//ecawfl (Sao-Bernardino), 
129, rive gauche; Taraqud (Sao-Francisco), 245, rive 
droite; Panoré (Sao-Jeronymo- Jésus- Maria- José), 33o , rive 
gauche; Iviturarapecuma^ 78, rive droite; Juquira (Sao- 
Miguel), 164, rive droite; Jauarilé (Sao-Antonio) , 402, rive 
droite; C-marij 86, rive droite; Caruru (Sao-Leonardo) , 
168, rive gauche; Julica (Trinidad), 84. 

Total des habitants des villages des missions du rio Uau- 
pès : environ 2,000. 

Au Tiquié, daval en amont. Tuctmo (Santa- Izabel), 173, 
L'iraposo (Nazareth), 25o; Maracaju (Sâo-José), 809; Tu- 
rigarapé (SSiO-Pedro do Tiquié), 186. Total, environ 1,000. 

Au Paporis. Turigarapé (Santa-Lucia) , 162. 

Dans l'Içana. On n*a pas de détails statistiques sur la po- 
pulation des villages. L'Içana est plus étroit que le rio 
Negro de Marabitanas. La première cachoeira est à huit jours 
du confluent et s appelle Tunui. Les villages prospèrent, 
parait-il; ils sont bien tenus, propres, élégants. Les Bani- 
vas, qui les peuplent, sont une race intelligente. La plupart 
d'entre eux parlent portugais. Les villages sont, d'aval en 
amont : Tucano, Matirica^ Sao-PedrOy Pirajauara, Ccuna* 
raoj Sào- Antonio y Sania^Anna^ le plus important, \ilUi- 
Noi^aj Sào-Antonio Alto, Jatupirera, CorocorOj Tunui, au 
pied de la première cachoeira, et, un peu au-dessus, Aruti- 
parand et Jamid. 

Il faut ajouter à ces villages cinq autres petits centres, 
actuellement presque complètement déserts, qui se trouvent 
dans le Haul-Uaupès, au-dessus de Jutica. C'est : Kerarij 
au confluent de la rivière du même noin, sur la rive 
gauche de cet affluent; Uaracapori , sur la rive droite du 
Uaupès, Macaquinhay sur la rive gauche, et Micurigara- 
paua, sur la rive droite, puis enfin Mutum, sur la rive 
gauche du Codiari , au confluent de cette rivière avec le 



itio LE UAUPÈS £T SES MISSIONS. 

Uaupès. Chacun de ce^ villages a environ deux cases et 
20 habitants. 

Nous avons donc un total de trente-six villages pour tout 
le territoire des Missions, dont dix-sept dans le Uaupès, 
quatre dans le Tiquié , un dans le Paporis, quatorze dans 
ricana. 

Voici la liste à peu près complète des tribus de la con- 
trée : 

r . Tucanos. lis possèdent le Tiquié et ses quatre villages, 
Sainte-Lucie du Paporis et cinq villages du Uaupès : Yi'i , 
Anana, Taraquâ, Yuquira, Umari. En tout, 10 villages et 
environ i ,800 habitants. 

2. Tarianas. Deux villages au Uaupès : Panoréet Jauarilé. 
Environ 800 h. 

3. L'ananas. Deux villages au Uaupès : Carurû et Jutica. 
Environ aoo h. 

4. Sous^Uananas. Vassaux des Uananas, loo. h, 

5. Banii^s, Les quatorze villages de Tlçana et Kerari. 
L'ancien village baniva de Kerari, du temps du P. Gregorio, 
avait 3oo habitants. 

6. Cobbéos. Depuis Jutica jusqu'au-dessus du confluent 
du Codiari, le long du Codiari, du Gui Parana et de l'Inti 
Parana. Environ 1,000 h. 

7. Arapassos. Un village : Iviturarapecuma. Environ looh. 

8. Piratapujas . Un village au Uaupès : Micura. 

9. Tatumiras^ au-dessus de ce Jurupari cachoeira » et dans 
le Haut-Paporis, 3oo h. 

10. Juruparimiras ^ répandus chez les Tarianas, dont ils 
sont les vassaux. Environ 200 h. 

11. CWr«/>«/w/7i/rflj. Intiparana et Haut-Paporis. Environ 
5oo h. 

12. J//r///ïâ/?tt;Yi5. Haut-Tiquié. 100 h. 

i3. AraraSy au-dessous de Taraqua , dans la forêt, 100 h. 



LE UAUPfe ET SES MISSIONS. l6f 

i4* Macûs. Ce sont les esclaves des autres tribus. Ils ont 
une immense extension sur la rive droite du rio Negro 
et du Uaupès, des environs de Manaos jusqu'aux Andes. On 
en trouve aussi dans le bassin du rio Branco. Us occupent 
également le haut Japurâ où ils sont appelés Ouitotos. Ceux 
du territoire des Missions peuvent être environ au nombre 
de 700. 

i5. DesanaSj métis des Maciis et des autres tribus. Ils 
sont vassaux des nations qui les avoisinent. Environ 900 h. 

16. Tijucas. Comme les deux tribus suivantes, ils sont 
dans le Haut-Tiquié et ont des Macùs pour esclaves. 

17. Araratapujas. 

18. Jahurias. 

19. Corocoros, Haut-Kérari, de la famille Cobbéo. 
:>.o. Ipécas. Haut-Içana, de la famille Baniva. 

21. Omauâs. Aux sources du Uaupès et dans le haut 
de TApaporis. 

Il s*en faut que ces tribus soient toutes bien connues et 
qu'elles offrent toutes le. même degré d'intérêt. 

Les Omauas seraient de grands fabricants de curare et 
pratiqueraient la circoncision. Leurs hamacs sont renom- 
més. Ils sont en communication, mais d'une manière fort 
irrégulière et fréquemment interrompue, avec les gens de 
Neiva. Les Omauas sont de la religion de Jurupari. 

Les Cobbéos portent les cheveux très longs et leurs fem- 
mes les portent rasés. Ils les enroulent en une seule tresse 
. qui leur tombe derrière le dos et ressemble à une carotte 
de tabac. C'est dans le pays des Cobbéos, sur les bords du 
Codiari, que se trouvent de curieux monuments souterrains, 
espèces de cryptes ou temples souterrains, anciens vestiges 
sans doute de 'la civilisation chibcha, mais sans aucune 
trace d'ossements, de poteries, ni d'étagères en pierre pour 
supporter des urnes funéraires. Ce sont des souterrains revê- 

T. II. Il 



102 LE UAUPtS ET SES MISSIONS* 



tus intérieurement de murs et de voûtes en pierres de taille, 
dans lesquels coulent parfois de petits igarapés. Ils ont pour 
ces constructions un respect effrayé et religieux. On sait que 
les Chibchas avaient l'habitude de dissimuler la sépulture 
des chefs sous le lit d'une rivière dont ils détournaient mo- 
mentanément le cours. Ces cavernes artificielles, avec ou 
sans igarapé, ^s'appelaient bobedas (Voir Cieza, Simon, 
Piedrahita,.elc.). Comme les Chibchas avaient l'habitude de 
dessécher les morts du commun dans des a barbacoas » à 
feu doux et d'embaumer les chefs, on aurait des chances 
de trouver des momies dans les bobedas du Codiari. 

Les Cobbéos sont déjà mélangés d'Omauâs. 

On trouve, à ce qu'on assure, du cristal de roche sur les 
bords du Codiari. 

Il existe plusieurs tribus Cobbéos mal connues; elles par- 
lent toutes un même dialecte, le cobbéo. 

Les Tarianas et leurs alliés, les Banivas, sont peut-être les 
tribus les plus intéressantes de la contrée. Elles ont plusieurs 
mots caraïbes dans leurs langues Q|t semblent appartenir à 
cette grande famille. 

Les Tarianas {javis^ tigres) du temps du P. Gregorio ne 
formaient qu'une seule nation, soumise à un seul tuxau. 
Maintenant, il y en a deux, l'un à Panoré, l'autre à Jauarité. 
\jà tuxau unique de iSSa exerçait une autorité absolue sur 
sa tribu, bien plus rigoureuse que celle qu'exercent aujour- 
d'hui les deux tuxaus , de plus, il avait une grande autorité 
dans tout le Uaupès. Jauarité était alors le grand centre des 
Uaupès, et cette hégémonie durait, parait-il, depuis long- 
temps. Pour les Tucanos, ils étaient dès lors divisés en plu- 
sieurs groupes. 

Les Tarianas paraissent être la tribu guerrière de la con- 
trée, en même temps que la tribu sacerdotale. Ce sont eux 
qui possèdent le tambour de guerre, un bois cylindrique 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. l63 

avec une fente peu ouverte. Il faut trois hommes pour le 
soutenir. On le frappe à coups réguliers, comme pour le toc* 
sin, avec une grosse baguette emmanchée dans une palette 
de caoutchouc. Il résonne peu dans la salle même où 
on le frappe. Mais, au loin, il fait un grand bruit parfaite- 
aient distinct, et sinistre, et il s'entend, parait-il, d autant 
mieux au dehors, que la maison dans laquelle on le frappe 
se trouve mieux fermée. Aujourd'hui, les guerres sont rares, 
et on se sert principalement du tambour pour appeler 
aux dabucuris et aux cachiris. Les Tarianos ont aussi à 
peu près le monopole des macacarauas : ils sont les 
plus fanatiques des Indiens de la rivière. Leur langue, qui 
se rapproche du baniva, passe pour la pUis difficile des 
girias du Uaupès. Les Tarianas racontent qu'ils ont for- 
mé Tavant-garde des nations du Uaupès. ils auraient pris en* 
core plus au nord que les Banivas et les Cobbéos, par la 
contrée du Guaviare. Ils ne durent pas beaucoup se mêler 
aux Chibchas, sur le flanc des territoires desquels ils durent 
passer, car on ne trouve aucune trace chibcha dans leurs 
mœurs actuelles. D'ailleurs, à l'époque du voyage probable 
des Tarianas, les Chibchas devaient être déjà soumis aux 
Espagnols. Les Tarianas ont pour vassaux les Piratapuyas et 
les Juruparimiras (gens de Jurupari). 

^ Les Macus sont, à bien des égards, une des nations les 
plus intéressantes du Uaupès. De Manàos aux Andes, les 
Maciis sont les esclaves des autres tribus. Ils errent dans les 
forêts, sans habitations, vivant sous les arbres et changeant 
pour ainsi dire tous les jours de campement. Us sont timi-> 
des et effrayés; dès qu'un Indien parlant un autre dialecte 
parait au milieu d'eux, ils reprennent leur route dans la 
forêt, cherchant des retraites encore plus cachées. Us vont 
rarement en pirogue, mais ils connaissent admirablement 
la forêt, dans laquelle ils ne se perdent jamais. Ce sont pro- 



l64 LE UAUPis ET SES MISSIONS. 

bablement les vestiges d'une ancienne race aborigène ré- 
duite en esclavage par les tribus conquérantes : Tarianas^ 
Tucanos, Uananas, Banivas. Les regatôes apprécient les 
Macùs comme chercheurs de salsepareille. L'épithète de 
c( Macù » est injurieuse dans la contrée pour les autres 
Indiens. 

Les Desanas sont des métis des Maciis et d^s autres tribus. 
Ils sont également vassaux-nés. Un peu moins sauvages que 
les Macns, ils habitent entre ces derniers et la grande ri- 
vière. 

Les Sous-Ouananas en sont encore à Tépoque de la pierre 
polie, et dans leur pays on trouve beaucoup de ces instru- 
ments. 

Ces trois tribus, ainsi que les Juruparimiras et les Pira- 
tapuyas, doivent appartenir à la race aborigène réduite. 

Géographie p/ijsique. — La géographie physique de la 
contrée est connue dans ses grands traits. 

De Trovao à Jutica, en remontant , on compte treize 
jours de canotage, dont un demi de Trovao à Yù, un jour 
de Yiî à Micura, deux jours de Micura l\ Ananà, uu 
jour d'Ananâ à Taraquâ, un jour de Taraquâ à Panoré, un 
jour de Panoré :i Ivilurapécuma, un jour et demi d'Ivitura 
à Juquira, un jour de Juquira à Jauarité, un jour de Jaua- 
rité à Umari, un jour d'Umari à Cariirù, deux jours de Ca- 
rurû à Jutica. 

Santa-Lucia se trouve à un jour dans le Paporis, soit à 
un jour de Jauarité. 

De Taraquâ à Turigarapé du Tiquié, on remonte pendant 
dix jours : huit jours jusqu'à Maracaju, sept jours jusqu'à 
Uiraposo, six jours jusqu'à Tucano. 

Voici la liste des cachoeiras du Uaupès. Les plus impor- 
tantes sont écrites en italiques : 

Patiorc^ Pinopinô, Oy a pissé, Jaiiarité^ Acaricâ, Mucura, 



LE UAUPF.S ET SES MISSIONS. l65 

Umari, Abacaba, Japû^ Arara, Gui, Jandù, Jabiiti, Juruti, 
Caruru, Cimelerio, Mapaty, Tapiiracanga, Tapiirajùra, ^a- 
caréy Juiica, Pacù, Macocô, Anana, Mutum, Tapioca^ Tucu- 
naré , Taïassù 9 Jracapuriy Acurày Tatû, Miritis, Mutualto, 
Acaïca, Jurupari, Jui. Au-dessus de Jurupari cachoeira, il 
n'y a plus que la petite chute de Jui, tout près de celle 
de Jurupari, puis le rio Uaupès est libre jusqu'à ses sources. 

Soit Irente-six cachoeiras principales. De Jauarité à Jui 
elles se touchent pour ainsi dire toutes. C'est un voyage 
terrible; il faut décharger sans cesse; on ne passe que deux 
ou trois cachoeiras en un jour et quelquefois une seule, et 
ces chutes sont presque toutes plus périlleuses que celles 
de Sao-Gabriel. Le passage des chutes coiile fort cher. 
D'abord, chaque cachoeira a son « pratique » qui se fait 
bien payer. De plus, il vient toujours une foule d'Indiens 
que Ton n'a pas demandés mais qui exigent tous un sa- 
laire, la besogne une fois faite. Il faut s'exécuter; c'est 
l'usage. Ils ne se contentent pas toujours de perles et de 
tabac et vont parfois jusqu'à exiger un pantalon ou une 
chemise. 

En haut de Jurupari cachoeira, il y a peu de sitios; l'ali- 
mentation est difficile , et le recrutement des pagayeurs 
presque impossible. Abandonné dans le haut de Jurupari, 
on aurait des chances sérieuses de mourir de faim. 

Dans ces hautes régions, on trouve , paraît-il , quantité 
de rochers dessinés, racontant la légende du Jurupari. 

Les afnuents du Uaupès ont peu de chutes, sauf pourtant 
le Papori, qui est une longue cachoeira. 

Le haut Uaupès est formé de plusieurs petites rivières et 
a, par conséquent, plusieurs sources. Jesuino Gordeiro, 
directeur des Indiens, a remonté, en i854, une de ces ri- 
vières mères jusqu'à la serra Camareta, où elle prend sa 
source, non loin des Andes. JoSo-José, inspecteur de Sao- 



Peiirff^ fn a remonté one autrr q'ii coauDonique aTec 
iladÏM.): 3^icobo PaSiela, du rîo 3^e^ro. en a rvamité 
Mine troftsieme. tf]ui prend sa source (Los le Campo. H 5 a 
dans b rézion des sources beaucoups de bcs. nfto^ens et 
pefjti. 

Le L'âupes prend sa source principale au bc de FEspeUio 
'du VirrÀr , au pied de b serra Camareta. qui a eo^iroo 
Vx» mètres de hauteur. Il but quinze à \\np. jocns potir 
remonter de Jumpari cacfaoeira aui sources, et di^ pour 
retiKinter de Jutica à Jurupari cachoeira. Au-dessus de ce 
dernier point, b rivière, libre de ctiutes, est considérable- 
ment rétrécie et bientôt encombrée de bots tombés. 

Sur le haut laupês et sur le haut Apaports habilenl 
les f>mauas« qui, à Tépoque de Jesuino Cordeiro. descen- 
dirent jusqu'à Sâo-Galxîel mais qui, depuis, n*ont pas 
aliandonné leurs montaenes. 

Mœurs. — Les Indiens du Uaupès sont généralement de 
petite taille. Cependant on trouve diez eux des hommes et 
des femmes au-des>us de b moyenne européenne. Leur teint 
%arie du café au bit au chocobt. Leurs traits ont généra- 
lement un caractère mongoloïde prononcé. Cependant on 
trouve dans le nombre des têtes d'un caractère presque 
entièrement européen. Leurs cheveux sont noirs et lisses, 
njals pourtant parfois châtains ou même blonds. Us ont 
une odeur sut generis presque aussi forte et aussi désa- 
gréable que celle des nègres et qui ne provient pas de b 
malpropreté, car ils se bvent plusieurs fois par jour. 

>Ialgré leur apparence de docilité, ils sont peu soumis 
pour b plupart, surtout les Tarianas et les Banivas. 

ils sont ivrognes par-dessus tout. On ne les peut gu«pe 
gou%'ernrfr qu'avec de la cachaça, et, quand ils sont ivres, 
ils deviennent aisément insolents, violents et cruels. 

Toutes leurs fêtes ont un caractère orgiaque. Ils ont le 



LE UAtJPÈS ET SES MISSIONS. 167 

<c petit caclliri » qui dure une nuit et le « grand cachiri » 
qui dure deux ou trois jours. Ils font de ces cacliiris à tout 
propos, quand la^ fantaisie leur en prend. Us ont aussi un 
<c dabucuri a laïque, qui est une orgie sans caractère reli- 
gieux. Dans toutes ces fêtes on boit le cacIiiri, l'ipadù, le 
caapim, et la cachaça quand on en a. Le caapim est une li- 
queur enivrante faite avec une berbe qui est peut-être une 
espèce de cbanvre. Le caapim est très amer. On en prend 
peu, un demi-verre suffirait pour empoisonner. L'ipadu 
est la coca des Boliviens macérée dans la cachaca. Avant 
certaines fêtes, on procède à des insufflations de tabac dans 
de grandes trompettes, comme chez les anciens Tupis. 

A moins de caapim, les femmes s'enivrent moins souvent, 
moins complètement et moins salement que les bommes 
dans les cacbiris et les dabucuris. Pourtant, quand elles 
ont de la cacliaça, elles disputent, et quelquefois victo- 
rieusement, à leurs seigneurs les palmes de Tivrognerie. 

C'est dans un bois creusé en forme de pirogue qu'ils 
mettent leur cachiri, c'est autour de cette grande aiige qu'ils 
dansent. Ils s'appuient de la main droite sur l'épaule de 
celui qui précède. Le tuxau mène la danse et chante sur 
un ton monotone les exploits des poissons qui nagent dans 
les eaux, des oiseaux qui volent dans les airs, et des ani- 
maux qui rampent ou qui courent sur la terre. Tous les 
assistants reprennent en chœur le refrain. Hommes et 
femmes sont mêlés dans la ronde. 

Us ont aussi quelques danses de caractère. Elles consistent 
à frapper du pied et à battre des mains en cadence en ra- 
lentissant ou en précipitant le rythme. A part cela , rien 
n'est changé à la ronde et au chant, le tout, en somme, 
assez banal. 

Leur vanité est très grande. Les soldats Tarianas inventé 
par le P. José à Panoré refusèrent de troquer leur bonnet 



l68 LE TAUFES ET SES XIâ&i03rS. 

de police cootie le titre de « p^g^ * qui kur était oflTeit. 

Ils soDt dissimulés, per6des, et parfois ils ne répugnent 
pas à Tempoisonnenient. Leur poison est extrait d'une 
plante appelée tara. Le ta^a est une espèce d'arun assez 
sembbble au moucoumoucou. Ils font prendre Te^Ltrait du 
ta^a dans le cachiri ou la cachaça. A petite dose il agît len- 
tement, tue par épuisement , enlève Tappétit et le:» forces 
physiques et morales. On en meurt au bout de trois ou qua- 
tre mob, n*a%ant plus que la peau sur les os. A forte dose 
n rend fou. 

Comme dans tous les pays indiens, la nourriture se com- 
pose de gibier et de poisson frais ou boucané, de fruits, de 
farine de manioc, le tout fortement assaisonné de piment. 
On mange aussi la fourmi « maniquera ». Hais les indigènes 
sont surtotit friands des « saûbas » et des « maniuaras », 
grosses fourmis qui croquent agréablement sous la dent et 
qui sont douces. Les saûbas-reines sont grosses comme des 
sauterelles. 

Les Laupès liabitent de grandes baraques sur le bord des 
rivières. Ces i>aniques sont consi mites en bois très forts, 
comme Festego, 1 uacaricua, le paricarana, le bacfaachirana, 
le taûra, Tumiriiia, tous bois qui pourtant pourrissent au 
bout de quatre ou cinq ans. La couverture des cases est 
faite de feuilles tressées des palmiers miriiy, carana, buni et 
pindo. Ces baraques ont une porte à chaque extrémité. 
Quinze ménages indiens s'installent à Taise dans une de ces 
bizarres constructions. 

Os baraques, assez souvent, sont pleines de paille et ne 
paraissent guère plus propres qu'une c^nirie. Ijes hamacs, le 
mobilier, la case entière sont imprégnés d'odeurs dégoû- 
tantes, provenant du linge sale, des eaux croupies, de détritus 
non balayés. Quand vous entrez, celte odeur vous prend 
à la gorge et vous fait reculer si vous n'y êtes pas habitué. 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 169 

^ Le mobilier se compose de deux ou trois petites malles 
venant de Manàos ou de Para, de fusils simples, de grandes 
scies à main, de sabres d'abatis. Des cordes sont tendues 
d'un poteau à Tautre, supportant cbemises, pantalons et 
jupes, propres ou sales, séchant ou pourrissant. Des paniers 
grands et petits, des corbeilles d'arrouman, des sièges indiens 
hauts de dix centimètres et faits de deux petites planchettes 
en supportant une troisième concave, des pagayes, des pots 
de terre, des marmites traînent çà et là. Des nattes volantes 
bouchent les portes. Des couis, des chapeaux de fabrique 
locale ou européenne, sont accrochés au hasard avec des 
sacs k plomb et à poudre, des arcs et des flèches, des har- 
pons, des nasses. Deux piquets près d'une muraille suppor- 
tent un établi en rondins sur lequel sont alignés des paniers 
d'une alqueira pour la farine de manioc. 

Sous un petit hangar à côté se trouve le four pour cuire 
la farine, le beijù, le carada. 

Une petite flottille de pirogues est souvent amarrée au 
port. Les Uaupès excellent dans la fabrication de grandes 
pirogues à trente places, qui se vendent 3o milreis dans le 
pays et en valent i5o à Manàos. Quelques artistes fabriquent 
aussi des montarias. 

Une curieuse industrie des Uaupès est celle du sel de 
Carurii. C'est dans le cachoeira de Carurû que l'on trouve 
l'herbe avec laquelle on fabrique le sel de cuiAie de la 
contrée. Cette herbe est une plante grasse d'environ 
o°*,5o de hauteur. On l'arrache, on la fait sécher, on la 
brûle et on verse à plusieurs reprises de l'eau bouillante 
sur les cendres. Il s'élève à la surface une écume abon- 
dante que l'on retire. C'est le sel : carurû juquira. Il est 
blanc d'abord, puis il devient grisâtre. Il contient un peu 
d'eau qu'il faut faire écouler par la dessiccation. Ce sel est 
un peu amer; mais il remplace le sel ordinaire dans tous 



lyo LE UAUPfes £T SES MISSIONS. 

les usages. De qui ces Indiens à moitié savauges tiennent- 
ils ce curieux procédé? 

Chez les Uaupès du bas de la rivière notre vêtement eu- 
ropéen est parfaitement connu, mais il est de peu d'usage. 
Dans le haut de la rivière les hommes portent un a ca- 
lembé » d'écorce, mais les femmes n'ont pas de tangue. 
Elles se présentent au visiteur nues comme ver et ont Tair 
de trouver cela parfaitement naturel. Dans la plupart des 
tribus qui n'habitent pas les bords de la rivière, comme 
chez les Cobbéos, les Tatumiras, les Carapanamiras, les 
Macus^ on va complètement nu^ sans tangue ni calembé. 
Dans les villages du bas, hommes et femmes sont un peu 
plus vêtus; les premiers ont un pantalon, les secondes 
une jupe. La plupart ont des chemises qu'ils mettent pour 
s'endimancher quand on revêt le costume de ville. Quand 
ils travaillent, surtout s'ils se livrent à un travail quelque peu 
pénible , comme l'abatage, l'équarrissage et le transport des 
bois, ils se mettent presque toujours en calembé. Enfermés 
dans leurs maisons, les jours de repos, ils simplifient leur cos- 
tume. Si on entre brusquement à l'heure de la sieste dans une 
maloca, on a de grandes chances d'y trouver tout le monde 
en costume de paradrs terrestre. Généralement, ils sont peu 
ornés, surtout ceux des villages. Ceux de l'intérieur sont 
peints de rouge gt de noir, au roucou et au génipa. Quel- 
quefois, le tatouage des hommes représente la figure de Ju- 
rupari. Certaine pierre cylindrique ou conique, le muirakhan 
sur laquelle on a tant écrit, est un ornement spécial aux hom- 
mes. Hommes et femmes ont de longs colliers de graines, des 
bracelets, des pièces d'argent suspendues au cou. Les fem- 
mes surtout affectionnent beaucoup celte dernière parure. 
J'en ai remarqué plusieurs, entre les seins bronzés desquel- 
les s'épanouissait, sur la face ternie d'une pièce de cinq 
francs, le profil bien connu de notre dernier empereur. 



LE TJAUPÈS ET SES MISSIONS. I y | 

Les mœurs des Uaupès sont surchargées de pratiques bizar- 
res. A rëpoque de la puberté, les jeunes filles se coupent les 
cheveux très courts et jeûnent pendant un mois. Quand elles 
sont près d'accoucher, les femmes se retirent dans la forêt, 
sur le bord "de quelque ruisseau; elles accouchent là sans le 
secours de personne, et, aussitôt après la délivrance, la mère 
et l'enfant vont prendre un bain. Quand on vient de faire 
dans la forêt la chasse aux cochons sauvages, on enterre une 
têle de pécari dans Tendroit même où Ton a rencontré la 
bande, afin que la bande ne s'éloigne pas et qu'il en revienne 
d'autres à l'endroit où Ton a trouvé celle que l'on vient de 
combattre. C'est ainsi que les colliers f^its de dents de jaguar 
et de sanglier, portés au cou par les petits enfants, sont des 
amulettes destinées à les préserver quand ils seront grands, 
des attaques des bêtes féroces. 

La politesse et le cérémonial sont rudimentaires. Entre 
eux, ils se parlent et se saluent peu ; ils sont médiocrement 
causeurs et rieurs, sans avoir pourtant la gravité imposante 
de certains indiens du centre. Quand un blanc arrive chez 
eux, les femmes se cachent et les hommes viennent le saluer 
à tour de rôle, et lui offrir dans une petite corbeille plate de 
leur fabrication, la cassave, le caradà, du poisson boucané, 
des fruits. Mais ce ne sont point là des dons gratuits. On at- 
tend que vous donniez quelque chose en échange, et par- 
fois on se montre exigeant. 

On se rendrait mieux compte de l'esprit général de ces ra- 
ces si on pouvait se représenter la promiscuité qui règne à la 
maloca. Dans leurs grossiers hamacs de miritis, bien infé- 
rieurs à ceux que fabriquent les Caboclos, les Indiens dor- 
ment côte à côte. Le père dort avec les garçons, la mère 
avec les filles, coutume qui n'est pas sans engendrer des vices /|*^ 
incroyables; mais bien rarement l'homme et la femme pas- 
sent la nuit entière ensemble dans le hamac. Ce serait gê- 



(;v- 



172 L£ UAUPès ET SES MISSIONS. 

nant. La nuit, ils alhiment de grands feux dans leur bara- 
que. Souvent, surtout s'ils sont malades, ils en allument 
sous leur hamac. 

Les Uaupès n'ont pas la notion précise de la maladie et dé 
la mort naturelles. Je ne crois pas qu'ils se hasarderaient à 
affirmer que, sans les mauvaises influences, ils mourraient 
jamais des maladies qui les atteignent. L^s mauvaises in* 
fluences sont celles des pagels tant de la tribu même que de 
la tribu voisine. Les pagets ont le pouvoir de donner la 
maladie et, quand un homme meurt, il est bien rare qu'on 
ne dise pas que c'est le paget qui en est cause. Il l'a em- 
poisonné, dit-on, ce qui signifle aussi bien qu'il lui a donné 
le laya ou qu'il lui a jeté un sort. Les pagets ne se servent 
point d'esprits à leurs ordres pour donner la maladie ou la 
mort : ils agissent par influence directe. Ils tiennent leur pou- 
voir de Jurupari, qui les inspire, qu'ils évoquent et qui se 
manifeste à eux. 

Quand quelqu'un vient à mourir, les parents font enten- 
dre des lamentations sur un ton convenu, triste et mono- 
tone, jusqu'à ce que l'on ait fait l'enterrement. On pleure 
beaucoup et on fait l'éloge de la personne morte. Les voisi- 
nes, les parentes font l'office de pleureuses. On ne les paie 
pas, mais elles trouvent leur salaire dans un cachiri ultérieur. 
Après l'enterrement il est d'usage de tirer en l'air des flèches 
ou des coups de fusil pour tuer le génie qui a fait mourir le 
défunt. C'est là une vieille pratique qui ne correspond plus 
à la croyance actuelle. 

Les Uaupès n'ont pas perdu complètement la vieille ha- 
bitude d'enterrer leurs morts dans leur baraque. Cependant, 
aujourd'hui, grâce aux missions, il y a des cimetières dans 
les villages. Les Uananas enterrent leurs morts dans les ilôts 
des rivières. A Jauarité, on trouve encore des cases ruinées 
et abandonnées, dans lesquelles on avait enterré plusieurs 



LE UAUPfes ET SES MISSIONS. I^S 

membres de la famille. LesTarianas enterrent toujours le dé- 
funt (dans la maloca. Pour les sépultures dans les cases, on ne 
se met pas en frais de tombe ni d'aucun simulacre extérieur. 
La case n'est pas toujours abandonnée après Tinhumation. 
Les Tucanos enterrent aussi le défunt dans la maloca, que la 
famille abandonne toujours aussitôt pour aller en construire 
une autre. Au bout de quatre ou cinq ans la maloca a dis- 
paru. Au bout d'une génération la forêt a repris ses droits et 
la sépulture est introuvable. 

Ce ne sont plus aujourd'hui les Tarianas et les Tucanos 
qui boivent la cendre de leurs morts, comme le disait Wal- 
lace. Ce sont les seuls Cobbéos. Les gens de cette peuplade 
enterrent leurs morts; puis, quand les chairs sont pourries, 
ils lavent les os, les dessèchent, les brûlent, les pilent et, 
dans les dabucuris, mêlent cette poudre, précieusement con- 
servée, au cachiri, avec lequel ils boivent, ens'enîvrant, les 
cendres de leurs ancêtres dont ils s'incorporent ainsi toute 
l'énergie. Cette étrange boisson leur procure des délires 
extatiques ou furieux. 

Chez certaines tribus, les os sont desséchés et mis dans un 
panier que l'on emporte avec soi quand on déménage. Ainsi 
font les Macùs. Un individu de cette nation, actuellement 
domestique du P. Mathieu, perdit, il y a quinze ans, à Cas- 
tanheiro du rio Negro, sa femme, Tariana de Panoré. 
Quand elle fut pourrie, il lui nettoya proprement les os et 
les emporta avec lui dans un panier. H s'installa avec sa re- 
lique dans un misérable carbet au fond des forêts de Tara- 
quà. Il passait sesjournéesà jouer avec les fémurs de sa chère 
défunte, persuadé que, tant qu'il ne cesserait d'être fidèle à 
la carcasse désarticulée de sa tendre moitié, il ne mourrait 
jamais lui-même. Cette occupation nlystique, unique passion 
de sa solitude, avait rendu le pauvre homme à moitié fou. 
Il se livrait avec son squelette aux plus extravagantes fan- 



%.» 



»9 



174 LE UACPÈS ET SES DUSSIONS. 

tai2»ies. Les parents delà morte, à la fin indignés, menacèrent 
de tuer le pauvre maniaque qui dut se décider, en pleurant, 
à enterrer son épouse et son panier. 

Malgré le culte de Jurupari, qui semble avoir pour objet 
l'explication mystique et la jtistification de la tutelle des 
femmes, le beau sexe jouit au Uaupès des libertés les plus gran* 
des. Les dames prennent, laissent et reprennent leurs maris; 
les demoiselles prennent, laissent et reprennent leurs amants. 
J'ai connu à Taraqua une jeune femme qui mit son mari à 
la porte et désormais refusa énergiquement de le recevoir 
parce que le malheureux garçon, trois jours de suite, avait 
été malheureux à la pèche. 

Quand on veut une femme, on provoque un cachiri, on 
fait boire le caapim à Tobjet de son choix et, quand la belle est 
ivre morte, on la viole. Quelquefois l'épousée, — surtout 
si, pendant qu'elle était inerte et inconsciente, elle a réelle- 
ment eu à subir, chose rare, la transformation de fille en 
femme, — l'épousée est dégoûtée de son mari dès le réveil 
de l'ivresse et ne passe pas huit jours avec lui. Il en est 
qui ont été ainsi mariées dans trois ou quatre cachiris. Elles 
continuent jusqu'à ce qu'elles trouvent quelqu'un à leur 



goût. 



La demande en règle, de laquelle on se dispense le plus 
souvent, se fait comme il suit. Le jeune homme fait un pré- 
sent d*acangataras ou de taïassuranha (dents de sanglier) au 
père de la jeune fille. Si celui-ci refuse, le jeune homme est 
éconduit. S'il accepte, la demande est agréée. Le choix de la 
jeune fille est toujours libre. Les jeunes gens tiennent beau- 
coup aux taïassuranha, « Cela vaut une femme, » disent-ils. 
Pourtant le taïassù n'est pas bien difficile à tuer, et il n'est 
pas indispensable de présenter ces dents, bien qu'il soit de 
bon goût de faire ce cadeau pour donner une preuve de sa 
force et de sa vaillance. On attend parfois pour consommer 



L£ UAIjPKS et ses MISSIONS. 176 

le mariage jusqu'au prochain dabucuri. Le plus souvent, on 
n'attend pas. Si la chose n'a point élé consommée longtemps 
déjà avant la formalité du caxipim^ le jeune homme prend la 
jeune fille et vit avec elle. C'est le consentement mutuel qui 
constitue le mariage. Pendant ce stage^ \e futur s'applique 
à gagner les bonnes grâces du paget, qui, dans le prochain 
dabucuri, va remplir les fonclions de prêtre et d'officier 
de l'état-civil, et ratifier, sanctifier le mariage accompli de* 
\ant la nature. 

C'est une cérémonie grandiose. Le jour solennel ar- 
rivé les jeunes gens se présentent devant le paget revêtu de 
son grand costume, le chef ombragé par la grande acanga- 
tara, la tête, les bras et les jambes surchargés d'os, de 
plumes et de cordelettes. Les mariés n'ont pas non plus né- 
gligé leur toilette : Monsieur, peint de frais en rouge et en 
noir, la pierre cylindrique au cou, des bracelets aux bras, 
des plumes sur la tête; Madame également repeinte à neuf, 
couverte de plumes, de colliers, de bracelets, avec des piè- 
ces de nickel ou d'argent et des médailles suspendues au 
cou. Pendant qu'ainsi parés ils se couvent du regard, le pa- 
get qui officie prépare la cachaça sainte en invoquant une 
demi-douzaine de démons et ajoute ensuite du piment pilé 
à l'affreuse liqueur dont Roméo et Juliette vont ensuite se 
pourlécher les lèvres. Le paget fait alors un petit discours, 
souhaite aux amoureux que la cachaça pimentée les préserve 
du malheur et leur fasse avoir beaucoup d'enfants. Il prêche 
la fidélité dans le ménage, apprend à la femme qu'elle doit 
obéissance à son mari et aux deux que, si au bout d'un an 
ils n'ont pas d'enfants, le mariage est dissoluble et qu'ils 
pourront se séparer d'un commun accord. Au cas contraire, 
l'union est en principe réputée indissoluble. Ensuite le saint 
personnage aborde le grand sujet du salut ; il parle de Juru- 
pari, le grand dieu des Uaupès, il prêche l'accomplissement 



176 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 



du culte et des jeunes, l'instruction des fils dans la croyance 
de leurs aïeux, le respect et i*obéîssance aux pagets, puis il 
dit à la femme de bien prendre garde , sous peine de mort, 
<le jamais regarder Jurupari ou son simulacre. Après cette 
exhortation , le paget interpelle les mariés par leurs noms 
respectifs, leur demande s'ils désirent s'unir, et, après leurs 
réponses affirmatives, après avoir, pour la forme, pris le 
consentement d'ailleurs bien inutile des parents, il prend 
l'épouse par la main et la remet à l'époux en disant : 
ce Voici ta femme ; allez et vivez heureux en observant ce que 
je vous ai dit. » Chacun va boire le cachiri à la santé des 
mariés et, après cet incident^ le dabucuri recommence avec 
une nouvelle fureur. 

C'est ainsi que chez les Uaupès se pratique la cérémonie 
du mariage religieux, après celle du mariage civil qui gît 
tout entière dans le consentement mutuel ou dans lecaapim. 

L'exogamie est la coutume générale. On prend sa femme 
dans la tribu \oisine, mais sans rapt ni simulacre de rapt. 
Généralement, l'Indien du Uaupès est monogame. Le travail 
est équitablement réparti entre l'homme et la femme , celle-ci 
travaillant moins que celui-là, l'un et l'autre travaillant 
peu. 

On trouve aux Uaupès nombre de femmes d'une taille au- 
dessus de la moyenne, vigoureusement charpentées, plan- 
tureuses, respirant la santé. L'exhibition de leurs formes, 
exhibition qu'elles font avec une impudeur coquette et un 
visible plaisir, fait naître la pensée que ces superbes ani- 
maux ont une fonction prédestinée : la reproduction. Leurs 
flancs robustes donneraient naissance à une belle race mé- 
tisse. Ces pauvres filles sont d'ailleurs incapables d'inspirer 
aucun sentiment délicat; elles sont naïvement obscènes, 
bestiales. On ne peut voir en elles que de belles juments 
poulinières. 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 177 

Chacune de ces femmes mel au monde en moyenne six 
enfants, et pourtant la population diminue. La mortalité 
des enfants est énorme. Il est difficile de la déterminer, mais 
le fait que la population diminue est absolument hors de 
doute. 

Ce n'est assuréitieilt point parce que les pagets négligent 
de faire pour le baptême des cérémonies assez solennelles. 
Elles sont analogues à celles du mariage, mais encore am- 
plifiées. Les ministres de Jurupari invoquent pendant des 
heures entières d'innombrables démons et donnent Tun 
d'eux pour protecteur à l'enfant qui portera son nom. Si 
l'enfant baptisé par le paget arrive à l'être aussi par le mis- 
sionnaire, ce nom ne sera pas abandonné, mais sera trans- 
formé en surnom. 

Des pratiques assez cruelles subsistent encore dans les 
moeurs des Uaupès. L'a vortement, l'infanticide, le meurtre 
des enfants infirmes, l'empoisonnement des femmes qui n'ont 
que des filles, sont pratiqués ouvertement. 

Les tribus sont presque toujours en guerre, dans l'inté- 
rieur. Dans les villages, de tribus à tribus, on se hait et, si 
on ne se fait pas la guerre , ce n'est dû qu*à la présence des 
Pères. Mais, dans l'intérieur, on se tend constamment des 
embuscades; les hommes sont massacrés, on emmène les 
femmes et les enfants qu'on vend, quand on le peut, aux 
régatôes. Heureuses sont alors ces pauvres créatures qui, 
sans cela, auraient été mangées, car l'anthropophagie est 
encore pratiquée de temps à autre chez les tribus de l'inté- 
rieur. Chacun mange un petit morceau du prisonnier fait 
sur la tribu ennemie, non point pour assouvir son appétit, 
mais pour obéir à un rite de vengeance et pour s'assimiler 
les qualités du vaincu. Quelques-uns des petits Indienrs ache- 
tés par les régatôes, élevés dans des familles du rio Negro, 
ont ensuite servi comme soldats dans l'armée brésilienne. 

T. II. 12 



178 LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 

Plusieurs des petites filles vendues ont été épousées par leurs 
maîtres. 

Chacune des tribus a son dialecte à part. De tribu à tribu , 
on ne se comprendrait pas du tout sans les mariages, qui^ 
presque tous exogames, créent des interprètes. Telle tribu 
n'a pas cinq cents âmes et a son dialecte spécial. On compte 
au moins quinze dialectes dans le territoire des Missions. 
Entre eux, les Indiens parlent leurs girias; s'ils sont de tri- 
bus différentes il arrive qu'ils ne se comprennent pas du 
tout. Le plus grand nombre d'entre eux savent fort peu de 
« liugua gérai )>• Le portugais est presque complètement 
inconnu. Le patron ne doit espérer se faire comprendre qu'à 
peu près. La giria la plus répandue du Territoire des Mis- 
sions estletucano. Cette tribu, étant la plus nombreuse et 
la plus disséminée, a imposé son dialecte un peu par- 
tout. 

Remarquons, par parenthèse, que beaucoup d'Indiens, tou- 
tefois, parlent deux girias et quelquefois en plus la lingua 
geraK 

On trouverait peu , chez nous, de paysans triglottes. 

Pour qu'on puisse étudier les Uaupès il faut connaître le 
portugais, indispensable pour les relations avec le rioNegro, 
et la lingua gérai, comprise un peu partout par les pagets et 
les tuxaus, et aussi le tucano. Le P. Mathieu, perdu depuis 
sept ans chez les sauvages du Purùs et des Uaupès, ayant la 
tête pleine d'une demi-douzaine d'idiomes, commençait sou- 
vent une phrase en français, la continuait en portugais et la 
terminait en lingua gérai mixturée de tucano. 

L'autorité du tuxau et même celle des pagets est à peu 
près illusoire. On commence déjà à compter un tuxau par 
village. Ce morcellement de l'autorité l'a détruite. La licence 
la plus grande est la loi de la tribu. Les pagets eux-mêmes 
sont moins respectés qu'autrefois. 



LE UA.UPES ET SES MISSIONS. I -yt) 

Il est inexact que les Uaupès aient des chefs temporaires, 
comme le prétend Herbert Spencer, sans doute d'après Wal- 
lace qu'il cite souvent. Le tuxau est un roi héréditaire. A 
défaut d'héritier mâle ou par suite de l'incapacité des fils 
pour cause d'extrême jeunesse ou de folie, c'est le frère du 
tuxau défunt qui prend le pouvoir. Ce pouvoir est plutôt 
nominal qu'effectif; les dépositaires actuels sont de vrais pe- 
tits rois d'Yvetot; mais il se présente de temps à autre des 
tuxaus énergiques qui acquièrent une grande influence sur 
les autres tuxaus et dont l'autorité prendrait aisément un 
caractère tyrannique n'était l'ingérence des civilisés, soit ré- 
gatoes, soit missionnaires. Dans toute la région, les familles 
des tuxaus sont dépositaires de cette autorité depuis 
une antiquité fort reculée. 

Il est également inexact qne les Uaupès constituent des 
sociétés simples, ce qu'afBrme le philosophe plus haut ci- 
té, qui dit aussi que les Uaupès sont sédentaires. Comme 
nous l'avons vu, les grandes tribus ont des vassaux, et la 
partie de la population qui n'est pas dans le village n'a pas 
d'habitation permanente dans la forêt mais change fré- 
quemment de baraque. Tels sont les Banivas du Kairari, 
les Cobbéos du Codiari, les Tatumiras du Papori, les Ca- 
rapanamiras de l'Intiparana, les Desanas de l'Içana. Enfin 
les Macùs sont absolument errants. Ces Macus sont, de 
plus, les esclaves des autres tribus des Uaupès. Chaque 
nation Uaupès a un certain nombre de Macùs, qu'elle 
traite à peu près en esclaves, surtout dans l'intérieur. 
C'est chez les Macus que les nations Uaupès vont enlever 
des enfants, qu'elles vendent ensuite aux regatôes au prix 
d'un fusil simple pour petit un garçon ou une petite 
fille. Ces ventes sont très fréquentes encore aujourd'hui. 

Les missionnaires ne sont malheureusement pas assez 
nombreux pour faire une bonne police dans toute la rivière. 



f8o LE UAUPÈS JîT SES MISSIONS. 

En somme 9 les Pères ont cependant accompli ici une 
grande œuvre. Les villages, comme construction, propreté, 
confort, ne sont guère inférieurs .à ceux des Caboclos du 
rio Negro. 11 est bien évident qu'abandonnés à eux-mêmes 
les Indiens n'auraient pas atteint, de si tôt, ce degré de ci- 
vilisation relative. Malheureusement, que les missionnaires 
se retirent et tous les progrès réalisés s'anéantiront, les In- 
diens déserteront leurs villages et reviendront à leur vie pri- 
mitive. 

Cependant il ne faut pas se faire d'illusions. Il est incontes- 
tablequ'aux points de vue de l'organisation politique , — gou- 
vernement, villes, armée, police, — et de l'état économi- 
que, — division du travail, marchés, boutiques, — lesUaupès 
sontencorède beaucoup inférieurs aux populations delà côte 
et de l'intérieur du continent africain. Mais ce n'est point la 
faute dés missionnaires. On connaît la répugnance que montre 
cette race, pourtant intelligente, des Indiens des Amériques 
occidentales, à abandonner la vie sauvage et à imiter notre 
civilisation* 

Tous les services rendus par les Franciscains n'empêchent 
pas les régatôes de les attaquer avec violence. « Ils font du 
commerce y » disent-ils, et ce sont dès concurrents qu'ils 
maudissent en eux. Mais, à part Venancio qui trafique ou- 
vertement, aucun des autres missionnaires ne fait de négoce. 
Ce qui a pu prêter à l'erreur, dans certains cas, c'est qu'ils 
sont obligés, pour acheter leurs provisions et payer leurs 
hommes, d'avoir des objets d'échange, la monnaie n'ayant 
pas cours chez les Uaupès. 

Le Brésil a là d'excellents auxiliaires. Les Italiens et les 
Français le servent avec fidélité et dévouement, a Nous ira- 
vaillonspour le Brésil qui nous paye, me disait le P. Mathieu. 
Si nous avions fondé une mission chez les Omauàs, c'aurait 
été une conquête pour le Brésil. » Au rio Branco c'est la 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. l8l 

mission de Porto Alegre d'Uraricuera qui, en domestiquant , 
il y a une trentaine d'années ^ les Indiens de cette rivière, a 
préparé la prospérité actuelle descampos de la contrée. Au 
moyen de ses missions le Brésil recule petit à petit ses fron- 
tières, et c'est incontestablement son droit. Tous ces déserts, 
contestés ou inattribués, de la région centrale, seront à qui 
en tirera parti. Aujourd'hui, au Uaupès, tout est brésilien jus- 
qu'aux Omauas exclusivement. 

Religion de Jurupari. — Toutes les tribus des Uaupès ont 
la même religion , religion étrange, peut-être unique chez 
les nations indiennes des deux Amériques. 

Depuis trente-deux ans qu'il y a des missions au Uaupès, 
aucun missionnaire n'avait pénétré le culte secret des Indiens. 
Les regatôes n'en connaissaient que les pratiques extérieures 
mais nullement l'esprit. 

C'est dans les circonstances suivantes que, tout récemment, 
s'est révélé le secret du culte de Jurupari. 

Au commencement d'octobre i883, des gens de Jauarité 
vinrent dire à Coppi qu\in certain Ambrosio avait empoi- 
sonné leur tuxau Manoel. Coppi se transporta sur les lieux 
etfît arrêter Ambrosio; mais les partisans de celui-ci, sup- 
posant que le Père dormirait au village, résolurent de l'as- 
sassiner pendant son sommeil. Averti parle petit Ypurinan 
Xico, qui l'accompagnait, Coppi partit à neuf heures du soir, 
avec quatre enfants comme pagayeurs, et passa, par une 
nuit noire, la petite cachoeira qui se trouve au bas de Jauarité. 
Il fit pagayer, sans arrêter^ toute la nuit et tout le jour sui- 
vant, jusqu'à l'arrivée à Panoré. Il emmenait prisonnier, et 
aux ceps dans une autre pirogue, Ambrosio qui n'avait pu 
échapper . 

Le missionnaire commença ensuite une enquête. Ambro- 
sio, sans doute pour corrompre son juge, lui promit une 
caisse d'objets indiens, bien précieux à ce qu'il disait. La 



l8!l L£ UAUPES £T SES MISSIONS, 

caisse arriva et \mbrosio fut déclaré innocent. La caisse con- 
tenait deux macacarauas et des paxiuhas. En la remettant au 
P. José, Ambrosio pleura : a Ne montrez les macacarauas à 
personne, dit-il, surtout aux femmes qui ne peuvent voir, 
souspeinede mort, ces emblèmes de Jurupari. » Puis, effrayé 
de son acte, Ambrosio retourna à Jauarité. Peu après, il fut 
assassiné, quelques-uns des siens furent blessés, et neuf de 
leurs sitios incendiés. 

Qu'était-ce donc que ce macacaraua? 

Le P. José, qui commençait à pénétrer les mystères du 
culte secret des Uaupès^ voulut essayer l'efTet des macacarauas 
sur ces hypocrites catéchumènes. Au cours de trois manifes- 
tations, il apprit des choses absolument inconnues jusqu*a- 
lors sur Jurupari et sa religion» 

Un jour, une soixantaine de garçons et de filles se trou- 
vant rassemblés pour le catéchisme , il ferme la porte à clef 
pour que personne ne puisse fuir et expose les macacarauas. 
Les garçons poussent des cris d'admiration; les jeunes filles, 
épouvantées, se cachent les unes derrière les autres et se voi- 
lent le visage avec leurs mains. 

Le lendemain, le P. José exposa le symlK>le sur sa maison, 
au sommet d'un mât. Les Indiens, sous la conduite de 
leurs pagets, se réunirent autour de la cure^ menaçants. 
Pour les disperser, le P. José tira deux coups de fusil en 
l'air. Le procédé réussit. Les Indiens rentrèrent chez eux 
sans décrocher le macacaraua que le P. José descendit bien- 
tôt après , et mit en lieu sur» 

Le P. José interrogea ensuite les enfants secrètement 
et obtint des renseignements détaillés sur les jeûnes en 
l'honneur de Jurupari, les dabucuris, le supplice du poison 
infligé aux femmes qui avaient Vu le macacaraua, le massacre 
de ceux qui révèlent le secret des mystères. 

Peu satisfait de ses deux premières tentatives , le P. José 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. l83 

résolut de comnietlre une troisième imprudence. H manda 
le P. Mathieu à Panoré, et le i8 octobre i883, après la 
messe y celui-ci, en chaire, exposait le macacaraua pendant 
que le P. José, à la porte, empêchait les Indiens de 
sortir. Ce fut un tumulte indescriptible. Les femmes voyant 
la mort devant elles ^ affolées, ne savaient où se cacher, 
où fuir. Les pagets soufflaient sur le peuple, et, en ce 
faisant, suivant la croyance indienne, lui insufflaient la 
mort. Les Indiens se précipitèrent sur le P. Mathieu pour 
lui arracher le macacaraua , mais ils ne purent que lacérer 
Tobjet sacré , ainsi que les vêtements du mbsionnaire qui 
se défendait énergiquement armé d'un crucifix de bronze 
dont il donnait de grands coups sur la tête des pagets. Mais 
bientôt la foule trouve une issue; elle s'échappe par l'es- 
calier de la tour de droite et sort par la toiture. Répandus 
dans les rues , les Indiens , sous la conduite de leurs pagets , 
s'attroupent et se groupent menaçants. Les menaces et 
les vociférations commencent, l'heure est critique. Pendant 
que le P. Mathieu bataillait à l'intérieur, le P. José était 
poussé hors de la porte. Là^ un Indien, armé d'un fusil à deux 
coups, déchargea à bout portant son arme sur Coppi. Par 
un bonheur étrange, les deux capsules . étaient mauvaises 
et l'arme ne put faire feu. Alors Coppi, profitant d'un 
moment de désarroi chez les Indiens ^ qui avaient vu quel- 
que chose de surnaturel dans la mauvaise qualité des 
capsules et s'étaient en partie dispersés, se rendit à la cure, 
qui se trouve à côté de l'église, prit son fusil et revint à 
la porte du lieu saint, prêt à faire feu pour protéger le 
P. Mathieu. Celui-ci, dans le moment, malgré la solidité 
de son crucifix de bronze, regrettait fort de ne s'être pas 
armé d'un couteau comme il en avait eu d'abord l'idée. 
Les deux missionnaires purent, sans trop de horions, 
regagner la cure. Les Indiens^ étonnés et comme effrayés 



l84 LE 13AUPÈS £T SES MISSIONS. 

du bizarre avortement de leur tentative d'assassinat, ne 
les inquiétèrent pas. 11 était neuf heures du matin. A dix 
heures, José et Mathieu s'embarquaient, disant aux pagets 
qui les escortaient encore, menaçants mais sans armes, 
qu'ils ne reviendraient plus, a On ne peut empoisonner toutes 
les femmes du village, dit le tuxau, mais toutes iront en 
enfer. S'il n'y en avait ici que quatre ou cinq qui eussent 
vu le macacaraua, elles seraient déjà mortes. » Cependant, 
toute la population féminine de Panoré, attendant la mort, 
s'était enfuie dans la forêt, et les deux missionnaires peu 
rassurés descendaienl en toute hâte à Taraquâ. La nuit, 
les Indiens forcèrent la cure, où ils volèrent <livers objets 
sans toutefois faire un pillage en règle. Tout finit par un 
jeûne générai, que les pagets ordonnèrent à la population 
de la part de Jurupari mécontent. Panoré dut jeûner un 
mois^ Taraquâ moins souillé , jeûna un jour seulement. 

Depuis cet incident, les missionnaires continuèrent à 
interroger, à confesser, avec plus d'ardeur que jamais , sur 
le culte du Jurupari. C'est grâce à ces confessions, arra- 
chées à grand peine à la frayeur des enfants , que nous 
possédons aujourd'hui des idées à peu près exactes sur 
ce culte singulier. En interrogeant les femmes, ils furent 
tenus au courant de l'impression produite par l'incident, 
et les bavardages des indiscrètes indiennes mirent les 
Pères sur la voie de plus d'une particularité ignorée du 
culte des Uaupès. Enfin, l'audace des missionnaires amena 
les pagets à discuter avec eux et à révéler la plupart de 
leurs secrets. Tel fut le résultat des imprudences héroïques 
de José Coppi et de Mathieu Camioni. 

La religion de Jurupari nous est maintenant connue. 

Jurupari [Juru^para^i : issu de la bouche du fleuve), reçut 
le jour d'une vierge, vierge bien incontestable celle-là, car 
elle n'avait pas de parties sexuelles. La présence de cette 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. l85 

vierge sans parties sexuelles intriguait fort la tribu. Un 
jour les pagets se réunirent chez elle, fumant le tabac« 
buvant le-cachiri et l'ipadu. Puis les pagets se retirèrent 
laissant la vierge seule. Ce fut alors qu'eut lieu son Imma- 
culée-Conception. La vierge but tellement du cachiri qui 
restait qu'elle s'en remplit le ventre , ce dont elle devint 
enceinte. L» temps venu elle ne pouvait accoucher. Mais 
un jour qu'elle se baignait dans un igarapé, le poisson ap- 
pelé tarire lui fit une incision au bas du ventre, « fit le 
trou, » dit la légende, et l'enfant put nattre. 

Les pagets dérobèrent l'enfant du miracle à sa mère et 
le mirent dans la forêt où il grandit vite. De son corps 
sortaient des lumières, en remuant les doigts il produisait 
des sons, de toute sa personne s'échappait un bruit de 
tonnerre. Les Indiens en étaient émerveillés. Un jour on fit 
un grand cachiri. Il y assista mais les femmes ne le re- 
connurent plus. Les femmes ne jeûnaient pas encore. Il dit 
aux hommes qu'il fallait que toute la population jeûnât, 
que sans cela il ferait mourir les hommes et les garçons. 
Peu de temps après, les enfants ayant fait du feu sous 
l'arbre appelé Uacù , il en tomba des fruits que les enfants 
mangèrent, malgré la défense qu'avait récemment faite Ju- 
rupari de manger de ces fruits, absolument prohibés pen- 
dant le jeûne général qu'on observait alors. Indigné de 
cet acte de désobéissance, Jurupari tua les enfants et les 
mangea. 

Alors eut lieu la Passion de Jurupari. Les hommes se 
réunirent, firent un grand cachiri, enivrèrent Jurupari et 
le jetèrent dans le feu. Des cendres de Jurupari naquirent 
les palmiers paxiubas qui sont les os de Jurupari, des re- 
liques. C'est par un paxiuba né aussitôt des cendres du 
défunt que l'âme de Jurupari put grimper jusqu'au ciel 
pendant la nuit même du meurtre. Avant le jour, pour que 



l86 LE UAUPis ET SES MISSIONS. 

les femmes ne pussent voir la relique vivante de Jurupari, 
les hommes abattirent le paxiuba de l'Ascension et en firent 
les premiers instruments sacrés. Le son que les Indiens 
tirent des paxiubas préparées est la voix même de Juru- 
pari. Et y comme de son vivant le fils de la vierge allait 
vêtu d'une peau de singe, le Macacaraua (poil de singe) est 
aujourd'hui-son symbole. 

Il y a dans l'histoire de Jurupari autre chose que la 
légende chrétienne adaptée aux besoins d'une tribu de 
sauvages , ou autre chose qu'une légende locale habillée 
d'oripeaux chrétiens. Il suffit de suivre. 

Au début y après la mort du fils de lavierge, ce furent 
les femmes (les femmes jouent décidément un grand 
rôle dans la religion de Jurupari), ce furent les femmes 
qui sonnèrent de la paxiuba, revêtirent le macacaraua, évo- 
quèrent Jurupari. Mais celui-ci avait sans doute des raisons 
pour ne pas aimer les femmes. Un jour il descendit du 
ciel et en poursuivit une qui avait le macacaraua et les 
paxiubas. Elle s'arrêta pour uriner puis pour se laver. 
Jurupari finit par l'atteindre. II la coucha sur la pierre, la 
viola, et lui prit les paxiubas et le macacaraua. Depuis 
cette époque les femmes ne doivent plus voir le macaca- 
raua sous peine de mort. Pour ce fait elles vont de droit en 
enfer, mais afin qu'elles y aillent plus vite on les empoisonne. 
Toute celte histoire est dessinée grossièrement , mais peu 
décemment, sur les pierres de la cachoeira d'Arapapa, au 
Papuri. 

C'est depuis l'incident de la femme violée que Jurupari, 
du haut du ciel, organisa définitivement les fêtes solen- 
nelles de sa religion les Dabucuris ou fêtes du fouet. Les 
dabucuris sont accomplis en témoignage de l'amour et de 
la crainte qu'inspirent toujours aux Uaupès les mystères 
terribles de leur grand dieu Jurupari. 



LE UAUPÈS ET SES MlSSIOl^TS. 187 

Jurupariy du haut du ciel, a imposé le macacaraua, son 
ancien costume, pour son symbole. Cest lui qui a choisi 
les palmiers paxiubas, ses reliques vivantes, pour en faire 
rinstrumeut à évocations et qui a indiqué le caractère des 
danses. 

Le macacaraua est un manteau noir sans manches, des- 
cendant jusqu'à la ceinture, fait de poil de singe entre- 
mêlé de cheveux coupés aux jeunes filles lors de leurs pre- 
mières menstruations, le tout tissu avec des fils de tucum, 
ce qui est une opération assez difficile. Il est muni d'une 
tète en tronc de cône servant de masque avec un trou pour 
la bouche et deux pour les yeux. I^ masque est surmonté 
de plumes formant couronne; il est diversement orné. 
Dans les baraques, le macacaraua est soigneusement caché. 
Il est placé dans un pagara et dissimulé dans un endroit 
secret. Quand les femmes sont seules elles ne le cherchent 
pas de peur d'être trahies par leurs compagnes, ou bien 
si l'une d'elles, poussée par la curiosité, le découvre, c'est 
quand elle est bien seule, et alors elle se garde de s'en vanter. 

Ceci est pour le macacaraua sacré. Ils sont fort rares. Les 
Uaupès pour aucun prix n'en vendraient un. Les maca- 
carauas profanes ou Juruparis sont une tunique surmontée 
.d'un casque fantaisiste adhérent au cou. Le tout est fait 
d'une écorce quelconque diversement coloriée. Les juru- 
paris ont peu de valeur. 

Lespaxiubas sont de hauteur d'homme, de dix centimè- 
tres de diamètre, creuses, avec un orifice latéral entouré 
de feuilles que le souffle de l'évocateur fait vibrer. Elles 
sont peintes en noir. Le son qu'on tire des paxiubas rap- 
pelle le mugissement du taureau. 

Les paxiubas sont, dans la pratique, moins sacrées pour 
les femmes. Après qu'on a fini de s'en servir on les met 
dans l'eau courante d'un igarapé où il n'est pas rare que les 



l88 LE i ALPES ET SES MISSIONS. 

femmes les découvrent , sans en parier à personne. Cepen- 
dant, les pagets, quand ils arrivent à apprendre le fait, font 
semblant de Tignorer. 

Mais pour le iiiacacaraua , la défense aux femmes de le 
voir sous peine de mort est formelle. Aussi bien ont-elles 
moins l'occasion de le voir que les paxiubas. Il n'y en a 
que deux, à Jauarité, sans compter les deux qu'Ambrosio 
donna à Coppi qui les a emportés à Rome. Les gens de 
Taraquâ prétendent qu'ils n'en ont pas : ils vont en em- 
prunter à Jauarité quand ils veulent faire un dabucuri. 

Les cas de femmes mises à mort pour avoir vu le maca- 
caraua sont fréquents. Les pagets savent leur administrer 
le ta ja de façon à les faire mourir en quelques heures, quel- 
ques jours, quelques semaines ou même seulement au bout 
de quelques mois, comme ils veulent, selon la préparation. 
Elles ne se doutent pas qu'elles ont été empoisonnées par 
le paget qui pourtant sait , à quelques heures ou à quelques 
jours près, la date de leur mort. Quand, au bout d'un 
temps quelconque, les femmes qui ont vu le macacaraua 
arrivent à mourir, les autres ne savent pas si elles doivent 
attribuer cette mort à une vengeance, une punition directe 
et personnelle de Jurupari , à un empoisonnenàent pur et 
simple du paget, ou bien à l'eflet d'une puissance spéciale qui 
serait dans le paget ministre de Jurupari^ de faire mourir par 
le seul fait de sa volonté, en soufflant sur la personne, la 
malheureuse qui a vu le symbole prohibé. Et ceci entre- 
tient les femmes dans une certaine frayeur vague, peu rai- 
sonnée mais profonde, de Jurupari et du macacaraua. 

Cela explique tout ce qu'il y a d'horreur sacrée dans la 
fête du dabucuri. 

Les Indiens se préparent au dabucuri par un jeûne de 
trois jours. Il y a six dabucuris dans l'année. C'est la récolte 
de certains fruits qui détermine leur époque. Le premier 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. .189 

(labucuri se fait en janvier avec le fruit de Tassahy, le 
second en février avec celui de Tuciiqui, le troisième en 
mars avec le fruit du mirity, le quatrième en mai avec 
celui du patauà, le cinquième en juillet avec celui de l'u- 
mariy le sixième en novembre avec la gousse de l'inga. 
De tous ces fruits les Indiens tirent des boissons enivrantes. 

La durée de la fête est de trois jours. Les Indiens y arri- 
vent de cinquante lieues à la ronde. Le jour venu, hommes 
et femmes, à partir des pubères, se peignent en noir et en 
rouge. On chante des chansons tristes et monotones, puis 
les pagets célèbrent les mariages. Ensuite on fait sortir les 
femmes. Elles sont envoyées dans la foret sous la conduile 
d'un homme qui ne doit les laisser revenir qu'au moment 
convenu. Ensuite trois hommes, en grand costume de fête, 
se mettent à sonner de la paxiuba. Au bout d'une demi- 
heure ou d'une heure, un ou plusieurs Indiens, générale- 
ment deux ou trois, déguisés en Juruparis, revêtus du ma- 
cacaraua , ne laissant paraître que quatre doigts de chaque 
main , avec des pieds dont ils ne font voir que trois orteils, 
avec des griffes aux doigts des mains et des pieds, en tout 
semblables au Jurupari de la légende, font irruption dans 
la baraque, sautant à quatre pattes dans tous les sens au 
milieu des assistants et donnant à tort et à travers de grands 
coups de bâton qui ne sont pas rendus. Un grand silence 
est observé pendant cette cérémonie solennelle, puis les 
Juruparis se retirent. On sonne encore un quart d'heure 
de la paxiuba puis on fait entrer les femmes. 

Les flagellations mutuelles commencent. Armés de verges 
les uns et les autres, les hommes fouettent les femmes et 
les femmes les hommes. Si un blanc arrive alors, il peut 
prendre part à la fête en consentant à recevoir quelques 
coups qu'il pourra ensuite rendre avec usure. Alors l'orgie, 
la saturnale commence. On fait une grande ronde, chacun 



190 LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 

marche à pas cadencés, appuyant la main droite sur Tëpaule 
de celui qui précède. Chaque danseur a une espèce de flûte 
dont il tire un son aigre en la faisant passer, d'un mouve- 
ment rapide, sur les lèvres, de haut en bas, du front à la 
poitrine. I^s femmes forment une ronde concentrique. 

On tourne ainsi toute la nuit, d'abord lentement, tant 
qu'on a la possession de soi-même. Mais bientôt tout le 
monde est ivre de cachiri, d'ipadu, de cachaça ou de caa- 
pim : tous dansent, gesticulent, bondissent, comme des 
possédés. On n'a pas oublié Jurupari, qu'on invite de temps 
à autre à venir se divertir un peu. Mais il répond, par la 
bouche des pagets, qu'il ne le peut, que s'il avait des rela- 
tions avec une femme (ce qui indique bien le caractère de 
la féte)^ il serait changé en serpent, ou, disent d'autres, 
il en naîtrait un serpent. 

D'abord le costume des danseurs et des danseuses est 
correct : Tacangatara , les colliers, les bracelets, et le reste. 
Puis, bientôt, hommes et femmes n'ont plus que la tangue 
ou le calembé. Ceux-là même qui, au commencement de 
la fête avaient pantalon ou jupe, ne tardent pas à se débar- 
rasser de l'incommode ornement. Puis, quelques nouvelles 
flagellations aidant, les tètes se perdent, tournent, et les 
ardents donnent le signal de se fouetter avec les tangues et 
les calembés qu'on s'arrache et qui bientôt forment litière 
et sont foulés aux pieds dans la poussière immonde souillée 
de vomissements. La nuit se passe en danses, beuveries et 
débauches. Il s'exhale de la baraque une odeur de roucou 
et de genipa délayés par la sueur, de tabac, d'ivrognerie et 
de prostitution. Des enfants des deux sexes, chose mons- 
trueuse, sont là, cherchant ou subissant leurs premiers 
exemples et leurs premières pratiques de luxure et de cra- 
pule. Toute la nuit on entend au loin cette rumeur de gens 
ivres. De temps à autre on souffle de la paxiuba et on se 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. I91 

flagelle pour surexciter jusqu'au délire la tête et les sens 
fatigués. Le lendemain, au petit jour, il fait beau voir ce 
bal éhonté, des démons à tête hébétée , l'œil en feu ou 
terne, tombés ivres-morts pêle-mêle ou gambadant encore 
dans un paroxysme nerveux, des oripeaux de plumes et de 
perles piétines, une atmosphère saturée de tabac, de pous- 
sière et de saoûlerie, et, à la clarté pâlissante de lumignons 
tremblotants, une dernière ronde de quelques forcenés, 
hommes et femmes, jeunes et vieux, tous nus et souillés^ 
dansant et chantant encore, énervés et stupides, d'un pas 
mal assuré et d'une voix rauque, un cancan obscène et fan- 
tastique. 

C'est par le jeûne qu'on se prépare à cette pieuse céré- 
monie, car les Uaupès sont fort convaincus. La meilleure 
preuve se trouve dans les jeûnes réellement rigoureux et 
fréquents qu'ils s'imposent : jeûne de trois jours pour le 
dabucuri; jeûne pour évoquer Jurupari; jeûne pour de- 
mander à Jurupari de n'être pas mangés par le serpent; — 
pour que les blessures guérissent; — pour aller au ciel; — 
et, les femmes, pour avoir régulièrement leurs menstrues. 
Il y a aussi le jeûne d'un mois pour les premières mens- 
truations, le jeûne pendant l'époque des menstrues, le jeûne 
de quatre jours à chaque nouvelle lune, jeûne avant la 
semaille du maïs qui sans cela ne donnerait pas de grains, 
un autre jeûne en novembre pour la cueillette de l'inga. 
Et tous, enfants et vieillards, sont astreints à la plu- 
part de ces jeûnes, qui sont des cérémonies propitiatoires 
pour se concilier Jurupari. 

En temps de j^ûne, les hommes s'abstiennent de tout 
travail* Les femmes pèchent et vont à la roça pour pourvoir 
elles-mêmes à la nourriture permise. Le jeûne des hommes, 
et principalement celui d'avant le dabucuri, est fort pénible. 
Us s'abstiennent de chair, de poisson, de piment, des fruits 



192 LE LAUPÈS ET SES MISSIONS. 

de la terre ou de la foret. Ils se nourrissent de beijù et de 
caradâ avec lesquels ils mangent les fourmis maniquera et 
saûbas. Le beijii est une cassave épaisse d*un doigt et le 
caradâ est une galette à peu près semblable, mais faite de 
tapioca presque pur. Le tout est pris en petites quantités, 
réglées d'après les habitudes de la tribu. Les jeûneurs souf- 
frent principalement de la privation de piment, leur exci- 
tant quotidien, qui leur est comme le vin pour les Euro- 
péens. Malgré le jeune, ils boivent le ^achiri et prennent 
aussi de la cachaça, quand ils en ont. Pendant les jeûnes 
on se livre à des exercices religieux. On va se promener 
dans la foret avec les paxiubas et on évoque Jurupari. 
Leur état d'excitation mentale et d'inanition leur procure 
des visions, et c'est peut-être là le but principal, non rai- 
sonné , de ces jeûnes. 

Une autre preuve de la sincérité, de la profondeur 
des convictions des Uaupès, est l'empoisonnement des 
femmes qui ont vu le macacaraua. Il y a quelques années, 
pour ce fait, dix femmes furent mises à mort à Panoré, et 
cinq à Taraquà. 11 y a environ cinq ans, un Père Salgado, en 
tournée apostolique, reçut deux coups de feu à Panoré pour 
avoir profané un macacarana. Pour une raison semblable , 
les Indiens tuèrent, à cette époque, à Jauarité, un soldat de 
la Commission des limites. Les plus fanatiques, les plus ter- 
ribles, sur le chapitre du respect dû aux mystères, sont 
ces mêmes Tarianas si imprudemment provoqués à Panoré 
par Coppi et Camioni. 

La cosmogonie et la métaphysique de la religion des 
Uaupès est assez difBcile a reconstituer. 

Nous avons vu qu'à côté de Jurupari il existait aussi 
Tu pan. Chacune des tribus des Uaupès a un nom spécial 
pour Jurupari et un autre pour Tupan mais toutes connais- 
sent les deux noms. 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. igS 

Le Tupan des Uaupès ne doit pas être indigène. On sait 
que le Tupan des Tupis primitifs n'était pas du tout le 
principe bon. C'était l'expression de la notion abstraite de 
la cause inconnue, terrible et majestueuse, dont le tonnerre 
{tup7i) paraissait la plus admirable manifestation. Cétait la 
cause créatrice et destructrice, une entité ni bonne ni 
mauvaise. 11 existait de bons génies dont Tupan, trop haut 
placé, ne daignait point avoir la direction, et de mauvais 
dont Anlianga était le chef. D'ailleurs les Tupis ne rendaient 
de culte ni à Tupan ni à Anhanga. 

Je ne retrouve rien de cette conception abstraite dans le 
Tupan des Uaupès. Ce Tupan doit être originaire de quel- 
que antique mission catholique de la contrée. Les mission- 
naires, comme cela a été fait dans le sud du Brésil, auront 
assimilé la notion abstraite du Tupan des Tupis, avec la 
notion concrète du Dieu-le-Père des chrétiens. Les Indiens 
des Uaupès paraissent se souvenir vaguement de ce Tupan- 
là par tradition. Ces réminiscences chrétiennes que Ton 
retrouve dans la notion de Tupan, dans la légende de Juru- 
pari, doivent venir des anciens missionnaires espagnols, 
avec lesquels, depuis longtemps, les Uaupès, surtout au 
début de la conquête, ont dû avoir des relations, car ils ont 
conservé le souvenir de Santa Rosa de Lima, et ils emploient 
encore aujourd'hui, assez fréquemment, certains vocables 
espagnols tels que buenoy sombreroy carajo. 

S'il en est ainsi, le Tupan des anciens missionnaires est 
aujourd'hui bien défiguré. Il est devenu un homme grand 
marcheur, grand voyageur, qui s'amusait, pendant ses péré- 
grinations à tracer, des dessins sur les granits des cataractes. 

D'ailleurs les pagets ne sont pas d'accord sur le compte 
de ce Tupan; quelques-uns, en petit nombre, célèbrent des 
fêtes en son honneur : c'est lui, disent-ils, qui a créé tout 
ce qui existe. Mais beaucoup d'entre eux n'admettent pas 

T. II. 13 



194 ^^ TAUPES ET SES MISSIOJNS. 

que le Tupan des blancs soit le même que le leur. Le même 
Tupan, pensent* ils, ne peut pas servir pour les deux races. 
Quand ils sont ivres ils sont affirmatifs avec arrogance : 
c( Notre dieu, disent-ils, est plus puissant que celui des 
blancs» » Mais c'est alors Jurupari surtout qu'ils ont en 
vue. De sang- froid, ceux qui ont la bosse mythologique 
établissent une espèce de hiérarchie vague : Jurupari, le 
Terrible ; le Tupan des Indiens, le Bon ; le Tupan des Blancs, 
le Puissant. Mais ils ont aussi peu de crainte de ce dernier 
que d'envie de s'occuper de lui. 

Jurupari n'est pas en opposition avec Tupan. Tupan a 
un caractère universel et vague, Jurupari a un caractère 
local et précis. Tupan c'est le dieu, Jurupari c'est leur 
dieu. Ancêtre des Uaupès qui le considèrent comme leur 
plus ancien aïeul , le père de leur race , comme l'aïeul de- 
venu immortel et dieu après sa mort, il est Uaupès comme 
Jéhovah est Juif. Aucun Uaupès ne vous racontera l'histoire 
de ce dieu national, si terrible, sinon sur un ton passionné 
et convaincu, en y joignant une pantomime expressive. C'est 
un dieu à eux, bien plus à leur portée que le métaphysi- 
que Tupan, auquel ils ne comprennent pas grand'chose, et 
sur le compte de qui ils sont arrêtés à chaque pas quand 
on les interroge. 

Jurupari a un caractère terrible et mauvais. Il voit avec 
plaisir chez son peuple l'ivrognerie, la débauche et le 
meurtre. Cependant il a été créé par Tupan, dont il est en 
quelque sorte le ministre du mal. 

Il est curieux de remarquer à quel point le dieu-ancêlre 
Jurupari, et le dieu plus ou moins imposé par l'étranger, 
Tupan, font aujourd'hui bon ménage. Quand Tupan se 
promenait sur la terre, dit la légende, alors qu'il visitait 
les rivières et les igarapés des Uaupès, il était toujours ac- 
compagné de Jurupari, son guide. 



LE I3AUPÈS ET SES MISSIONS. IqS 

Jurupari habite avec Tupan, en haut, au ciel, mais il 
aime beaucoup les forêts des Uaupès, où il se promène sou- 
vent et où il se manifeste de temps à autre. Ancêtre terri- 
ble, son double immortel n'est pas moins terrible. On le 
craint comme on le craignait. On Thonore et on lui rend 
un culte pour apaiser ses Fureurs. Mainte rivière, maint 
igarapé, mainte cachoeira, portent son nom. Les dabucuris 
sont les fêtes de son culte et les pagets sont ses ministre^. 
Ce devait être quelque paget guerrier, vaillant et cruel. 

Après leur mort, les hommes vont avec Jurupari si, de 
leur vivant , ils ont honoré son culte. Mais s'ils ne Font 
pas honoré , — le chemin est long de la terre au ciel , — 
ils se perdent en route. Pour les femmes, dans le sentier 
qui va de la terre au ciel , elles rencontrent à mi-chemin 
une baraque dont le propriétaire s'appelle Bichiû, esprit in- 
férieur. La baraque est pleine d'objets indiens, tangues, 
bracelets, etc. Si les femmes ont vu le macacaraua ou Juru- 
pary sur la terre^ elles restent dans la baraque de Bichiu, 
établissement qui constitue une espèce d'enfer supportable. 
Si elles n'ont pas vu le macacaraua, elles continuent leur 
route et arrivent au ciel de Jurupari où elles passent le temps 
à s'ébaudir avec les hommes en buvant le cachiri. D'autres 
tribus Uaupès disent que si les femmes ont vu le symbole ou 
le dieu sur la terre, à leur mort elles sont changées en cro- 
codile ou en serpent. Il n'est jamais question d'aller chez Tu- 
pan, qui, décidément ne s'occupe de rien, et pour qui le 
métier d'Être suprême est une simple sinécure honorifique. 

Dans le ciel de Jurupari on chasse, on pêche, on fait des 
cachiris et des dabucuris^ comme dans le Uaupès. On y vit 
éternellement, bien mangeant, bien buvant, bien portant. 
La souffrance et la douleur sont inconnues. 

A côté du ciel de Jurupari, de la baraque de Bichiu, des 
forêts de l'égarement, il y aurait aussi quelque part, dans un 



196 LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 

endroit mal défini, une autre espèce d'enfer où les hommes 
mauvais^ après s'être longtemps perdus en route, finiraient 
par arriver. Ils y continueraient la vie terrestre, mais mal- 
heureux, en souffrant beaucoup. Un Jurupari inférieur au- 
rait le département de cet enfer. D'après des pagets autorisés 
et compétents, ce lieu de maladie et de misère serait situé 
tout au fond de la terre. 

Telle est cette religion singulière qui, à première vue 
semble être du chamanisme, du manichéisme ou du dua- 
lisme, ou un mélange de réminiscences chrétiennes défigu- 
rées et appropriées, mais qui, en réalité, n'est autre que le 
culte de l'Ancêlre réputé dieu et éternel , avec la croyance à 
l'immortalité du double. 

Certes les réminiscences chrétiennes sont nombreuses. 
Dans la légende de Jurupari on trouve Tlminaculée Concep- 
tion (la Vierge-mère); la Passion (Jurupari brûlé) ; l'Ascen- 
sion (l'âme de Jurupari grimpe au ciel par un palmier 
géant) ; le fruit défendu (les enfants qui mangent les fruits 
du uacqui); etc. Quelques vieux pagets savent même que la 
mère de Jurupari n'était pas indienne, et quelques-uns vont 
jusqu'à nous donner son nom : elle s'appelait Santa Maria. 
Mais ce que l'on ne trouve nulle part dans les croyances 
chrétiennes, c'est le macacaraua , les paxiubas, les dabqcuris, 
la condamnation à mort des femmes qui ont vu les symboles 
secrets, — et, au fond, c'est là toute la religion de Jurupari. 
Une des curiosités et des particularités de la religion des 
Uaupès est le nombre incalculable d'esprits malfaisants 
qu'elle reconnaît. 11 y a l'homme des bois qui vous égare; le 
géant de la forêt, le cauchemar; et d'autres qu'on évoque et 
qui apparaissent aux dabucuris. Le plus terrible est le Juru- 
pari des bois qui est tout noir et gigantesque. Il n'a pas d'or- 
teils aux pieds. Les orteils lui ont peut-être été mangés par 
les chiques comme cela arrive à certains Indiens malpropres 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 197 

de la tribu des Macûs. Pour les Ârapassos, le Jurupari des 
bois est plus puissant que celui des dabucuris à qui on ne 
rend un culte que pour que l'autre ne le mange pas. 

Le corps sacerdotal des pagets est fortement organisé. Il 
en existe toute une hiérarchie : les pagets uarassû ou pagets 
parfaits, qui ont une très grande influence; les pagets assu 
ou grands pagets; les pagets mirim^ ou apprentis pagets qui 
sont fort nombreux. L'organisation du pagétisme est peu 
connue, le secret en est bien gardé. C'est un clergé mysté- 
rieux et fermé. Le peuple de la tribu ne pénètre pas les mys- 
tères, mystères qui ne se révèlent que par degrés aux pagets, 
au fur et à mesure qu'ils prennent de nouveaux grades. C'est 
une espèce de franc-maçonnerie ayant ses dogmes, ses se- 
crets, ses rites, ses initiations^ ses degrés. 

Les pagets sont aussi médecins, tirent des pierres et toutes 
sortes d'objets du corps des malades, font, à leur plaisir, le 
beau temps, la pluie et l'orage. D'où, par assimilation, les 
Indiens attribuent le même pouvoir aux missionnaires. 

Mais ce sont surtout des exorcistes. Ils chassent les démons 
qui sont très nombreux : ce sont des ancêtres passés mauvais 
génies. Les pagets exorcisent la nourriture, les vierges qui 
vont se marier. Il y a, pour ces opérations, des formules 
magiques qui varient selon les tribus. Comme dans notre 
moderne sorcellerie, quand un paget a fait du mal, un autre 
paget peut guérir le mal fait par le premier. Certains pagets, 
en petit nombre, agissent par l'intermédiaire de démons 
qu'ils ont à leur service; mais la plupart agissent directe- 
ment-, en vertu du pouvoir que Jurupari leur a conféré. 
Les pagets sont aussi médiums : ils évoquent les esprits des 
morts. Les Indiens viennent, des extrémités du pays, prier 
les pagets dé leur faire revoir leurs parents défunts. Les 
pagets acceptent, ils font venir les morts et vous pouvez 
alors vous entretenir avec les vôtres depuis longtemps en- 



198 LE UAUPÈS ET SES MISSIOTTS. 

terres; mais les médiums des Uaupes se font payer cher 
pour celte besogne. 

Chacun peut devenir paget avec le temps, si Tavancement 
le favorise. Tout est hiérarchie et initiation dans ce pays. 
Les enfants, interrogés en examen secret par les Pères sur le 
culte de Jurupari, répondaient invariablement : «Nous ne 
savons que cela, mais les vieillards et les pagets en savent 
bien davantage. » Ce qui implique une initiation à plusieurs 
degrés durant toute la vie. Tous les secrets des Uaupès ne 
seront pas si aisément pénétrés. 

Un des principaux objets des grands dabucuris consiste en 
une initiation pour les enfants. Vers l'âge de dix ou douze 
ans on leur montre les paxiubas, puis, vers treize ou qua- 
torze, le macacaraua sacré. Le plus souvent, quand on montre 
pour la première fois aux enfants soit les paxiubas soit 
le macacaraua on ne se borne pas à une fustigation symbo- 
lique mais on accable de coups les pauvres petits. L'initiation 
est douloureuse, ce qui s'allie fort bien au caractère mysté- 
rieux de la fête. Après avoir initié les enfants les pagets leur 
disent : « Gardez- vous de raconter ces choses aux femmes si 
vous ne voulez pas que nous vous donnions du poison. » Et 
la crainte empêche les enfants de raconter ce que les pagets 
leur ont défendu de dire, et les femmes de questionner les 
enfants. Un secret qu'on a pu cacher à des femmes pendant 
des siècles, n'est-ce pas merveilleux? 

Ces pagets ne sont point des naïfs et on aurait grand tort 
de les mépriser. Bien plus élevés, au point de vue de l'évo- 
lution philosophique, que nombre de peuplades placées plus 
haut qu'eux dans l'échelle de la vie économique et poli- 
tique, les Uaupès ne sont point fétichistes, ils ont la notion 
exacte du rêve et ne prennent pas pour des réalités les 
visions du sommeil. Ils distinguent fort bien le symbole de 
l'être symbolisé. « Ce n'est pas le macacaraua que nous ado- 



L£ UAUPES ET SES MISSIONS. I99 

rons, disent-ils, le macacaraua n'est pas Jurupari , c'est son 
image, sa figure {rangaud). d 

Malgré son homogénéité, la religion des Uaupès eut ce- 
pendant son hérésie, il y a de cela quelques années. L'héré- 
siarque fut un paget d'Umari, Yicente Christo, de nation 
Arapasso. Vicente Christo parlait avec Tupan, son ami par- 
ticulier, et, en grand médium qu'il était, il avait trouvé le 
moyen de faire voir et palper les esprits des morts, au moyen 
d'un ingénieux mécanisme de son invention. Il se disait le 
paget des pagets, et le père des missionnaires. C'est à sa 
prière que Tupan avait «nvoyé ces derniers aux Uaupèâ. Il 
faisait danser les Indiens autour de la croix, affirmait qu'il 
était leur Messie, leur Christ à eux. Et bientôt il ajouta qu*il 
fallait chasser tous ces blancs qui trompaient le peuple in- 
dien. Il fortifiait ses doctrines et ses assertions pas un choix 
varié de miracles cousus de fil blanc. Il aspirait à être quel- 
que chose comme le pape de la religion de Jurupari. 

De Sao-Joaqulm à Jurupari-cachoeira tout le monde 
accourait chez Vicente Christo. Le rusé Arapasso menait 
douce vie. Quand les regatôes ou les Pères l'interrogeaient, 
il niait tout. Avec sa religion réformée , ses talents de mé- 
decin, ses danses de la croix, ses conversations avec Tu- 
pan, le nouveau prophète commençait à fanatiser en sa 
faveur et contre les regatôes, tous les Indiens du Uaupès. Le 
rio Negro, craignant de se faire fermer le Uaupès, fut ef- 
frayé. Ceci se passait en 1880, à peu près au moment de 
l'arrivée du P. Venancio à Taraqua. Il fut un instant ques- 
tion d'arrêter le prophète et de l'envoyer à Manaos pour y 
être jugé. Mais pour quel crime? Quelques regatôes plus 
pratiques prirent tout bonnement Vicente Christo avec eux, 
le mirent aux ceps, puis le firent enfermer quelques jours 
dans la prison de Barcellos. Sa gloire eut à en souffrir. D'au- 
tres Christos , disciples ou rivaux, se manifestèrenté Devenu 



200 LE UAUPi:S £T SES MISSIONS. 

moins entreprenant , le Messie du Uaupès ne cause plus au- 
jourd'hui avec Tupan qu'en cachette. On peut engager 
comme pagayeur ce prophète méconnu. 

A côté de rhérésie il y a l'indifférence. Trois jours après 
la manifestation de Panoré, Jurupari apparut en personne à 
un vieux paget du village. « Tupan, dit-il, m'a ordonné de 
vous faire abandonner les dabucuris et mon symbole et de 
vous soumettre en tout aux Pères, » C'était grave : le dieu 
abdiquait. Mais le paget fut convaincu de philippiser par 
un autre paget son voisin à qui Jurupari parla d'une façon 
authentique : <c Persuade bien aux Uaupès, dit le dieu, que 
je ne suis pas assez béte pour leur conseiller de m'aban- 
donner. » • 

Voici, delà même époque, une autre version d'un autre 
paget. Le père de Thomas, l'un des pagets de Taraqua, 
pagayant dans le rio Uaupès, est pris par une tempête, ac- 
coste et se met au pied d'un arbre. Il vit alors passer par- 
dessus les plus hautes branches de la forêt, le Jurupari in- 
férieur, celui de l'enfer, revêtu du macacaraua sacré. « Tu 
te promènes? lui demande tranquillement l'intrépide Tu- 
cano. — J'en ai la permission de Tupan , répond le Juru- 
pari inférieur. — Où est Tupan? — Là-haut, au ciel. — Et 
toi, où habites- tu? — Là, au fond, dit le Jurupari inférieur, 
en montrant la terre, veux- tu venir? — Non, dit l'Indien 
qui commençait à s'épouvanter. — Pourtant tu y viendras, 
dit le dieu de l'enfer en continuant sa route , tu v viendras 
si tu continues à te comporter mal envers le grand Jurupari. 
Prends garde de ne pas pleurer un jour dans les tourments 
de ma demeure, répétait, en s'éloignant, le dieu de l'enfer. 
On profane les mystères, les ennemis de Jurupari triom- 
phent , vous servez nos ennemis ou bien vous êtes indiffé- 
rents, le grand Jurupari, le puissant, le terrible Jurupari 
est irrité contre vous. » Le vieux paget, père de Thomas le 



LE UAUPÈS ET SES 3IISSfONS. 20I 

paget, était sur le point de perdre connaissance, mais la 
voix se tût, et le dieu de Tenfer s'évanouit dans l'es- 
pace. 

D'après les pagets les plus orthodoxes voici exactement au 
point où Jurupari en serait avec son peuple. 

Après la manifestation du i8 octobre r883, Jurupari dit 
aux pagets qu'il était fort en colère contre les missionnaires à 
cause de la profanation qu'ils avaient faite de son symbole 
en le montrant aux femmes; et contre les femmes qui, mal- 
gré sa défense si ancienne et si formelle avaient vu le ma- 
cacaraua. Pour ce crime les femmes n'iraient pas avec lui 
mais avec Bixiu. Elles ne mourraient pas de suite parce qu'il 
n'y avait pas de leur faute. Toutefois il était nécessaire qu'un 
jeûne général fût observé. Et le Jurupari termina en se 
plaignant amèrement de son peuple qui le délaissait. 

Et il a raison de se plaindre, Jurupari. Les pagets, minis- 
tres de son culte, ont toujours plus d'influence sur les In- 
diens que les missionnaires, considérés seulement comme 
des envoyés de Tupan, mais le zèle se refroidit. Ainsi, depuis 
la manifestation de Panoré, les femmes témoignent-elles une 
certaine reconnaissance aux missionnaires. Elles voient une 
espèce de délivrance morale dans cet étalage du macacaraua 
fait devant elles sans qu'il leur en soit rien arrivé. Les mission- 
naires commencent par gagner les femmes, c'est un bon 
moyen de gouvernement. Pour le peuple, le culte de Juru- 
pari n'est qu'une coutume peu raisonnée bien que puissante* 
Les pratiques chrétiennes auxquelles il s'habitue avec les 
missionnaires constituent une nouvelle accoutumance moins 
puissante que l'ancienne, mais qui un jour sans doute arrivera 
à la supplanter. En attendant il fait de l'éclectisme. 11 veut 
conserver ses missionnaires, mais il veut aussi conserver ses 
pagets; il veut bien aller à la messe, mais il ne veut pas pour 
cela renoncer aux dabucuris; il aime bien Jésus-Christ son 



202 LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 

nouveau dieu, mais il aime surtout Jurupari son vieux dieu. 
Ce sont deux puissants dieux. 

Les Uaupès et la légende des Amazones. — Personne au 
Uaupèsy pas même les plus anciens pagets, personne n'a la 
notion exacte de l'origine des tribus de la rivière* Cette no- 
tion, bien que vague, défigurée^ méconnaissable, est pourtant 
la même chez tous les habitants de cette contrée. Mais il faut 
chercher la ruine sous les monceaux de végétation parasite 
qui la couvrent. Ce n'est que par induction qu'on peut ar- 
river à tirer la vérité d*un énorme ensemble de faits réu' 
nis. Il faut ici la démêler au milieu des croyances vagues, 
des renseignements confus et contradictoires fournis par 
les sauvages. D'ailleurs celte notion exacte de l'origine ne 
peut être connue que par les anciens des tribus. La notion 
d'un événement historique , chez un peuple sans docu- 
ments écrits, où tout se transmet par la tradition orale, ne 
peut arriver après plusieurs siècles qu'étonnamment dé- 
figurée. 

Il en est de l'origine des nations du Uaupès comme 
de l'exode des Amazones, autre événement local dont 
nous allons rapprocher le premier. Dans l'impossibilité de 
donner aux faits une reconstitution positive, il faut, quand 
on veut faire de l'exégèse, se contenter de vraisemblances 
et de probabilités. Quelques dessins indigènes, des légendes, 
les mœurs et la religion locales, c'est tout ce que nous aurions 
pour édifier nos théories si nous voulions en faire. Mais nous 
ne pensons qu'à des rapprochements. 

Il me semble qu'on trouve dans l'étude des nations du 
Uaupès l'explication la plus plausible qui ait été fournie 
jusqu'à ce jour, du légendaire exode des Amazones. Je 
présenterai successivement mes arguments laissant à d'au- 
tres le soin de conclure. 

Remarquons tout de suite que le nom même de Uaupès 



LE UAUPÈS ET SES» MISSIONS. 2o3 

signifie en liipi dans la fuite ou le chemin de la fuites ce qui 
ëveille tout d'abord l'idée d'un exode. 

Sî les nations qui avaient pris part à l'exode avaient 
présenté primitivement une grande homogénéité, cette 
homogénéité n'aurait pas été sensiblement altérée jus- 
qu'à nos jours. Or, en niant l'exode, admis par hypo- 
thèse, il serait impossible d'expliquer la formation sur 
place, dans un milieu aussi restreint, n'offrant qu'une seule 
voie de pénétration, celle de la rivière, d'un nombre 
aussi considérable de tribus aussi disparates. Car rien 
n'est plus hétérogène que les tribus du Uaupès. Il n'y 
a qu'une unité, celle de la religion, religion tellement 
étrange qu'on n'en trouve son équivalent dans aucune 
autre nation indienne. La religion est bien une. De la bouche 
du Uaupès aux Andes, partout on trouve dés Juruparis 
dessinés sur les pierres, des noms de Jurupari donnés aux 
accidents géographiques, partout on sonne de la paxiuba, 
on fait des dabucuris et on met à mort les femmes qui ont 
vu le macacaraua. Cependant on trouve dans cette contrée 
une douzaine de dialectes étrangers les uns aux autres, et on 
ne se comprend pas de tribu à tribu. Le type est prodigieu- 
sement disparate et comprend toutes les variétés intermé- 
diaires entre le mongoloïde et l'européen. Et pourtant, chez 
toutes les grandes nations indiennes de TAmérique du sud, 
Munducurus, Guayacurus, Cayapôs,on parle une langue 
unique, les fractions de chacune de ces nations se compren- 
nent fort bien entre elles, et il n'existe pas de différence 
sensible dans le type, si ce n'est quelquefois, ce qui s'expli- 
que aisément, entre les hommes conquérants et les femmes 
d'une autre race, léguant leur type à leurs filles par l'héré- 
dité sexuelle, ou bien encore chez la famille-chef qui se 
conserve pure de tout mélange. Mais chez les Uaupès le type 
présente des variations radicales dans la même tribu, dans 



2o4 LE UACPÈS ET SES 3IISSfONS. 

la même famille. Comment ces peuples disparates peuvent- 
ils avoir une même religion , religion elle-même si bizarre? 
Donc il y a eu exode , car des tribus si différentes les 
unes des autres ne peuvent se former d'elles-mêmes dans 
un milieu si restreint et si fermé; donc, de plus, il y a 
eu exode de nations primitivement différentes les unes des 
autres. 

L'exode des Amazones pourrait nous fournir une expli- 
cation. Les bandes de femmes guerrières ont dû se grossir 
en route de femmes mécontentes de diverses tribus, lesquel- 
les, entraînées par le mauvais exemple, auraient abandonné 
leurs maris qui, eux-mêmes, les auraient poursuivies. Ou 
bien encore les femmes guerrières, pour continuer la lutte, 
auront pris en route des alliés, ne pouvant d'ailleurs se 
passer absolument d'bommes pendant des années consécu- 
tives. Arrivée au Uaupès où la lutte se termine grâce aux 
victoires de Jurupari, Tancienne nation Uaupès, ou de Ja 
Fuite (des femmes), se trouve grossie d'une foule d'élé- 
ments hétérogènes, hommes et femmes, dont le croisement 
indéfmi a produit, dans la suite des générations, l'étrange 
complexité de type et de langage que nous constatons au- 
jourd'hui. 

Comment expliquera-t-on, si l'on n'admet pas notre 
hypothèse, celte étrange religion de Jurupari qui n'est en 
somme qu'une maçonnerie contre les femmes? Une maçon- 
nerie contre les femmes ne s'explique pas si les femmes 
n'ont pas été à une certaine époque les rivales ou les supé- 
rieures des hommes. Ce n'est pas contre les faibles qu'on 
établit une association secrète, mais contre les forts. 

Comment expliquer ces singulières fêtes du dabucuri? 
N'y voit-on pas une cérémonie commémorative des triom- 
phes de l'Ancêtre, héros terrible et cruel, vainqueur et lé- 
gislateur des femmes révoltées? 



•LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 2o5 

Qu'est-ce que celle défense faite aux femmes de voir le 
macacaraua sous peine de mort? On peut dire devant les 
pagels que Jurupari est /?wc?A/ (méchant, féroce), ils en sont 
presque fiers. Us ne veulent qu'une chose, c'est qu'on ne 
montre pas le macacaraua aux femmes. Pourquoi? qu'est- 
ce donc que ce macacaraua? Sans doute les macacarauas 
sont très rares, ils sont longs et difficiles à fabriquer, c'est 
un objet précieux qui se lègue de père en fils pendant plu- 
sieurs générations, mais enfin, sont-ce là des raisons suffi- 
santes pour expliquer qu'on mette à mort les femmes qui 
voient cet emblème ? 

Mais ce macacaraua est une cuirasse guerrière! Il est aisé 
de vérifier que les macacaranas actuels sont à l'épreuve de 
la flèche comme il convient à une cuirasse guerrière, et 
qu'enfin c'est un vêtement qui ne se trouve actuellement 
chez aucune des nations de l'Amazone, du Brésil, delà Guyane 
et des Andes. Cette cuirasse guerrière est l'emblème de 
l'ancienne suprématie des femmes, de leur ancienne ré- 
volte. 

Montrer le macacaraua aux femmes c'est les exciter 
à la révolte, c'est porter atteinte à Tordre social établi. Ne 
savons-nous pas que chez un certain nombre de tribus, ou 
de nations primitives, les femmes ont exercé tout ou partie 
du pouvoir politique? Il n'y a probablement jamais eu de 
femmes vivant seules, mais il est possible que dans telle na- 
tion de l'Amazone, elles aient exercé à une certaine épo- 
que le pouvoir politique et que les hommes se soient ré- 
voltés contre elles, ou bien que ce soient les femmes qui 
se soient révoltées contre la tyrannie des hommes. De là 
la légende des Amazones. Jurupari est TAncétre, le paget 
guerrier qui a vaincu les femmes révoltées ou reconquis le 
pouvoir politique pour le compte des hommes, et cela 
après une période de luttes, un exode guerroyant. De même 



2o6 LE DAUPF.S ET SES MISSIONS. 

que le macacaraua est rancienne cuirasse guerrière, les 
paxiubas seraient simplement les anciennes trompettes de 
guerre devenues également objets sacrés. 

Le macacaraua, dit la légende locale, était à l'origine 
le costume des hommes. Jurupari se manifesta et obligea 
les femmes à jeûner. Mais les femmes ayant repris le ma- 
cacaraua et les paxiubas, Jurupari se manifesta de nou- 
veau. La femme qui avait le macacaraua et les paxiubas 
fut terrassée, violée et tuée par Jurupari qui établit qu'à 
l'avenir les femmes ne pourraient voir sous peine de mort 
ces objets sacrés. Puis le vainqueur prit le macacaraua 
pour en faire son vêtement. — Où l'on voit un vainqueur 
qui remporte une première victoire incomplète. 11 obligea 
cependant les femmes à jeûner, comme les hommes avaient 
jeûné jusqu'alors. Mais les femmes se révoltent, leur gé- 
nérale est vaincue et poursuivie par Jurupari qui se fait 
un trophée de la dépouille des vaincues, réorganise la reli- 
gion ; institue les dabucuris auxquels on se prépare par le 
jeûne en commémoration des misères éprouvées pendant 
la lutte, dans lesquels on sonne de la paxiuba en sou- 
venir des combats livrés , où se manifeste Jurupari le Vic- 
torieux, où on se flagelle mutuellement entre hommes et 
femmes en souvenir des combats , où les Juruparis frap- 
pent cruellement tout le peuple, hommes et femmes, en 
souvenir de la dureté de ce législateur trop cruel qui tuait 
des enfants pour une désobéissance, mais où on ne répond 
pas à ces châtiments un peu durs pour ne pas imiter l'in- 
gratitude de ceux qui ne surent pas se résigner au joug 
de fer du Victorieux. 

La tradition raconte que c'étaient des cheveux d'homme 
que les femmes mettaient dans leur macacaraua. Aujour- 
d'hui ce sont des cheveux de femme que les hommes y 
tissent , ceux que l'on coupe aux jeunes filles quand elles 



LE UAUPÈS ET SES MISSIONS. 2O7 

ont leurs premières menstrues, l^ tradition dît encore 
qu'autrefois « les Uaupès avaient les cheveux longs et 
étaient comme des femmes d, mais que plus tard ils se 
coupèrent les cheveux o comme les blancs ». Ce qui porte 
à croire que c'étaient les femmes qui avaient le pouvoir 
politique, que ce furent les hommes et non les femmes qui 
se révoltèrent, et que cette révolte eut lieu peu de temps 
après la conquête européenne. Les femmes^ en signe de su- 
périorité ou par bravade, mettaient des cheveux d'hommes 
dans leur vêtement guerrier; depuis les victoires de Juru- 
pari les hommes usent de représailles. Cette coutume n'a 
rien d'étonnant : on connait l'habitude qu'ont plusieurs 
tribus sauvages d'orner leur costume de guerre de cheve- 
lures prises aux ennemis qu'ils ont tués. 

Une coïncidence des plus probantes est celle de la tradi- 
tion de l'exode Uaupès avec la légende de l'exode des 
Amazones. Les Uaupès, d'après le dire de leurs anciens, 
viendraient « d'en bas », d'un pays de prairies, et d'un 
très grand fleuve. Or c'est à l'Amazone, en aval du con- 
fluent du. rio Negro, près des savanes du Jamunda, 
qu'ont été rencontrées les premières Amazones. Les di- 
verses légendes ayant cours sur les Amazones s'accordent 
à dire qu'elles remontèrent vers le nord. Les Uaupès, ori- 
ginaires de la région du bas Amazone, virent naître dans 
cette région la guerre des femmes. Les deux partis, tou- 
jours guerroyant, se pourchassant, prirent par le nord, 
probablement par le rio Branco et cette grande zone de 
prairies qui se trouve dans le bassin supérieur de cette ri- 
vière, et arrivèrent du Uaupès par le Mocajahi et le Catri- 
mani, puis la rive gauche du rio Negro. 

On trouve à l'embouchure de l'Amazone une grande île 
et plusieurs igarapés qui portent le nom de Jurupari, nom 
dont la présence dans cette contrée s'expliquerait diflicile- 



2o8 LE lIA.UPis £T SES MISSIONS. 

ment sans Thypothèse de Texode des Uaupès actuels. L'é- 
lymologie du nom même de Jurupari [Juru-Pard-ij issu 
de la bouche du fleuve), confirme cette idée. 

On trouve un nouvel argument dans le caractère actuel 
des Indiennes des Uaupès. Trois siècles de servitude en pas- 
sant sur l'énergie primitive des guerrières ont dû l'étouffer 
en partie y mais non la détruire complètement, car, dans la 
vie que mène l'Indien, pour que la femme arrive à être 
reléguée au rang d'esclave, il faut qu'elle s'y prête quelque 
peu. Les femmes Uaupès d'aujourd'hui, habiles à la pêche, 
à la chasse^ à la pagaye, ont encore quelque chose d'hé- 
roïque dans leur allure et d'indépendant dans leurs mœurs. 
En somme elles travaillent moins que les hommes, ce qui 
est le contraire de ce qui se passe dans la presque totalité 
des tribus. On ne les bat pas, car elles tireraient, paratt-il, 
de cet affront, une terrible vengeance, avec l'arme qui a 
du leur faciliter autrefois leurs succès et qu'elles manient 
encore aujourd'hui fort habilement : le poison. 

Le mariage, pour un mariage exogamique, n'est nulle- 
ment tyrannique pour la femme. Le consentement de l'é- 
pousée est nécessaire. Elles affectent le plus souvent le 
dédain pour le mariage et font soupirer le prétendant. C'est 
dans un dabucuri, souvenir symbolique, qu'a lieu le rapt 
simulé, quand la jeune fille a été enivrée avec le caapim. Si 
le mariage ainsi conclu lui déplaît, elle ne manque pas de 
retourner chez ses parents. Si, ce qui arrive assez souvent, 
le mari habite dans son village à elle, elle met, tout bonne- 
ment son seigneur et maître à la porte. J'ai vu une jeune 
fille de dix-huit ans qui avait déjà été épousée dans trois 
dabucuris, et qui avait successivement donné congé à ses 
trois maris qui étaient d'une tribu rivale de la sienne. C'est 
un fait qu'on retrouverait difficilement chez d'autres tri- 
bus. Ici la tribu offensée dans la personne des maris ren- 



LE UÀUPÈS ET SES MISSIONS. 2O9 

voyés ne se scandalise pas : elle admet tacitement le droit 
implicite de la femme. Malgré Jurupari^ les dabucuris et 
la loi du macacaraua, les femmes n'ont pas été complète- 
ment domptées. 

Il faut enfin citer parmi les innombrables documents 
écrits, — je veux parler de ceux écrits sur les pierres des 
cachoeirasy — le plus remarquable d'entre eux, celui de 
la cachoeira d'Àrapapa, dans le Paporis, à un jour de JauH- 
rité. Le dessin représente un homme qui poursuit une 
femme, la terrasse et la viole. « Les femmes ayant repris 
le macacaraua et les paxiubas, dit la légende, — ou, en 
d'autres termes, s'étant révoltées, — Jurupari les pour- 
suivit. » Puis la légende concentre la lutte entre Jurupari 
et une femme. La femme fuyait. Jurupari la poursuivait 
d'igarapé en igarapé. Enfin il arriva à l'atteindre, la ter- 
rassa, la viola, lui prit le macacaraua et les paxiubas, puis 
la tua. — Rien de plus naturel au chef des hommes que 
de violer la générale des femmes, révoltées mais enfin 
vaincues. Toute cette histoire est dessinée sur les pierres 
d'Arapapa. Un peu plus haut, à Jauarité, le même fait est 
raconté par une autre légende. L'ennemi était en haut de 
la cachoeira, il fuyait. Les -Tarianas, embusqués plus 
haut le surprirent, le foudroyèrent, et il fut changé en 
rochers. Des dessins de Jurupari sont encore là comme 
des signatures des conquérants, des victorieux. C'est aux 
environs de Jauarité, qui est encore aujourd'hui la cité 
sainte du macacaraua, que Jurupari a dû terminer la lutte 
par l'écrasement de l'armée des femmes et de leurs alliés. 

Resterait à élucider un point. Au début, les femmes et 
leurs hommes étaient-ils de la même nation? On trouve 
aujourd'hui, dans les dialectes du Uaupès, un tel mé- 
lange de mots purement caraïbes et de mots purement 
tupis, qu'on est en droit de supposer que l'un des deux 

T. II. 14 



2IO LE IJAlJPKS ET SES MISSIONS, 



camps était tupi et Tautre caraïbe. C est sur la frontière 
qui sépare cesileux grands groupes que se poursuivit J'exode 
des Amazones. Si Ton en croit le renom de bravoure, 
d*ardeur impétueuse, des anciens Caraïbes, il serait logique 
de conjecturer que les anciennes Amazones devaient appar- 
tenir à cette dernière nationalité. Ainsi la querelle primi- 
live de préséance domestique ou sociale se serait compli- 
quée par la suite d'une guerre de race, ce qui expliquerait 
la durée, Tétendue et l'importance de la lutte que termina 
Jurupari, ainsi que l'impression profonde qu'elle produisit 
sur les nations qui y prirent part. 

Les llaupès nous donnent-ils donc réellement l'explica- 
tion de la légende des Amazones? Il faudrait être profon- 
dément ignorant de la question pour oser se prononcer 
d'une façon doctorale. 



-xAAAAo- 



CHAPITRE VII 



RETOUR. 



vwjyji 



Maintenant descendons à Manâos, pour remonter ensuite 
au rio Branco, et du rio Branco nous rendre, par terre, à 
Cayenne. 

Nous passons encore quelques jours à Taraquâ, après 
quoi il nous faudra retourner. 

Oisweté à Taraqud, — L'oisiveté dans ces solitudes, 
toutes études faites, toutes notes recopiées; la conscience 
de n'avoir plus rien à faire, procure une tristesse douce 
qui devient chère. On laisse passer les jours sans les 
compter : à quoi bon mesurer la monotone succession des 
choses? On resterait : à quoi bon partir, aller ailleurs? 
L'acteur peut voir à l'infini se succéder les décors, lui, ne 
restera-t-il pas toujours le même? Mais l'homme est in- 
quiet, la nostalgie du déplacement le tourmente. 

Un canot arrive du bas, il a déjà tiré une vingtaine de 
coups de fusil, c'est la nuit. Du village, de nombreuses dé- 
tonations informent le visiteur inconnu que l'on a entendu 
son appel. Les échos des forêts vierges répètent les dé- 
charges de mousqueterie. Le regatâo apporte des jour- 
naux^ une collection de V Ossetvatore Romano pour Cesare 
Luidgini. Je dévore les nouvelles d'Europe. Toutes plus 
banales les unes que les autres. Calme plat, depuis quel- 
ques années l'humanité fait la sieste, les canaux de la vie 
sont engorgés. 



212 RETOUR. 



J*adtnire Taraqiià et le désordre artistique de ses aligne- 
ments. Je donne des plans au P. Mathieu pour construire 
une nouvelle église, avec clocher celle-là. Ce serait la mer- 
veille de la contrée si le P. Mathieu réussissait à surmonter 
son temple de cet appendice. 

Taraquà est en liesse, c'est Pâques. Je vais voir la messe. 
ku banc des autorités resplendit le tuxau revêtu d'un 
costume de soldat brésilien avec un képi surmonté d'un 
énorme plumeau, et pieds nus. Le fourrier et cinq soldats 
entendent le saint sacrifice en uniforme, baïonnette au 
canon. Ils lorgnent les femmes de Taraquà, qui:, pieuse- 
ment agenouillées et la poitrine nue, allaitent leurs bébés. 

Les gens de Panoré sont bien mécontents. Une rixe a eu 
lieu au sortir de Téglise entre une Amazone de Taraquà et 
une autre de Panoré. Lequel des deux villages aura défini- 
tivement le Père, les soldats; lequel sera définitivement la 
capitale du Uaupès? On ne fait rien dans l'un de ces vil- 
lages que par jalousie de l'autre, pour dépasser son rival. De 
là, rixes fréquentes. Sans le Père ce serait déjà la guerre 
entre Panoré et Taraquà, entre Tucanos et Tarianas. 

Puis, c'est quelque cacbiri. Graves, les pagets se promè- 
nent à part, ne se mêlant pas au peuple. Voici un regatao. 
Il entend d'une façon singulière son rôle de civilisateur 
des Indiens. Peint comme un Macu, le chef orné de l'a- 
cangatara, le blanc mène un cachiri infernal en battant 
du tambour. Grand chef du vacarme, président de Torgie, 
il chante des chansons idiotes, et va, pieds et tête nus, 
hors de lui, ivre, accompagné de la bande hurlante de ses 
hommes, Caboclos voyous du bas rio Negro qui à grands 
cris demandent de la cachaça. Ils ont déjà usé ou abusé 
de toutes les femmes du lieu qui maintenant les suivent 
en gambadant et en titubant, les seins au vent, la robe 
tombée, les cheveux en désordre, comme des bacchantes. 



RETOUR. 2l3 

Passe un canot. II s'y trouve une petite fille du goût du 
regatao. Il n'en faut pas davantage. Le regalao tombe 
à poings fermés sur le vieil Indien qui ne veut pas livrer 
l'enfant; et avec sa victime le blanc retourne au cachiri 
continuer l'orgie. C'est étrange, le plaisir vif que la plu- 
part des hommes civilisés éprouvent à se mêler à la 
bestialité et aux grossières pratiques des sauvages; à les 
toucher de près, à les sentir, à se dire qu'elles sont là toutes 
prêtes, ces horreurs sales et grossières; qu'on peut les sa- 
vourer ces fruits défendus à saveur acre et forte que pro- 
hibe notre civilisation polie. Ici ils s'en donnent à cœur 
joie, ils ne mettent aucun frein à leurs débordements, ils 
savent qu'ils n'ont à craindre aucun des fléaux contagieux 
qui en Europe sont le châtiment de la débauche. Le 
P. Mathieu est furieux, mais que peut-il faire! Il n'est 
certainement plus maître chez lui. 

Il est éloquent, parfois, ce franciscain. Souvent, en pré- 
sence de quelque grand spectacle, de fortes idées vous 
montent au cerveau et des thèses passionnées se perdent 
dans le silence et l'oubli des forêts vierges. Heureux mo- 
ments que ceux-là : a Les cadences d'un discours pas- 
sionné, par leur étendue vague et par leur profondeur, 
évoquent comme des retours vers les émotions et les idées 
d'un passé depuis longtemps éteint en nous. » 

Mais soudain Ton se tait, c'est que tout à coup les sons 
d'une boite à musique lointaine viennent de frapper notre 
oreille. Le regatao est artiste à sa manière. Voici le grand 
air de la Juwe^ la prière de Mignofiy des morceaux de Lucie 
de Lammermoor, du Trouvère. \jè milieu et les circons- 
tances prédisposent à certaines émotions. Au son de ces 
grossiers instruments on sent admirablement, dans le dé- 
sert, que (c la musique réveille des sentiments dont nous 
n'aurions pas conçu la possibilité et dont nous ne con- 



2l4 RETOUR. 

naissons pas la signification », ou encore qu'elle tf nous 
parle de choses que nous n'avons pas vues et que nous 
ne verrons jamais. » 

Et toujours un rayonnement solaire intense, une prodi- 
galité magnifique de chaleur et de lumière, la verdure éter- 
nelle des forêts, et l'oisiveté. Ce climat est le soma qui 
procure l'indifférence. Fatigue, dégoût, tristesse^, ennui 
du présent, incertitude de l'avenir, tout est effacé. 

De temps à autre des scènes triviales viennent nous ar- 
racher à notre contemplation. Voyez ces groupes sur la 
place publique, à deux pas d'ici. Ces vieilles, ces femmes, ces 
jeunes filles, sont activement occupées à se tuer leurs poux 
qu'elles mangent en famille. A côté en voici deux, poitrines 
nues et jupes retroussées, qui sont accroupies et urinent. 
Ou c'est un paget qui nous conte des histoires de sorti- 
lèges. Il ne faut donner à personne une mèche de ses che- 
veux, parce que si on faisait bouillir cette mèche avec du 
piment on obtiendrait ainsi que vous tombiez en décompo- 
sition. Vos doigts, vos membres se désarticuleraient suc- 
cessivement et tomberaient pourris. Tel est l'effet véridique 
de cet horrible sortilège. Au son des petites cloches, qui, 
battues au marteau tintent faiblement et sans poésie, nous 
rentrons. Au dehors l'orage gronde. Assis autour d'une 
table les enfants sont là étudiant le catéchisme. Comme 
nous poussons la porte, l'un des petits Indiens rougit en 
achevant cette phrase coupable. « C'est égal, Jurupari est 
grand. » Puis c'est l'histoire du comte Stradelli qui était 
ici il y a quatre ans. On nous raconte qu'il était fils du 
Grand-Serpent, et que dans le Uaupès, rien qu'en frappant 
des mains, il faisait naître des hommes. 

Enfin le 3o avril nous partons. 

Nous avons au nombre de nos payageurs l'individu qui a 
tiré sur le P. José. Il s'appuie maintenant, devant nous, de 



RETOt'R. 21 5 

raiitorité du P. José pour faire de grandes morales à ses 
compagnons. 

En voyage, le canotage est Tétoffe dont la vîe est faite. 
Rien de pittoresque comme cela. Maintenant c'est le déjeû- 
ner : on mange sous le roufle de la montaria, six dans un 
mètre cube, obligés de prendre des positions imitant celle 
des momies des urnes, mangeant salement, à la hâte^ avec 
un roulis du diable, de mauvais aliments mal préparés, dans 
une atmosphère embrasée et empestée. 

Un re^atao bien ennuyé. — Le i*' mai nous couchons à 
Sao-Joaquim. Nous y rencontrons un pauvre homme de 
regalâo bien ennuyé. Il arrivait du Tiquié où il avait recruté 
dix Macijs. Ces Macùs, si timides qu'ils courent se cacher dans 
les bois dès qu'ils voient arriver dans leur igarapé un Indien 
ne parlant pas leur dialecte, feront des serviteurs soumis, pen- 
sait notre homme. Eh bien, cette nuit, ils ont tous gagné 
la rive à la nage et se sont enfuis. Un vent de fuite souffle 
en ce moment sur les Uaupès qui travaillent au rio Negro. 
Il y a quelques jours, des Cobbéos du Cadiari, qui faisaient de- 
puis deux mois du caoutchouc dans une estrada des environs 
de Barcellos, se sont sauvés dans des pirogues avec lesquelles 
ils vont passer, sans vivres, pour se rendre dans leur tribu, 
toutes les cachoeiras du rio Negro et du Uaupès. 

Les chutes sous la pluie, — Nous passons les cachoeiras, de 
Sao-Joaquim à Camanâos, par un épais brouillard distillant 
une pluie fine. Puis la pluie tombe à torrents et il faut tenir 
fermée la portière de la montaria. Il fait un bruit épouvanta- 
ble au dehors; on ne sait si c'.est la pluie^ Forage ou le gron- 
dement des chûtes. Je regarde par un trou mais je ne vois 
que nos hommes qui se sont mis tout nus pour ne pas mouil- 
ler leurs pantalons; la pluie remplit le ciel. Dans notre 
prison il fait noir et il fait chaud, nous nous voyons à peine, 
Roche et moi, et nous étouffons. Mais nous ne nous mouille- 



' 



^.l6 RETOUR. 

rons pasy à moins de sombrer dans la cachoeîra. Nous som- 
mes emportés par un courant furieux. Dieu comme on est 
secoué! nous sommes dans des remous. J^ouvre la portière, 
la pluie nous inonde, mais impossible de nous reconnaître, 
on ne distingue pas à trois pas. On ne se verrait pas mourir. 
Les Indiens sont impassibles, silencieux, attentifs, Tceil fixé 
sur notre périlleux sentier des eaux, interrogeant les rochers, 
les tourbillons et les sauts, pagayant fiévreusement. Mais 
c'est trop se mouiller. Je referme la portière et allume une 
pipe. Maintenant mon cher, grâce à la vitesse de train ex- 
press avec laquelle nous sommes emportés dans les cata- 
ractes, nous allons, en peu de temps, passer nos vingt et une 
chutes, et dans quelques heures nous saurons si nous sommes 
morts ou en vie. Recommandons notre âme à Jurupari, et, 
comme il convient à des sages, goûtons, en attendant l'a- 
venir, les douceurs du calumet de paix. 

Je revois à Sao-Gabriel mon vieil ami Rocha Lima, le père 
de la charmante professora, ainsi que le vieil Aguiar et son 
fils Carlos. 

En cinq heures de course folle nous passons le reste des 
cachoeiras. 

Les Cacuris. — Quand nous manquons de vivres, mes In- 
diens, peu scrupuleux, vont dévaliser les cacuris. F^es cacuris 
sont des parcs, faits en rondins fort rapprochés, qu'on établit 
en rivière, à une anse, à un remous du courant. Une large 
porte est ménagée du côté de la poussée des eaux. Le cou- 
rant pousse le poisson qui n'ayant pas l'habitude de remon- 
ter reste prisonnier dans le cacuri. On fait dans ces parcs des 
pèches miraculeuses. 

L'arrivée au sitio. — Cependant nous ne souffrons pas de la 
faim. Je connais beaucoup de gens au rio Negro, et quand il y 
a nécessité j'aborde à un si tio. Les sitios ne peuvent se dérober 
à mes investigations quand la faim presse. Ils ont beau être 



RETOUR. 217 

masqués par les bois noyés de la rive^ ou situés sur le bord de 
quelque igarapé intérieur, je sais parfaitement les découvrir. 
Les Caboclos retrouvent pour me recevoir les qualités de la 
race brésilienne, Thumanité et l'hospitalité. Sortant du port 
du silio, quelques vingt pas avant d'arriver à la ca^e, je 
Trappe des mains en demandant la permission d'entrer. On 
me fait asseoir dans un hamac et on m'offre du café, parfois 
des cigarettes. Souvent le maître du lieu et ses hommes sont 
seuls à me recevoir, les femmes et les enfants fuient pour 
l'ordinaire et vont se cacher dans les autres pièces ou aux 
environs de la maison. Généralement les femmes ne se 
mettent pas à table avec nous. Cette table est une simple 
caisse ou natte mise à terre, autour de laquelle on s'assied sur 
des sièges indiens ou à la turque. Ce n'est que dans les cases 
très pauvres que l'on mange avec les doigts et que l'on n'a 
que de la farine de manioc. Dans les maisons plus aisées, on 
trouve du riz, des biscuits, des conserves, parfois du vin et 
de la bière. La cachaça est bien reçue et appréciée partout. 
Quand on en a, c'est alors que la familiarité s'établit vite. Les 
femmes rentrent. Les beautés] du cru ne se font pas scrupule 
de s'extraire leurs chiques devant vous. Si vous en avez, elles 
se font un véritable plaisir de vous en débarrasser et s'ac- 
quittent de cette délicate besogne avec une élégance toute 
spéciale. Les hommes, que la cachaça a rendus loquaces, 
m'interrogent. Ceux qui ont quelque instruction parmi eux 
me prennent pour un chercheur d'orchidées. Quelques com- 
mis-voyageurs fleuristes, anglais et allemands, qui ont ex- 
ploité la région, leur font croire que les végétaux parasites 
sont ce qu'il y a de plus précieux dans leur pays. Ils atta- 
chent aussi une grande importance à l'exploration des 
affluents et des sous-affluents de la grande rivière. Cher- 
cheur d orchidées et découvreur d'igarapés, telles sont les 
spécialités qu'ils m'attribuent. 



2l8 RETOUR. 

Le désert des eaux. — Nous relra versons les déserts du 
rio Negro. Nous voici dans une pirogue qui roule horrible- 
ment à chaque coup de pagaye, dans le grand espace presque 
lacustre qui se trouve au-dessus de Xibaru. Nous sortons du 
parana du Jacaré. Ici c'est le désert des eaux avec des aspects 
d'océan. C'est la région des trovoadas, aussi longeons- 
nous prudemment la rive. Nous allons lentement, car nous 
arriverons avant le vapeur, aussi nos Indiens en prennent-ils 
à leur aise. Ils s'arrêtent pour manger de tous les fruitsqu'ils 
voient sur le rivage; dissertent longuement sur telle feuille, 
tel oiseau ; font de grands gestes en causant à voix basse ; ti- 
mides, futiles et bavards. De nuit ils ne voient rien et pa- 
gayent mieux. 

Il nous faut attendre à Thomar le vapeur qui n'est pas 
encore remonté. 

Histoires de regatoes. — Des regatôes sont réunis an 
village, attendant; pour utiliser leurs loisirs ils jouent. 
Plusieurs vont perdre la valeur des marchandises qu'ils 
ont apportées. D'autres racontent de bonnes histoires. 
C'est dans ces conversations que l'on apprend comment 
ces commerçants nomades entendent le trafic avec les 
Indiens civilisés de la contrée. Avec leur belle égaritea bien 
peinte, ils arrivent au port d'un sitio. Us sont connus. Les 
femmes, les jeunes filles, savent que le regatao a des coli- 
fichets, des flacons d'odeur, des parures. On distribue aux 
hommes la cachaça à profusion. Quelquefois, pour que la ca- 
chaça opère plus vite, les jeunes filles, les femmes, deman- 
dent elles-mêmes au regatao un peu de laudanum. Encore 
un peu et voici le père, les frères, ivres et ronflant. Mais les 
beautés du sitio ne dorment pas. Elles veulent des parures, 
des flacons d'odeur, des foulards. Et comme elles connaissent 
les petites faiblesses du regatao, elles savent comment s'y 
prendre pour obtenir les objets qu'elles désirent, et sans 



RETOUR. aïO 

payer. Toutes seront servies. Mais il faut pourtant que le rega- 
taose dédommage. lien voie les femmes, ses complices, cher- 
cher tout le caoutchouc de la maison, et, y en eût-il cin- 
qgante kilos, il ne laissera en échange que quelques litres de 
cachaça. Quand les hommes seront dégrisés, ils pourront, 
grâce aux soins attentifs du regatao, s'enivrer encore, et ils 
ne songeront pas à se fâcher. 

Ils sont là, de toutes nationalités, ces regatôes : Brésiliens, 
Caboclos, Vénézuéliens, Grenadins, Boliviens, Portugais; 
je remarque un Italien, un Français, un Paraguayen. Grâce 
à eux, Texploitalion des produits spontanés de la forêt se fait 
avec une activité fiévreuse. 

Le 29 mai, au matin, nous descendons avec le vapeur y///- 
dird. A Ayrao, Roche s'arrête pour aller faire une pointe chez 
les Jaurapiris. Deux mois plus tard, il devait rentrer en 
France. Le 3i mai au soir, j'arrive à Manâos. 

yue (T ensemble sur le rio Negro. Décadence du rioJVegro. 
— Le rio Negro est presque désert. Le nombre de cases habi- 
tées, de la frontière du Venezuela à Manâos, dans les villages, 
ne dépasse pas 91, se répartissant ainsi : Cucuhy, i; Mara- 
bitanas, 6; Sao-Marcellino, 6; Guia, i; Sao-Felipe, 2; 
Snnta-Anna, 4; Sao-Joaquim, i; Sao-Gabriel, 10; Sâo- 
Pedro, 4; Sao-José, 4; Aruti, 4; Castanheiro, 4; Santa- 
Izabel, 2; Thomar, 6; Moreira, 7; Barcellos, 10; Car- 
voeiro, 4; Moura,6; AyrSo, 8; Muirapinima, i; Tauapeçaçu, 
1.91 cases habitées en permanence pour toutes les provaçôes 
du rio Negro! c'est moins que pour le seul San-Carlos. la 
bourgade vénézuélienne frontière. San-Carlos est située 
aussi sur le rio Negro, un peu au-dessus de Cucuhy. San- 
Carlos compte plus de cent maisons peuplées d'Indiens ; In- 
diens laborieux, mais, aussi, tenus en tutelle. 

Le rio Negro brésilien a environ 3oo habitants civilisés 
d'origines très diverses : Amazonenses, Paraenses, rio Ne- 



230 RETOUR. 

groenses, Cearenses, Maranhâoenses^ Portugais, Caboclos di- 
vers, Vénézuéliens, Grenadins, Boliviens, Paraguayens, 
Français. Il ne s'y trouve pas d'Anglais. La population to- 
tale est d'environ 3,ooo individus pour une superficie de 
3oo,ooo kil. carrés, sans compter le bassin du Uaupès. 
Soit I habitant par cent kil. carrés. 

Le rio Negro est, par ordre d'importance, la dernière 
rivière à caoutchouc de l'Amazonie. A peine fournit-il 
100,000 kilog. de gomme par an. Le commerce total de 
la rivière s'élève environ à un million de francs dont 
600,000 fr. à l'exportation et 4oo,ooo fr. à l'importation. Ce 
commerce est fait par vingt-sept négociants petits ou grands. 

H n'y a plus d'industrie au rio Negro. Cependant on y 
fabrique encore quelques hamacs. On en fait de mirity qui 
se vendent de 20 à 25 $, de tucum qui se vendent de 5o 
à 70, de carauâ (carata), de 100 à 4 00 $. 

Le terrain du rio Negro est, en somme, assez pauvre; 
mais, argileux et pierreux avec peu de sol végétal, il ne pré- 
senterait pas de grands obstacles aux défrichements. 

Les habitants actuels se plaignent que la rivière et ses 
paranas n'aient pas de poissons et que la forêt soit pauvre 
en gibier. La vie est assez difficile dans la contrée. Quand 
le vapeur mensuel arrive quelques jours en retard c'est la 
famine, de Tauapeçaçu au Uaupès : plus de farine, plus 
de pirarucu; les regatôes jeûnent. 

Le rio Negro est en décadence. Il y a un siècle, à l'é- 
poque de la domination portugaise, Barcellos avait 4,000 ha- 
bitants et était alors le chef-lieu de la capitainerie du rio 
Negro, Manàos n'existait pas encore, Thomar avait 3,ooo 
âmes, Sao-Gabriel 3,ooo, Marabitanas 3,ooo. Dix villages 
ont disparu de la carte et tous les autres sont aujourd'hui 
successivement amoindris. Alors les fabriques d'indigo, de 
tissus de tucum, les plantations de café, de roucou, de coton, 



RETOUR. 221 

étaient prospères; le rio Negro exportait plus qu'aujour- 
d'hui. Sa population était au moins de 20,000 individus. 
Deux grandes tribus, les Manaos au sud du rio Negro et les 
Barès au nord, peuplaient les povoaçôes. Aujourd'hui une 
douzaine d'individus au rio Negro savent encore quelques 
mots de Barè ou de Manao, mais les deux tribus se sont 
éteintes, usées par les blancs. 

Jadis la forteresse de Sao-Gabriel et la capitale, Barcellos, 
valaient au rio Negro tout un personnel de grands fonc- 
tionnaires tant militaires que civils. Aujourd'hui dans tout 
le rio Negro il n'y a pas un seul conseil municipal cons- 
titué. Les seuls fonctionnaires chargés de donner à ces dé- 
serts la couleur de l'organisation nationale sont de pauvres 
Caboclos illettrés qu'on appelle pompeusement inspectors et 
subdelegados et qui remplissent plus ou moins les fonctions 
de gardes-champétres. 

Recrutement des Indiens, — Ce q'est pas avec des élé- 
ments Rio-Negrenses que les deux ou trois douzaines de 
regalôes qui animent la rivière doivent de pouvoir faire ré- 
colter le caoutchouc, la piaçaba et la salsepareille. Presque 
tous leurs travailleurs ont été recrutés dans le Uaupès. 

C'est au Uaupès que se rendent les regatôes pour faire 
leurs enrôlements. Là ils trouvent des malocas impor- 
tantes, des villages ayant jusqu'à deux cents et trois 
cents habitants. Le regatao laisse au tuxau une certaine 
quantité de marchandises et emmène un nombre propor- 
tionnel d'individus. 11 est bon de parler la lingua gérai 
qu'entendent presque toutes les tribus, sinon il faut se 
servir d'interprète ou s'exprimer par signes. On peut en- 
lever vingt, quarante, soixante Indiens, selon la quan- 
tité de marchandises dont on dispose et la bonne volonté 
du tuxau et de la tribu. Le regatao donne séance te- 
nante des noms portugais à ses hommes pour s'habituer à 



2 22 RETOUR. 

les reconnaître, puis il les emmène avec lui. Il leur donne à 
chacun un pantalon ou une chemise quand ils sont arrivés 
à la case ou au baracao. Il ne les paie pas, le paiement a 
été déjà déposé entre les mains du tuxau. Il les nourrit de 
farine de manioc et de pirarucù y et leur distribue assez 
régulièrement de petites rations de cachaça et de tabac. 
Les engagés ne travaillent généralement que pendant la 
saison du caoutchouc , de décembre à avril , quelquefois 
deux mois seulement, quelquefois ils s'évadent au bout 
de huit jours. S'ils sont employés à la piaçaba, la saison 
dure toute l'année, mais ils ne veulent généralement tra- 
vailler que quelques mois, après quoi ils demandent à re- 
tourner au Uaupès. Peu à peu ils apprennent la lingua 
gérai et le portugais; ils ont des dispositions pour appren- 
dre les dialectes étrangers. Ils sont doux, soumis, fainéants 
et ivrognes. Il ne faut jamais leur donner d'une seule fois 
une bouteille de tafia, car ils la boiraient en un quart 
d'heure , ce n'est que coup par coup qu'il faut leur oc- 
troyer l'eau -de-feu. 

'Ce sont d'assez médiocres travailleurs. Us ne font guère 
plus de 2 à 3 kilos de borracha par jour. Les Caboclos en 
font de 3 à 4« L^s femmes. Indiennes ou Caboclas, font gé- 
néralement 1/2 kilo ou un kilo de plus que les hommes et 
peuvent fournir une moyenne de 4 kilos par jour de travail. 

Le patron vend à ses engagés divers objets; ils font chez 
lui des dettes que celui-ci exagère et que ceux-là ne payent 
pas ou payent mal. En moyenne chaque homme revient 
au patron à près de 3oo $ pour la saison , soit environ 4 fr. 
par jour, dettes, nourriture, logement, habillement, tout 
compris; et peut rapporter jusqu'à un conto de reis, soit 
2,5oo fr., au pair, ou de 10 à 12 fr. par jour. Mais il en 
est beaucoup qui travaillent peu, mal, et payent à peine la 
dépense qu'ils font à l'en gagiste. Il parait plus pratique de 



RETOUR. 223 

regatiar^ d'acheter la goiimie aux Indiens et aux Caboclos 
que d'avoir des hommes à soi. On dit toutefois que la plu- 
part des regâtoes sont sans scrupules et que c'est par l'au- 
dace de leurs friponneries et l'exagération de leurs indéli- 
catesses qu'ils arrivent à gagner de l'argent. 

Au rio Negroles meilleurs seringueros, les Indiens et les 
Caboclos non engagés travaillant à leur compte, fournissent 
chacun par saison une moyenne de 20 à 25 arrobas (de 3oo 
à 375 kil.). Au Purùs où la masse des seringueros est 
Cearense, la moyenne par homme et par saison est de [\o 
à 5o arrobas. Le chiffre total des seringueros du rio Negro 
parait être d'environ 800 individus. 

Les dépenses à faire pour se procurer des hommes sont 
très variables. Les uns ne vont, ou n'envoient leurs recru- 
teurs, que jusc|u'à Sao-Joaquim, d'autres vont jusqu'au Co- 
diari ; les uns ne laissent pas au tuxau pour plus de 20 $ 
de marchandises par homme, d'autres en laissent pour plus 
de cent; les uns sont heureux avec leurs Indiens : pas ww 
ne s'enfuit; d'autres voient fuir, pendant le voyage même 
de retour, leurs hommes déjà payés et vêtus. D'aucuns sont 
plus malheureux encore, leurs Indiens sont arrivés nus dans 
de grandes ubâs achetées par le patron, celui-ci les a habil- 
lés, ils lui ont fait des achats, et ils s'enfuient au bout de 
quelques jours, volent les ubâs, des fusils, du caoutchouc, 
tout ce qu'ils peuvent emporter, bien disposés à ne jamais 
payer ce qu'ils doivent, et allant reprendre chez le tuxau 
les marchandises qui sont le prix de leur engagement. On 
peut courir après : si on ne les rattrappe pas en route, ar- 
rivés dans leur village, peints à neuf, mêlés aux autres In- 
diens, le patron ne les reconnaîtra plus. On ne peut pas 
plus compter sur les Indiens, disent les regatôes, que sur 
une poignée de puces. Heureusement que ces mauvais 
sujets se mettent rarement en tête d'assassiner le patron. 



224 RETOUR. 

Ces Indiens sont les plus grands Fuyards du monde. Trai- 
(ez-Ies bien, traitez-les mal, rien n'y fait. Ils vous laisseront 
en n'importe quel moment du voyage, à la veille de ter- 
miner une expédition de deux mois ; et qu'ils soient vos voi- 
sins, vos parents, peu leur importe. Si vous n'êtes pas sûr 
de votre équipage, prenez garde de descendre à terre : vos 
hommes vous planteront là, fuiront en masse, et vous lais- 
seront sans canot, sans bagages, sans vivres, sur une plage, 
un rocher, une île déserte. Il y a quelques années un An- 
glais voyagait au rio Negro. Cet Anglais était un grand phi- 
lanthrope; il traitait ses Indiens comme lui-même, avec 
force boites de conserves, force café, force cachaça. C'était 
le bon maître selon l'Évangile, il parlait toujours doucement 
à ses hommes qui étaient comme ses enfants. Un soir il 
pleuvait. On accoste, on fait du feu, on dine, on dort dans 

. une petite ile au milieu du rio. Le lendemain matin, de 
bonne heure, quand l'Anglais appela ses hommes pour les 
réveiller, il ne trouva ni homme, ni canot, ni farine, ni rien. 
L'équipage s'était éclipsé pendant la nuit, laissant là le 

. philanthrope, aussi seul que Robinson après son naufrage. 
.Six jours plus tard, une pirogue qui d'aventure longea le 
petit ilôt y trouva un blanc à moitié fou et à moitié mort 
de faim, qui mangeait des feuilles. C'était le pauvre Anglais, 
qui pleurait de rage. 

Les objets que préfèrent les Indiens pour contracter l'en- 
gagementsont les fusils, les haches, sabres et couteaux, les 
toiles, le plomb et la poudre, les petites malles. Ces engage- 
ments n'ont rien de bien défini, ni en durée ni pour les 
conditions. Le regalao cherche généralement à exploiter 
ses hommes autant qu'il peut, et ceux-ci se sauvent quand 
la fantaisie leur en prend. Nulle autorité n'intervient ni ne 
peut intervenir. L'autorité est chose illusoire au rio Negro. 
Les engagés nouveaux sont plus honnêtes, moins exigeants, 



RETOUR. 22:> 

moins vicieux que ceux qui ont déjà travaillé avec les civi- 
lisés. Plus on les a pris loin et moins, généralement, ils 
pensent à s'en aller. Cependant quelques douzaines de Cob- 
beos viennent déjà de s'enfuir de chez leurs patrons du bas 
rio Negro. 

On n'a guère de prise sur les Indiens , car ces gens-là n'ont 
pas de besoins. Un Indien prend de l'étoffe chez un re- 
gatâo. Il va travailler au caoutchouc pour payer sa dette. 
Au bout d'un mois, il a fait assez de gomme pour s'acquit- 
ter. Il pourrait travailler trois mois encore et acheter d'un 
seul coup pour trois années de provisions. Il ne fait plus 
rien. « Pourquoi travaillera i-je, dit-il, j'ai payé ma dette. » 
Et que l'on ne suppose pas que c'est par conscience que 
l'Indien s'est acquitté envers le patron. L'Indien est calcu- 
lateur, il sait que s'il ne paie pas, le regatao se paiera en 
nature, sur la roça, la femme, la fille du débiteur, et sur- 
tout qu'à l'avenir il refusera au mauvais payeur tout crédit 
nouveau. C'est finterét bien entendu qui est la loi morale 
de l'Indien. 

Région très peu densément peuplée d'une population de 
qualité médiocre, terre sans culture et de peu de commerce, 
tel est ce rio Negro, pays neuf et pourtant en décadence, 
qui n'a jamais cessé d'être un désert et qui pourtant compte 
déjà bien des ruines, riche de son sol et de ses produits 
spontanés, mais dépérissant faute de bras, de bonne émi- 
gration, d'émigration européenne. 

Mandas. — La merveille du rio Negro et de l'Amazonie 
est Manâos, la jeune, belle et ambitieuse capitale, le Saint- 
Louis de l'Amérique du Sud. 

A quelle cause Manâos doit-elle sa prospérité actuelle? 
A plusieurs, sans doute; mais incontestablement c'est surtout 
au récent développement de la navigation à vapeur que 
Manâos doit d'être ce qu'elle est aujourd'hui. 

T. II. 15 



226 RETOUR. 

Les bateaux à vapeur, qui ont été le signal d'une véri- 
table révolution économique dans l'Amazonie en même 
temps qu'ils ont été le moteur le plus énergique du pro- 
grès de la contrée^ ont fait la fortune de Manàos. 

C'est le 25 mars 1874 qu'arriva à Manâos le premier 
vapeur venu directement d'Europe. Dix ans plus tard, le 
24 février 1 884 > le vapeur Espirito SantOy de la Companhia 
Brazileira, inaugurait le premier service direct entre Ma- 
nâos et Rio de Janeiro par les ports du Sud. 

Aujourd'hui aucune autre ville de l'empire , et peut-être 
de l'Amérique du Sud, ne possède un plus magnifique réseau 
de navigation à vapeur. 

Des subventions considérables sont payées annuellement 
aux diverses compagnies. La Compagnie de rAmazone^ pour 
ses innombrables services, touche i35 contos; la Compa- 
gnie de Mandas, 36 ; la Red Cross Line, 4o> pour cinq voyages 
annuels entre Manâos et Liverpool via Para, Lisbonne et 
le Havre ; la Booth Line^ 3o, pour trois voyages annuels 
entre Manâos et New- York; la Companhia Brazileira^ 72, 
pour étendre jusqu'à Manâos les trois voyages mensuels qu'elle 
faisait de Rio au Para. Enfin une subvention de 36 contos, 
pour six voyages par an entre Manâos et le Havre par Para 
et Lisbonne, a été offerte à une compagnie française, 
celle des CJmrgeurs Réunis ^ qui hésite à accepter et va sans 
doute se laisser évincer au profit d'une compagnie allemande 
ou d'une compagnie italienne qui ont déjà fait leurs offres. 

Ce qui donne un chiffre total de 3 1 3 contos soit de 6 à 
700,000 fr. pour les subventions annuelles aux compagnies 
à vapeur. Il suffit de consulter les deux tableaux ci-dessous 
pour se rendre compte que ce n'a pas été là de l'argent 
mal placé. 



RETOUR. 227 

Revetius Impériaux de la Province de VAmazone. 

1878-79 191.975 $ 665 

79-80 812.322 | 097 

81-81 420.912 $ 693 

81-82 507.710 $ 708 

82-83 791.808 $ 774 

83-84 (!*' semestre) 494.557 $ 643 

Revenus Provinciaux de la Province de VA mazone. 

1878-79 839.173 $ 342 

79-80 1 .065.069 | 659 

80-81 1.330.922 $ 617 

81-82 1.765.787 $ 849 

82-83 2.948.400 $ 889 

83-84 (1«' semestre] 1 .861 .100 $ 350 

Du 3i mai au 9 juillet je cherchai à Manâos une oc- 
casion pour monter au rio Branco. Mais ces occasions 
sont rares à cette époque de Tannée. Mes excellents amis, 
M. d'Anthonay dont j'ai déjà parlé plus haut; MM* Kahn 
et Polack, intelligents alsaciens qui ont su se créer, en quinze 
ans, une des plus importantes maisons de commerce de 
TAmazonie, charmèrent les loisirs de mon attente. 



"vAAAArf- 



CHAPITRE Vm. 



LE RIO BRANCO. 



••mmWWm 



Difficultés et dangers davoyage, — Après plus d'un mois 
d'attente à Mandos (3i mai -9 juillet), je trouve enfin une 
occasion pour le rio Branco : un senhor José Thomé Gon- 
çalves, fils des Alagoas récemment établi à TUraricuera, 
m'offre passage à bord de son batelao. Quinze jours aupa- 
ravant j'avais déjà cru rencontrer une occasion : le i4 juiï^ 
je m'étais rendu à Tauapeçaçu m'informer d'un batelao 
qu'on m'avait dit en partance pour le haut rio Branco. 
C'était une fausse alerte ; le 22 j'avais dû rentrer à Manâos. 

On ne peut guère trouver qu'à Manâos des occasions pour 
le haut de la rivière : ce sont les grands bateaux des fazen- 
deiros, qui descendent chargés de bétail et remontent char- 
gés de marchandises. Mais on peut arranger, à Moura ou à 
Carvoeiro, un canot et trois ou quatre hommes pour remon- 
ter jusqu'à Boa Vista. Toutefois, ce n'est pas du jour au len- 
demain, et on peut parfaitement perdre quinze jours, même 
un mois, avant d'avoir trouvé son affaire. 

Le voyage n'est pas sans présenter quelques dangers. D'a- 
bord vos hommes peuvent très bien vous abandonner sur 
une plage où vous aurez des chances sérieuses de mourir de 
faim. Ensuite il y a les Indiens du Jauapiry. Ces ex-canni- 
bales ont été trop récemment domestiqués par le directeur 
du Musée Botanique de l'Amazone, M. Barbosa Rodrigues. 



23o LE RIO BRANCO. 

Les pauvres sauvages se livrent presque quotidiennement aux 
fantaisies les moins rassurantes. Ils pillent les gens de Moura 
et les batelôes qui passent et massacrent de temps à autre 
quelques civilisés. 

Enfin, deux incidents tragiques tout récents donneront à 
mon voyage un cachet de pittoresque et de dramatique assez 
alléchant. Il y a quelques mois, un nommé Miranda, employé 
de mon hôte à Manàos, M. d'Anthonay, mourait aux envi- 
rons de Vista Alegre, dans ce même batelao qui m'emporte. 
Le mystère de sa mort se complique encore de la disparition 
de toutes ses valeurs, qui ne furent jamais retrouvées. 

Le second incident a pour moi un intérêt tout spécial. 
Fernando, fazendeiro du haut rio Branco, partit en i88a 
de Sao Joaquim, se dirigeant sur Manàos. Il emmenait 
avec lui une vingtaine d'Indiens, qui tous Tabandonnèrent 
bientôt. Celui qui s'enfuit le dernier fut le ouapichiane 
José, qui se trouve précisément être le patron de mon hôte, 
José Thomé Gonçalves. Depuis, Fernando ne reparut plus. 
José l'avait abandonné vers la source de l'Ânauà. Les uns 
disent que ce José aurait assassiné Fernando; d'autres que 
Fernando serait mort de faim ou aurait été tué par les In- 
diens ce bravos » ; d'autres, enfin , que l'infortuné voyageur 
serait prisonnier d'une prétendue Maloca des Femmes. 
Or, l'itinéraire que suivit Fernando jusqu'à l'endroit où il 
disparut est aussi celui que j'entends parcourir. 

Une légende du rioBranco : la Maloca des Femmes (i). — 
Cette Maloca des Femmes est une légende du rio Branco, que 
là-bas chacun vous raconte pour le pittoresque sans y ajouter 
grande foi, que chacun, Indien ou civilisé, arrange un peu à sa 
manière, et que nous reproduisons ici pour montrer de com- 
bien de façons l'imagination populaire est capable de triturer 

(1} La MaJoca (prononcez Maloque) des Femmes : La Maison, la Tribu des Femmes. 



I^ RIO BRANCO. 23 1 

cette malheureuse légende des Amazones. D'ailleurs, la Maloca 
des Femmes a peut-être un fond de vérité ; pourquoi pas? 

Ily aurait, assure-t-on, dans Tintérieur, du côté des sour- 
ces de TAnanâ ou du Jauapiry, une tribu de femmes vivant 
seules, ou du moins gardant pour elles, avec un soin jaloux, 
le gouvernement de leurs malocas. Ce ne seraient ni des 
femmes répudiées ni des guerrières ; il faudrait chercher To- 
rigine de la petite nation dans une association d'hétaïres. 
Ces femmes sont de couleur claire et d'une beauté remar- 
quable, beauté surtout passionnelle et provocante, ce qu'ex- 
pliquerait la sélection et l'atavisme. On trouverait chez elle 
un phénomène fort rare chez les populations indigènes de 
l'A-mérique : la pratique habituelle du vice lesbien avec la 
particularité physique qui y a donné lieu. La Maloca des 
Femmes ne serait qu'une association de plaisir, un couvent 
de jouisseuses, héréditairement expertes, savamment et pas- 
sionnément voluptueuses. Le plaisir constituerait leur prin- 
cipale occupation, le but de leur vie, et elles s'y adonneraient 
autant que peut le supporter leur constitution physique. 
Elles feraient peu de cas des hommes qu'elles ne connaî- 
traient qiie comme à-point, pour varier le plaisir, et aussi 
pour en obtenir des filles. Pour les enfants mâles, elles les 
immoleraient peu après leur naissance dans des cérémonies 
solennelles. Elles ne veulent point créer de castes d'hommes 
asservis, elles les prennent de rencontre, le plus souvent en 
les faisant prisonniers sur quelque tribu voisine. C'est plus 
piquant, et en somme moins périlleux pour le maintien de 
leur état social. Elles admettraient aussi des engagés volon- 
taires. Les femmes se nourrissent bien et nourrissent bien 
leurs hommes ; l'usage des aphrodisiaques est fréquent. Elles 
ont entre elles des amantes dont elles se montrent fort ja- 
louses, mais elles ne le sont pas de leurs hommes, dont elles 
se partagent honnêtement les forces surexcitées par le tf con- 



232 LE RIO BRANCO. 

guérécou (i) » . Elles ont des magasins, des cuisines, des mai- 
sonnettes privées, des salles communes de plaisir, des bos- 
quets. Elles usent d'ornements de fêtes, de parures à la mode 
des anciens Tupis, mais vont ordinairement dans un état de 
nudité complète, sans tangue. De même les hommes n'ont 
pas de calembé(2). Quand ceux-ci sont arrivés à un état d'im- 
puissance incurable, ce qui arrive généralement aux appro- 
ches de la quarantaine, tout en les utilisant pour certaines 
jouissances secrètes qui ne sont pas sans douceur ni compen- 
sation pour ces malheureux, bien qu'ils les provoquent sans 
les partager, les femmes emploient ces retraités de l'amour 
à la culture des jardins et à la pêche. Pour elles , elles se ré- 
servent la chasse et la guerre. Ce qui leur assure le succès 
dans les expéditions qu'elles entreprennent ou dans les atta- 
ques qu'elles ont à repousser, est une habileté extraordinaire 
à déployer des ruses vraiment diaboliques et aussi la con- 
naissance profonde qu'elles ont de poisons subtils avec les- 
quels elles empoisonnent leurs flèches. Elles sont d'ailleurs 
fort habiles au tir de l'arc. Et pourtant, en somme, leur 
humeur est douce, pacifique et bonne. Dans leurs fréquentes 
orgies elles ont assez souvent des accès de fureur hystérique, 
n'engendrant pourtant que bien rarement des maladies ner- 
veuses, des rixes ou des violences. 

Région des Jauapirjs. — C'est dans le bas rio Negro, 
en face de la région des Jauapirys, que me fut racontée pour 
la première fois l'histoire de la Maloca des Femmes. Je ne 
rencontrai jamais les Lesbiennes de l'Amazone, qu'il est per- 
mis de traiter en mythe. Malheureusement on ne peut se 
conduire de même vis-à-vis des Jauapirys. Les trop fré- 
quents assassinats et les quotidiennes exactions commises 
par ces Tobas du rio Negro, ne permettent pas aux civilisés 

(1) Le conguérécou est un aphrodisiaque local. 

(2) Le calembé est la feuille de vigne des hommes ; et la tangue celle des femmes. 



LE RIO BRANCO. 233 

de douter de leur existence. Hâtons-nous d'aborder à cette 
région peu hospitalière, mais fort intéressante. 

Le bas rio Negro est plutôt un archipel qu'une rivière. 
De chaque côté du cours d'eau véritable sont lesparanas, es- 
pèces de fausses rivières, canaux naturels, parfois au nombre 
de huit ou dix de chaque côté, se rattachant àlartère princi- 
pale, et coulant entre des îles innombrables. Parfois ce» 
paranas ne sont pas plus larges qu'un ruisseau, parfois ils sont 
plus larges que la Seine ou la Loire à l'embouchure. Us pré- 
sentent une topographie de labyrinthe, des perspectives 
bizarres, des échappées fantastiques qui animent la monoto- 
nie de ces forets vierges, toujours silencieuses, que ne réus- 
sissent pas à égayer les rares oiseaux qui les habitent. On ne 
rencontre personne dans ces paranas : c'est le désert. A 
peine, demyriamètreen myriamèlre, quelque petit sitio caché 
dans la forêt et révélé le plus souvent par la pirogue du seigneur 
du lieu, un pauvre diable d'Indien qui va niarescar (pêcher). 
Encore le poisson est-il fort rare ; o n en trouve seulement 
dans les lacs et pendant la saison sèche. Le centre de pêcherie 
de toute la région est un grand lac d'environ dix kilomè- 
tres de longueur, sur la rive gauche de la rivière, en face 
d'Ayrao. C'est dans ce lac-golfe que se jettent le Cunama- 
huaû et le Curiuahu, le double affluent d'entre Anavillana et 
Jauapiry. Seulement rattachés entre eux par les besoins de 
la pêche et de la navigation, les sitios, perdus dans le désert 
des bois et des eaux, vivent dans un état d'isolement pres- 
que complet. Actuellement (juillet i884), par frayeur de la 
bechiga (variole), qui sévit à Manàos et fait de terribles ra- 
vages dans les rangs de la population indigène, ils se mettent 
mutuellement en quarantaine. Quand la variole s'abat sur 
l'un d'eux, elle tue toute la famille, et le dernier attaqué 
meurt sans avoir personne pour lui fermer les yeux et pré- 
server son cadavre des vautours. 



234 L£ ^^O BRANCO. 

Ces sitiosy de Manàos à Âyrao, sont beaucoup plus nom- 
breux sur la rive droite que sur la rive gauche. D'Ayrâo à 
l'embouchure du rio Branco , il n'y a plus un seul sitio de ce 
dernier côté, tous sont rive droite. La rive gauche ne pos- 
sède réellement qu'une maison civilisée : le sitio-fazenda 
du capitâo Hilario, petit vieux mameluco intelligent et hos- 
pitalier. Ce sitio est situé sur le grand parana d'Anavillana, 
entre la rivière du même nom et le rio Piaû. Tous les villa- 
ges, tous les centres en formation : Tauapeçaçu,Muirapinima, 
Ayrao, Moura et Carvoeiro, sont rive droite. 

Cet abandon presque complet de la rive gauche est dû 
à la présence des Jauapirys et autres Indiens bravos. C'est 
dans les forêts de cette rive qu'habitent, des portes de 
Manâos à la bouche du rio Branco, des Indiens féroces 
qui, depuis la fin du siècle dernier, sont la frayeur du bas 
rio Negro. Les plus connus de ces Indiens sont ceux qui 
habitent le rio Jauapiry, en face de Moura , qu'ils ont at- 
taqué plusieurs fois, ce qui leur attira à diverses reprises 
de terribles représailles de la part des habitants du village. 
Une chaloupe de guerre stationne à Moura pour protéger 
les civilisés. On appelle ces Indiens Jauapirys, du nom de 
leur rivière, mais ils se donneraient, parait-il, à eux-mêmes 
le nom du Uaïmiris(i). Ou, peut-être encore , ce nom ne se- 
rait-il qu'un sobriquet donné par les autres Indiens, man- 
sos, de la contrée. Il est bien difficile de faire l'ethnographie 
de ces tribus , et à plus forte raison leur histoire ; cependant 
il est un certain nombre de données qui paraissent aujour- 
d'hui incontestables. Les Caîmiris seraient de la même fa- 
mille que les Krichanas du haut Uraricuera. Il y a une 
vague histoire d'un exode par le Takutù, exode à la suite 

(l)Uaîmiris, en français : Ouaîmiris. J'ai vainement essayé de soumettre tous ces 
noms à une loi orthographique unique. Je ne pouvais adopter toujours l'ortliographe 
française ou toujours l'horthographe portugaise, ou faire toujours un choix logique. 
Le lecteur qui m'aura suivi jusqu'ici saura fort bien se tirer d'affaire. 



LE RIO BRANCO. ^35 

duquel la nation krichana se trouva divisée en deux par* 
ties, celle du haut Uraricuera, celle du Jauapiry. La langue 
des Uaïmiris ofTre beaucoup d'analogie avec le krichana , le 
porocotOy le macuchi, le chiricumo (la langue de ces derniers 
est connue par Tintermédiaire de Chiricumos mansosdu haut 
Amajari). Krichanas, Macuchis, Yarecunos, Porocotos, Chi- 
ricumos j formaient au siècle passé , dans le haut bassin du 
rio Branco , un groupe compacte de tribus bravas. Mais les 
Uaïmiris ne doivent pas être de race krichana pure. La po- 
pulation indigène du bas Jauapiry et du bas Taruman est 
composée en majeure partie d'Aroaquis et de Pariquis sub- 
jugués par les tribus bravas venues du nord. Les Uaïmiris 
doivent renfermer beaucoup d'éléments Aroaquis et Pari- 
quis. Ces Uaïmiris habitent au bas de la première cachoeira 
du rio Jauapiry. Au-dessus de la cachoeira se trouvent 
d'autres familles krichanas, plus pures , ou peut-être mé- 
langées de Cucoachis et de Chiricumos. Ce sont les Kiricha- 
mans et les Cuilias qui habitent le rio Jauapiry, les premiers 
au sud, les seconds au nord; et les Assahys qui habitent entre 
le Moyen Jauapiry et le Moyen Urubii (de Silves), occupant 
probablement les sources du Piaù et de la Coieira. Ce sont 
ces Assahys qui empêchent la tribu manso des Uayeués de 
descendre à Manâos. Ceux qu'on a vus des Uaïmiris, Kiri- 
chamans, Cuitias^ Assahys, étaient peu adroits au tir de 
l'arc et leurs flèches étaient grossières et primitives. Us ne 
connaissaient pas l'urari et l'art d'empoisonner les flèches. 

Le Taruman Assu , petite rivière qui débouche dans le 
rio Negro, un peu en amont de Manàos, est presque aussi 
redouté que le Jauapiry. Au-dessus de la première cachoeira 
du Taruman Assu, se trouvent, parait-il, des mucambos d'es- 
claves fugitifs et de soldats de Manaos , assassins déserteurs. 
Ces mucambos sont fort hostiles et les civilisés ne s'y aven- 
turent pas. Au-dessus de ces mucambos, le rio, bordé. 



236 LE RIO BRANCO. 

dit-on, de petites savanes longues et étroites, serait habité 
par une tribu féroce et nombreuse , puis, plus haut, par les 
Assahys, de famille krichana. 

Ce groupe compacte de tribus bravas se continue jus- 
qu'au versant sud de la cordillière de Caiirrid par les Cu- 
coachiset lesChiricuumos. Ces tribus ne sont point des tribus 
belliqueuses faisant la guerre aux civilisés et aux mansos, ce 
sont des tribus canaémés^ comme dirent les Indiens du haut 
Branco , c'est-à-dire des tribus d'assassins de profession , 
élevés de génération en génération au meurtre et au vol, 
tuant pour le plaisir de tuer, ne mangeant point leurs victimes 
mais utilisant leurs tibias pour faire des flûtes, leurs dents 
pour faire des colliers. Tout ce qui n'est pas de la tribu ou de 
l'association de tribus est immolé par les canaémés aussitôt 
qu'ils le peuvent. C'est leur façon à eux de comprendre le 
patriotisme et d'appliquer le précepte antique : étranger, en- 
nemi. Ces canaémés (ont penser à telles sectes sivaîstes de 
l'Inde. Les tribus mansas ont une peur terrible de ces bêtes 
fauves, avec lesquelles elles- n'entretiennent aucune relation, 
si ce n'est celle de victime à assassin. Des Indiens d'une dou- 
zaine de tribus différentes, m'ont affirmé qu'il existait chez 
les canaémés une corporation de pagets (prêtres-sorciers), 
disposant d'une grande influence. La chose parait d'autant 
plus probable que l'on sait que les diverses tribus canaémés 
sont alliées et plus ou moins solidaires. 

Laissant derrière moi la rive des canaémés, j'arrivai enfin 
à la bouche du rio Branco. C'était le i4 juillet. Je ne man- 
quai pas de fêter comme je pus le glorieux anniversaire. 
José Thomé Gonçalves, républicain ardent, s'associa avec 
enthousiasme à ma manifestation. Les hommes civilisés n'ont 
qu'un petit nombre de moyens de manifester leur joie. José 
et moi nous étions pauvres : nous brûlâmes de la poudre 
.toute la journée, les échos ordinairement muets du bas rio 



LE RIO BRANCO. 237 

Branco retentirent des décharges répétées de notre mous- 
qiielerie à bon marché. Je guettai l'effet sur les Indiens qui 
ramaient le batelâo. Ils avaient cru d*abord à une attaque 
des canaémés, puis ne voyant pas apparaître le moindre 
Jauapiry, ils nous regardèrent avec étonnement. Le patron ^ 
un Uapichiana, expliqua à ses camarades : ce Nrouaré caraï 
aouna caïmène, » dit-ii. Ce qui signifie à peu près : oc Tous 
ces blancs sont à moitié fous. » 

Naifigation au gancho et à la forquilha. — Pour remonter 
le rio Branco en batelao, à l'époque des grosses eaux, on 
grimpe lentement et péniblement le long de la rive en s'ac- 
crochant avec le gancho (crochet), et en poussant à la for- 
qiulha (fourche), dans les branches des arbres, les lianes , la 
végétation aquatique. 

L'été le batellâo est poussé au varejào (perche) dans 
l'étroit et peu profond chenal qui serpente entre les plages 
sablonneuses presque ininterrompues de la rivière. 

Dans le rio Negro les batelôes ne naviguent que dans les 
paranas. On évite de prendre le large, à cause des U\woada$ 
(tempêtes) presque toujours terril^les dans cette rivière, 
d'autant plus qu'il est impossible de trouver un refuge, les 
ingapôs (marais, terres noyées) qui bordent les rives des 
îles ou de la terre ferme, s'étendant pendant l'hiver à de 
très grandes distances et constituant un infranchissable la- 
byrinthe. En avril, au bas rio Negro, les deux rives de terre 
non inondées sont certainement distantes de plus de soixante 
kilomètres, depuis Ayrao jusqu'à Tauapeçaçu. 

L'hiver comme l'été, au rio Negro, à la descente de la 
rivière , on laisse toute la nuit le batelao aller à la dérive, 
ce qui fait toujours faire un peu de chemin. Dans cette ri- 
vière, la rame longue (une pagaye emmanchée d'un long 
bâton) est seule employée. 

Pour descendre le rio Branco, l'été, on va au varejao 



238 LE RIO BRAWCO. 

comme pour remonter ( à la même époque). L'hiver, on va 

à la rame longue comme au rio Negro. 

Dans les deux rivières, la dilTérence entre la crue et Té- 

tiage est d'environ lo mètres dans le bas des rivières et 

4 dans le haut. 

Lesbatelôes, employés d'une façon spéciale et exclusive 

pour transporter le bétail, sont de grands bateaux plats 

pouvant charger de dix à trente bœufs. Leur équipage se 

compose de huit à dix hommes , presque toujours Indiens du 

haut rio Branco, et d'un patron. 

Pendant Tété, on met jusqu'à vingt jours pour descendre 

le rio Branco en batelao, et dix seulement pendant l'hiver. 

En hiver, on met de cinq à dix jours pour descendre le rio 

Negro, et en été à peu près le même temps. Pour remonter, 

on perd en moyenne quinze jours au rio Negro , et au rio 

Branco quarante l'été , soixante l'hiver. 

Une montaria bien équipée monte de la bouche du rio 

Branco à Boa Vista en dix ou quinze jours. L'été, il faut 

qu'elle prenne par la bouqhe de Boyassii , les deux autres 
embouchures sont presque à sec. Une bonne chaloupe à va- 
peur peut monter en trois jours et descendre en deux. 

Pour la navigation de Manàos aux campos du rio Branco, 
il faut tenir compte de cette particularité que l'itinéraire 
étant coupé par l'Equateur, on a l'été au rio Branco (de 

.Carmo et au-dessus) quand on a l'hiver au rio Negro, et 
inversement. Au rio Branco, l'été dure de septembre à 
mars et au rio Negro de mars à septembre. 

C'est avec les plus grosses eaux que nous remontons le 
rio Branco. Le courant est tellement fort que nos rames 
longues ne peuvent le vaincre. Nous improvisons les deux 
instruments de rigueur. Le gancho est une latte de quatre à 
cinq mètres, munie à une extrémité d'un bâtonnet solide- 
ment fixé par des cordes ou des lianes et faisant crochet. 



LE RIO BRANCO. 2^^ 

Ijàforqiiilha^ un peu moins longue mais plus forte, est munie 
à une extrémité d'une fourche naturelle. Le batelao rasant 
la rive, les Indiens accrochent leur gancho et tirent forte- 
ment sur leur instrument pendant que deux hommes font 
effort en sens contraire avec les forquilhas. 

On navigue ainsi sous bois , les branches éraflant la tolda, 
le fragile toit en voûte, fait de feuilles de palmier, insuffisante 
protection de l'embarcation contre les intempéries et les 
accidents du voyage, abri médiocre qu'envahissent les four- 
mis projetées par les secousses des branches frôlées. Les 
piôes, les cara panas, les mosquitos, les carapatos, dérangés 
par notre manœuvre , se répandent en nuage autour de 
nous. Il faut être occupé sans cesse à chasser ces insectes et 
à se débarrasser des fourmis et des punaises qui se promè- 
nent sur le corps. Les conditions les plus avantageuses pour 
naviguer de la sorte, sont de rencontrer des arbres ou des 
arbustes assez élevés , donnant prise aux ganchos et aux for- 
quilhas , et sous lesquels le batelao puisse passer librement. 

Souvent, plusieurs fois par jour, quand le courant est 
trop fort, on envoie la montaria donner de l'espia au ba- 
telao , ce qui augmente un peu la vitesse. L'espia est un 
gros et long câble , généralement fait de piaçaba , que l'on 
attache devant à quelque forte branche et sur lequel on tire. 
On remorque ainsi la lourde embarcation comme si l'on était 
dans les cachoeiras. 

Parfois le gancho n'accroche pas bien aux branches et le 
courant emporte le batelao pendant quelques centaines de 
mètres, lui faisant perdre ainsi plusieurs heures de peine. 

Fréquemment les hommes des ganchos, et surtout ceux 
des forquilhas sont , à la suite d'une impulsion trop vive, 
projetés à la rivière, ce qui provoque une hilarité générale 
de la part des camarades plus heureux ou moins maladroits. 

Vu de la rive opposée, le batelao allant au gancho et à 



24o LE RIO BRANCO. 

la forquilha , fait TefFet d'une immense araignée, cheminant 
avec lenteur le long de la rive, à laquelle elle se cramponne 
avec ses longues pattes. 

Et Ton va ainsi, dans les insectes, car il y en a beaucoup 
pendant l'hiver sur les rives du rio Branco. Le voyageur 
anglais B, Brown (1860), prétend le contraire. Cest que ce 
voyageur remonta la rivière pendant l'été, en décembre. Il 
est évident que dans le chenal que les eaux se ménagent en- 
tre les plages de sable, il ne saurait y avoir beaucoup d'in- 
sectes. Mais si Brown était allé chasser sur les rives et quel- 
que peu dans l'intérieur, il aurait, bien qu'il se trouvât alors 
en été, gardé au moins pendant quelques jours un cuisant 
souvenir de ces « pragas », qu'il représente comme n'exis- 
tant qu'en quantité négligeable. Les carapanas, mosquitos 
et principalement les pioes, cessent à l'entrée de la région 
des campos qui en est complètement libre. Mais toute la 
région de la forêt vierge en est infestée, principalement aux 
environs de Carmoet de la Caclioeira. Toutefois, même dans 
ces endroits « privilégiés », les « pragas » du rio Branco 
sont encore bien plus supportables que leurs émules, ceux 
du Mapa et du Puriis. 

Le rio Branco est plein d'îles comme le rio Negro. Au 
rio Branco, elles forment le plus souvent une ligne occu- 
pant le milieu de la. rivière. Pendant tout l'hiver, ces îles 
sont inondées ainsi que les rives à une grande distance dans 
l'intérieur. On ne peut alors s'aventurer qu'en montaria dans 
les ingapos. 

Des lacs innombrables, immenses ou minuscules, bordent 
les rives jusqu'à la région des campos. Au siècle passé, les 
habitants des povoaçôes, aujourd'hui disparues, ne navi- 
guaient guère dans la rivière, mais par les lacs qui bordent 
json cours et qui communiquent presque tous entre eux ou 
avec la grande artère. 



LE RIO BRANCO. 2^1 

Les marais occupent aussi une immense étendue. Quand 
on voyage l'hiver dans celte contrée, on entend poser à 
chaque instant celte question : « Est-ce terre ferme? » 

L'hiver, la navigation n'est pas sans présenter quelques 
périls. Plusieurs fois, de gros arbres ou des palmiers pour- 
ris, ont manqué d'écraser le balelSo dans leur chute. Plu- 
sieurs fois ils s'abattirent à quelques pieds de notre embar- 
cation, cinglant le flot avec violence et nous faisant danser 
comme sur une mauvaise mer. 

En quelque saison que ce soit cette navigation présente peu 
d'attrait. Les rives sont bordées d'embaûbas, petits arbres à 
tige creuse et aux feuilles larges, dans le genre de celles du 
figuier. Chaque pied d'embaûba est couvert, de la ligne des 
eaux aux dernières feuilles, d'une multitude innombrable de 
ces fourmis terribles que les Brésiliens appellent Jorniiffus 
(le fogo. Ce supplice , joint à celui des pragas, suffirait à 
enlever tout charme à la navigation au rio Branco, surtout 
pendant l'hiver. De plus, il y a l'ennui de ne pouvoir se li- 
vrer à aucun travail intellectuel dans une embarcation où 
règne à peu près en permanence un nuage de fumée. Il y a 
toujours un Indien occupé à faire la cuisine de Téquipage. 
La préparation d'une cuisine dont un nègre ne voudrait pas 
vaut au passager des maladies d'yeux. Pour descendre, il y a 
encore un inconvénient de plus. Le batelao étant chargé 
de bœufs, on ne peut que vous aménager à l'arrière une 
petite prison d'un mètre carré, où vous ne pouvez même 
pas tendre votre hamac. Le bétail, enfin, ne pouvant sup- 
porter un long voyage sans amaigrir considérablement ou 
mourir en forte proportion, on n'accoste pas une seule fois 
de Boa Vista à Manàos. Le batelao cheminant, un Indien 
va, dans la montaria, couper le capini (l'herbe) pour la nour- 
riture des bœufs. 

Fuite d Indiens, — Avant de poursuivre notre description 

T. II. 16 



^42 LE RIO BRANCO. 

du rio Branco, parlons de suite de TinconvënieDl ordinaire 
et le plus grave des voyages en batelaos : la fuite des Indiens. 

Ces Indiens sont fugitifs en diable, le meilleur traitement 
n'y fait rien , les plus horribles perspectives ne les effraient pas. 

Voici deux histoires de fuites arrivées au début de noire 
voyage : 

Un Indien est en fuite, il a volé une des deux montarias 
du bord. Le maître, mon ami José Thomé, se jette dans 
l'autre et poursuit le drôle deux jours et deux nuits. L'In- 
dien, après s'être perdu dans les paranas, ne trouvant plus 
sa route et craignant de mourir de faim dans ces déserts, 
guette le passage du batelao, qu'il finit par rencontrer. José 
Thomé raille amèrement le fugitif, mais il ne le frappe pas. 
11 lui dit simplement : « On t'exécutera ce soir. » Après le 
dfner, sur l'avant, long interrogatoire à la lueur d'une lampe 
fumeuse qui fait plus noire encore la nuit obscure qui nous 
environne. Remontrances sévères, puis l'exécution. Un In- 
dien, celui dont la toile qui paye son travail a été volée 
par le fugitif, s'arme d'un fer de bêche et en frappe à plat 
de grands coups dans la main du pauvre diable, qui hurle 
de douleur avec des contorsions pitoyables, mais bientôt 
passe à des lamentations déchirantes, quand José Thomé lui 
inflige à son tour, avec une ardeur croissante, le cruel châti- 
ment. Lesautres Indiens sontlà, rangés encercle, impassibles 
et silencieux, autour du supplicié et du bourreau. Le suppli- 
cié reçut environ une cinquantaine de coups. Ensuite José 
Thomé lui fit attacher les mains derrière le dos^ lui fit met- 
tre les poucettes, et l'envoya se coucher dans cette position 
sur une planche de l'avant, le ventre en bas, à la pluie. Le 
lendemain, malgré ses mains endolories et meurtries, il rama 
tout le jour comme les camarades. José Thomé était blanc, 
il avait été élevé à Rio de Janeiro, et, en somme, n'était pas 
cruel. Il pensait qu'à chaque milieu spécial convient un 



LE RIO BRANCO. 2/\3 

genre spécial de pénalité. Les Manielucos sont moins hu- 
mains. C'est sur la plante des pieds, le fugitif étant maintenu 
sur le dos, qu'ils font appliquer jusqu'à cent coups de fer de 
bêche, avec des radinements qui mettent le malheureux dans 
l'impossibilité de marcher pendant plus de quinze jours. 
Très habile : l'Indien pourra toujours travailler, mais il ne 
sera pas de sitôt en état de prendre la clef dés champs. 

Veut-on savoir pourquoi et comtnent les Indiens fuient? 
Voici l'autre histoire. Le batelao avait encore plus d'un 
mois et demi à faire avant d'arriver à Boa Vista. La tripola- 
çao (l'équipage) se composait de cinq Indiens. Les hommes 
étaient bien traités : café le matin, thé le soir, bonne farinha, 
carne secca, cachaça, et José Thomé et moi nous nous don- 
nions la peine d'aller chasser pour nous et ces messieurs. 
Une nuit, après une chasse pénible sous la pluie, nous dor- 
mîmes profondément. Deux Macuchis profitèrent de la cir- 
constance pour s'enfuir. L'un d'eux était une espèce de 
brute, un être stupide; l'autre, un garçon de mine avenante, 
doux, souriant, aimable, intelligent et soumis. Tous deux 
paraissaient satisfaits, contents de leur sort. L'un dormit, 
l'autre resta éveillé pour prévenir son compagnon r|uand 
l'heure serait venue. A minuit, ils pénétrèrent sous la tolde 
où José, moi et un Macuchi, dormions. Les deux fugitifs 
s'emparèrent des paquets de toile qui constituaient leur 
paiement (un paiement véritablement généreux), volèrent 
de la farinha, du fromage, des biscuits, du tabac, des outils 
pour la culture de la roça, causèrent longuement à voix 
basse avec le troisième Macuchi, burent ensemble notre ca- 
chaça, firent un chibé^ une cigarette, puis les voleurs firent 
présent de quelques biscuits à leur compatriote, qui restait 
parce qu'il n'aurait pu retirer sa malle sans nous réveiller, 
et les deux drôles partirent après avoir fait leurs adieux à 
l'ami qui les chargea de commissions pour la maloca. José 



244 ^^ I^IO BRANCO. 

et moiy fatigués de notre chasse sous la pluie^ dormions 
d'un sommeil de plomb. Ils volèrent la seule iliontaria qui 
restât, et entreprirent leur voyage avec une mauvaise pagaye. 
Le lendemain, le troisième Macuchi, sans se faire prier, ra- 
conta tout, sans forfanterie comme sans embarras, simple- 
ment, comme si ceùl été la chose la plus naturelle du 
monde, et nous mit au courant des particularités les plus 
accessoires du projet de voyage de ses amis. Le complot 
était fait depuis plusieurs jours, le Macuchi en question 
savait tout, mais, dans ce cas, jamais un Indien ne trahit un 
autre Indien, à moins qu'il soit d'une tribu différente. Le 
lendemain, notre homme rama tout le jour et toute la nuit 
de Tair le plus indifférent. La dissimulation et la placidité 
sont les caractères distinctifs de l'Indien. Les fugitifs savent 
qu'ils seront probablement pris et rossés (et en effet ils le 
furent), que JoséThomé, après leur avoir repris ce qu'ils lui 
ont volé ne les paiera peut-être pas, ils savent tout ce qu'il 
leur en coûtera, ils sont bien nourris et bien traités à bord, 
pourquoi se sont-ils enfuis, violant leurs engagements, lais- 
sant le batelao dans la presque impossibilité de continuer le 
voyage? « Parce que, dit le Macuchi dénonciateur, ils s'en- 
nuyaient à bord. » Que faire avec de pareilles gens? Mais la 
fuite dedeux Indiens n'estrien, il arrive de temps à autre que 
toute la tripolaçao s'enfuit laissant Vencarregado (le patron) 
tout seul, dans quelque région déserte , avec le batelao 
chargé de bœufs ou de marchandises. Et il est impos- 
sible d'obtenir une pénalité quelconque contre ces miséra- 
bles. Si le fazendeiro a la naïveté de s'adresser aux autori- 
tés, il lui sera répondu par ce cliché d'une école connue : 
a Les pauvres sauvages, ils ne savent ce qu'ils font, ils sont 
plus à plaindre qu'à blâmer. » 

Sitios et poi^oaçbes. — L'alimentation n'est pas difficile à 
se procurer dans les voyages au rio Branco, le gibier et le 



LE RIO BRANCO. 2^5 

poisson sont abondants, par suite de Tétat désert de la 
rivière. Il n'y a pour ainsi dire pas dliabitants de la bou- 
che à Boa Yista. I^ population a suivi les Indiens, que Ton 
ne trouve plus aujourd'hui que dans la région des Campos. 
Aussi le rio Branco jusqu'aux Campos est-il le paradis 
du chasseur et du pécheur. Pacas, cutis, veados, antes, 
mutums, cujubims, araras sont très communs. De nom- 
breuses bandes de pécaris traversent les forêts. On dit ceux 
du Mocajahi et de TAnautî les plus féroces de la contrée. 
Les onças (jaguars) sont rares. On n'en trouve guère 
qu'aux environs des fazendas nationales où les Indiens les 
chassent à pied, au fusil, et à cheval, au lazzo. Parmi 
les poissons, il faut citer comme les plus intéressants de 
la faune du rio Branco, le pirarucu, le peixe-boï, la 
pirahyba, la piranha, les gymnotes, les botos, le surubim, 
le jandiâ, le tucunaré. Parmi les tortues, des tracajas et 
des matamatàs très nombreuses ainsi que d'énormes tarta- 
rugas. L'été, les tartarugas se rencontrent en quantités in- 
nombrables , et les plages de sable sont pleines de leurs 
œufs. Parfois tel balelâo revient avec une économie de 

■ 

cinq* à six douzaines de tartarugas, économie faite sur le 
nombre de celles tournées, en passant, pour la nourriture 
quotidienne. 

L'embouchure du Chéruini, rivière lacustre de peu de 
cours, est à peu près à égale distance de l'embouchure du 
rio Branco et de l'ancienne povoaçâo de Santa-Maria. Il 
y a, au Chéruini, un peu dans l'intérieur, dans la région 
des lacs de cette rivière, quelques sitios, une demi-dou- 
zaine au plus, peuplés d'Indiens, de Mamelucos et de 
Zambos, qui y vivent de chasse, de pèche, et de la cul- 
ture des rocas. 

Santa-Maria était rive gauche. Il n'y reste plus rien. 
Il est même impossible de dire d'une façon précise : la 



24G LE RIO BRANCO. 

povoaçao était ici. Les Portugais avaient établi le village 
sur une bande de terre ferme d'environ deux kilomètres' de 
largeur sur dix de longueur, la première que Ton rencon- 
tre depuis la bouche du rio Branco. Par derrière est un 
marais qui, l'hiver, s'étend, complètement inondé, jusqu'au 
rio Jauapiry qui est voisin. C'est cette particularité qui 
permit autrefois aux Indiens du Jauapiry de se montrera 
Santa-Maria, qu'ils pillèrent, ce qui contribua à faire aban- 
donner la povoaçao bientôt désertée par les Indiens mansos 
qui la peuplaient. Ce marais du Jauapiry est peut-être une 
ancienne bouche de la rivière qui se serait déversée alors 
dans le rio Branco par le lac Boyassn ou le lac Chibedau- 
cur. La région entre ces lacs et le rio Branco, sauf la 
terre ferme de Santa-Maria, est inondée tout l'hiver. 

Un peu en amont de Santa-Maria, sur la même rive, 
se trouvait Pesqueiro^ ancienne pêcherie royale pour l'ap- 
provisionnement de la petile garnison de Sao-Joaquim. 
Pas un vestige; la forêt a tout repris. 

L'igarapé grande d'Agua Boa de Taparà débouche un 
peu au-dessus de Pesqueiro et du lac Boyassù. On a re- 
monté cette importante rivière pendant douze jours sans 
trouver de cachoeira ni d'Indiens. On dit que Taparâ et 
Jauapiry ont un cours à peu près parallèle. 

Le premier silio que l'on rencontre sur les rives du rio 
Branco est celui du vieux Portugais Bernardo Correio qui 
fait du bois pour les chaloupes à vapeur et s'occupe des 
pêcheries. Ce sitio est rive droite, un peu au-dessous du 
lac de Cuarena et à une portée de fusil en amont d'un 
canal naturel qui fait communiquer le Cheruini et le rio 
Branco, canal appelé du nom caraïbe de Mataruni. 

Le lac de Cuarena^ qui débouche dans le rio Branco, un 
peu au-dessus de Bernardo Correio, se relie à une série de 
lacs qui s'étendent vers le nord , et dont le dernier dé- 



LE RIO BRANCO. ^47 

bouclie près du Carmo. Ce sont les lacs Méguédé, Curimau, 
Ciiruaii. L'hiver, chacun de ces lacs communique avec le 
rio Branco. Ces lacs établissent la communication la plus 
directe entre Bernardo Correio et le Carmo. Au lac de Cua- 
rena, il v a une douzaine de cases habitées. Les habitations 
sont peu dispersées et forment un village qui est le plus 
important du bas rio Branco. La population est composée 
d'Indiens, de nègres et de métis des deux races. 

En face de cette série de lacs, sur l'autre rive, se trouvent 
les deux grands lacs Boyassusinho et Matamatà. 

On ne trouve absolument aucun vestige de l'ancienne 
povoaçao du Carmo. Elle était située en terre haute et ja- 
mais inondée, comme Santa-Maria. Un peu au-dessus du 
Carmo existent actuellement trois silios de métis vivant de 
privations et de fièvres plutôt que de travail : Gerenaldo, 
Claudo et Espirito Santo. En face, sur l'autre rive, on 
trouve le grand lac Curiaciî. 

On rencontre ensuite l'embouchure d'une importante ri- 
vière, le Catrimani aux sources lointaines et mystérieuses. 
Il viendrait de la Parime et communiquerait avec le Pa- 
dauiri et le Daïmini. On dit que le Catrimani, le Moca- 
jahi, le Padauiri et le Maracâ, prennent leurs sources dans 
un marécage, au pied de la serra Parime. Quelques débris 
de la nation Paochiana parcourent les forets du Catrimani. 

Un peu en amoilt, même rive, c'est l'embouchure de 
l'igarapé d'Agua Boa d'Enuini, embouchure aussi large que 
celle du Catrimani. L'Enuini n'est cependant qu'un petit 
cours d'eau. Il descendrait de la haute serra de Tapiirapecù 
et traverserait les campos qui sont au pied de cette chaîne 
de montagnes. On a vu, parait-il, dans le haut de l'Enuini 
quelques bandes de ces Indiens bugres^ mal connus et re- 
doutés, que l'on signale également dans les campos de Cara- 
caraï et à la cordillera de Concessâo. 



2/|8 LE RIO BRANCO. 

Après avoir trouvé, sur la rive droite, la bouche du grand 
lac Musû, et sur la gauche, celles des lacs Aricurà, As- 
sahytuba et Capitari, on arrive au confluent de TAnauà et 
du rio Branco. VAnaud est désert dans son cours moyen 
et son cours inférieur. Au siècle passé, Gama d'Alnieida fit de 
cette rivière, jusqu'aux environs des sources, un excellent 
relevé. Aujourd'hui Cucoachis et Chiricumos défendent le 
haut Anauâ. On trouve, des campos de peu d'extension 
au moyen Anaua et au Barauana. C'est dans ces campos 
que s'établirent quelques Uapichianas, il y a une quaran- 
taine d'années, mais ils durent se retirer à cause de la 
longueur et de la difficulté des communications avec le 
rio Branco. Ces campos de l'Anauà et du Barauana ne se 
rattachent pas à ceux du Takuti'i. On y rencontre, assure- 
t-on, une quantité considérable de bœufs sauvages qui se 
seraient enfuis des fazendas au commencement de ce siècle. 

En montaria, on remonte l' Anauâ cinq jours sans ren- 
contrer de cachoeiras, puis elles se succèdent sans in- 
terruption jusqu'aux sources. On en compte plus de cin- 
quante principales. Dans cette région, la rivière est étroite 
de vingt-cinq à quinze mètres; l'hiver, elle n'a pas plusd'un 
mètre d'eau, et Tété elle est à peu près à sec. Au siècle 
passé, les Indiens du moyen Anauâ communiquaient avec 
ceux des sources. Ils comptaient dix jours par terre, des 
premières cachoieras au Uachara. L'Anauà, disent les pê- 
cheurs d'aujourd'hui , est la casa des tartarugas et des mu- 
tums. 

Un Indien uapichiana, Bento, qui habite aujourd'hui le 
Cahuamé, fut pris enfant par les Cucoachis, qui massacrè- 
rent son père et sa mère, imprudents visiteurs venus de 
Carmo chez ces canaémés. Les Cucoachis élevèrent l'orphe- 
lin. Ils vivent, dit celui-ci, dispersés dans les bois, habitant 
de petites huttes, très peureux des civilisés, se réunissant 



LE RIO BRANCO. 249 

par petites bandes pour attaquer les Indiens inansos des 
tribus voisines. 

Après avoir passé, sur la rive droite, Tigarapé Uaïmi 
et la bouche du lac de Carapanatuba^ on arrive à deux 
sitios situés sur une plage à laquelle on a donné le même 
nom qu'au lac. Carapanatiiha se compose de deux cases 
uapichianas fort misérables, celle de Marco et celle de 
Laoriano. 

Un peu en amont, même rive, est la bouche de l'émis- 
saire du la go grande do Jacaré, et ensuite, rive gauche, 
Tigarapé, le lac et le village à'Jnajatuba. Inajatuba est plus 
important que Carapanatuba. Près de la bouche de l'émis- 
saire du lac se trouve le village, composé de quatre cases. 
La population se compose de Uapichianas descendus du 
haut rio Branco. Dans l'intérieur, sur les bords de la ri- 
vière qui tombe dans le lac d'Inajatuba, se trouvent des 
campos, commencement de ceux du, Barauana. Il existe 
dans les campos d'Inajatuba des bœufs sauvages que les 
Uapichianas du village vont chasser. Les seigneurs du lieu 
sont les quatre Indiens Gaêtano, Maximiano, Simao et Lao- 
riano. Ils parlent plus ou moins le portugais. 

Un peu en amont, même rive, à la bouche de l'igarapé 
do Carneiro, le Portugais Vasconcellos a établi un grand 
seringal. Le caoutchouc est très abondant dans ces pa- 
rages et d'excellente qualité. 

On laisse ensuite, rive droite, les lacs des Ciganos et do 
Rey, et ^l'on rencontre ensuite le Majarani, grand déver- 
soir du Gitrimani , bras septentrional du delta de cette 
^rivière. Pendant l'hiver le Majarani communique avec le 
Mocajahi par l'intermédiaire de l'igarapé Pialui. 

Du Majarani au Mocajahi, sur la rive droite, on ne trouve 
pas une seule rivière, mais seulement de petits igarapés et 
de petits lacs de savane. 



25o LE RIO BRANCO. 

En face de la bouche du Majarani se trouve celle de 
Timportante rivière lacustre d'Auia. L'Âuia communique, 
dit-on, avec le Barauana par le lac d'Annobom. De son 
côté, le Barauana communiquerait dans son cours moyen 
avec le cours moyen du Yaua Parana par une rivière lacustre 
étroite, espèce de canal naturel. Et ce canal naturel com- 
muniquerait aussi avec TAuia. Les Uapicliianas établis il y 
a quarante ans dans les campos du Barauana et de TAnauâ, 
vérifièrent à plusieurs reprises ces diverses communications. 
Ce serait le lac Annobom qui serait le grand distributeur des 
eaux dans ce district géographique, alimentant à la fois le 
Barauana, TAuia et le Yaua Parana. 

Plus haut, on trouve, rive droile, les bouches des lacs 
^ do Frio et Uuayauarana, et ensuite Vista Alegre. 

Vista alegre est construit sur l'emplacement d'un petit 
village disparu : Inajatuba l'Ancien. Il n'y a encore qu'une 
case à Vista Alegre, celle d'un gentilhomme portugais, 
Bento Manoel da Cunha Fiuza, qui, après je ne sais quelle 
tempête, a trouvé là le port et le refuge. Il se laisse vivre, 
encore jeune, dans sa chaumière de Vista Alegre, chassant 
et péchant, en compagnie d'une Indienne Uapichiana qui 
lui a donné deux jolis garçonnets blonds et pales. 

Au-dessus de V^ista Alegre, même rive, on laisse le lac 
d'Engenhio où il y eut, au siècle passé, une usine à sucre. 

Un peu plus haut, toujours même rive, l'emplacement de 
Tancienne povoaçao de Santa-Maria-VeUia^ dont il ne reste 
pas le moindre vestige. 

En amont, de l'autre côté, Caracaraï^ point où aboutit 
l'estrada (chemin) du docteur Haag. Cette estrada contourne 
les cachoeiras ; les fazendeiros la délaissent, prétendant^qu'elle 
ne saurait leur être d'aucune utilité. Il n'y a pas la moin- 
dre baraque à Caracaraï. 

On entre ensuite dans la région de la cachoeira. En face de 



LE RIO BRANCO. 2^1 

la grande chute (cordillera de Sao-Felipe) se trouve un sitio 
appartenant à Dona Liberata, de Boa Vista, et gardé par un 
Paochianaet sa famille. 

On passe la cachoeira sans difTiculté, grâce aux deux bons 
« pratiques » du pays, le nègre Antonio Baretto Muratu et 
le Zambo Peixote da Silva. Les Indiens de la contrée, fils des 
campos ou des montagnes, n'entendant rien à la navigation 
des grandes rivières, ces pratiques sont nécessaires. 

La caclioeira. — L/i cachoeira, qui occupe une si grande 
place dans les conversations des fazendeiros du rio Branco, 
la maudite cachoeira qui paralyse les communications entre 
les Campos et Manaos, est une série de rapides causés par 
la cordillère qui limite au sud les bassins du Mocajahi et du 
Yaua Parana. Le rio Branco coule entre trois des chaînons 
de cette cordillère, chaînons peu élevés et assez distants du 
fleuve pour qu'on ne les distingue que confusément des deux 
rives. A l'ouest, c'est la serra de Caracaraï, à l'est, celles de 
la Cachoeira et du Castanhal. Les rapides sont au nombre de 
sept, qui sont, du sud au nord : Caudo ou Rabo, Bota Panel, 
Pancada Germano, la Cachoeira ou cordillère de Sao-Felipe, 
Cujubim, Colovelo et Cimeterio. Cujubim est sur la rive 
orientale, on ne le passe que quand on suit le parana du 
même nom, qui commence à ce rapide et s'unit au rio 
Branco après un cours long et sinueux, au-dessus du Rabo. 
Il y a aussi à la Cachoeirinha un rapide dangereux pendant 
quelques mois de l'année. Le parana de Cujubim passe entre 
la serra do Castanhal, riche en toukas, et cellede la Cachoeira. 
On met trois jours pour le remonter en batelao et cinq 
heures pour le descendre, tant le courant est rapide. Mais, 
outre qu'il n'évite niCotoveloni le Cimeterio, il estpresqu'à 
sec pendant l'été et donne à peine passage aux petites mon- 
t arias. 

Ces rapides font un tort considérable aux fazendeiros du 



252 LE RIO BRANCO. 



haut rio Branco. Sans ces rapides, les bateloes pourraient 
en tout temps remonter jusqu'à Boa Vista, et une petite 
chaloupe à vapeur appropriée pourrait faire un service 
mensuel qui ne serait pas interrompu, même pendant les 
trois mois de grand été et viendrait prendre les bœufs aux 
ports mêmes des fazendas. 

Pour obvier à Tinconvénient de ces rapides on a essayé 
ou proposé les moyens les plus fantastiques. 

On a d'abord fait Testrade Haag, qui n'a guère d'utilité, 
car, ne faisant que contourner la cachoeira, elle obligerait à 
embarquer les bœufs pour les débarquer à la bouche nord 
de l'estrade et les rembarquer à la bouche sud. Or, l'hiver, 
l'estrade est noyée, et, de plus, on n'en a pas besoin, les 
bateloes passant alors la cachoeira sans difficulté. L'été, la 
bouche sud de l'estrade aboutit à une plage immense, sans 
port, et où on ne trouve pas même un corral pour recevoir 
le bétail. 

Plus tard, sous le ministère Dantas, on donna i8o contos 
de reis à un M. Alexandre Dantas, sous le fallacieux prétexte 
d'ouvrir une picada de Manaos aux campos du rio Branco. 
Lapicada, dont la longueur serait d'au moins 5oo kilomè- 
tres, aurait à traverser plus de 200 kilomètres de terres 
noyées et se tiendrait presque constamment sur les territoi- 
res des tribus bravas. Étant connues la ténacité et l'habileté 
de tels beaux fils, on peut prédire qu'aux mains de certains 
faiseurs de contrats avec les provinces, la picada du rio 
Branco deviendrait une source de revenus faciles. On pour- 
rait voir chacun de ces messieurs, après quelques lieues par- 
courues et quelques contos dépensés, revenir la poche lourde 
de rapides économies, se disant vaincu par les fièvres ou les 
Indiens bravos. La picada supposée faite, en voilà pour un 
mois et demi de voyage pour un bon marcheur. Dans un 
désert aussi malsain, sans ressources, le piéton mourrait in- 



LE RIO BRANCO. 2 53 

failliblement de fatigues et de Faim si les Indiens bravos ne 
le tuaient pas. Pour des bœufs, c'est trois mois de voyage 
dans cette forêt vierge. On pourrait en conduire dans Tes- 
trade autant qu'on voudrait, il n'en arriverait jamais un seul 
à Manàos. Il est vrai que les ejfithousiastes qui ont entendu 
parler du Transcontinental et du Transsabarien, parlent 
de faire un chemin de fer de Manaos à Sao-Joaquim. Voyez- 
vous d'ici le gouvernement brésilien, dont les finances sont 
si prospères, qui a déjà couvert tout l'empire de voies ferrées 
(celle de Rio à Babia n'est pas encore acbevée), qui va dé- 
penser quelques dizaines de millions pour un chemin de fer 
destiné à conduire huit cents bœufs par an à une capitale de 
province ! 

Un projet plus sensé, pratique et raisonnable, est celui 
d'une estrade qui irait du Mocajahi, limite sud du campo, à 
un point muni d'un port, même l'été, au sud de la cachoeira. 
On éviterait ainsi d'embarquer les bœufs plus d'une fois. 
L'eslrade coûterait peu, car elle traverserait des campos sur 
plus des deux tiers de son parcours. 

Mais l'idée rationnelle par excellence, idée dont tous les 
fazendeiros se font les apôtres, est celle de la canalisation 
de la cachoeira. Une faible somme, comparativement, suffi- 
rait pour faire sauter les pierres à la dynamile, régulariser et 
approfondir le canal. Ce qu'on reproche ici à l'administra- 
tion, ce n'est pas d'enrichir ses protégés, c'est de ne pas les 
enrichir dans des entreprises intelligentes, utiles à la chose 
publique. 

Citons, avant de laisser la cachoeira, le joli paranamirim 
de Matapi, marqué, mais à tort, sur quelques cartes, comme 
affluent de gauche. 

Au-dessus de la cachoeira. — Au-dessus de la caxoeira, 
après avoir laissé, sur la rive droite, le lac do Rey (près duquel 
commence l'estrade Haag), et le lac Arauari, et sur la rive 



254 T.E RIO BBANCO. 

gauche, le lac da Concessao, dont les environs sont très 
riches en bois de conslruclion pour les batelôes, on trouve 
également, rive gauche, l'ancienne povoaçao de ConcessàOy 
dont il n'existe plus aucun vestige. . 

Au-dessus de l'île de Concessao et de l'île de Sao-Felipe, 
se trouvait, rive droite, la povoaçao de Sao-Felipe, dont il 
ne reste pas trace aujourd'hui. 

Un peu plus haut, rive droite, en face de l'embouchure du 
Yauâ Parana, se trouve Cachoeirinha^ où Ton compte quatre si- 
tios cultivés par des Paochianas civilisés. Le YauàParana a plus 
d'eau et est plus important que le Cuit Âuaû. Il a beaucoup de 
cachoeiras. Le bréo abonde dans ses forêts. Personne ne Ta 
remonté jusqu'à ses sources. Un peu en amont de l'embou- 
chure du Yauar (yauaou, yauar : chien), sortant du lac do 
Joao,se trouve le double igarapé Sabina,ainsi appelé du nom 
de la maîtresse d'un commandant du fort, qui, maltraitée 
par son seigneur, se réfugia dans les forets de ce ruisseau. 

Après avoir passé l'embouchure du Cuit Auaû, on arrive à 
celle du Mocajahi, rivière malsaine, aux sezôes (fièvres inter- 
mittentes) terribles, mais riche en bois de construction na- 
vale. La température y est extrêmement humide, et la terre 
riche, fertile et puissante. C'est dans le Mocajahi que se 
trouve le gros de la nation des Pachoianas, au-dessus de la 
troisième cachoeira, dans une contrée fiévreuse, froide et 
humide, parmi des forêts de cacaoyers sylvestres, dont on 
ne se donne pas la peine de récolter les fruits, près de gran- 
des forêts de miritis, que les Paochianas utilisent en fabriquant 
des hamacs avec les fibres du précieux palmier. Ces Paochia- 
nas sont du type de la race aborigène à laquelle appartien- 
nent les Macus. Ils sont osseux, barbus, ont les yeux obli- 
ques et les pommettes saillantes, comme des Annamites. Ils 
s'attachent plus aux blancs que les autres Indiens, sont 
moins fugitifs, moins voleurs, mais sont maladifs. 



LE RIO BRANCO. 255 

On ne s'imagine généraleraent pas combien est désert le 
bassin du rio Branco. Dans tout le bassin sud-ouest on ne 
trouve qu'une seule tribu. Entre le Mocajahi, le rio Branco, 
le rio Negro et le Padauiri, il n'y a que les Paochianas. Jadis 
les Paochianas occupaient la serra Tapiirapecu, les campos 
qui s'étendent au pied de son versant oriental, le Catrimani, 
le Majarani, l'igarapé Piahu, tout le Mocajahi et une partie 
du Daïmini. Aujourd'hui on n'en trouve plus guère que dans 
le cours moyen du Mocajahi où ils ont six malocas. Soit au 
plus cent cinquante Paochianas au Mocajahi et peut-être 
deux cent cinquante dans toute la région ! 

On rencontre ensuite, rive gauche, la grande serra Carauma , 
qui est la plus haute du rio Branco moyen. Le baromètre y 
donne au sommet i,i5o mètres. On y trouve beaucoup de 
porcos do matto, de veados, et, au sommet de la mon- 
tagne un lac où abondent des poissons petits et moyens. Le 
Carauma est coupé au sud par une entaille profonde où 
coule l'igarapé Memek où l'on a trouvé de l'or. Le rio 
Branco coule pendant une vingtaine de kilomètres au pied 
de cette imposante masse de Carauma. Dans le prolonge- 
ment nord, Santa-Rita, qui fait partie du même massif, la 
Pointe Araracuara , qui se détache du Carauma pour s'avan- 
cer sur le rio Branco, le lac de Santa-Rita, riche en pois- 
sons. 

Un peu au nord, même rive, se trouve la serra Pelada, 
peu élevée et composée de trois massifs distincts. A la serra 
Pelada vivent deux célébrités. Pepena, tuxau des Macuchis 
du Takutiî, fut malheureux. Une fois, il annonce solennelle- 
ment au commandant du fort de Sao-Joaquim que toute 
la tribu des Yarecunas va se révolter. Levée de boucliers 
chez les civilisés du rio Branco. On marche, à pied et à che- 
val, conlre la tribu rebelle et on ne rencontre pas un seul 
guerrier sous les armes. Pepena paya de quelques semaines 



256 LE RIO BRilTrCO. 

de ceps la panique qu'il avait causée. Depuis, ses Indiens 
allèrent se civilisant, oublièrent l'obéissance, ses filles se 
mirent à chausser des bottines et à exercer l'industrie très 
civilisée de la prostitution. Vieux, fatigué, ennuyé : « Je ne 
veux plus être tuxaii, i> dit un jour Pepena, et il ne l'est plus. 
Il a abandonné la maloca du Tucano, sa capitale, et avec 
toute sa famille, y compris ses intéressantes demoiselles, co- 
queluche des gourmets du campo, il s'est retiré à la serra 
Pelada, non loin d'un autre grand débris , l'illustrissimo 
senhor tenente Lima, qui, n'ayant pu s'entendre avec ses 
supérieurs, prend ici une douce retraite dans la fazenda d'un 
de ses amis absent. Deux Dioclétiens à la Nouvelle Salone de 
la serra Pelada. 

Nous sommes en plein carapo. Dans le bas Mocajahi on 
trouve déjà deux fazendas, celles d'Ëduardo et celle de 
José Thomaz ; à Agua Boa et à Auaye Grande , rive droite, 
deux autres appartenant à Dona Iximiana ; au Sâo-Lourenço, 
rive gauche, celle du Cearense Barbosa. Puis c'est Auayesinho 
avec le silio de Joâo Antonio, rive droite ; puis même rive , 
celui de Joao Rodrigues ; ensuite , rive gauche, la fazenda 
de Cavalcante à Cunhan Poucan; au delà de l'igarapé du 
Pani , même rive, les deux fazendas de S5o-Pedro , celle de 
Coelho et celle de Carlos; et enfin, un peu en aval de Sao- 
Pedro et en amont de Cunha Pucan , sur la rive droite , Boa 
Vista , la capitale des campos du rio Branco. 

Le village le plus important , ou pour mieux dire le seul 
village du rio Branco, est Boa Visla. Ce fut le 20 juillet que 
j'y arrivai, après avoir rapidement remonté le rio Branco, 
ayant eu la bonne fortune de rencontrer une chaloupe à va- 
peur, mais malade pourtant , des fatigues de mon précédent 
voyage. Ma bonne chance , qui dura encore vingt-quatre 
heures, me fournit, le 21, l'occasion de partir pour l'inté- 
rieur avec une tripolaçao toute prêle. JoséThomé, qui ve- 



LE RIO BR^VNCO. 257 

nait lentement avec son batelao, n'ayant pas voulu payer 
une remorque, n'arriva à Boa Visla qu'après quarante-cinq 
jours passés à remonter le rio Branco : seize de l'embou- 
chure au Carnio, six du Carmo à l'Ânauây six de l'Anauâ à 
Carapanaluba, six de Carapanatuba à Vista Alegre , un de 
Vista Alegre à la cachoeira, deux pour passer la cachoeira, 
huit de la cachoeira à Boa Vista. 

Boa Vista date de vingt ans environ. Le village, bâti sur 
un coteau dominant la rivière, en plein campo , se compose 
d'une vingtaine de cases assez petites, toutes couvertes de 
paille, parfois blanchies à la chaux, mais généralement pro- 
pres et confortables. L'église est encore en construction. 
Boa Vista a une école primaire, fréquenlée avec une re- 
marquable assiduité : j'y compte quarante garçons et vingt 
filles. La population de Boa Vista se compose de blancs , de 
Mamelucos, et d'Indiens qui servent de domestiques et tra- 
vaillent pour les blancs. Je compte à Boa Vista deux Euro- 
péens, le sympathique José Campos, de nationalité portu- 
gaise, et l'Italien Salvator Baroni. Les autres blancs sont 
Amazonenses , Paraenses" et Cearenses. 

Grâce à sa situation dans un endroit élevé, Boa Vista ne 
souffre pas des grosses eaux. La plupart des cases des civi- 
lisés , au rio Branco et à l'Uraricuera , situées presque toutes 
sur le bord de la rivière , prennent, aux années de grande 
crue, un mètre d'eau et plus. 

Ces années de grande crue se constatent à peu près tous 
les dix ans, ainsi que les années de grande sécheresse. 

Aux années de grosses eaux , la petite crue (repiquete) de 
novembre, appelée Bojassù, gonfle tellement la rivière que 
son flot, trouvant alors le rio Negro presqu'à sec, descend 
tout entier sans se mêler jusqu'à Moura , et est reconnais- 
sable jusqu'un peu au-dessus de Manaos. Aux années de 
grande sécheresse cette repiquete n'a pas lieu et le rio Branco 

T. II. 17 



258 I.E RIO RRÂirCO. 

reste presque sec jusqu'en mars, avril et même mai, et pen- 
dant tout ce temps la navigation est interrompue. 

Les environs de Boa Vista , bien que beaucoup plus sains 
que les terres du Matto Gérai, sont moins salubres que les 
terres du reste des campos. L'été , des sezôes spéciales, assez 
bénignes, il est vrai, s'abattent sur la population; la toux de 
guariba, espèce de coqueluche, fait des \ictimes chez les 
enfants et attaque même les adultes. De plus, ce canton est 
peu fertile. La terre est sablonneuse et très sèche. Quand 
Tété se prolonge, la sécheresse est funeste aux pâturages et 
encore plus aux plantations, aux roças, d'ailleurs fort rares 
dans ce district. 

Tel apparaît le rio Branco de l'embouchure à Boa Vista. 
Cette région, aujourd'hui presque déserte, était jadis plus 
peuplée. Comme au rio Negro , on va foulant des ruines sur 
un sol vierge. 

En 1787, les povoaçôes du bas rio Branco, aujourd'hui 
abandonnées, comptaient 98 1 habitants : ]65 pour Santa- 
Maria, 21 5 pour Carmo, 244 pour Sao-FeUpe, 286 pour 
Concessao, 21 pour Sâo-Martinho (à la bouche du Cahuamé, 
près de l'actuel Boa Vista). Mais dès lors, à la suite de révol- 
tes d'Indiens , la décadence commença et fut tellement 
rapide qu'en 1797 le rio Branco était presque désert. 
Le voyageur portugais Francisco José Rodrigues Barata , qui 
visita alors le rio Branco , dit , en substance , ce qui suit : 

A cette époque les fazendas ne faisaient que de naitre. La 
fazenda de Sua Majestade comptait environ 3oo têtes de bé- 
tail, et deux fazendas particulières, chacune autant, soit en 
tout 900 têtes. Barata ne croyait pas à la prospérité des 
fazendas du rio Banco, parce que, disait-il. Tété, il y a peu 
d'eau, et les troupeaux sont obligés d'aller loin pour boire, 
et que les serras où le bétail peut aller se mettre à l'ombre 
sont très éloignées. Aujourd'hui (i885) on compte dans les 



LE RIO BRANCO. SOQ 

campos du haut rio Branco, trente-deux fazendas particuliè- 
res, et, au totale ces fazendas et les fazendas nationales pos- 
sèdent 20,000 têtes de bétes à cornes et 4^000 têtes de 
chevaux. 

La population de Santa-Maria n'était plus que d'une tren- 
taine d'Indiens sans agriculture ni commerce. Pesqueiro, 
qui était au dix-huitième siècle une importante factorerie 
de poisson et de tartarugas pour les employés aux démar- 
cations au rio Branco, était ruinée en 1798. On n'y trou- 
vait plus que quelques Indiens cultivant le manioc, et un 
soldat. Elle fournissait encore un peu de farinha, de poisson 
et de tartarugas à la petite garnison de Sao-Joaquim. Il n'y 
avait plus au Carmo qu'une' vingtaine d'habitants. Personne 
à Santa-Maria- Velha , personne à Concessao. A Sao-Felipe, 
une douzaine d'Indiens sans commerce ni agriculture. A Sao- 
Joaquim, en 1798, il y avait un lieutenant-commandant, 
un sergent, un caporal, une vingtaine de soldats réguliers 
et quelques Indiens du rio INegro , soldats auxiliaires. Un 
anspeçada (espèce de sergent) était chargé de l'administra- 
tion de la fazenda de Sa Majesté. Aujourd'hui il n'y a plus 
à la bicoque de paille et de boue de Sao-Joaquim qu'un ser- 
gent et quatre hommes. Encore ces cinq factionnaires ont- 
ils élu domicile à côté : ils passent la plus grande partie de 
leur temps à la fazenda voisine de Sao-Bento, où l'on hé- 
berge par pitié ces pauvres diables qui sont des mois sans 
toucher leur paye. L'hiver, la forteresse est inondée, l'été, 
les fourmis de feu la rendent inhabitable. 

Après avoir recueilli à la hâte ces renseignements histo- 
riques et statistiques, je regardai de l'autre côté de la rivière. 
Les contreforts des montagnes centrales se dissimulaient à 
demi dans les brumes de l'horizon oriental. A Boa Yista, on 
dit aller à l'Uraricuera , aller au Mocajahi,au Catrimani, 
mais quand il s'agit d'aller là, de l'autre côté de la rivière. 



26o LE RIO BRANCO. 

au Levant y alors on dit : « aller dans Tinlérieur. » De 
l'autre cote de la rivière, une fois passées les montagnes qui 
sont derrière Sao-Pedro et Cunhan Pucan, c'est Tintérieur, 
Tinconnu, redouté, formidable, a Puis, quelle idée d'aller 
à pied, est-ce qu'on va à pied dans ces contrées! On va à 
cheval ou en montaria, on fait un tour puis on revient. Et 
vous allez vous enfoncer, à pied, dans l'intérieur, toujours 
plus loin dans l'intérieur, jusqu'où? Jusqu'à la mer! Et seul, 
tout seul, dans une région où l'on massacrait, il y a trois 
ans, Fernando et ses vingt hommes! Mais qui étes-vous 
donc? C'est folie, vous voulez vous suicider? » Je partis de 
suite et quand on me vit traverser la rivière et accoster à 
Sâo-Pedro, les bonnes gens de Boa Vista n'étaient pas encore 
revenus de leur ahurissement. 



">/\AJW- 



CHAPITRE IX. 



DANS LES PRAIRIES. 



-"xwriUWVVwoi 



Malade, — Je partis et m'enfonçai rapidement dans l'in- 
térieur avec mes hommes. Malade de mes précédents voya- 
ges, livré, et pour de sérieuses raisons (i), au plus cruel ac- 
cablement moral, je m'affaissai vers la fm de juillet pour 
ne plus me ^élever de Irois mois. Tantôt en proie à une 
sombre prostration , tantôt agité par les surexcitations de la 
fièvre, passant de l'atonie du désespoir à un bruyant délire 
qui frisait la démence, j'allais, de maloca en maloca, len- 

(I) Manaos, Je 9 juin 1S84. 

Monsieur le Secrétaire de la Société de géographie commerciale de Paris, 

Je lis dans le Bulletin de mars de la Société de géographie cotmnerciale une 
lettre relatÎTc à mon expédition. Permettez-moi d'y ajouter deux mots nécessaires. 

M. le gouverneur de la Guyane ne m'a point chargé d'une a mission politique » 
ayant pour objet d'étudier « la question du territoire contesté ». On fait beau- 
coup de bruit depuis quelque temps autour de celte affaire. JMgnore si M. Chessé 
a des vues secrètes sur la question ; pour ma part je dois déclarer ici , une fois pour 
toutes, qu'il faudrait bien des terrKoires comme ceux du Mapa et des TumucHu- 
mac pour faire naître en moi des convoitises patriotiques. M. Chessé me chargea, 
lin mal 1883, d'étudier au fioint de vue scientifique, et principalement au point de 
vue des sciences géographiques, les territoires qui avoisinent notre colonie de 
Cayenne. Je ne vois rieu là dedans qui soit de nature à surexciter si fort le chau- 
vinisme de nos voisins. Encore un peu, les rédacteurs du Gram-Para et du Brésil 
prêcheraient 4an$ leurs colonnes l'extermination des « gringos ». Je n'ai jamais non 
plus pensé à eiplorer la demi-douzaine les États de l'Amérique du Sud. Mon seul 
rêve a toujours été de mettre à exécution un vieux et séduisant projet de voyage, du 
rio Negro à l'Atlantique par les tribus de l'intérieur. 

Une chose malheureusement vraie est que , pour économiser nos quelques sous, 
nous voyageons comme des derviches. M. Roche est parti le mois passé , pour vi- 
siter les tribus anthropophages du rio Jauapiry et du Tarouman, en costume d'In- 
dien, avec un havresac contenant quelques petites boites à musique, du papier et 
des instruments de précision. Il doit me rallier dans le haut rio Brancu, à trois 



202 DANS LES PRAIRIES. 

tement, chaque jour de marche nécessitant plusieurs jours 
de repos, obligé de perdre du temps pour arranger très 
souvent des hommes, ceux qui avaient vu pendant quarante- 
huit heures mon état inquiétant ne voulant plus m'accom- 
pagner. 

Je ne les oublierai jamais ces heures sombres. Je revois 
encore mon spectre pale, amaigri et débile^ errant au milieu 
d'une douzaine de sauvages dans les déserts du rio Branco. 
Les pieds enflés et couverts de pustules , le corps cou- 
vert de plaies, des dartres qui vous rongent aux articula- 
tions, la fièvre dans le sang, pas de nourriture, des Indiens 
qui ne cherchent qu'à vous aider à mourir pour piller vos 
bagages : si ces tortures peuvent effacer quelques péchés, 
il devra m'être beaucoup pardonné. 

Quand on est exténué par la marche , la fièvre et les pri- 
vations , on éprouve une répugnance physique insurmon- 
table à faire le moindre mouvement et une incapacité pres- 
que absolue de penser. Il semble que les nerfs ni le cerveau 
ne fonctionnent plus. Les idées sont confuses, difflciles, 
on est beaucoup au-dessous d'un enfant. Et c'est souvent 
dans ces moments qu'il faudrait avoir la décision énergique, 
prompte et sûre. La pensée s'en va, les yeux se troublent, 
vous ne pouvez ni lire ni écrire, vous rêvez constamment, 
cheminant machinalement dans le campo ou la forêt, sous 
le feu d'un soleil de 4^*^ ou dans l'atmosphère humide et 
, tiède du grand bois. Votre surexcitation nerveuse devient du 
délire , vous parlez , criez, gesticulez, menacez, pleurez ; et 

mois de voyage par terre de son point de départ. De là, nous cheminerons par les 

tribus de l'intérieur jus([u'à la côte. Y arriverons-nous , et si nous y arrivons, 

qu'est-ce qui m'y attend?... Vais-je être pris entre deux autorités, celle du ministre 

et celle du gouverneur? Si , pendant que je serai chez les tribus de l'intérieur, les 

crédits prévus et supprimés ne sont pas rétablis d'une façon quelconque , je ne sais 

vraiment pas ce que je deviendrai 

A. CoionEAU. 

{Bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris.) 



DANS LES PRAIRIES. 263 

quand quelque Indien vous demande ce que vous venez de 
dire dans cette langue qu'il ne comprend pas, vous répondez 
tout étonné qu'il ne vous souvient pas d'avoir ouvert la 
bouche. Vous arrivez enfin à ce moment après lequel vous 
avez si ardemment soupiré à chaque pas que vous faisiez 
dans la voie douloureuse : vous vous laissez tomber dans 
votre hamac. Alors tous les membres tremblent , les dents 
se serrent, les lèvres se contractent, agitées d'un mouve- 
ment convulsif, les yeux roulent dans leurs orbites, aucune 
position n'est bonne, impossible de dormir, la tête est pleine 
d'un feu pesant, la respiration est oppressée et haletante, 
une soif inextinguible vous serre la gorge et toute l'eau du 
ruisseau ne vous désaltérerait pas; le cauchemar de la mar- 
che se poursuit, les nerfs, fortement ébranlés, continuent à 
transmettre au cerveau les sensations de fatigues et de dou- 
leur récemment éprouvées, vous ne connaissez plus la sen- 
sation de la faim, mais une autre plus générale et plus 
profonde, celle de l'épuisement, vous sentez votre énergie 
vitale brisée, évanouie et comme gisante à terre. Après une 
heure environ, tout l'organisme s*étant affaissé dans une 
prostration profonde, en commence à éprouver une volupté 
spéciale, on croit que l'on meurt et on s*abandonne avec 
joie à cette âpre jouissance. Il parait doux de fuir l'horrible 
vie et de descendre enfin dans le néant. Pendant la nuit, la 
sensation de la douleur revient vive et tenace et avec elle la 
conscience de la. vie. Il faut souvent deux jours pour que 
l'équilibre se rétablisse et un jour de fatigues et de privations 
le détruira de nouveau. 

Je ne les oublierai pas ces journées lugubres. Vivant de 
la vie sauvage, sans cesse aux prises avec la maladie, 
n'ayant guère en perspective que la mort, j'en arrivai à 
m'abstraire de toutes les circonstances extérieures, à m'isoler 
dans un mode d'être profondément intime, tout meta- 



264 DANS LES PRAIRIES. 

physique et de spéculations abstraites, et qui dédaignait 
ou même ignorait la vie réelle. 

L'effort de la méditation philosophique nous élève au-des- 
sus de la souffrance et de la douleur, au-dessus du plaisir et 
de la joie, au-dessus de l'ennui, au-dessus de lavie. C'est la 
délivrance, le nirvana entrevu par le philosophe oriental. 

Ce qu'il y a de plus intéressant dans un voyage d'explo- 
ration, ce sont les observations psychologiques qu'il permet 
de faire sur soi-même. Il est vrai que cela ne fait guère le 
compte des Sociétés de Géographie. Tputefois ce ne fut 
pas la préoccupation du « connais-toi toi-même » qui 
m'empêcha de prendre des notes pendant mon voyage à 
Paraouname. C'est que je n'avais jamais élé aussi près de 
mourir d'épuisement, c'est qu'il m'est arrivé alors à plu- 
sieurs reprises de craindre sérieusement de perdre la rai- 
son. J'écrivais peu, mes notes de ce premier voyage sont 
vagues et confuses, et si je n'avais repassé une autre fois 
dans cette contrée , je ne me hasarderais pas à en parler 
aujourd'hui. Arrivé à Paraouname Dekeuou, j'y restai 
longtemps, quinze joun», peut-être un mois, mourant, seul, 
abandonné, aux mains d'une vieille Àtorradi. Je me ra- 
battis dès que je pus sur Maracachite, où j'achevai de me 
guérir. Je commencerai par l'étude de Maracachite, mon 
itinéraire de Maracachite à Paraouname Dekeuou. 

Maracdchite. — Maracachite se compose de deux vil- 
lages distants de huit kilomètres environ l'un de l'autre. 
Ix Nouveau Maracachite est à l'est des chaînes du Surrâo 
et du (Jandrâ, l'Ancien Maracachite est sur les bords de 
l'igarapé du Caual, affluent du Cuit Auau. Il y eut jadis 
un autre Maracachite, le Maracachite Antique, sur la rive 
septentrionale du Cuit Auau, mais il n'en reste plus au* 
jourd'hui vestige. L'Ancien Maracachite fut fondé à la mort 
d'un tuxau vénéré du Maracachite Antique. Le Nouveau 



JDA.NS LES PRAIRIES. 265 

Maracachite a la même origine. Une fois, il y a quelques 
générations de cela, le tuxau du Vieux Maracachile mourut 
des fièvres. Depuis cette époque tous les enfants moururent 
en bas-âge dans le village. Le successeur du tuxau décédé 
dut fonder un autre village, le Nouveau Maracachite, qui 
est situé dans des conditions moins avantageuses, mais qui 
aura du moins l'avantage de n*étre pas maudit, au moins 
jusqu'à la mort du tuxau actuel. 

11 y a aujourd'hui six cases au Nouveau Maracachite i 
celle du tuxau Luc et celles de Raymundo, de Domingo, 
de Joâo, de Clementino et de Laoriano. Au Vieux Maraca- 
chite il y en a sept, celles de José Caraco, de José Grande, 
d'Antonio, de Pedro Ayrup, deManoel, de Manduk, de Pedro. 
Total : treize cases pour les deux villages et une cinquantaine 
d'habitants. Tous sont Uapichianas, dix environ entendent et 
parlent le portugais, encore le parlent-ils fort rarement. 
Je n'ai entendu parler que uapichiana àMaracachite. 

Ils sont vêtus, mais ils se donnent souvent le plaisir 
d'oublier qu'ils sont civilisés. De fréquents cachiris leur 
rappellent la vie antique. Encore aujourd'hui, la plupart 
se passent une épingle dans la lèvre inférieure, et, en temps 
de cachiri ils se tatouent le visage avec une aiguille trempée 
dans le génipa. Les femmes, au-dessous de leur jupe et de 
• leur chemise, conservent des anneaux de perles à la che- 
ville, au-dessus du mollet, à l'avant-bras et en sautoir 
sur la poitrine. Toutefois leur accoutrement a l'européenne 
les a fait renoncer à la tangue. 

Le type des habitations est exactement l'ancienne ma- 
loca, sans absolument rien de civilisé. Il n'y a pas la 
moindre différence entre une case de Maracachite et une case 
du hautTrombetta. C'est un rectangle ou un cercle de gros 
pieux fichés en terre et attachés entre eux avec des lianes, 
avec un toit de feuilles supporté par des poutres non équar- 



266 DAKS LES PRA.IRIES. 

ries et très légères. C'est le réfectoire, le dortoir, le « home » 
de la famille indienne. C'est très chaud , mais parfois ce 
n'est pas trop malpropre et cela ne sent pas trop mauvais. 

Les sens de Maracachite ont de bonnes rocas avec du ma- 
nioc, des bananiers, des ananas, des papayes, de la canne à 
sucre, des ignames, des bâtâtes, des giromons. Ils n'usent que 
de cassave, mais ils font de la farinha pour la vendre à Boa 
Vista. Leur territoire de chasse et de pêche est excellent. Les 
petites montagnes du Surrao et du Uandrâ abondent en gi- 
bier de plume et de poil, le Cuit Auaù en poissons délicats. 

Us sont assez laborieux pour des Indiens. Ils n'aiment 
pas beaucoup à aller faire des voyages de bateloes pour 
les blancs, ils estiment que vingt milreis (quarante francs) 
pour trois mois de travail , ne constituent pas une rému- 
nération suffisante. Mais ils vont sans, répugnance travailler 
à Boa Yista ou aux environs, tirer et équarrir des bois, aider 
au calfatage des bateloes, construire des cases. 

Les femmes sont assez bien traitées. On les charge, il est 
vrai, des plus lourdes corvées : la culture de la roça, le 
transport des fardeaux, mais on ne les maltraite pas. On 
voit passer ces malheureuses, ployant sous le faix de leurs 
panacous chargés des produits du jardin ou de bois à 
brûler, qu'elles vont elle-mémes couper avec la hache : 
elles sont presque souriantes et ne souffrent pas de leur 
sort. Il est vrai que pendant les vingt-six mois que j'ai 
passés en contact quotidien avec les Indiens je n'ai ja- 
mais vu un homme battre une femme, mais non plus ja- 
mais Tembrasser, lui faire des caresses, lui prendre la taille, 
la regarder tendrement. 

A Maracachite, on laisse les enfants des deux sexes, jus- 
qu'à Tâge de dix à douze ans, vaquer dans le costume 
sauvage. C'est-à-dire qu'ils portent des bracelets de perles, 
blanches, bleues et surtout rouges, la couleur la plus ap- 



DAJÎS LES PRAIRIES. 26'J 

préciée, au-dessus de la cheville, au-dessus des genoux et 
quelquefois à la ceinture, niais qu'ils ne font que plus tard 
connaissance avec la toile. Les petites filles sont ornées 
d'une tangue mignonne, en perles fines. 

Hommes^ femmes et enfants portent tous des noms por- 
tugais, à Maracachile. Pourtant pas une femme, pas un 
enfant ne parle cette langue. Les mariages réguliers sont 
inconnus dans la contrée, le mariage régulier est le ma- 
riage religieux, mais il n'y a pas un seul prêtre dans tout 
le rio Branco. Pourtant, bien que mariés à la sauvage, 
les couples paraissent affectionnés, unis, et les divorces, qui 
seraient pourtant si faciles, sont rares. 

Leur vie est calme et douce. Ils se lèvent avant le soleil, 
prennent presque de suite leur premier repas et en font 
deux autres dans la journée. Il y a aussi des jours de di- 
sette où l'on ne connaît que la cassave et le piment. Ces * 
jeunes sont dûs à la paresse, l'incurie, l'imprévoyance des 
Indiens. En général les gens de Maracachite vivent bien. 
Cependant avec leurs excellentes roças, leurs excellents 
territoires de chasse et de pèche, ils devraient vivre beau- 
coup mieux encore, Mais ils ne peuvent faire violence à 
leurs habitudes nationales. De temps à autre, environ deux 
fois par semaine, ils vont chasser ou pécher, font un mou- 
(juin de leur chasse ou de leur pèche et laissent complète- 
ment épuiser la provision avant de faire une nouvelle 
battue. De là les jours de famine. Ils ne s'en vont tra- 
vailler à Boa Vista que quand ils ont besoin de quelques- 
uns des objets indispensables à leur ménage primitif : toile 
blanche, toile bleue, indienne, fusil, plomb, poudre, cap- 
sules, haches, sabres, couteaux, malles. Dès qu'ils ont les 
objets qu'ils désirent, ils vont se reposer à la maloca. Ils 
aiment beaucoup la cachaça, mais ils ne pensent jamais à 
travailler quelques semaines de suite pour s'en foire une 



208 DANS LES PRAIRIES. 

provision. Ils cullivent un peu de tabac, qu'ils préparent 
mal et qui ne sufTit généralement pas à leur consomma* 
tion. La plus grande partie de leur vie se passe dans le 
hamac, à se balancer en fumant des cigarettes, ou à se 
promener les uns chez les aulres pour causer et pour boire le 
cachiri. 

Il existe bien peu de différence entre le caraclère de 
rindien civilisé, ayant plusieurs générations de civilisation, 
et celui de Tlndien sauvage. C'est toujours la même pla- 
cidité, la même froideur, la même indifférence, et aussi — 
je ne parle que des Indiens de Guyane, — je ne sais quel 
esprit pacifique, peut-être plus apparent que réel. A Ma- 
racachite on ne me donnait qu'un titre : caraï (blanc), et 
tous me tutoyaient. Il y a quelques bonnes gens parmi 
eux, honnêtes et dociles. Mais la plupart sont malins, sour- 
nois, inhospitaliers, insolents, et ne. cherchent qu'à tromper 
le blanc, le gruger, le voler et se moquer de lui. Mais il 
n'est pas exact que ces défauts soient exclusivement Tapa- 
nage de ceux qui sont civilisés. 

La vie à lamaloca, — J'étais là, installé dans la maloca 
de Joâo, m'habituant à vivre de la vie indienne. C'est le ma- 
tin : le premier éveillé frappe sur un tambourin jusqu'à ce 
que tous sautent du hamac , et, en attendant , il promène à 
pas accéléré sa barbare musique autour de la case. Puis c'est 
le balayage. Chaque groupe de la famille balaye le coin de 
la maloca où il dort. Alors je vois arriver la petite fille 
a Déésoùli » qui vient, en se frottant les yeux, donner à 
manger aux tortues captives. Ces petits jabutis sont amarrés 
par un trou pratiqué à l'arrière de la carapace et fixés dans 
l'intérieur de la maloca à un piquet quelconque , dont ils 
ne peuvent s'éloigner de plus de cinquante centimètres. 
Moins heureuses que les chèvres, les pauvres tortues n'ont 
là rien à brouter, elles doivent attendre que leur jeune 



DANS LES PRA.IRFES. 269 

geôlière leur apporte la pitance. Maintenant le soleil se lève 
derrière les montagnes de Caïirrit(i). Le campo devient un 
lac d*or. I^s cordillères de la cachoeira, de ConcessSo, du 
Yauar, de Caïirrit, d'un bleu intense, doré aux sommets, nous 
dérobent les mystères de la Terre du Levant. L air est frais, 
le ciel souriant, les monts sont nobles et solennels, le calme, 
la joie de vivre se répandent sur la terre. « Caïmène, » me 
dit Déésouli. Elle a raison la petite sauvagesse : c'est beau, en ' 
effet. Il n'est âme si empoisonnée qui ne se sentirait renaître 
ici telle qu'elle était aux anciens jours. Recommandé aux 
élégiaques, s'il y en a encore. 

La campagne de Maracochite, — Parfois, fatigué de la 
solidarité de la maloca (on est jusqu'à quarante sous le 
même toit, et quand l'un fait un mouvement dans son hamac 
tous les autres le ressentent), j'allais, pour être seul avec 
moi-même, errer dans la savane. Les promenades sont 
agréables aux environs de Maracachite, tout le campo est 
sillonné de sentiers qui mettent à nu le sol sablonneux aussi 
blanc que les roches de mica qui émaillent la prairie et les 
montagnes. De jour et de nuit, par endroits, la fumée du 
campo qui brûle, monte droit vers le ciel dans une chaude 
et lourde atmosphère que n'agitent pas les vents endormis. 
Les Indiens n'ont pas de bétail ; ils brûlent la prairie l'été 
pour détruire les serpents et les insectes et aussi pour éclair- 
cir les serradas (jungles) que traversent les sentiers. Je me 
rendais du Nouveau Maracachite au Vieux Maracachite dis- 
tant d'une heure et demie, et du Vieux Maracachite au Cuit 
Auaii distant d'une demi-heure. Le Cuit Auaii est le vivier 
de Maracachite. Nous allions y faire de grandes pêches. Nous 
attaquions à la flèche ou au harpon les poissons délicats : le 
surubim, le jandiâ, le tucunaré, ou bien nous semions dans la 

(1) Caîirrii, ou Caïirrid. Le son de la finale est intermédiaire entre celui du t et 
celui du d. 



370 DANS LES PRAIRIES. 

rivière des herbes enivrantes (|ui nous permettaient de faire 
des pèches miraculeuses. Je faillis m'y noyer une fois, dans 
ce Cuit Auaù, et sans le tuxau Luc, qui me ramena inerte à la 
rive, j'eusse incontestablement péri. Toutefois cette noyade 
fut moins complète que ma première de la rade de Cayenne. 
D abord Teau douce est plus agréable à boire que Teau de 
mer, et ensuite je m'essayai au Cuit Auaû à nager un peu. 
A ma troisième noyade je nagerai parfaitement. Toutefois 
après l'incident de mon ami Luc, à qui je décerne ici une 
médaille de sauvetage, je pris garde à ne plus m'embarquer 
dans des pirogues trop chargées^ destinées à la navigation 

d'une rivière encombrée de bois tombés. Cette leçon me 

> 

coûta toute ma pharmacie et tous mes instruments de pré- 
cision , sauf une montre et une boussole. Mais qu'importait 
cela? Ne nourrissais-je pas un peu alors le projet très sérieux 
de me faire Indien pour jamais, sans aucun esprit de retour, 
et de me mettre à fonder ma tribu ! 

Le Cuit Auau est embarrassé de sinuosités nombreuses, 
de cachoeiras , et est plein, par endroits, d'arbres tombés. 
Pour le remonter au montaria , on met trois jours, de l'em- 
bouchure au Maracachite Antique, et trois autres jours de 
ce point au confluent du Capiuara. Du Maracachite Antique 
à Boa Vista, par le Cuit Auaii et le rio Branco, on met quatre 
jours. La voie du Cuit Auau n'est pas pratique. C'est au port 
du Maracachite Antique, sur les berges et au fond du lit de 
la rivière, que se trouve la maracachite ( le malachite) qui 
a donné son nom au village. Le malachite est blanc, brillant, 
transparent, d'aspect gélatineux, de la forme et des dimen- 
sions des écailles de poisson. On le trouve en cet endroit en 
petite quantité. Au troisième massif de la serra du L'uandrâ, 
à l'extrémité méridionale de celte montagne, on en trouve 
davantage. Les Indiens disent que la nuit : « La maracachite 
ronfle. » Plusieurs foisje me rendis du Nouveau Maracachite 



DANS LES PRAIRIES. 2']! 

à Sao- Pedro. Il v a six heures de marche. Celte voie est 
bonne pour i*été y de septembre à mars, à pied et à cheval, 
mais rhiver, il y a beaucoup d'endroits noyés. 

La porte ctim^asion. — Un jour je fis Tascension du Uan- 
dra, escalade d'énormes rochers branlants, que soutiennent 
ou qui soutiennent des arbres géants. Arrivé au sommet, sur 
une plate-forme qui domine le levant, ayant à mes pieds 
des blocs gigantesques ressemblant à des murailles cyclo- 
péennes, à des châteaux-forts demi écroulés, je vis Luc me 
toucher l'épaule et étendre la main du côté de TOrient. 
« Les Anglais, » dit-il. J'avais , en effet, devant moi la fron- 
tière anglaise (i). Je ne distinguais que le campo infiniment 
plat, avec ses igarapés de miritis, ses rivières aux rives boi- 
sées, et ses lies de matto , qui ne paraissent elles-mêmes que 
comme une herbe guère plus haute , le tout jaune et pâle , 
avec quelques blanches flaques d'eau , sous un grand vent 
frais que j'entendais, que je voyais souffler en bas, à mes 
pieds. Cet immense territoire, qui se prolonge au nord-ouest 
jusqu'au Venezuela , peut, un jour, alimenter de bétail tout 
le Brésil du nord. C'est le campo du rio Branco. Mais où est 
la frontière ? Elle suit de petits ruisseaux ou d'imperceptibles 
ondulations, ou pour mieux dire, elle n'existe pas, car il y a 
là une longue zone contestée entre l'Angleterre, le Brésil et le 
Venezuela. Mais quelle que soit la frontière choisie, ce sera 
toujours une frontière ouverte, La Pacaraïma est une bar- 
rière sérieuse, Caïirrit plus encore, mais entre Caïirrit et la 
Pacaraïma, c'est la porte d'invasion. Les Brésiliens se tour- 
mentent fort de cette zone neutre, ils accusent les Anglais 
d'embaucher les Indiens et d'enlretenir des agents sur le ter- 
ritoire brésilien. J'ai entendu quelquefois, il est vrai, quelques 
Indiens du Takutu, dire, quand ils étaient ivres : « I am 

(1) Toute celte région est contestée. Voir la Carte des Territoires contestés de 
Guyane. 



272 DANS LES PRAIRIES. 

Englisliman, » mais on aurait tort d'attacher à ces faits isolés 
plus d'importance qu'ils n'en raéritent. La vérité est que 
les deux Anglais établis au Repunani ne donnent point leurs 
marchandises aux Macuchis et aux Uapichianas par pur es- 
prit de propagande, mais, bien au contraire, que les Indiens 
n'obtiennent un fusil à un coup, valant vingt francs, qu'en 
échange de deux mois de travail. Les Macuchis, les Uapi- 
chianas et les Atorradis de la frontière, sont beaucoup moins 
civilisés que ceux des bords du rio Branco : les hommes 
vont de calembé et le$ femmes de tangue. Les deux maisons 
anglaises de Repunani me font l'effet de se préoccuper beau- 
coup plus de payer le moins possible leurs Indiens que de 
leur apprendre à écorcher la langue de Shakespeare et à 
fétichiser la religion de Sa Très Gracieuse Majesté. Les In- 
diens, d'ailleurs, sont bien désintéressés de ces belles choses. 
Ce qu'ils acceptent le plus volontiers des Anglais , ce sont les 
pièces d'un demi-schelling et d'un schelling, qui, passées en 
colliers, ornent, jusqu'à Maracachite, le cou des enfants. 
Mais l'effigie importe peu à nos gens. J'ai trouvé dans les col- 
liers des pièces grecques, italiennes et françaises. 

Toujours de ma plate-forme du Uandra, on me montre 
le Yaraouronne, pic d'aspect sinistre, où l'infortuné Fer- 
nando traversa Caïirrit en 1882. Mes Indiens me fournirent 
des détails sur son expédition. Le grand man de Chuna 
ayant montré à Fernando une espèce de parchemin de natu- 
ralisation anglaise, le voyageur, agacé, jeta le papier au feu, 
dès lors tous les nègres, alors nombreux, qui étaient dans 
la zone neutre, refusèrent de prêter secours à l'expédition. 
Fernando s'aliénait les indigènes par des abus de pouvoir. 
Il avait commencé son voyage par le fort et avait emmené 
dix Cearenses avec lui. De maloca en maloca, la bande al- 
lait abusant des choses et des gens. Sa mauvaise réputation 
la précédait. Fernando violait les femme , pillait lesroças, 



DANS LES PRAIRIES. 2']3 

tuait les volailles, levait de force les hommes à son service , 
et payait quelquefois. Il se conduisait comme en pays con- 
quis. A son approche les Âtorradis désertaient leurs malocas. 
Au passage de Caiirrit, la plupart de ses hommes s'enfuirent. 
Bientôt il resta seul avec trois Ouapichianes , dont un, José 
Coronel, celui qu*on accuse de l'avoir assassiné, s'en alla 
aussi bientôt. Fernando, dit ce José, errait dans la forêt, 
sans boussole, décrivant des cercles, revenant tout confus 
à son point de départ après des semaines de marche inutile. 
Il dût mourir de faim avec ses deux Uapichianas ou être 
assassiné par les Chiricumos. Des Atorradis affirment avoir 
trouvé sous un ajoupa de la forêt les trois cadavres dont les 
vautours fouillaient le ventre et les yeux. 

Puis nous revenions a la maloca de Joao. La petite 
Déésouli m'attendait, souriante, sur la porte, pour m'of- 
frir une calebasse de cachiri. On me fêtait dans cette maison. 
Je crois même que ces braves gens m'aimaient, bien qu'ils 
n'y eussent aucun intérêt. 

Pour mon malheur, il m'a manqué jusqu'à ce jour une 
qualité essentielle pour devenir complètement Indien. C'est 
ici le lieu de traiter de la grosse question du cachiri. Le ca- 
chiri est moins une liqueur de fête qu'une boisson rafraîchis- 
sante, les Indiens en boivent constamment et en ont toujours 
à la maloca. C'est leur vin. On en fait de maïs, de manioc, 
de bananes, de canne à sucre, d'ananas. Quand on organise 
une fête, le cachiri est fait dans un énorme tronc d'arbre 
creusé , qui a de trois à quatre mètres de longueur sur près 
d'un mètre de diamètre. Ce tonneau primitif est le principal 
meuble de la maison. Le cachiri, c'est la poésie de la vie 
indienne. C'est lamour, la haine, l'enthousiasme et l'oubli. 
C'est l'ivresse. J'atteste le ciel, ou tout ce qu'on voudra à la 
place du ciel, que je n'avais ni préjugés ni scrupules. Je 
pense un peu, comme le poète, que la liqueur importe peu. 

T. II. 18 



2^4 «ANS LES PRAIRIES. 

Eh bien , je n ai jamais pu in'habituer au Cachiri. Or, on ne 
peut s'attacher sincèrement à quelqu'un qui ne sait pas, 
quand il le faut, voir trouble avec les amis. Et voilà com- 
ment on manque des vocations. 

En voyage. — Il en est qui sont heureux. Quand ils s'en 
vont prendre le train à la gare d'Orléans, le grand homme 
du jour, l'état-major de la coterie à la mode, les accompa- 
gnent pour les embrasser au moment solennel. Des dé- 
légués des Sociétés savantes leur font la conduite. Arri- 
vés sur le théâtre de leurs opérations, les voilà qui com- 
mandent à tout un bataillon de porteurs et d'auxiliaires, et 
qui se mettent à correspondre avec des ministres. Les indi- 
gènes les appellent de toutes sortes de noms sonpres. Moi 
aussi j'ai mon sobriquet, mais bien modeste : le petit blanc 
(caraïmiri). Et je suis tout seul, malade, oublié ou aban- 
donné, et toute ma force est d'inspirer aux sauvages de la 
pitié pour ma faiblesse. Il est vrai que je n'ai pas de peine à 
réussir à être pitoyable. Ah! si je ne devais avoir affaire 
qu'aux sauvages! Mais il est moins difficile d'obtenir de la 
compassion de la part d'un cannibale qu'un peu de clair- 
voyance et d'équité de la part de certains mandarins de ma 
connaissance. Et c'est pour cela que, fugitif errant sans len- 
demain, je regrette de ne pouvoir m'habituer au cachiri. 

En route l (i). — Letuxau Luc, Cochade, Henri, Jacquot, 
Courati, prennent les devants avec moi, les femmes et les 
enfants ferment la marche. 

Nous traversons les sources du Surrao méridional par 
l'orage et sous la pluie. C'est la fin de l'hiver. Il est encore 
un peu tôt pour parcourir le campo à pied, le mauvais 
temps détériore la pacotille, les igarapés, encore pleins, 
qu'il faut passer à gué, les marais, les flaques d'eau, la pluie, 

(1) A partir de ce paragraphe j'ai adopté pour les noms géographiques, du moins 
autant qu'il m'a été possible, notre orthographe française. 



DANS LES PRAIRIES. 2!^5 

en ont rapidement fini avec les chaussures et rendent la mar- 
che difficile et douloureuse. J'eus htentôt les pieds blessés et 
enflés, la fièvre me prit et une maladie de peau commune 
dans le pays, Tempigen, espèce d'eczéma, se déclara dès les 
premiers jours. Cette lèpre hideuse, occasionnée par une 
alimentation trop échauffante, et aggravée par l'appau- 
vrissement du sang, devait être ma compagne fidèle pen- 
dant tout mon voyage. Je ne m'en guéris qu'en France, en 
me traitant à l'arsenic. 

Dans la savane, brûlée par endroits, courent des biches 
efTrayées, qui, à notre approche vont se cacher, craintives, 
derrière quelque buisson lointain d'acajou sauvage. 

Dans une jungle épaisse, où s'ébattent des milliers d'oi- 
seaux d'eau, nous passons le Coumourari, qui va au Cach 
Ouâ. Un peu plus loin, c'est l'Aouatac Âouâ (en portugais 
Uajaba), dont les dix ou douze bras alors à moitié taris 
coulent dans une haute et sombre forêt de deux à trois kilo- 
mètres de largeur. L'hiver, le Uajaba inonde toute sa forêt. 
Ensuite c'est l'igarapé du Cajui qui se rend au Courimata. 
Oiuaniame, — Nous arrivons au village ouapichiane de 
Ouaîniame, composé de trois cases proprettes et confor- 
tables, celles de José Capiuara, de Raymundo et de Clemen- 
tino. Déjà, ici, personne ne parle plus portugais. Ouaîniame 
est sur une coltine dominant des bas-fonds inondés. De 
Maracachite à Ouaîniame, en six heures de marche, nous 
avons traversé plus de trente fois des rivières, des ruisseaux^ 
des marais ou des bas-fonds. C'est trois mois plus tard qu'il 
eût fallu commencer ce voyage. En décembre et en jan- 
vier, et jusqu'en mars, si la repiquete de Boyassii n'est pas 
forte, igarapés et miritizals sont à sec, et les grandes rivières 
sont sans eau aux passages. 

En arrivant à Ouaîniame, nous rencontrons un pauvre 
enfant tout triste, maigre et chétif, qui vient, dit^il, de che7/ 



2'jb DANS LES PRAIRIES. 

les Âtorradis. C'est un orphelin qui, maltraité par ses maî- 
tres, s'en va seul, avec un morceau de cassave, chercher à 
Maracachite ou à Canaouani, une protection plus douce, 
près de gens plus civilisés. Je veux l'emmener avec moi, 
mais il refuse, il dit qu'il veut aller voir les blancs de la 
grande rivière et garder leurs tapiirs (les bœufs) dans les 
prairies. Quand les gens dé Maracachite l'auront un peu res- 
tauré, civilisé et habillé, il s'en ira, un beau soir, dans les 
fazendas, sans remercier: ses amis, sans même leur dire un 
mot . 

D'ici nous apercevons Âraouachode le mal famé, monta- 
gne isolée qui ressemble à une gigantesque molaire de cinq 
cents mètres de hauteur. Elle est fertile, mais malsaine et 
inhabitée : des fièvres mortelles la défendent. Près de ce 
pic le Cuit Âuau a de hautes cachoeiras au-dessus desquelles 
la rivière n a plus assez d'eau pour des pirogues. 

yémbrosio. — De Ouaïniame nous nous dirigeons vers la 
case d'un Uapichiana, appelé Ambrosio, située à cinq heures 
de marche. Le nom portugais, comme dans tous les cas 
suivants, n*indique nullement que son possesseur entende 
cette langue. L'Indien ayant une fois dans sa vie travaillé 
pour un blanc, le blanc lui donne un nom et l'Indien qui 
n'en avait pas auparavant garde le cadeau. \\ est des Indiens 
qui meurent sans comprendre le portugais, et qui, dans le 
courant de leur existence se sont pourtant appelés successi- 
venient Pedro, José, Manoel, Cardoso, Raymundo, et le reste. 
Ces braves gens aiment à changer d'appellatif. 

Nous constatons avec plaisir l'absence de pragas. Nous 
n'en trouvons que sur les bords des grandes rivières, au 
Takutii, à l'Urubûi 

Il nous faut passer à gué le Courimata, qui a inondé sur 
plus d'un kilomètre. Nous ne savonss'il donne pied. J'envoie 
un homme faire des sondages, c'est-à-dire traverser la rivière. 



DANS LES PRAIRIES. 277 

Nous n avons d*eau que jusqu'au cou. Les femmes, qui, par 
coquetterie, avaient mis une jupe pour m^accompagner, se 
•défont ici sous mes yeux de ce dernier ornement. Et nous 
nous jetons tous dans les eaux froides du torrent, en riant 
bien fort, pour nous réchauffer. 

Un peu plus loin nous passons leTounatouna (en macouchi: 
de l'eau, de Teau). LeTounatouna est un peu moins large 
mais un peu plus profond que le Courimata. Luc, vaillant et 
fidèle, me donne la main et guide avec sollicitude lé pauvre 
« petit blanc » qui ne sait pas nager. Les femmes rient, d'un 
petit rire moitié affectueux, moitié moqueur. Ah ! c'est que 
les femmes indiennes nagent toutes comme des poissons. 
Cependant les dents me claquent quand je sors de l'eau. 
Toute cette hydrothérapie, qui serait excellente en d'autres 
temps, est mauvaise pour quelqu'un qui a la fièvre. Après 
m'avoir vigoureusement friclionné, mes Ouapichianes (i) 
m'entraînent dans une marche forcée au grand soleil. 

D'un pied léger, sur un bâche pourri, nous passons ensuite 
le Paouich, qui va au Caracha loua, lui-même affluent du 
Ouamoucou Ouaou, qui se jette dans leTakutu, un peu au 
sud de la serra do Piao. 

Le campo change d'aspect. Mamelonné, ses coupoles étin- 
cellent de roches de quartz et de mica, blanches et brillan- 
tes. Sur un coteau voisin, couvert de quelques hectares de 
forêt épaisse à frondaisons verdoyantes, nous remarquons 
des nappes capricieuses de couleurs vives, estompant la masse 
sylvestre. La forêt vierge est en floraison éternelle, chaque 
essence fleurit à son époque. Maintenant ce sont les taouaris 
qui sont vêtus de ces magnifiques frondaisons couleur fleur 
de pêcher. 

Nous laissons à notre gauche le sentier qui va au fort • 

(t) Orthographe française de Uapichiana. 



278 DANS LES PRAIRIES. 

éloigné d'ici de deux jours de marclie {ink heures, 60 kilomè- 
tres), puis nous arrivons à la bicoque du vieil Âmbrosio. 

Nous nous rendons en quatre heures de la case d'Âmbrosio 
à celle de Leopoldino. 

Leopoldino, — C'est une région de rivières, presque toutes 
larges et profondes, se rendant au Takutiî par le Ouaniou- 
cou Ouâ. C'est d'abord le Saarou, sur les bords duquels se 
trouvent la case du Ouapichiane Pedro Chato et celle de son 
voisin le Yarecuna. Le Yarecuna a ici des amis à danser, ce 
sont des gens de l'Amajari, qui ont fait douze jours de mar- 
che pour venir boire le payaouarou chez leur compatriote. 
Tous ont le chef orné d'acangatares défraîchies. L'orchestre 
est au grand complet : la petite flûte, faite d'un tibia de 
biche, marie ses sons doux et nasillards à la voix plus mar- 
tiale du tambourin. Une chanson monotone se balance sur 
ce rythme sauvage. Puis c'est le Caracha Joua avec la case 
de Joao, et le Tébéhuée avec les trois cases de Raymundo de 
Maracachite, de Raymundo Barbado et de IVIanduk. On 
arrive ensuite au Ouamoucou Ouâ, la plus grande rivière de 
cette étape. On l'escalade en grimpant sur les brandies de 
deux ou trois arbres tombés dans son lit. Vient ensuite l'A- 
cajou Grande, qui coule dansun large marais encore inondé. 
£n sortant du campo demi-boisé de cette rivière, on débou- 
che sur le talus occidental d'une savane dénudée et on 
voyage sur la crête d'un magnitique belvédère naturel, d'oii 
l'on peut contempler dans toute sa beauté la superbe chaîne 
du Youroucouque. Puis, au pied des deux jolies petites" 
montagnes de Paochide et de Queubaïde, au milieu d'une 
grande plaine herbeuse, on découvre trois cases, celle de 
Pedro de Maracachite et celles de Leopoldino et de son fils. 
Nous arrivons tard à la grande maloca de Leopoldino (un 
civilisé qui parle portugais), et nous partons de bonne heure 
pour la serra Cochade qui est à quatre heures d'ici. 



DANS LES PRAIRIES. 3^9 

Cocluide. — Nous passons le Queubaïd Oiia dans un des 
ravins delà serra Queubaïd. Ensuite après avoir traversé une 
petite forêt couvrant un des escarpements de cette contrée 
accidentée, après avoir passé la petite rivière du Souroumiou, 
nous arrivons à la case d'un Macouclii. Il n'est pas rare de 
trouver ainsi des groupes ma couchis en plein pays ouapichiane, 
ou inversement. La carte ethnographique de la contrée ne 
serait pas facile à dresser. Les deux tribus des Macouchis et 
des Ouapichianes, bien qu'ennemies, se sont complètement 
pénétrées. Le vieux Macouchi parie un peu ouapichiane, 
mais sa femme n'entend pas un mot de ce dialecte. Leur 
fils parle très bien les deux langues. Un peu plus loin, c'est la 
case de mon cuisinier, le Ouapichiane Henri, qui me fut 
fidèle pendant un mois. Le brave garçon étaitdoux et soumis 
et il avait certaines qualités que je prisais fort. Quand il 
était ivre, mais seulement quand il étaitivre, il parlait un peu 
anglais et portugais. A jeun, il affirmait, avec raison peut- 
être, être incapable d'entendre un mot de ces deux langues. 
Puis après avoir traversé TOd Ouâ, qui va directement au 
Takutu et le Bitch Ouà, ainsi nommé, depuis quelques années, 
parce qu'on y trouva alors un pécari récemment mort de 
vîeiiresse, on arrive a deux cases situées en face de la serra 
Cochade. Une de ces cases appartient à un vieux paget, 
l'autre à un grand jeune homme, Ouapichiane blond, ayant 
le type absolument européen, ainsi que ses quatre sœurs qui 
habitent avec lui. Ici tout est nu, on ne voit que des tangues 
et descalembés. On distingue très bien la serra do Piao, qui 
est rive gauche du Takulii. La contrée entre Cochade et la 
serra do Piao est à peu près déserte. A la serra do Piao de- 
meure le Ouapichiane Raymundo, qui parle portugais et a 
fait un voyage chez les Maonpidiennes et les Ouayéouès. 
L'immense chaîne de Cuando Cuando (i) s'étend devant 

(1) Prononcez Couandou Couande. 



28o DANS LES PRAIRIES. 

nous, brumeuse, au nord-est. Passant ie Takulii, qui ici a 
plus de cent mètres de large, je fais l'ascension de Cochade, 
sur un des sommets de laquelle on me montre l'empla- 
cement où fut Tenelte, ancien centre ouapichiane aujour- 
d'hui complètement disparu^ mais dont les Indiens du voî^ 
sinage entretiennent encore les antiques plantations de 
bananiers. 

Vite fête à Cochade. — Malgré les piôes qui nous exas- 
pèrent le jour, et les carapanas qui nous empêchent de 
dormir la nuit, je prends du plaisir à Cochade. Je demeure 
dans la case du vieux paget. C'est un très grand médecin, 
mais qui se fait payer très cher. 11 parle d'un ton ferme, au- 
toritaire et convaincu : il a pour lui la science et la religion 
qui, pourtant , ne lui ont encore donné ni pantalon ni che- 
mise. Il est vrai que la grande âme du philosophe sauvage 
est bien au-dessus de besoins aussi factices, fruits pernicieux 
d'une civilisation corrompue. Et qui n'aimerait à vivre dans 
ta belle prairie, ô vieux paget! Écoutez, c'est la nuit. Il 
tombe du ciel ce pâle et mélancolique clair de lune , dont 
l'Equateur a le secret. De l'hospitalière maison de Pedro 
s'échappent, par la porte grande ouverte, les mugissements 
du cachiri. Des artistes indigènes soufflent , avec des contor- 
sions de possédés, dans leurs sonores téiquiems, espèce de 
cornemuses, ressemblant pour la forme, les dimensions et 
le son aux paxiubas du rio Negro. Les vieillards se sont 
ornés le front de quatre raies noires transversales, dessinées 
au génipa, c'est le tatouage national dans les grands jours. 
Le gros bois creusé est plein jusqu'aux bords d'un cachiri de 
canne qui m'a paru presque bon. Les quatre sœurs de Pe- 
dro , toutes les quatre jeunes , et trois de leurs compagnes en 
visite à la case de Cochade , les cheveux dénoués , la gorge 
émue, la bouche ouverte et souriante, heureuses, dirigent 
une danse gracieuse que l'on mène en rond autour du grand 



DANS LES PRAIRIES. 28,1 

vase aux libations. Leurs mains sont petites et dans ces pe- 
tites mains des espèces de castagnettes frémissent et rendent 
un son criard et un peu énervant. Leurs pelils pieds battent 
encadence l'argile durcie qui sert de parquet. Elles chantent, 
c'est la chanson indienne , mélopée étrange, douce et triste, 
chant à la fois passionné et résigné, que toute une race com- 
prendrait , qui , du Canada à la Terre de Feu , remplit d'é- 
motion l'âme de l'indigène, et que le blanc, égaré dans cette 
scène d'un autre âge, écoute étonné et ravi. Elles sont ici 
les nymphes mythologiques! Où trouver un visage plus 
agréable et plus doux , des formes plus pures , un modelé 
plus ferme, des attaches plus fines, plus de grâce dans les 
mouvements , plus de jeunesse et plus de poésie? Fatiguées, 
les jeunes danseuses se laissent tomber dans leur hamac, s'a- 
bandonnant à un rêve, leur beau corps qui se livre aux ca- 
resses du regard frémissant d'une émotion voluptueuse, 
l'œil perdu dans le vague, pensant peut-être à quelque chose. 
Et pendant que les téiquiems mugissent toujours dans le si- 
lence de la nuit et du désert, voici les jeunes filles qui sor- 
tent, et trottinent , jolis petits animaux nus , dans la prairie 
doucement baignée des flots de lumière tendre qui tombent 
de la Phébé des tropiques, et vont , avec de grandes cale- 
basses percées qu'elles portent sur la tête, chercher de l'eau 
au Takutû , qui coule là-bas au pied delà montagne. Oh! 
il y aura des mariages cette nuit chez les Ouapichianes de 
Cocha de! 

De retour chez Leopoldino nous y voyons arriver des visi- 
teurs. Ce sont trois habitants de TourouDekeuou, un homme 
et une femme ouapichiane, et un Paochiane, qui vont chez 
des amis du Amajari à une douzaine de jours d'ici. L'un est 
vêtu d'une acangatare et d'un paletot, l'autre d'un haut 
chapeau gris et la femme de perles. Tous trois sont tatoués 
au roucou.et au génipa; on voit qu'ils ont mis leur costume 



282 BANS LES PRAIRIES. 

de fêle» Quand ils arrivent à la case , l'un d'eux dit du 
dehors quelques mots pour informer de la visite. Déjà les 
gens de Leopoldino , qui s'étaient tenus sur le seuil de la 
porte tant qu'ils n'avaient vu les visiteurs que de loin, 
étaient rentrés dans la maison selon l'usage de la politesse 
indienne. Les voyageurs, ayant déposé leurs panacous, at- 
tendaient. Un instant après , les femmes portèrent aux arri- 
vants des calebasses pleines de cachiri , bientôt les hommes 
sortirent à leur tour, tout le monde but et une longue con- 
versation s'engagea. 

La terre Aiorradi. — Je laisse derrière moi la terre hos- 
pitalière des Ouapichianes et fais route vers le sud. Je vais 
visiter les Âtorradis , la plus belle des nations du massif de 
Caïirrit. Dans cinq heures nous serons à Ouichbine, le pre- 
mier village Atorradi. 

Dans un campo magnifique, nu, sans un arbuste, dominé 
par un ravissant panorama de montagnes, nous passons 
le Courati qui va au Takutii, en coulant entre Ouarriouée 
et Youroucouque ; puis le Manoua , qui va au Ouamoucou 
Ouâ et vient de la serra Pelladinha ; puis le Cach Ouâ , qui 
coule dans un marais au pied de la serra Maouada. Ensuite 
le campo devient accidenté , herbeux ou boisé , semé de 
hauts rochers noirs ; nous longeons la longue serra du Ma- 
rourâ et traversons plusieurs ruisseaux qui vont à l'Apa- 
cana Ouà ou au Marourâ Ouâ; puis après avoir traversé 
le Quararaba Ouà sur un pont indigène fait d'un arbre jeté 
en travers, mais actuellement immergé , et d'une liane ten- 
due guidant la marche et sur laquelle s'appuie la main, nous 
arrivons au joli petit village de Ouichbine, dans un des 
plus beaux sites de la contrée , entre les montagnes de Ma- 
rourâ, de Curimiao, de Ouichbine et de Caïirrit. C'est le 
premier village que nous rencontrons depuis Maracachite. 
Nous avons d'abord trouvé une case habitée •et deux en 



DANS LES PRAIRIES. a83 



i 



construction 9 puis un groupe de quatre petites maisons co- 
niques très rapprochées et entre lesquelles on a ménagé une 
petite place publique bien sarclée. Il y. a à Ouichbine une 
\ieilie Zamba venue de Ouaraïp. 

Le grand centre Atorradi était autrefois au lac des Ciganos 
(Sasas), ce lac est un marécage fort étendu pendant rhiver, 
mais l'été presque à sec , que fait le Ouararaba , en amont 
de Ouichbine 9 au pied de Maroura Dekeuou. On l'appelle 
Chichirane , par corruption de chichire carichie ( chichirc : 
sasa, carichie : lac). 

Ouichbine. — De Ouichbine on découvre toute la partie 
septentrionale de la cordillère de Caïirrit jusqu'à Ouacoume 
et au delà. La chaîne à laquelle on donne plus spécialement 
le nom de Caïirrit Dekeuou (montagne de la Lune) est par 
le travers du village. Cette chaîne a bien quinze cents mè- 
tres d'altitude absolue. Elle inspire aux Atorradis une frayeur 
superstitieuse. La montagne est maudite. Il n'y a personne 
là, personne n'y va chasser, on en a peur. Il y a des tribus 
de canaémés, des Chiricoumes, des Coucoichis sur l'autre 
versant. L'an passé elle prit feu toute seule et brûla plu- 
sieurs jours, mais de jour seulement, de midi au coucher 
du soleil , la nuit elle ne brûlait plus. Il en arriva de même 
à Touaroude. 

Avec les forêts de la cordillère de Caïirrit on entre dans 
le Matto Gérai. Toute celle chaîne est inhabitée, excepté 
peut-être le versant sud où on a des chances de trouver des 
canaéniés. 

Près de Ouichbine, le Cuit Auaû n'a plus que quelques 
mètres de largeur. Il vient de Ouanaourou, passe à l'ouest 
de Cariboine et de Chacoade et à l'est de Caïirrit et de Oua- 
rouha. 

L'explorateur Fernando. — Mon prédécesseur Fernando 
est bien connu ici. Il a laissé chez les Attoradis le plus mau- 



284 DANS LES PRAIRIES. 

vais souvenir. « Pour fuir les brigandages de ce misérable 
qui \iolait nos femmes et nos filles, pillait nos roças et nos 
poulaillers , me disent les Atorradis , nous nous dispersa*- 
mes dans les bois et les montagnes. Aujourd'hui notre nation 
est morcelée, divisée, affaiblie. » 

Ce digne fazendeiro, entrepreneur de picada pour l'occa- 
sion , allait , armé d*un drapeau brésilien grand comme une 
montagne, et accompagné, tant qu'il y eut de la cacbaça, 
d'une dizaine de ses compatriotes , chenapans du Ceara. Il 
se faisait (rainer de force dans son hamac les jolies filles 
qu'il rencontrait. Il est bien possible que le drôle ait tout 
simplement été assassiné par les Atorradis, peu endurants de 
leur naturel et qu'indignaient les ignobles procédés de ce 
répugnant vaurien. 

CouratL — A trois heures de Ouichbine est Courati, autre 
petit village atorradi composé de trois cases. Nous nous y 
rendons en passant d'abord le Courati, large et profond tor- 
* rent alors presqu'à sec; puis le Ouadicou Ouâ, où se trouve 
une autre case atorradi, celle d'Antonio; et enfin trois petits 
igarapés qui se rendent également au Courati , la rivière de 
Chacoade. Nous avons contourné la montagne de Ouichbine 
en prenant par de hauts plateaux à demi boisés. 

De Courati nous nous dirigeons sur une autre capitale 
des Alorradis, Matiouiouine, située sur la rive droite de 
TLVubiî. 

Nous passons une autre fois le Courati, puis le Queubaïd 
Ouà, joli ruisseau aux eaux claires, et nous nous dirigeons 
vers le sud, longeant les flancs de Ouarriroude et de Cha- 
coade. Nous avons sept heures de marche de Courati à Ma- 
tiouiouine. 

Matiouiouine. — Nous passons des igarapés à bordure boi- 
sée, riouirre Ouà , le Ouaraboutoune Ouâ , le Sacara loua, 
puis longeons Cariboine, coupons dans une forêt le torrent 



DANS LES PRAIRIES. 



285 



appelé Tiquierre Ouâ, et après avoir escalade une chaîne de 
petits contreforts et les collines qui longent rilrubù , nous 
arrivons à un gué de cette rivière, large en cet endroit 
d'une' vingtaine de mètres et profonde d'un mètre cin- 
quante. Un peu au delà , à l'est d'une jungle épaisse qui 
borde le cours d'eau , Matiouiouine, offrant, dispersées au 
milieu d'un immense a campo limpo », ses quatre maisons 
habitées et six autres en ruines. Matiouiouine doit son nom 
à une petite montagne voisine, de forme conique, et située 
sur la rive gauche de l'Ouât Ouâ (l'Urubii). 

On se tue assez bien par ici. Deux assassinats ont été 
commis la lune dernière à Matiouiouine par le fils du vieux 
Mondoui, mon hôte de Ouichbine. J'ai ce garçon-là dans 
ma troupe , il a l'air très doux. Dans un cachiri, il a assas- 
siné de propos délibéré deux de ses camarades qu'il a cri- 
blés de coups de couteau. Il ne dormait plus dans la case de 
son père, de peur de la vengeance des parents de ses vic- 
times. 11 se cachait dans la forêt et ne se séparait pas de son . 
cpuidarou (casse-tête). Maintenant il se trouve en sécurité 
auprès de moi. 11 parait m'affectionner. 

Nous allons contourner Touaroude au nord. Nous passons 
d'abord le Derre Ouâ ^ puis arrivons à deux cases atorradis 
situées sur les hauts plateaux que domine Touaroude. Ces 
deux cases sont bonnes, ovales, en clayonnage d'argile 
formant murailles. Ce sont les meilleures de la contrée, du 
rio Branco au haut Trombetta , avec celles de José Capiuara 
de Ouaïnyame et de Leopoldino d'Aouarriouée. Jci les 
femmes font une poterie grossière. 

Voyage autour de Touaroude, — Des deux cases de Toua- 
roude on voit très bien Caïirril et ses prolongements, et la 
lune (probablement un petit lac) qui a donné son nom à la 
chaîne. On ne peut dresser, en voyage, une bonne carte de 
cette cordillère. De ce coté-ci seulement je distingue trois 



286 DANS LES PRAIRIES. 

chaînons parallèles qui, à Toeil, se confondent presque , et 
dont il est bien difficile de donner le dessin et Torienfation. 
Dans le cas particulier de Caïirrit, la difficulté toujours 
grande de corriger Toptique est énorme. Enfin il y «, de 
plus, une particularité fort gênante : toutes ces montagnes 
ne sont pas nommées; les Atorradis confondent les massifs 
et ne connaissent les noms que d'un petit nombre d'entre 
eux. Il faudrait aller soi-même explorer la chaîne, mais 
comme aucun des Indiens de la contrée ne consentirait, 
pour une telle l>esogne, à accompagner le voyageur, il fau- 
drait amener un équipage d'Européens, 

Quatre heures après notre départ de Matiouiouine , nous 
arrivons sur les bords de l'Aikoué Ouâ. Nous avons suivi un 
sentier neuf à peine tracé. Ils ont abandonné celui qui passe 
au sud de Touaroude, d'ailleurs aussi mauvais et plus long, 
à la suite de meurtres commis dans cette région par les ca- 
naémés de Ouacoume et de Ouarouname. 

Nous avons encore sept heures de marche avant d'arriver 
a Namatchi Ouâ, autre centre atorradi. Nous passons au 
nord de la forêt de Touaroude, dans un campo broussail- 
leux fortement mêlé de matto. Après l'escalade d'une petite 
montagne couverte de silex blancs et jaunes, le passage du 
Poucourite Ouà et de huit ou dix ruisseaux se rendant à cette 
rivière ou au Namatchi Ouâ, nous traversons cette rivière 
de l'Agami (Namatchi signifie agami en ouapichiane). La 
rivière de l'Agami est, à l'endroit où nous la traversons, 
presque aussi large que l'Urubn à Matiouiouine. Le village 
où nous nous arrêtons se compose de trois maisons, dont 
une seule est habitée. Çà été une rude journée aujourd'hui. 
Le temps parait beaucoup plus long dans le matto que dans 
lé campo : dans la forêt il n'y a pas d'horizon et il faut re- 
garder où l'on. pose les pieds, dansla savane on contemple 
un panorama toujours changeant et l'on rêve. Étrange pays 



DANS LES PRAIRIES. 287 

que celui du versant orienlal de Touaroude ! Ici le campo 
est sillonné de sentiers innombrables que les tapirs ont tracé 
dans leurs courses quotidiennes pour aller vaquer à leurs 
afTaires. Plus loin, une bande de pécaris sort de la forêt et 
se rue sur ma troupe qui, étonnée et un peu effrayée, a le 
temps seulement de tuer un de ces animaux. Dans cette ré- 
gion , les cochons sauvages, loin d'être féroces comme ceux 
du Mocajahi et de TAnanà, fuient Thomme, même quand 
ils sont attaqués. Plus loin , une forêt basse et grêle de 
laquelle émergent les plumeaux gigantesques des miritis; 
dans le campo limpo, d'étranges amoncellements de pierres 
au sommet desquels sont juchés des palmiers de toute es- 
pèce ; dans un coin de forêt , en grand nombre , des ajoupas 
et des mouquins, œuvre des Âtorradis ou peut-être des Ca- 
naémés; parfois, du sommet d'un plateau , une grande échap- 
pée d'horizon vers les lointains de l'orient , on voit alors les 
serras de la rive droite du Takutù isolées, ne formant nul- 
lement cordillère, jetées au contraire là comme au hasard; 
et dans le sentier mal dessiné , les ronces , les herbes cou- 
pantes déchirent les vêtements , les mains et le visage. 

Namatchi Oud. — Je m'installe dans une case qui a été 
abandonnée à la suite de la mort de son propriétaire, qui 
a été enterré dans son domicile , ici, sous mon hamac. Les 
trois cases sont situées au milieu du campo limpo, et comme 
toujours, non pas exactement sur un point culminant, mais 
un peu à côté. D'ici nul horizon , on ne voit pas une mon* 
tagne , pas même Touaroude. Pour embrasser l'ensemble de 
ce système il faut aller jusqu'à Chouna. De là on distingue 
très nettement Touaroude qui, avec sa grande coupole cen- 
trale et ses deux tourelles latérales, rappelle le Trocadéro. 
Les deux contreforts occidentaux, Poucourit Dekeuou et 
Doudare Dekeuou, les contreforts septentrionaux Coumati 
Ouâ Dekeuou, Aïkoué Ouâ Dekeuou, Cassoumi Ouâ Dekeuou 



288 DANS LES PRAIRIES. 

et Oiiarrire Ouâ Dekeuou s'accusent nettement. Au sud, on 
voit se dessiner les hauts plateaux qui relient Touaroude à 
Ourouaye Taoua. Et enfin, au nord-est , Namatchi Dekeuou 
qui donne son nom à notre rivière et à notre village (i). 

H y a dans la case à côté deux pagets de Oiiintiae qui cu- 
rent un vieux.. Ce sont deux frères, l'un est paget-maitre 
et Tautre apprenti. Le paget-maitre a un ornement singulier 
et passablement complique. Cela consiste en une longue 
corde de coton, munie à chaque extrémité d'un petit bonnet 
de fer-blanc et fixée par une épingle à la lèvre inférieure. 
Un cordon pend de chaque côté de la lèvre et est pour ainsi 
dire rivé à chaque bras par une plaque solidement main- 
tenue par un fil de tucum, qui serre fortement l'avant-bras. 
Les deux pagets sont ivres du cachiri qu'ils ont bu et de la 
fumée de tabac qu'ils ont avalée pour s'inspirer. Ils chan- 
tent à tue-téle un air monotone et banal, qui symbolise la 
maladie, puis la maladie mise en fuite. Le patient chante 
aussi, également ivre. D'ici à peu, tous, sans doute, vont 
danser. 

Le vieux, qui me prend en amitié, me fait des confiden- 
ces. Il va parfois chez les Taroumans acheter des grages a 
manioc, inslrumenls que les Taroumans sont seuls a fabri- 
quer dans la contrée. Il me parle aussi des Ouayanas (les 
Roucouyennes de Crevaux), nation qu'il connaît de nom, 
et chez laquelle voyageait, me dit- il, il y a plusieurs lunes 
déjà, (c un bon chef blanc ». Quand je lui apprends que « ie 
bon chef blanc » était mon frère et qu'il a été tué par des 
canaémés, le bon vieux, indigné, brandissant son arc, me 
demande si c'est loin. Il faudrait quelques jours de marche, 
en effet, à un malade surtout, pour se rendre de la rivière 
du Namatchi, au pays des Tobas. Et puis ce n'est pas la 

(1) Dekeuou et iaova signifieni montagne en ouapichiane et en atorradi; et Oud, 
riifière. 



DAISS LES PRAIRIES. 289 

peine d aller si loin pour trouver des canaémés. Le mois 
passé , les Chiricouines de Yaraouaroune tuaient deux Ator- 
radis de Namatchi, qu'ils surprenaient à la chasse. L'un d'eux 
est celui dont le cadavre mutilé repose là, tout près, sous 
mon bamac. . 

Les Mucambos . Cliouna. — Cliouna n'est guère qu'à deux 
heures de INamatchi. On passe le Takutii à une cachoeira , 
dans un endroit où la rivière a encore une trentaine de mè- 
tres de largeur, puis on traverse un petit affluent, le Ouame 
Ouà , et l'on arrive à Chouna. Des collines déboisées qui 
bordent le Takutu, on embrasse un magnifique panorama. 
Grâce à la transparence de l'atmosphère , on peut distin- 
guer les serras les plus lointaines du système de dïirrit : 
Ouinliae, qui donne ses sources au Takutù, le rio Branco 
de l'est; Yamara, Paraouname, Ouachare, Oimo, d'où 
descendent le Repunani, le Cuyuuini,le Yayore, l'Anaua 
et le Camo Oua. 

Le village de Chouna , bûti sur la rive droite duTakutù, à 
un quart d'heure de cette rivière, est établi dans le territoire 
contesté anglo-brésilien. Il ne se compose aujourd'hui que 
de deux cases abandonnées, temporairement habitées par des 
gens du Dad Ouâ. Il y avait là, il y a quelques années, une 
dizaine de cases habitées par des descendants d'esclaves ne* 
grès fugitifs du Brésil. Leurs derniers survivants sont partis 
pour le haut Couitaro. Les cases des nègres étaient absolu- 
ment identiques à celles des Atorradis et dispersées comme 
elles dans le campo limpo. Au lieu d'enseigner quelques 
rudiments de vie civilisée aux Indiens, les nègres se firent 
Indiens eux-mêmes. Ce qu'ils avaient connu de la civilisation 
n'était pas de nature à leur inspirer la, religion de la chose. 
Les deux cases du Mirire Ouadur, les trois cases du Dad 
Ouà, sont aujourd'hui peuplées de métis Zambos et Zambas. 
C'est tout ce qui reste du passage deâ nègres à Chouna. 

T. II. 19 



290 DAIVS LES PRAIRIES. 

Ouaraïp. — Nous allons maintenant visiter Ouaraîp, le 
mucambo du haut Repunani , en terre contestée entre le Ve- 
nezuela et l'Angleterre. Nous traversons le Mirire Ouaour, 
large et profond comme le Namatchi Ouà, et cheminant dans 
uncampo plat, ennuyeux, sans horizon, qui rappelle celui 
de Macapâ, sans trouver de faite de partage tant soit peu 
sensible entre les eaux qui vont à l'Essequiho et celles qui 
vont à TAmazone, passons successivement le Camourari, 
l'Âparouné, le Pariké, le Ouaouaïre, le Repunani, ruisseau 
large de dix mètres avec cinquante centimètres d'eau , le 
Ouaraïp Ouà, puis, après onze heures de marche depuis 
notre départ de Chouna, arrivons enfin au village de 
Ouaraïp. 

Ouaraïp est le premier village anglo-contesté que je ren- 
contre, aussi n'irai-je pas plus loin dans cette direction. Je 
voulais voir un ce mucambo » sous pavillon anglais, mais ce 
n'était guère la peine. Ouaraïp a huit cases habitées, mais à 
part trois nègres qui vivent là à Tindienne, tout est atorradi, 
sauf une demi-douzaine de métis. Il n'y a que les trois nègres 
qui eqtendent un peu l'anglais, encore n'y en a-t-il qu'un 
seul qui le parle à peu près passablement. Le great attrac- 
tion de Ouaraïp est un petit lot de cinq chevaux mansos que 
les nègres ont achetés à l'Anglais du bas de la rivière en 
échange de canots qu'ils lui fabriquent ici. Ouaraïp est 
comme Matiouiouine ou Ouichbine, on v trouve assurément 
bien moins de civilisation et de ressources qu'à Maracachité 
ouà Canaouani. Les cases, fort misérables, sont éparpillées 
dans un coude du Ouaraïp Ouà, au milieu d'un cainpo brous- 
sailleux. Je ne trouve rien à acheter, ni caras, ni volailles, 
ni gibier, ni poisson. 

Je vois faire du cachîri à la mode antique. Celte opéra- 
tion du masticage par les femmes est bel et bien dégoûtante. 
Rien qui refroidisse comme de voir cracher dans un pot. 



DAÎÎS L^ES PKAIRIES. 29 1 

par une vieille sauvagesse édentée, le breuvage qu'on a l'ef- 
fronlerie de vous offrir ensuite. 

Les nègres sont partis dans l.i' forêt , dans le Matto Gérai, 
chercher du timbo : c'est de cette liane qu'ils se servent 
pour enivrer le poisson. Us ne reviendront que dans huit 
jours, je ne les attendrai certainement pas. 

Adieu Ouaraïp. Si les chauvins brésiliens se donnaient la 
peine de faire ce voyage, ils n'auraient pas une si grande 
ire contre l'Angleterre, qui ne s'occupe guère d'eux de ce 
côté-là. Tout ce qu'on raconté de l'activité anglaise sur 
la frontière est faux. James Percy, à Duruwow, est un vieux 
brave homme très ivrogne, qui a pour monomanie de faire 
dans chacune des tribus voisines le plus grand nombre pos- 
sible d'enfants. Il en a douze qu'il a reconnus et adoptés, 
il en a de mères ouapichianes, atorradies, macuchies, pao- 
chianas et négresses. C'est sa manière à lui de faire de la 
propagande par le fait. Je rencontrai un de ses fils au pas- 
sage du Repunani. Son père l'avait précédemment envoyé 
passer un an à Demerari pour le désauvagîser un peu. Le 
jeune homme était en quête de sa sœur et de sa maman. 
Depuis quatre ans passés elles n'étaient apparues à la maison 
du vieux Percy. Percy junior, depuis trois semaines, battait 
la forêt et la prairie pour retrouver ces deux membres de 
sa famille. Rien» 

H y a un autre Anglais à Couandou Couande. On le dit ma- 
rié, mauvais, dur, avare, âpreau gain. Les Indiens l'exècrent. 

En somme, ces deux messieurs, si tant esl qu'ils font de 
la propagande annexionniste, ont si mal réussi, que je puis 
affirmer qu'il n'existe pas, dans toute cette région, plus 
de dix Indiens capables de comprendre, en anglais, autre 
chose que les deut vocables « match » et « Godclam ». 

De retour à Chouna , je me dirigeai vers l'éxtrémilé orien- 
tale du campo. On passe le Dad Ouâ, l'Adorère Ouâ, le Mi- 



292 DANS LES PRAIRIES. 

rire Ouaoure et oa arrive aux deux cases ouapichianes de 
Paraouname. D'abord ie sentier traverse un campo limpo 
fortement mamelonné, puis le sentier cesse brusquement, 
et il faut se diriger au jugé à travers des campos broussail- 
leux vers les habitations qui sont sur la lisière du grand 
bois. 

Paraouname. — Les Ouapichianes de Paraouname for- 
ment un petit peuple de vingt-cinq individus environ, hom- 
mes, femmes et enfants, vivant en dehors de toutes re- 
lations, non seulement avec le monde civilisé, mais encore 
avec le monde sauvage. Us restent parfois jusqu'à quatre 
années sans recevoir de visites. Leurs voisins, les Âtorradis, 
n'ont pour ainsi dire pas de communications avec eux. Ces 
malheureux avaient entendu parler des blancs, mais ils n'en 
avaient jamais vu. Ni étoffe, ni sabres, ni haches. Comme 
instruments de fer, quelques mauvais couteaux. Us vivent 
fort misérables, ne s'aventurant guère à la chasse, par peur 
des canaémés leurs voisins-, ne péchant pas faute de lacs 
ou .de rivières. Je m'arrêtai là une quinzaine de jours à 
chasser, et franchis, accompagné de mes fidèles de Maraca- 
chite, les sources très rapprochées les unes des autres du 
Repunani, du Cuyuuini, du Yaore. Mais je ne pus déter- 
miner ni Luc ni les gens de Paraouname à passer avec moi 
la chaîne de partage, pour voir ces terribles.Chiricoumes qui 
font tant de peur à leurs voisins. 

Malade et seul aux niains dune vieille Indienne. — Puis un 
jour, en revenant de chasser, je me rappelle que je tombai 
inerte sur le sol en voulant regagner mon hamac. Depuis 
quelques semaines j'avais fréquemment le délire. J'avais com- 
plètement perdu l'appétit. Ma vue se troublait. Chaque 
accès de (lèvre me faisait perdre connaissance. J'avais des 
hallucinations. Cette fois je tombai pour de bon. Ce devait 
être au commencement de septembre. Je dus garder le dé- 



DANS LES PRAIRIES. 29^ 

lire une quinzaine de jours environ. Quand je revins à moi 
j'étais dans une maloca vide, \e soleil était haut J'avais froid, 
une vieille Indienne, grande et maigre, était debout près de 
mon hamac, me chantant la chanson du pagét, la chanson 
qui fait guérir. Mes hommes , fatigués d'attendre, étaient re-^ 
partis à Maracachite avec mes malles, toute la population 
de Paraouname les avait accompagnés, seule la vieille que 
je voyais près de moi s'était dévouée. Bonne et chère vieille 
Indienne! Pourquoi nos sentiments d'affection et de haine 
sont-ils également impuissants ! Ce n'est que dans les romans 
que l'on peut combler ses amis et se venger de ceux qui vous 
font souffrir. Je ne puis même pas donner le nom delà vieille 
ouapichiane, elle m'a dit qu'elle n'en avait pas, elle s'ap-* 
pelaiLtout uniment u Mascounan » : la vieille, la grand'mère. 

Je fus repris bientôt d'un ardent désir de vivre. Je voulus 
guérir, et je guéris. 

Voyage solitaire dans le désert. — Bien que très faible et 
sans provisions, ce ne fut pas sans regret que je revins sur 
mes pas. Malheureusement il est des cas où Pon ne peut 
entreprendre de se lancer d'une fois dans un grand itiné- 
raire et où il est nécessaire d'essayer le terrain, de tâtonner, 
de s'y prendre à plusieurs reprises. 

Le hamac roulé sur l'épaule, le couteau de chasse au 
côté, le fusil à la main, la sacoche en sautoir, après avoir 
embrassé Mascounan qui avait envie de pleurer, je repris 
d'un pas léger le chemin de Chouna. Seul, bien seul dans 
le désert, seul avec moi^ sans un liard, sans le moindre 
bibelot d'échange, avec l'illusion d'être seul sur la terre, 
seul à contempler la scène du monde : je me suis toujours 
senti soulagé dans de pareils moments. Rien n'est plus pro- 
pre à élever au-dessus des ennuis, des sottises, des turpi- 
tudes et des impuissances de la vie réelle que ce dialogue 
muet de la pensée et de l'infini. 



294 DANS LES PRAIRIES. 

Je revins ainsi à Maracacbite, tantôt seul, tantôt avec 
un compagnon de route , niais, moins heureux que messire 
Jehan Froîssart, je n'avais ni escarcelle ni destrier. J'allais 
un peu au hasard, heureux et riant tout seul. Et quand 
j'arrivai à Maracachite, je fus pris de ce regret amer qui 
nous envahit, quand, touchant le port après une heureuse 
traversée, on sent qu'il n'est point possible de prolonger le 
beau voyage de quelques semaines , de quelques mois , 
d'une éternité. 

Incendie de la savane. — La nuit, en route, ou dans 
quelque maloca où l'on avait bien voulu me laisser accro- 
cher mon hamac, je m'abimais des heures entières dans la 
contemplation de l'incendie du campo. Âh ! c'est un bien 
beau spectacle que celui de la prairie en feu , la nuit. 

Sur la montagne, c'est un triangle de feu qui s'avance, 
projetant vers le ciel des étincelles qui tourbillonnent. La 
flamme dévore les herbes, lèche les rocs, traverse sans les 
incendier des bouquets de forêt, bien qu'elle se roule, se 
vautre, à leurs pieds. Le lendemain, le mont, calciné et 
noir, dépouillé de sa parure d'herbes jaunes comme des 
moissons mûres , paraît avoir été tourmenté par quelque 
brûlante commotion volcanique. Les quartz et les micas, 
qui, la veille, blancs et brillants élincelaient sous le soleil, 
paraissent avoir été passés à l'encre de Chine. 

A l'horizon , sur le plateau , c'est une sinueuse rivière 
de feu d'où s'échappent, comme des vapeurs, des nuages 
de fumée rougeâtre. On voit s'ouvrir de fantastiques pers- 
pectives, ici c'est un auto-dafé, là , ce sont les palmiers que 
l'optique et l'imagination font promener comme des géants 
dans les flammes , les pieds dans le feu , la tête dans la fu- 
mée. Un coin de l'enfer apparaît. Et toujours un crépi- 
tement sinistre , que par un étrange effet d'acoustique vous 
croyez être sur vos talons quand vous détournez la tête. 



DANS LES PRAIRIES. 2C)J 

Dans la plaine, on ne voit que la fumée qui, par mo- 
ments s'élance et bondit. Le Moscou de Napoléon r*" ou le 
Paris de la Commune sont là, en bas. Puis l'incendie 
monte, escalade, grimpe sur les hauteurs, on croirait que 
la flamme court embraser le ciel. Le feu s'étage , un grand 
fleuve de feu descend en cascades, deux, quatre, dix af- 
fluents , des lacs , s'inscrivent au fur et à mesure sur cette 
carte pyrotechnique. Ou encore, l'incendie s'est ordonné 
en corps d'armée, voici le centre, voici les ailes, l'avant- 
garde et l'arrière-garde. Le crépitement c'est la fusillade. 
Maintenant c'est une ville qui brûle, ses remparts présen- 
tent un front de feu. La ville est à moitié noircie, l'incendie 
s'achève, le combat flnit faute de combattants. Çà et là, 
rochers et palmiers dessinent des ruines de palais dans la 
fumée. 

On laisse tomber une allumette enflammée dans le campo, 
et, s'il y a du vent, en voilà pour toute la nuit. Je m'of- 
frais souvent ce plaisir. 

L'hiver on n'a rien de ces beaux décors, c'est le campo 
nu , tel quHl est , sans poésie , sous la pluie, couvert d'eau, 
sous un ciel gris. 

De Namatchi Ouu je me rendis à Courati par un autre 
chemin, celui qui suit la rive droite du Takutii. 

Les paysages de Takutù, — Il me fallut deux jours, soit 
environ quinze heures de marche , pour me rendre de Na- 
matchi à Courati. J'avais un morceau de cassave dans ma 
poche et je savais que les ruisseaux ne me manqueraient pas 
en route. Ce campo de la rive droite du Takutii est abso- 
lument nu et presque complètement plat. Cependant, 
comme on se maintient constamment sur des plateaux 
d'une certaine altitude, les horizons ne sont pas trop li- 
mités. Ayant passé le Takutu de bonne heure, près de Na- 
matchi Ouâ, j'arrivai, comme le soleil était encore haut, à 



2g6 DANS tES PRAIRIES. 

Chitecarire fie tigre du fond des eaux), point où l'on passe 
le Takulù pour la seconde fois et où un ajoupa a été cons- 
truit pour abriter les voyageurs. Le Takutû, à Chitecarire, 
a plus de cent mètres de largeur, on le passe à un amoncel- 
lement de pierres formant barrage. 3'escaladai gaiement 
les rochers, puis, plongé jusqu'au cou dans le courant ra- 
pide , il me sembla un instant que ces eaux vivantes em- 
portaient avec elles, vers le lointain océan , tout ce qui en 
moi avait pu causer et pouvait causer encore et mes souf- 
frances et mes dégoûts. Et après un dîner fait d'un peu de 
cassave et d'eau de cachoeira, je dormis d'un sommeil pro- 
fond iet calme et me réveillai rajeuni. 

J'avais encore huit heures de marche à faire pour arriver 
à Courati. On m'avait indiqué à Namatchi Ouâ le nom de 
tous les cours d'eau que j'aurais h traverser. Hier c'étaient 
le Ouaïpoî, le Tukutu , le louirre Ouâ, le Takeubarre Ouâ, le 
Pacoubâ loua, le Queubaïd Ouâ, puis une seconde fois le 
Takutii. Aujourd'hui je passerai Berriade Dekeuou, du som- 
met de laquelle on découvre toutes les chaînes entre Toua- 
roude et Caïirrit; Couyarare Ouâ, Seurane Ouâ, l'Urubu, 
large de cent cinquante mètres, à un l^arrage de pierres 
alors presque complètement à sec ; je longerai Touroua- 
nare Dekeuou et passerai le Queubaïd Ouâ et le Courati 
Ouâ, pour arriver au village de Courati, chez mon ami 
Manduk. 

Le sentier indien m'est familier, je n'ai nullement crainte 
de m'égarer, et puis consacrer toute mon attention à l'étude 
du paysage et de la topographie locale. 

Cette promenade de deux joui's, entre Namatchi et Cou- 
rati, par la rive droite du Takutii, est une des plus belles 
que l'on puisse faire. Le campo en maint endroit couvert de 
pierres, souvent aussi mal pavé que telle rue de Manaos, 
est constamment élevé et domine des horizons de monta- 



DANS LES PHAIRIES. H^J 

gnes, successifs ou étages. Au fond de ravins mollement 
dessinés, desigarapés boisés serpentent entre deux collines. 
Du sommet de Berriade , l'œil embrasse un nombre incal- 
culable de montagnes, les unes éparses dans la plaine, iso- 
lées, sans ordre apparent, les autres faisant partie de la 
grande cordillère ou se rattachant à son système. A Test , 
c'est Okodé , Bachaïroud sur la rive droite du Takutu, Diaé- 
tame, Tebourou sur la rive gauche. Au nord-est, c'est l'im- 
portante chaîne du Takutu, Dinoïdeaux sources du Chaoua- 
roure; Touroucoiroude, Piniade, Mamide, Berriade, Ridié 
Dekeuou importantes et éparses dans la plaine, Rhadè, 
plus élevée, Réouerade ; Tourou Dekéou etSirire, grandes 
montagnes d'environ mille mètres d'altitude, centres oua- 
pichianes de quelque importance; Coichinte, Cochade, que 
nous connaissons déjà. A l'ouest, c'est la chaîne de l'U- 
rubû, dont les sommets septentrionaux atteignent environ 
huit cent mètres, Youroucouque , Pirilade, Tambarre, Ma- 
roura, Courimian, Ouroumide, Aniparapade, Araouadine, 
Mouriroude, mais dont les sommets méridionaux sont beau- 
coup moins élevés : Tourouanare, Saakerade, Mououroude , 
Mourouide, Rematoue, Ouarriroude. Toutes ces montagnes 
forment autant de soulèvements distincts et ne sont sou- 
dées entre elles que par le plateau. La vallée de l'Urubiî, 
plate et peu encaissée, coule au milieu de la chaîne. Ces 
montagnes de l'Urubu, avec leurs contours nets, les étranges 
vallées qu'elles ménagent entre leurs soulèvements paral- 
lèles, leurs singulières dénudations dessinant un plan, un 
niveau ou une tranche de prairie sur leur masse boisée, 
sont au nombre des plus curieuses de la contrée. Telle, de 
la base au sommet, d'un côté est boisée, de l'autre nue. 
Une autre est gazonnée jusqu'à la moitié de la hauteur et 
son sommet est couvert de hautes foréis. Ici sont deux 
montagnes jumelles, l'une est couverte de hauts cèdres 



2Ç^S DANS LES 1»RAIRIES. 

noirs, lautre est une savane. Parrois, sur un haut mont 
boisé, c'est une immense diagonale large d'une centaine 
de mètres et couverte d'une herbe jaunie, faisant mieux 
ressortir par le contraste le vert noir, que l'éloîgnement 
fait paraître bleu foncé, de la foret voisine. Ou encore ce 
sont des acajous chétifs grimpés à l'escalade de la mon- 
tagne, parmi de gigantesques blocs blancs et noirs^ qui sont 
là en équilibre , immobiles , arrêtés , comme craignant d'é- 
craser dans leur chute les pauvres petits arbustes qui sont 
si modestes à leurs pieds. Quelques-unes sont complète- 
ment pelées, telles que Queubaïde, Pelladinha, Maouade, 
Tourouanare, Ouarrîroude, Berriade, Okodé, Bachaïroud, 
mais toutes ces hauteurs s'élèvent à moins de deux cents 
mètres au-dessus du plateau. Il semblerait que la forêt ne 
commence qu'au-dessus d'une certaine altitude. Cependant 
il est des pics boisés dès la base dont le sommet est nu : 
on dirait une tête chauve. D'aulres fois , toute la monta- 
gne est boisée , sauf une grande clairière de gazon sur un 
flanc. 

Au-dessus de la chaîne de l'Urubiî apparaissent tous les 
chaînons de Caïirrit : Arikiriède, aux dimensions exiguës; 
Caïirrit, la montagne par excellence, la plus élevée et la 
plus massive de la contrée; Baroudane , sa doublure; Oua- 
naourou , Cariboine , Chacoade et Ouarriroude , toutes pa- 
rallèles entre elles ; puis les chaînons du sud qui se perdent 
dans le vague des lointains bleus, Yaraouaroune gigantesque 
et mal famé, qui ressemble à une tour crénelée; à ses 
pieds Camayoue et Parouraît , qui se rapprochent de l'U- 
rubu; Ouarouname, où il y a, dit-on, des canaémés 
comme à Yaraouaroune ; Ouacoume , qui donne ses sources 
à l'Urubu, et où vit une petite tribu de Macouchis fort peu 
en odeur de sainteté auprès des Ouapichianes et des Ator- 
radis. 



DANS LES PRA.1RIES. 2iJC) 

L'Urubu, lui-même (Ouât Ouâ) n'est pas sans intérêt. 
C'est au contraire une rivière qui mériterait une étude spé- 
ciale. Ses bords sont riches en escargots , absolument sem- 
blables à ceux de notre Europe, mais qui, Tété, sont tous 
morts. Ce n'est que l'hiver qu'ils sont vivants. Entre les 
rochers de la rivière on trouve les boucoudis, gros coquil- 
lages, espèces d'huftres d'eau douce, qui, de même que les 
escargots, né se trouvent vivants qu'à l'époque des grosses 
eaux. Enfin, les rives de l'Urubu sont un des paradis des 
piôes, des mosquitos, des maringouins de toute la gent 
des pragas. 

Chez Manduk, je ne trouve que les femmes et les enfants. 
L'homme est allé « chez les blancs ». Les enfants m'accom- 
pagnent ù Maracachite. Nous allons coucher au Maroura , 
distant de cinq heures , et demain nous irons du Maroura au 
village , distant de onze heures de la rivière. 

Retour à Maracachite et a Boa Vista. — Nous prenons un 
nouveau sentier. Nous suivons d'abord la rive droite du 
Courati , puis nous passons dans un campo limpo quelque 
peu accidenté le Courati Ouâ, le Quinia Ouâ, l'Iouîrre Ouâ, 
igarapés à miritizals; puis le Ouadic Ouâ plus important, 
le Maca Ouâ, près duquel se trouvait, il y a quelques années, 
un petit centre Atorradi, nous traversons Ouichbine, dont 
les habitants ne peuvent dissimuler l'étonnement qu'ils 
éprouvent en me voyant encore vivant ; et, après avoir longé 
environ deux heures le Courati et le Cuit Auaii qui restent 
à notre gauche, à droite le Ouararaba et le Maroura, nous 
arrivons à cette dernière rivière , torrent profondément en- 
caissé , alors à sec. 

Le lendemain nous notis rendons à Maracachite par l'A- 
pacana Ouâ, le Cach Ouâ, le Courimata Ouâ, l'Aouatac 
Aouâ, le Bayecoure Pouna et le Coumourari. L'hiver, cette 
roule est impraticable, les rivières profondément encaissées 



30O DANS tES PRAIRIES. 

roulent de deux à quatre mètres d'eau, et les Indiens n'ont 
jeté de pont sur aucune d'elles. Ils les passent à la nage, ce 
qu'il leur serait impossible de faire s'ils avalent une malle 
sur la tête. L'été, phénomène constant dans la contrée, les 
igarapés ont moins d'eau dans la partie inférieure de leur 
cours que dans la région des sources. Ce sont les miritizals 
qui donnent de l'eau , de la boue et des jungles. Maintenant 
le sentier est assez bon. A. droite et à gauche on trouve 
beaucoup de miritizals qui semblent faire cercle autour du 
voyageur. D'abord le grand miritizal de l'Apacana , grosse 
rivière de marécages, qui, l'hiver, inonde sur plus de deux 
kilomètres. Le Cach Ouâ se passe presque à sec, à un barrage 
de pierres. Â partir de là tous les igarapés coulent dans des 
jungles, jusques et y compris le Coumourari. Le plus laid 
de ces passages est celui du Bayecoure' Pouna (la Piste du 
Tigre) qui, l'hiver, donne deux kilomètres d'eau et de boue. 
Actuellement (octobre), les terres sont à sec clans le cours 
inférieur des rivières. 

En arrivant à Maracachite, je n'y trouvai pas au grand 
complet mes fidèles Ouapichianes ni mes bons hôtes de Pa- 
raouname. La plupart s'étaient dispersés, soit dans les fa- 
zendas, soit dans les malocas. Mais toutes mes malles étaient 
là, chez Joao, intactes; pas un paquet ne manquait à l'ap- 
pel. En me voyant arriver, les Ouapichianes manifestèrent 
une joie que je crois sincère, «r Nous t'avons abandonné 
parce que nous croyions que tu allais mourir et nous ne 
voulions pas qu'on nous accusât de t'avoir tué. 3» Chaque 
peuple a ses mœurs. Je savais trop bien que les gens de Ma- 
racachite disaient vrai pour leur garder rancune. 

J'allais passer quelques jours à Boa Vista pour compléter 
mes provisions. Les bons fazendeiros furent presque aussi 
admiratifs que devaient l'être plus tard les gens de mon vil- 
lage. Il va sans dire qu'aucun civilisé des campos n'avait 



DANS LES PRAIRIES. 3oi 

jamais fait le voyage de Paraouname. Leurs connaissances 
géographiques ne dépassent pas le hameau de Ouaînyame, 
et les agents indiens qu'ils envoient dans Tintérieur pour 
leur recruter des hommes ne dépassaient pas Ouichbîne. C'est 
pourtant bien simple d'aller à Paraouname et d'en revenir, 
n Docteur, me dit un jour sentencieusement mon ami le 
capitao Alfredo Venancîo da Souza Cruz, les grandes actions 
sont comme les montagnes , il faut les regarder d'un peu 
loin pour les apprécier, de trop près on ne les voit pas. » 



"nA/WV" 



CHAPITRE X. 



MŒURS DES OUAPICHIANES ET DES ATORRADIS. 



■mwvWVMMm- 



Mœurs des Ouapichianes et des Aiorraxlis. — Le type des 
Indiens de rÂmérique du Sud est sufïisaninient connu pour 
qu'il ne soit pas nécessaire de refaire ici leur portrait en 
pied. Il suffira d'esquisser quelques particularités saillantes, 
constatées chez les tribus du haut rio Branco. 

Ni les Ouapichianes ni les Atorradis n'ont de barbe, si ce 
n'est quelques poils rares, courts et durs, sur la lèvre su- 
périeure et au menton. Cependant les Macouchis sont plus 
barbus et la plupart des Paochianes ont la moustache et 
l'impériale tellement longues et fournies que la première 
fois que je rencontrai des individus de cette tribu, je les 
pris pour des Annamites. 

Le type ouapichiane est agréable. Us sont courts, trapus, 
robustes, bien faits mais un peu lourds, et leur visage, qui 
n'est pas laid, a une expression douce. L'Atorradi est plus 
élancé, plus beau, plus noble. Le profil est presque cauca- 
sique et le teint presque blanc. Il est beaucoup d'Atorradis 
qui ne sont pas plus foncés que des Andalous, des Siciliens 
ou des paysans du midi de la France. Les Ouapichianes sont 
généralement de couleur un peu plus foncée, vermillon 
obscur. 3'ai trouvé souvent chez les femmes Atorradis une 
étonnante perfection de formes : le nezestaquilin, la bouche 
petite, les yeux droits, le regard est vif, le visage noble, les 



3o4 MŒURS DES OUAPICHIANES. 

attaches sont fines , les extrémités fort petites, Fensemble 
charmant. Ce seraient là de superbes sujets pour le croise- 
ment. L'embonpoint est rare chez les femmes, qui, cepen- 
dant ne sont pas maigres : elles ont plutôt Taspect, avec 
leur démarche un peu grave, d'une statue bien portante, 
d*unc Gaiathée qui vient de se mettre à vivre. Mais chez les 
hommes, j*ai trouvé souvent, surtout à Matiouiouine et à 
Ouaraïp, le ventre, la tête et le port de feu Louis XVL Ce 
que je ne m'explique pas, c'est l'air de prospérité de ces 
malheureux plutôt accoutumés à la famine qu'à l'abon- 
dance : c'est là sans doute l'efTet du cachiri. 

Pour apprécier le type des femmes, — non pas en anthro- 
pologiste, car elles mettaient une trop grande répugnance 
à se laisser faire des mensurations, — mais en artiste, je 
les considérai sous deux aspects : de profil et vues de der- 
rière, A ces points de vues la femme Âtorradi est générale- 
ment irréprochable. Pas de ces parties charnues, pesantes, 
molles et tremblotantes, de ces cuisses énormes, de ces 
gros seins tombants, de ces articulations cachées sous des 
replis de graisse, de ces tailles carrées qui paraissent enflées, 
de ces formes ramassées et avachies, qui, si souvent, enlai- 
dissent les femmes Macouchis. H me souvient d'avoir lon- 
guement regardé à Touaroude une Atorradi d'une cinquan- 
taine d'années, qui marchait devant moi dans le sentier du 
campo. Vue ainsi de derrière, elle paraissait complètement 
nue. La tangue est maintenue à son poste au moyen d'un 
mince cordon de tucum qui serre la taille, faisant un léger 
sillon dans les chairs qui ne tardent pas à le recouvrir com- 
plètement. Toutes les chairs nécessaires y étaient, mais il 
ne s'en trouvait pas une once de trop, tout paraissait ferme, 
et les mouvements de la marche , en contractant les mus- 
cles, donnaient à chaque pas, à la vieille Indienne, des 
poses sculpturales. Je dois dire tout de suite que la beauté 



ET DES ATORRADJS. 3o5 

atorradi est, en somme, une exception, et qu'en général le 
type indien est bien moins artistique que Taryaque. 

Un type franchement laid est celui de ces Zambos et de 
ces Zambas que je rencontrai à Chouna et à Ouaraïp. C'est 
un mélange peu harmonique de ce qu'il y a de laideur chez 
rindien et de laideur chez le nègre. Mais cette population 
métisse est extrêmement vigoureuse, de haute taille, puis- 
samment musclée et certainement plus robuste et plus en- 
durante que les Indiens et les nègres. 

Le type de la cabaeune (la maison, la maloca) n'est pas 
absolument uniforme, cependant il n'est guère varié. Géné- 
ralement les Indiens ont soin de bâtir leur case à une demi- 
heure du plus prochain igarapé, pour éviter d'être inondés 
pendant l'hiver. Cette particularité les oblige, pendant l'été, 
à boire une eau plus ou moins croupie, chaude et sale. 
Quelques-unes d'entre elles, le plus petit nombre, sont 
rectangulaires, les autres de forme ronde ou ovale ,^ avec 
une porte d'un mètre de hauteur, un toit en cône aplati, 
ressemblant assez à un four. On nettoie un coin de savane, 
on coupe dans la forêt des pieux que l'on plante tels quels, 
en rond, en les reliant entre eux avec des lianes; un grand 
poteau au milieu pour soutenir le toit en feuilles de palmier, 
et en quinze jours voilà une maison construite. Dans les 
grandes malocas , au lieu d'un seul poteau, on en compte 
jusqu'à sept à huit, auxquels on suspend dix, quinze, vingt 
hamacs. Il y en a parfois deux couches superposées. Le 
mari et la femme ne couchent presque jamais dans le même 
hamac, chacun a le sien ainsi que chacun des enfants jus- 
qu'au nourrisson exclusivement. La maloca est aussi le lieu 
d'habitation des chiens, des poules et des perroquets. Ce 
n'est pas toujours très poétique, ces grandes malocas. Gé- 
néralement les Indiens ne sont ni malpropres, ni sales, ni 
grossiers , cependant on en trouve. Et alors il se dégage, du 

T. II. 20 



3o6 MOEURS DES OUAPICHIANES 

phalanstère ténébreux et enfumé, des bruits et des odeurs 
tout à fait réfractaires à l'idéalisation. Quelques maisons 
atorradis ne méritent réellement pas un autre nom que celui 
de huttes. Elles sont absolument coniques, sans le cercle de 
pieux pour soutenir l'échafaudage; la paille tombe jusqu'à 
terre : de plus elles sont très petites, avec une porte étroite 
d'un mètre de hauteur que souvent la paille bouche com- 
plètement. De loin , je prenais ces cases attoradis pour des 
poulaillers, qui ont cette forme chez les Ouapichianes. A 
l'intérieur, lescabaeunes (i) ouapichianes et atorradis por- 
tent au-dessus de la porte un ornement dont je n'ai constaté 
l'absence dans aucun cas. C'est un trophée de chasse : 
des têtes de cerf, des tibias du même, des mâchoires de 
tapiir (2), vous disent que le maître de céans est un vail- 
lant chasseu;r devant l'Éternel. 

On s'en convaincrait aisément en regardant les vingt ou 
trente chiens qui se mettent à aboyer, bien moins terribles 
d'ailleurs que les fait la légende, dès qu'un visiteur entre 
dans la maloca. Cependant ces chiens ne sont point des cou- 
reurs de gibier : ils sont là seulement comme ornements vi- 
vants, absolument inutiles et fort peu nourris. Les tortues, 
leurs compagnes, également captives^ servent au moins à 
quelque chose, de temps à autre on les tue, on les mange, 
et leur carapace sert de siège à côté des petits bancs décrits 
par Crevaux. En parlant, après les hamacs et les chiens, des 
perroquets, des singes, des tortues, des petits bancs, des 
bouncs (couis), on aura une idée du mobilier de la maloca. 
On trouve toujours, dans une case d'Indien, quelques dou- 
zaines de bonnes pendues par un crochet à une ficelle. Aux 
jours de grand cachiri les femmes apportent un coui plein 



(1) Maison, en ouapichiane. 

(2) TaplJr : tapir. 



ET DES ATORRADIS. 'io'J 

jusqu'aux bords à chacun des invités, et les coupes de 
Famitié et de l'ivresse circulent à la ronde. 

La vie domestique et économique des Ouapichianes et des 
Âtorradis est en somme à peu près identiquement celle des 
Indiens en général. L'agriculture se réduit à la culture des 
roças ; l'industrie à la fabrication des armes et des engins 
de pêche; le commerce à des voyages d'agrément auxquels 
l'échange d'une parure contre un instrument de musique, 
d'un fusil contre un chien , d'une râpe à manioc contre un 
couteau , servent de prétexte. Pour la vie domestique , les 
liens en sont passablement relâchés. 

Ils utilisent mal ce qu'ils ont. Ils récoltent tous du maïs 
mais ne s'en servent que pour en faire du cachiri. On trouve 
des roças de canne à sucre, mais ils n'utilisent la plante qu'en 
en mâchant la pulpe pour se désaltérer. Ils ont cependant 
des moulins primitifs à broyer la canne. Un gros pieu est 
fixé en terre. Un trou pratiqué dans le grossier appareil 
donne passage à un bâton appuyant sur une espèce de dent 
taillée dans le pieu. On prend la canne entre le bâton et la 
dent et le jus s'écoule. Une autre dent a été taillée un peu 
plus bas pour que le jus ne tombe pas à terre. Un grand 
coui est installé au-dessous de cette seconde dent. Un homme 
fait levier avec le bâton, un enfant maintient la canne en 
pression. C'est très lent et assez sale. Les Indiens n'utilisent 
qu'en cachiri le jus ainsi recueilli. Même ignorance pour ce 
qui est du tabac. Ils en récoltent de qualité supérieure , 
mais leur mode de préparation est détestable. 

Leur industrie, en dehors de la fabrication des armes et 
des engins dépêche, travail connu, s'occupe encore de la 
préparation des calebasses. J'en ai trouvé pouvant conte- 
nir jusqu'à vingt litres. Elles sont généralement de forme 
sphérique ou ovoïde, on les perce d'un orifice à l'extrémité 
supérieure, et on orne le vase d'arabesques variées dessinées 



3o8 MOEURS DES OUAPIGHIANES 

au génipa. Ce sont leurs cruches , leurs seaux, leurs eu 
vettes; ils en ont de très grandes quantités, j'en ai compté 
jusqu'à dix douzaines dans une même maloca. Les couis, 
les catourisy les pagaras, sont également nombreux. 

La préparation des poisons est une des branches les plus 
intéressantes de l'industrie indienne , mais elle n'est guère 
prospère chez les Ouapichianes et les Atorradis. On trouve 
chez eux de magnifiques sarbacanes, longues de trois à quatre 
mètres, avec lesquelles ils lancent de petites flèches empoi- 
sonnées Gxées à une petile boule de coton, mais ces sarba- 
canes viennent de chez les Mayongcong. C'est également des 
Mayongcong que leur vient Tourari dont ils se servent. 

Les Atorradis vont acheter des grages à manioc chez les 
Taroumans. Ce sont des planches un peu concaves , garnies 
en dedans d'épines fort dures. Non seulement ils en em- 
portent pour leur usage personnel, mais chacun d'eux en 
achète pour les revendre. Ce sont les Indiens du Takutu 
qui viennent leur acheter ces produits , ainsi que des tam- 
bourins, des acangatares, du carajiriï, des butons de brai 
pour les flèches. Mais il ne se vend guère par an , dans tout 
le district du Takutu et du rio Branco, que quelques dou- 
zaines de chacun de ces objets. Ces échanges ne constituent 
pas un commerce régulier. 

Tous les Indiens de cette contrée sont bien moins indus- 
trieux que ceux du Uaupès. Ils n'ont rien qui mérite de fi- 
gurer dans une collection ethnographique. Ils n'ont rien 
qui leur soit spécial, et les objets et ustensiles qu'on trouve 
chez tous les Indiens sont travaillés fort grossièrement chez 
les nations de Caïirrit. 

La vie domestique des Indiens de Guyane est également 
bien connue, depuis Crevaux. Je n'entends parler ici que 
de quelques particularités qui m'ont paru originales dans 
la vie des Ouapichianes et des Atorradis. £n premier lieu 



ET DES ATORRADIS. SoQ 

on doit citer la façon dont se font les mariages^ Dans les 
malocas où il y a beaucoup déjeunes filles , on passe un 
jour à préparer un cachiri monstre et l'autre jour à le boire. 
C'est dans les cachiris que les filles sont enlevées : c'est là 
le mariage. Ils n'ont guère de relations sexuelles que surex- 
cités par de grandes libations de cachiri. On peut affirmer 
que la plupart d'entre eux ont été conçus dans l'ivresse. 

Un autre côté piquant du caractère indien est la foi aveu- 
gle qu'ont dans nos remèdes pharmaceutiques les individus 
ayant eu quelques relations avec les civilisés. Je m'exécu- 
tais de bonne grâce : je droguais les gens j leur foi les gué- 
rissait. Je purgeais, je donnais de la quinine, des vomitifs, 
de l'arsenic, de l'arnica, de l'acide phénique, un peu à tort 
et à travers, mais avec un très grand sérieux, et les popu- 
lations me bénissaient. 

Les Atorradis ont une façon singulière de recevoir leurs 
amis. Quand un Atorradi reçoit des visiteurs il s'enfonce 
dans son hamac où il se dissimule en ramenant le hamac 
sur lui, et là, complètement enveloppé, il attend sans mot 
dire. Chacun vient à son tour, fait les politesses d'usage au 
maître de la maison, debout, puis se retire. Le maraud 
donne réellement audience. Cette coutume n'est pas spéciale 
aux Atorradis, mais c'est chez eux que je l'ai trouvée le plus 
caractéristique. 

Chez nos deux tribus du campo oriental du rio Branco 
comme chez toutes celles de Guyane, l'organisation poli- 
tique et sociale est absolument embryonnaire. Les tuxaus 
(chefs) n'ont aucune autre autorité que celle que peut leur 
donner une grande supériorité individuelle; les pagels, qui 
sont les médecins et les linguistes de la maloça ou de la 
tribu , ont peut-être une autorité un peu plus grande, mais 
d'un caractère absolument moral. C'est l'anarchie pure réa- 
lisée chez un peuple simple et sans besoins. 



3lO MOEURS DES OUAPICHIANES 

Cet état anardiique ne s'est établi et ne se maintient que 
grâce à certaines qualités qui ont entraîné avec elles de 
graves inconvénients. L'Indien endure sans murmurer de 
très grandes privations que ni le blanc ni le nègre ne 
supporteraient. Mais où est le mérite? à endurer de cruel- 
les privations sans se plaindre ou à savoir se procurer les 
choses nécessaires à la satisfaction des besoins? L'Indien 
a pris la qualité héréditaire de vivre de presque rien ; le civi- 
lisé celle de travailler (ou de faire travailler) énormément 
pour satisfaire des besoins factices toujours plus exi- 
geants. Lequel est le plus heureux ? Répondre à ces ques- 
tions serait refaire le Discours de Rousseau sur V Inégalité, 

EuXj cependant, ils sont heureux. Ils sont graves mais 
nullement sombres; à leurs heures ils sont joyeux et rieurs. 
Dès qu'ils sont un peu animés par le cachiri, ils crient 
comme des sourds et font entendre de longs rires^ stri- 
dents. Us ont des loisirs, nul souci du lendemain; ils sont 
indifférents au passé et à l'avenir, plus libres que n'importe 
quels citoyens d'Europe ou d'Amérique, sans chefs, sans 
fonctionnaires; leurs filles sont belles, leur tabac est bon, 
ils ont une boisson qui les enivre; n'ayant pas la notion de 
la perfectibilité , ils ne se mettent pas en quatre pour pro- 
gresser; — en faut-il davantage pour être heureux ? Puis ils 
ont un grain de fatalisme musulman et de résignation in- 
différente que nous n'avons pas le bonheur de posséder, 
nous autres Européens. Une fois j'avais quatre fusils. Mes 
hommes ne chassaient plus et nous n'avions plus de provi- 
sions. Je leur en fis la remarque. <c Nous n'avons [plus ni 
plomb ni poudre, me dirent-ils, quand tu nous en don- 
neras nous chasserons. » Il y avait trois jours qu'ils ne man- 
geaient que de la cassave. Quand ils sont fatigués, ils s'ar- 
rêtent, fût-ce au milieu du campo et à cent mètres d'un 
igarapé; quand ils ont sommeil ils dorment, et cependant si 



ET DES ATORRADrS. 3ll 

VOUS voulez les faire marcher, de jour et de nuit , sans 
manger, ils vous obéiront, résignés, placides, indifférents. 
Ils aiment peu, ne haïssent guère : ce sont des sages. 

C est surtout dans leur façon d'exercer riiospitalilé qu'ils 
sont intéressants. A cinquante mètres avant d'arriver à la 
case ou au village, les visiteurs poussent un grand cri pour 
informer de leur arrivée. Après les pourparlers d'usage ils 
entrent. On ne leur offre ni un siège ni un hamac, s'ils at- 
tendaient qu'on les invitât , ils resteraient constamment de- 
bout, les maîtres du lieu étant assis ou couchés. Installés 
sur les petits bancs et les carapaces de tortue, ils engagent 
la conversation. Bientôt une femme de la case apporte la 
cassave, une marmite contenant du piment bouilli, dépose 
le tout sur une natte, et maintenant, visiteurs, accroupissez- 
vous et régalez-vous. Ils plient les genoux , et , assis sur les 
talons^ ils prennent un morceau de cassave qu'ils trem- 
pent dans la marmite. En cinq minutes ce repas modeste 
est terminé, la femme donne un coui plein d'eau pour qu'on 
se rince la bouche et qu'on se lave les mains. On se lève , 
on dit merci et c'est fini. Et ils ont raison d'en agir ainsi. 
Un ordinaire sobre fait le corps sain et l'âme heureuse. De 
temps à autre pourtant, comme de vrais civilisés, nos In- 
diens font la fête, un grand cachiri. Alors on s'empiffre du 
gibier et des poissons tués par les hôtes, puis on boit. Ils 
boivent coup sur coup pour se procurer plus vite l'ivresse 
qui, dans le moment, est réputée le souverain bien. J'en ai 
vu boire en une demi-heure jusqu'à quatre ou cinq litres de 
cachiri. Ils le vomissent presque aussitôt après. C'est reçu , 
c'est la coutume, c'est de bonne société. Ils débarrassent 
ainsi leur estomac sans fausse honte, entre eux , entre amis, 
avec la plus grande désinvolture, sans bouger du hamac 
dans lequel ils se balancent, avec une certaine grâce, entre 
deux rires. Puis ils recommencent à boire. Bientôt ils sont 



3l2 MOEURS DES OUAPICHIANES 

ivres j ils parlent beaucoup, ils chantent, ils sont amoureux, 
et quand ils s'affaissent à terre ivres-moris, c'est sans 
doute pour y faire des rêves de fumeur d'opium ou de 
mâcheur de haschich. 

Les lendemains de ces jours de fêtes ne sont pas aussi 
tristes que le poète voudrait nous le faire croire. D*abord 
on recommence; et tant qu'ils ont encore leur raison ils 
s'abandonnent à des délassements artistiques. Ils se donnent 
une matinée musicale et dansante. Ce sont de grands mu- 
siciens à leur manière. Leur musique, qui est èminemmenl 
celle du passé le plus primitif^ pourrait bien, mieux com- 
prise, devenir celle de l'avenir. L'orchestration laisse un 
peu à désirer, mais les instruments sont d'une originalité 
rare. C'est la flûte à deux ou trois trous, faite d'un tibia 
de cerf; le tambourin; le teiquiem plus haut décrit; le 
yéoué, bambou de deux mètres entouré au tiers de la hau- 
teur d'un paquet des graines sonores. On secoue cet ins- 
trument, on en frappe la terre, on l'élève au-dessus de la 
tête à bras tendus en faisant force moulinets et grimaces. 
On a aussi le yaté, espèce d'arc dont la corde, qui est pas- 
sablement sonore, agite ime calebasse à une de ses extré- 
mités; et le maraca, la calebasse pleine de petits cailloux 
et munie d'un manche. Ajoutons enfin le tilélé, fait d'une 
douzaine de roseaux attachés latéralement et dont on tire 
un petit son aigre-doux. • 

Pendant que les uns boivent et que les autres dansent 
ou font de la musique, les gens graves, un peu isolés de 
la bande joyeuse, causent solennellement entre eux ou 
écoutent un orateur. Ce sont de grands parleurs et de 
beaux parleurs, j'aimais beaucoup leurs chroniques pitto- 
resques et leur éloquence imagée. Leur langue est à la 
fois sonore et douce, très riche en voyelles, ils ont même 
notre u français. Le ouapichiane est une espèce de langue 



ET DES ATORRADIS. 3l3 

générale pour les tribus de Caîirrit. Les autres tribus ont 
chacune leur dialecte, mais toutes entendent le ouapichiane. 
Déjà les Atorradis, les hommes du moins, ont abandonné 
presque complètement leur ancien dialecte pour ne plus 
parler que le ouapichiane qui est là-bas l'idiome de la 
.civilisation et du progrès. 

Ces tribus (Ouapichianes, Atorradis, Taroumans, Moon- 
pidiennes) ont des contes dans lesquels il est question d'aven- 
tures fabuleuses arrivées aux pagets ainsi qu'aux animaux 
de la contrée. Ces contes dénotent une assez grande pau- 
vreté d'imagination. Dans quelques-unes de ces composi- 
tions, une partie est chantée. On trouve aussi ces contes, 
plus ou moins modifiés, chez les créoles de la côte de 
Guyane. A trois années d'intervalle j'ai entendu les mêmes, 
en créole, chez les nègres de Cayenne, et en ouapichiane, 
chez les Atorradis. Il y en a de modernes dans lesquels 
on fait jouer aux blancs .un rôle généralement ridicule. 

Je ne laisserai pas nos Ouapichianes et nos Atorradis 
sans parler de leurs parures. La parure est une très grosse 
affaire chez un peuple qui va nu. C'est peut-être la plus 
grande affaire de la vie, aussi bien chez les hommes que 
chez les femmes. Je ne sais si c'est à eux ou à elles que 
revient la palme de la coquetterie. Tout est motif à parure. 
Aussi bien ne traiterai-je point méthodiquement un sujet 
comme celui de la mode chez les sauvages. Les Ouapichia- 
nes, par exemple, se passent dans la cloison du nez une 
épingle à laquelle ils suspendent une pièce de métal. C'est, 
je crois, l'ancien signe distinctif de la tribu. 

C'est passablement laid. Mais une coutume plus laide 
encore est celle qu'ils ont d'arracher aux jeunes filles les 
deux incisives du milieu de la mâchoire supérieure. Heu- 
reusement que ce n'est pas absolument général. 

A côté du laid il v a le drôle. La coutume coolie de 



3l4 MOEURS DES OTTAPICHIANES 

porter comme ornement des pièces d'argent passées en col- 
liers autour- du cou ou tombant sur la poitrine est fort ré- 
pandue chez les Oiiapicbianes. Mais c'est principalement 
aux enfants que cet ornement est réservé. Ces pièces sont 
généralement anglaises, ce sont des schellings et des demi- 
schellings. Cependant on en trouve des nationalités les 
plus inattendues : j'ai vu des Atorradis porter au cou des 
pièces de 5o centimes à l'effigie de Napoléon III. 

Après les pièces d'argent ou de nickel, il faut citer les 
perles, d'un usage bien plus général. Les perles sont le 
vêtement des femmes. Elles coniposent la tangue, seul 
voile nécessaire à la pudeur indienne, et quand la femme 
sauvage possède à discrétion les précieux grains colorés, 
elle s'en fabrique des bracelets, des colliers, des ceintu- 
res, aspire à s'en couvrir le corps. Quelques-unes en font 
une véritable débauche. Elles en ont des kilomètres sur 
le corps, aux poignets, aux chevilles, à la ceinture, au 
cou; mais pas comme les Galibis au-dessus et au-dessous 
du mollet; elles en ont deux fois, trois fois en un même 
endroit , d'énormes colliers faisant des centaines de fois le 
tour de la jambe et parfois superposés bien que de couleur 
différente. De bonnes femmes passent des journées en- 
tières, couchées sur le dos dans leur hamac, à enfiler avec 
une satisfaction visible des kilomètres de perles, pendant 
qu'un gros bébé qui déjà marche, va dans le hamac téter 
l'un après l'autre les seins maternels. Rien n'est plus drôle 
qu'une vieille femme vêtue d'une tangue et couverte de 
perles , mais ce costume va fort bien à une jeune et jolie 
fille. 

Chez les hommes, l'usage de porter en sautoir de grands 
colliers est assez répandu. Ils en ont même de doubles 
passant sur chaque épaule, fort gros, formés de cinq ou six 
cordons de perles parfois multicolores. 



ET DES ATORRADIS. 3l5 

Les épingles jouent aussi un assez };rancl rôle dans Tor- 
nementation indienne. Les Ouapichianes des deux sexes ne 
manquent jamais de s'en passer deux, quatre ou un plus 
grand nombre, dans la lèvre inférieure. Cet usage est chez 
eux bien plus général et plus exagéré que chez les Galibis. 
Hommes et femmes, jeunes et vieux, tous en portent. Cela 
ne les gène guère, n ayant pas Thabilude de s'embrasser. 

On utilise aussi les boutons dont on fait des colliers, les 
boucles de pantalon, de vieux sous brésiliens (20 reis) tout 
noirs. On fait grand cas de certaines boules de verre creuses 
dont les enfants et les adultes se font des colliers qu'ils se 
passent autour du cou. Pour les marmots, les parents riches 
leur mettent au cou un collier de dents de porc. C'est un 
moyen infaillible de les rendre bons chasseurs. 

Ces artistes ont cependant le bon goût de ne pas trop se 
tourmenter la chevelure. Les femmes ont les cheveux coupés 
« à la chien » sur le front, elles les portent longs sur les 
tempes et sur la nuque. Quand elles ont un peigne pour les 
fixer après les avoir enroulés, cette coiffure ne manque pas 
d'élégance. Les hommes portent les cheveux de la même 
manière mais plus courts. De la sorte, les uns et les autres 
ont un piquant cachet moyen âge. Leur chevelure, qui est 
assez fme, serait irréprochable n'était la déplorable habitude 
qu'ils ont de l'enduire, dans les grands jours, de je ne sais 
quelle pommade onctueuse d'odeur suspecte. Un élégant 
de Namatchi Ouâ n'entreprend pas un voyage de deux 
jours sans emporter avec lui le long étui en roseau dans 
lequel il met sa pommade. 

La coutume de s'épiler n'est guère répandue, mais ils 
aimeraient beaucoup à se raser. Ces gens, à peu près imber- 
bes, font beaucoup plus de cas d'un rasoir que de dix mè- 
tres d'étoffe. Cependant leur esthétique veut qu'on soit im- 
berbe. Tout au plus tolère-t-elle les moustaches. Elle veut 



3l6 MOEURS DES OUAPICHIANES 

aussi qu'on ramène les cheveux sur le front. J'inspirais à 
certaines bonnes âmes je ne sais quelle répugnance mysté- 
rieuse, avec mes cheveux droits sur la tête et ma barbe en 
broussaille. 11 est évident que j avais dans les traits quelque 
chose de sinistre et de fatidique. 

Ils n'abusent pas non plus de la peinture. Quelques zé- 
brures de génipa au front ou sur les cuisses, dans les grands 
jours. Parfois un tatouage sur le bras pour rappeler quelque 
action vaillante. 

Les chaussures complètent le vêtement indien. Car les 
Indiens se fabriquent des chaussures quand ils ont de gran- 
des marches à faire. Rien n'est plus simple. Les explora- 
teurs qui ont été obligés de marcher pieds nus. avaient bien 
tort de ne pas se faire un peu savetiers. Les Ouapichianes 
taillent leurs derkelis (savates) dans des spathes de palmiers 
miritis qu'ils chauffent préalablement au feu pour les amol- 
lir. Ces derkelis sont fixés par une corde qui passe entre le 
gros orteil et l'index du pied et revient s'attacher derrière 
le talon. En voyage, ils se confectionnent chaque jour 
une paire de ces chaussures primitives, vite usées, mais 
fort utiles quand on a à passer des régions pierrreuses. 

Est-ce un vêtement, est-ce une parure le paîtéli? Ce 
n'est ni l'un ni l'autre, et pourtant le pa'Uéli participe des 
deux. Les jeunes filles délicates s'asseyent sur une gra- 
cieuse natte concave qu'elles ont artistement tressée elles- 
mêmes, et elles sont là dans leur nudité comme un joli 
fruit sur un plat. Les autres ont la partie postérieure sale 
de poussière. 

Un mot sur le calembé et la tangue et le sujet sera 
épuisé. 

Les Ouapichianes portent un tururi (calembé) de toile 
bleue, large comme la main, tombant par devant de cin- 
quante centimètres et par derrière de dix seulement. La 



£T DES ATOBRADIS. Siy 

longueur du calembé est dans une certaine mesure un indice 
de l'importance du personnage^ parfois il tombe jusque sur 
les pieds y et dans ce pays ceux qui ne se mouchent pas 
avec les doigts se mouchent quelquefois avec leur calembé. 

La tangue des femmes est le plus souvent de perles blan- 
ches et ornée au milieu d'une grande croix noire, singulier 
emblème en un tel endroit. La tangue est un peu plus large 
que la main, plus large que haute. Aussi quand elles se bais- 
sent est-ce d'une façon rigide, les jambes serrées. Et quand 
elles sont assises il ne faut pas qu'elles se relèvent trop brus- 
quement. 

Quand elles s'asseyent, elles ramènent le pied droit de- 
vant la seule partie de leur corps qui soit vêtue, mais par- 
fois le mouvement réussit mal, ou bien encore, quand elles 
se lèvent avec précipitation, le vêtement suit le mouve- 
ment général du corps et saute à moitié sur le ventre. C'est 
par la coquetterie et non pour la pudeur que la tangue a 
été inventée. On peut en dire autant de tout vêtement. Le 
vêtement n'a d'abord été qu'une parure, dans les pays 
chauds tout au moins. I^ sauvage, à qui l'on donne pour 
la première fois une chemise, met ses perles par-dessus. Ils 
appellent les vêtements les cacliourous (perles, colliers) des 
blancs. 

L'instinct de la propreté, assez développé cependant chez 
les Indiennes, le cède à celui de la parure. On ne lave jamais 
les tangues parce qu'elles ne seraient plus aussi jolies. On 
les met au rebut quand elles sentent trop mauvais. 

Tel est le costume des Indiens Ouapichianes et Atorradis. 
Quand on leur donne des vêtements ils les mettent par-des- 
sus le calembé ou la tangue, par-dessus les perles, les boutons 
et les boucles de pantalon, il faut aller jusqu'à Maracachite 
ou à Cunaouani pour trouver un Indien nu dans son pan- 
talon et sa chemise, une Indienne sans tangue sous sa chemise 



3l8 3tOEURS DES OUAPICHIANES ET DES ATORRADIS. 

et sa jupe. Ce sont des parures par-dessus d'autres parures. 
Dans le dernier cas comme dans le premier, Tidëe de pudeur 
n*entre pour rien ou entre pour bien peu de chose dans la 
recherche du vêtement. 



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CHAPITRE XI. 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 



•<iMWUVWMv«^ 



Le départ. — Installé dans la maloca de Joao j*essayais 
d'arranger une troupe sûre pour pousser cette fois jus- 
qu'aux Ouayanas, jusqu'à la côte. Et je passais mon temps 
à faire mes malles, à les refaire, à les réduire au plus petit 
volume possible. 

Chaque fois qu'on se livre aux préparatifs toujours minu- 
tieux d'une nouvelle expédition, cette pensée, quelque peu 
amère, quoi qu'en disent les esprits forts, vous prend à la 
gorge. Se donner tant de mal pour arriver à mourir peut- 
être dans quelques jours, obscurément assassiné, abandonné 
dans le désert, noyé au passage de quelque cataracte! Dans 
l'action on est fort, mais dans le repos on est triste : la sen- 
sation de l'exil, l'ennui de la maladie, le dégoût de la vie 
sauvage m'accablent. 

Mais voici que je reçois enfin une lettre impatiemment 
attendue. 

Grâce à Dieu! mon malheur passe mon espérance. 

Ceux qui m'ont envoyé m'abandonnent, tue désavouent, 
me condamnent (i). 

M«ncM:hlte 26 octobre 1864. 

a Mon cher ami, 

<n Je reviens de faire une premii^rc campagne sur ma route du haut rio Branco à 
Cayenne. J'ai poussé jusqu'aux régions qui avoisinent les sources de rËssequIix). 



320 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

Il ne me reste plus qu a rêver de Mazeppa. A moins que 
les canaémés me fassent un sort. 



N'ayant pas le loisir de toqs rédiger une relation de voyage, force m'est de ne tous 
offrir que quelques noms barbares qui ne vous permettront guère de me suivre sur 
nos cartes, la plupart de ces noms n'y figurant pas encore. 



a J'ai été assez gravement malade chez les Atorradis, ce qui m'a empêché de pous- 
ser plus loin à l'est, de passer tout au moins les sources de l'Essequibo. Ma maladie, 
et un naufrage que j'ai fait fort mal à propos, ont eu pour résultat de rendre mon 
voyage moins fructueux qu'il aurait pu l'élre. Cependant je suis presque satisfait. 

«c J'ai perdu dans le Couite Aouaou un sextant, un baromètre et ma meilleure bous- 
sole, sans parler de ma pharmacie dont j'avais alors le plus grand besoin. C'est 
le second naufrage périlleux que je fais dans le cours de mes très heureux voyages. 
Décidément, les gens qui ne savent pas nager sont « innoyables ». Celte fois, la Pro- 
vidence s'est manifestée sous les traits d'un touchau ouapichiane, qui, à la nage, me 
remorqua inerte quand j'eus perdu connaissance. Il pécha ensuite mon journal, l'in- 
telligent barbare! Reste à savoir si le brave homme, en me ramenant ainsi À la vie 
par les cheveux, m'a ou non rendu service. 

a Aujourd'hui, me voici presque rétabli et tout joyeux, ce qui, je le crains fort, 
doit présager quelque malheur. Je suis heureux de me sentir seul, bien seul, perdu , 
abandonné, trompé, oublié. Cela me donne des forces. Autrefois, je ne vivais que 
dans le lendemain, aujourd'hui j'en ai peur ; je regarde tristement mon passé, long 
effort qui avortera , mais je serre les dents et me concentre dans mon heure de 
pénible et anxieux labeur. 

a Je repars de suite. Je serai sans doute obligé de revenir encore sur mes pas. Ce 
n'est plus le Mapa, ici : il y a beaucoup de tribus « bravas d. On n'avance qu'avec une 
extrême circons[)ection dans un pays impossible, à travers des forêts souvent inondées 
et où souvent il n'y a pas de sentier. Je reviendrai donc, toujours, — bien entendu, 
— par une nouvelle roule. Vous aurez de bonnes cartes et des études consciencieuses. 
Cette fois, j'espère pouvoir pousser jusquaux sourees du Trombetta, ce qui me con- 
duira assez près de nos Roucouycnnes de Tltany. De retour de ce voyage de trois 
mois au plus, — car me voici fait aux choses et aux gens d'ici et je vais vite, — de re- 
tour de ce voyage chez les Taroumans du sud et les Ouayeoués, je repartirai encore, 
si l'on m'en croit, pour arriver cette fois jusqu'à Cayenne, ma route en main, ayant 
évité toutes les tribus « bravas » ou traité avec elles. Je prendrais le temps seulement 
de renouveler à Manàos mes provisions épuisées et mes instruments hors d'usage 
ou perdus. Ma voie est sûre. C'est une question de temps, de persévérance et d'ap- 
pui. Si je n'ai plus guère de santé, j'ai encore de la jeunesse, du courage et de la 
patience, au service de ceux qui m'ont si bravement lancé dans ma voie périlleuse 
et si délibérément abandonné ensuite. 

<i Je suis à moitié Indien. Vous ne me reconnaîtriez plus. Ce seraient mes sauvages 
qui me trahiraient. Chaque fois qu'ils me posent cette question, je n'ai qu'une ré- 
ponse : a Comment t'appelles-tu ? — « Français. » Aujourd'hui, le « Français » est 
I>opulaire chez les nations de la cordillère de Caïrrit. 

« Je viens de recevoir la fameuse lettre me dictant le programme Macapa-Oya- 
pock et Ouest. Un fazendeiro du haut rio Branco, À qui elle avait été adressée en 
mars, me l'a transmise en septembre. C'est bizarre, mais c'est ainsi. Je conserve 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 3^1 

Car je ne veux point revenir, comme un coupable; je 

poursuivrai, quoi qu'il m'en coûte. 

Tel, pensais-je, goguenardant ma misère, le docteur 

Faust : 

le fugitif errant sans lendemain, 

L'insatiable qui va sans repos ni trêve > 
Torrent précipité de rocher en rocher. 
Aspirant à Tabime insondable et sans grèves. 

N'importe, continuons. 

Aujourd'hui 1 1 novembre, orage et pluie, pour la première 
.fois depuis des mois. Il n'y aura probablement pas de repi- 
quete de Boyassù cette année, et l'été va se prolonger jus- 
qu'en mars ou avril. 

Mes Ouapichianes commencent à me paraître d'un vul- 
gaire à faire pitié. La base de leur conversation roule sur 
leurs ennemis les Macouchis, qui sont, disent-ils, de mau- 
vaises gens, des canâémés. Il y a canaémé et canaémé, m'ex 
pliquent-ils. Les canâémés sont les Indiens des tribus bravas : 
Chiricoumes, Jauapiriset autres. Mais il peut aussi y avoir des 
canâémés dans une tribu cwilisée comme celle des Atorradis : 
ce sont leslndiens qui assassinent les gens. 11 ne faut donc pas 
que j'aie de canâémés dans ma troupe et il faut que j'évite 
les tribus canâémés. Avec cent variantes sur ce thème, voilà 
la conversation dont ils me rebattent les oreilles. 

Aujourd'hui 14^ grosse fièvre, vomissements, perte de 
connaissance. Demain je pars. Oii trouverai-je une com- 
pensation à ma santé perdue? 

En route. — Ma troupe se grossit de trois Atorradis, 
fuyards des fazendas de la rive droite. Ils m'accompagne- 
ront, disent-ils, jusque chez les blancs de la grande mer. Je 

l'accusé d'envoi du fazeDdeiro. Si cette lettre avait accompagné la traite de fin 
décembre dernier, je ne serais pas parti pour Manâos entreprendre mon voyage de 
l'ouest à Test, premier programme de ces Messieurs, et de fâcheuses histoires 
eussent été évitées. Mais, comme disent les sages : « Ce qui est écrit est écrit, a 

« H. -A. COCDREAU. » 
T. II. 21 



322 A TRAVERS L^S FOR^ITS VIERGES. 

suis bien certain qu'ils n'iront pas plus loin que leurs ma- 
locas respectives. L'Indien ment avec très grande gravité 
et un air de bonne foi candide. 

Nous ne suivons pas le sentier que j'ai récemment par- 
couru, pourtant nous sommes dans la même direction. D'un 
point à un autre il n'y a pas un sentier unique mais, géné- 
ralement trois ou quatre, ce qui prête à la confusion sans 
rien ajouter à l'utilité. 

Je me laisse guider par ma troupe. Livré à lui-même, 
rindien a un rare génie pour procurer le chemin le plus 
mauvais possible. Entre un sentier bien sec dans une savane 
haute et des fondrières inondées dans quelque ravin, il 
n'hésite pas et prend la dernière roule. Cela s'explique en 
partie par les besoins de sa chasse. C'est dans les endroits 
boueux, broussailleux, marécageux ou boisés, qu'on trouve 
de l'eau même pendant l'été, et que le gibier se rencontre. 

N'ayant pas de relevé à faire jusqu'à la maison de Toua- 
roude, je cause et regarde. 

Le campo brûle de jour et de nuit. Comme les Hébreux 
dans le désert, nous sommes accompagnés, de jour par une 
colonne de nuée, et de nuit par une colonne de feu. De 
jour, la fumée, rapidement poussée par le vent dans une di- 
rection unique, donne l'illusion d'un train de chemin de fer 
qui s'avance. 

Nous traversons successivement tous les affluents de gau- 
che du Cuit-Auau. Parfois les petites bordures de bois qui 
accompagnent le cours d'eau moyen s'interrompent brus- 
quement pour faire place à une grande jungle dans laquelle 
il semble que la rivière se perde. 

Mes trois fuyards des fazendas de la rive droite me racon- 
tent de drôles d'histoires à intention ironique à l'endroit des 
blancs. Parfois tel fazendeiro de Boa-Vista est tout heureux : 
il tient enfin une triplaçïiOy cinq ou six rapazes i{\i'\\ a envoyé 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 323 

chercher bien loin, à quatre on cinq jours, près de Toua- 
roude. Le lendemain matin, quand il va réveiller ses hommes 
pour les envoyer au travail, il s'aperçoit avec stupeur qu'ils 
se sont tous enfuis pendant la nuit. 

Nous allons lentement. Les Indiens sont de médiocres 
marcheurs. Ils marchent deux heures puis s'arrêtent, se re- 
posent^ perdent une heure. Ils partent tard et s'arrêtent 
tôt, comme pour ne marcher que pendant les heures cliau- 
des de la journée. Ils ne peuvent fournir une moyenne su- 
périeure à 20 kilomètres par jour. 

Voici encore les gens de Maracachite qui mangent du 
Macouchi. Décidément, la base et la substance de la conver- 
sation ethnographique d'unOuapichiane,du plus sauvage au 
plus civilisé, est la phrase suivante qu'il ressasse de cent ma- 
nières : i< Les Macouchis sont canaémés, ils flèchent les gens ; 
mais chez les Ouapichianes il n'y a pas de canaémés, les 
Ouapicliianes sont bons, m Les Macouchis sont Verbfeindy 
la nation ennemie, la vieille rivale des Ouapichianes. 

Uheure du campement. — Quand on n'est pas gai en 
voyage, — cela arrive, — un des moments les plus goiUés 
est, sans conteste, l'heure du campement. On choisit une 
rivière et une petite clairière sous les arbres. Un grand feu, 
qui servira à faire la cuisine et dont les restes brûleront toute 
la nuit pour écarter les fauves, est allumé sous les branchages. 
A Fentour, huit ou dix hamacs sont pendus aux arbres. Cinq 
ou six malles, quatre ou cinq paquets, sont épars dans les 
feuilles mortes qui jonchent le sol. La marmite et la cafetière 
bouillent fraternellement côte à côte à un petit feu isolé. Sur 
une malle plate un diner est servi. Des branches basses, ac- 
commodées en cabinet de toilette, portent le chapeau, la sa- 
coche de voyage, le couteau-ceinturon, la couverture de laine 
du blanc qui, assis sur une autre malle, à la lueur d'une bou- 
gie, écrit en fumant sa pipe. Tous les Indiens sont occupés : 



324 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

l'un se fait des savates, les autres se baignent dans l'igarapé, 
celui-là cuisine de petits poissons qu'il vient de prendre. Trois 
fusils, desarcs,des flèches sont debout au pied d'un gros arbre. 

Indiens et Indiennes sont nus au bain, vêtus de tan- 
gues et de calembés au campement. Leblanc, tête nue, a de 
gros souliers, un pantalon de laine et une chemise de flanelle. 
La troupe emmène quelques perroquets privés qui crient et 
gesticulent attaches aux branches et sur les malles. Des couis 
pleins d'eau sont à terre. Le hamac du blanc, plus grand et 
meilleur que les autres, est solitaire. Un singe rôtit au 
feu du bivouac. Des ignames découpées attendent d'être 
bouillies. Une bouteille de piment pilé promet de l'appétit 
aux mangeurs. Puis, le diner absorbé en dix minutes, quel- 
ques pipes, et dans la nuit profonde, livré au sommeil répa- 
rateur qui procure l'oubli et lespérance, je vais rêver que 
je suis Waldstein et que je commande à cent mille braves à 
larges bottes et à hauts panaches. 

La marche. — A l'aube, on lève le camp et l'on s'en 
va, dans l'ordre inévitable de la file indienne, à travers les 
espaces de la savane nue et déserte. Si enragé qu'on soit 
d'opérations géodésiques et de mensurations anthropomé- 
triques, cela n'empêche pas de goûtera pleins poumons et à 
pleine âme la fraîcheur et la poésie des fugitifs instants cré- 
pusculaires. c( C'est le matin, sans pareil et suprême. La 
gloire des cieux semble faire à la terre l'aumône d'un peu 
d'estime. Tous les cœurs se sentent capables de prier , et s'é- 
lèvent vers l'azur. » Puis c'est le soleil, les premières effluves 
chaudes, des rayons d'or qui se jouent dans l'herbe de la 
prairie, dans les feuillages des forêts, sur les lointains bleus 
des montagnes; le sourire de la nature, les ardeurs du prin- 
temps. « Arrête, ô fleuve, arrête, car ta beauté m'enivre et 
ma joie en est au faîte. » Mais le voyageur marche, « tou- 
jours poussé vers de nouveaux rivages, » 



A TRAVERS LES FORlÊTS VIERGES. 325 

Maintenant la caravane traverse un miritizai et disparait 
complètement dans la jungle. Plus loin c'est une grande ri- 
vière. Tous, bondissant de roche en roche, arrivons à l'autre 
rive après avoir sauté par-dessus ies courants, les remous, 
les tourbillons, les écumes et les Tumées de la cachoeira. 
Plus bas un homme fait passer les malles sur un radeau 
qu*il dirige en nageant. 

La conversation indienne, — Viens ici,, Joao, nous allons 
causer un peu. (Joao est l'Indien le plus civilisé de ma troupe. 
Or, rien n'est moins intéressant qu'un Indien civilisé.) C'est 
un brave homme cet Indien chez qui nous allons? — Oui, 

— On dit cependant que l'année dernière il a assassiné un 
de ses voisins? — En vérité? — Qu'est-ce qui est la vérité? 

— Il est canaémé. — Pourquoi a-t-il tué son camarade? — 
Je ne sais pas. — Mais est-ce un brave homme celui qui tue 
son camarade? — Je ne sais pas. — Tu le connais beau- 
coup ce misérable? — Oui. -^ Est-il ton parent? — Oui. 

— C'est ton cousin, ton frère, ton oncle? — Oui, c'est mon 
oncle. — Et celui qu'il a tué était-il aussi ton parent? — Oui, 
c'était mon frère. — Mais c'est un affreux scélérat celui qui 
tue ses parents? — (Avec un geste de parfaite indifférence) : 
Oui. — C'est donc un grand misérable que ton oncle? — 
(Sur le même ton) : Oui. — Et Joâo, sans hésitation aucune, 
me conduit chez son oncle à qui il ne songe même pas à rap- 
porter un traître mot de la conversation qu'il a eue avec le 
blanc. On peut s'assassiner entre Indiens, c'est pour des rai- 
sons que nous ne connaissons pas, nous n'avons rien à y voir. 

Joao n'est pas un aigle, mais il excelle à fabriquer les flè- 
ches à trois pointes avec lesquelles on attaque les gros 
poissons. Dans sa maloca, des douzaines de ces flèches sont 
piquées dans la toiture. Mais Joao veut se détacher. Il me 
débite alternativement les deux mauvaises raisons que dans 
leur malice naïve les Indiens vous servent quand ils ne veu- 



3^6 A TRAVERS LES FORÉTS VIERGES. 

lent plus vous accompagner : « Blanc, c'est bien loin. » II 
ne sait pas où je vais. « Et puis, ajoute-t-il, il y a des ca- 
naémés. » 

Peu accommodant sur ces deux points, il Test beaucoup 
sur tout le reste. Ce sont de bonnes gens que les Macouchis, 
dis, Joao? — Non, Monsieur, ils sont canaémés. — Bah ! les 
Macouchis en disent autant des Ouapichianes. Les Macou- 
chis sont de braves gens? — Oui, Monsieur. Un Indien civi- 
lisé ne dément jamais un blanc en face. Il n'en est pas d'ail> 
leurs moins haineux ni moins vindicatif pour cela. 

Rien de curieux comme la conversation des Indiens civi- 
lisés. 

Tu viens avec moi? — Je ne sais pas. — Tu viens. Prends 
ton hamac et allons-nous-en. L'Indien n'a nullement envie 
de vous suivre, mais il obéit, prend son hamac, vous ac- 
compagne, et fuit la nuit suivante. Il est rare que l'Indien 
dise non au blanc , mais il n'en fait pas moins à sa tête. 

Pourquoi as-tu fui d'avec ce blanc ^ il n'était donc pas 
bon? — Si, Monsieur, il était bon. — Pourquoi l'as-tu aban- 
donné pour aller avec un autre que tu savais méchant? — 
C'est vrai, Monsieur, l'autre est méchant, il ne donne 
pas à manger et il me bat. — Pourquoi ne reviens-tu pas 
avec le blanc qui était bon? — Je ne sais pas. 

Touaroude. — J'arrive à Touaroude, épuisé. Ma santé 
ébranlée depuis quatre ans par une demi-douzaine de se- 
cousses terribles, ne peut même plus résister aux fatigues 
d'un petit voyage de quatre ou cinq jours de marche rapide. 

Après un court repos je me décide à faire l'ascension de 
la chaîne, qui a près de mille mètres de hauteur absolue. 

I^ route par Touaroude (il n'y a plus de sentier), par 
les cols de la chaîne, franchit de hauts plateaux escarpés 
et boisés qui s'étendent entre les montagnes centrales et les 
contreforts* C'est plus longet plus mauvais que par l'Aïkoué. 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 327 

On escalade des rochers à pic, on marche toujours au sommet 
de hauts plateaux rocailleux ou au fond de ravins humides, 
et on tombe parfois dans des « serrados » presque impé- 
nétrables. Au centre du grand plateau de Touaroude, pla- 
teau qui est un campo broussailleux, se trouvent deux cases 
inhabitées. De ce point on distingue fort bien la grande 
coupole centrale de Touaroude. C'est un énorme rocher 
noir qui d'un côté et à son sommet est couvert de grands 
arbres serrés, poussés droits sur la tête du roc. 
' INous passons d'abord, dans des ravins , trois affluents du 
Maanadi, puis cette rivière, affluent de l'Urubu, puis, au 
centre de Ja chatne, dans une région fort tourmentée et 
couverte de hautes forêts, le Coumati Ouâ et le Ouerrire 
Ouâ qui vont à l'Aikoué; et enfin, sur les pentes orientales, 
le Cach Ouâ et l'Otitioune qui vont au Namatchi Ouâ. Cette 
dernière rivière, qui a encore près de dix mètres de large à 
l'endroit oii nous la franchissons, limite à l'est les hauts 
plateaux de Touaroude. Au delà commencent les plateaux 
moyens, savanes zébrées de forêts, à l'extrémité desquelles, 
déjà dans le grand campo du Takutii , se trouvent les deux 
cases Atorradi des Plateaux. Nous avons seize heures de 
marche depuis les deux maisons de Touaroude. 

Aujourd'hui 21 novembre, repos au INamatchi des Pla- 
teaux. Le maître de la case d'à côté a fait, l'an passé, un 
voyage chez les Ouayeoués et il se promet bien de n'y plus 
retourner. Le village de la rivière, où je passai lors de mon 
premier voyage, a été transporté à un kilomètre de là, de 
l'autre côté du Namatchi, et les trois cases ont été brûlées à 
là suite de la maladie du vieux que les pagets traitaient. L'in- 
cendie du village fut im des points de leur ordonnance. 

Je me rends au Namatchi de la rivière et là suis obligé 
d'attendre sept jours pour me refaire une nouvelle troupe. 
Tous nos gens de Macarachite, de Ouichbine et de Courati, 



338 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

s'en retournent chez eux* Je reste seul avec un petit Ator- 
radi : Pedro. Les gens du Namatchi vont à Chouna me 
chercher des Zambos pour me conduire chez les Taroumans 
et les Moonpidiennes. 

Dilettantisme au Namatchi Oud, — J'utilise 4nes loisirs à 
faire un peu d'ethnographie et de géographie. 

Ces bons Indiens , qui ne sont pourtant pas voleurs , ont 
cependant, très développés, le goût et le génie du marau- 
dage. L'un de mes hommes a intentionnellement laissé 
tomber mon trépied dans un des ravins de Touaroude. Pour 
reprendre l'objet et le rapporter, triomphant, à sa femme, 
il va faire cet affreux chemin de deux jours au lie|] de pren- 
dre la route plus courte et meilleure de Chitecarire et de 
Berria/de. 

Dans l'oisiveté du désert, on arrive à faire des constatations 
singulières. Voici huit jours de suite que je remarque que 
tous les soirs et tous les matins, de cinq à six heures, des 
volées de perroquets, babillards comme des enfants qui 
sortent de l'école, passent au-dessus de nos têtes en nous 
assourdissant de leurs cris. Où vont-ils, d'où viennent-ils? 
Que signifient ces voyages réguliers au lever et au coucher 
du soleil? 

Pourquoi, quand on chante la chanson du paget,les aga- 
mis et les hoccos domestiques qui forment la basse-cour de 
mon hôte, se rapprochent-ils très près pour mieux en- 
tendre? 

Elle est étrange la chanson indienne. Les Macouchis, les 
Ouapichianes , les Âtorradis, les Taroumans, les Moonpi- 
diennes, les Ouayeoués, les Taroumans, et la plupart des 
Indiens de Guyane n'ont qu'une chanson. Tous la chan- 
tent, hommes et femmes, jeunes et vieux; elle sert à en- 
dormir les enfants au berceau et est employée par les pagets 
pour traiter les malades. C'est un rythme triste et monotone, 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 829 

* 

simple mais non sans charme, condensant en quelques mo- 
dulations la poésie de tout un peuple. On y adapte des pa- 
roles variables. 

Je vivais à l'indienne , rêvant, couché tout le jour dans 
mon hamac. Car les Indiens ne "se promènent pas comme 
nous pour le plaisir de marcher^ de se dégourdir les jambes, 
ils ne vont pas ici ou là sans motif, et leur vie se passerait 
dans le hamac s*ils ne se trouvaient dans Tobligation maté- 
rielle de sortir de la maloca. 

Par la porte de la maloca, machinalement, sans fin, je 
fixais, béat, le campo pour y découvrir les choses que Tœil ne 
voit pas. L'hiver c*est le non-être, Tautomne c'est le mourir. 
On a parfois dans ces savanes des semaines entières d*un 
ciel revêtu de cette mélancolie étrange qui caractérise nos 
jours d'automne et qui est comme la poésie des approches 
de la mort. Et dans l'air se berçaient des méloppées bizar- 
res , le rythme de la chanson du paget interrompu de temps 
à autre par quelques cris aigus des oiseaux des forêts. 

Puis je parlais géographie avec le vieux du INamatchi 
Ouâ. Il m'apprit qu aux sources de la rivière, près de l'Ou- 
rouaye, se trouvait un village de cinq cases atorradis. Dans 
la forêt du nord de Ouintiae on trouve deux malocas ouapi- 
chianes. Mais il n'existe pas de chemin de Namatchi Ouâ 
ou de Chouna pour Ouintiae ni l'Ourouaye. 

Les Indiens du rio Branco (j'entends les plus civilisés, 
ceux qui parlent portugais), quand ils se rendent du Takutu 
au Mapouerre, ne se doutent pas le moins du monde qu'ils 
laissent la terre brésilienne pour voyager en terre anglaise 
puis revenir en terre brésilienne. Ils savent qu'ils vont chez 
des amis, les Taroumans et les Ouayeoués, que le chemin 
est long et pénible, et qu'un peu au sud de la route sont 
embusqués des Chiricoumes, des Coucoichis et autres ca- 
naémés. Mais on ne fera jamais entrer dans la tête d'un de 



33o A TRAVERS LES FORlèxS VIERGES. 

ces Indiens que tous les blancs ne sont pas de la même na- 
tion (i). 

Et toujours c'était Tétude de la parure. Je notais, pour 
ainsi dire sur le vif, la façon dont les beautés du Namatchi 
portaient leurs colliers de perles. Elles en ont au-dessus du 
genou, lesquels sont presque toujours de perles de couleur 
bleue; à la cheville, à la ceinture, généralement bleues 
comme celles du genou; au poignet, au bras touchant Tais- 
selle; le tout large comme la niain et souvent épais comme 
le doigt. Au cou, elles portent des colliers ovales, simples ou 
doubles, de perles plus grosses. Les vieilles femmes n'en 
sont pas moins friandes que les jeunes. C'est fort drôle de 
voir la passion d'enfant de ces vieilles sauvagesses nues 
pour les perles fausses et les bijoux de cuivre. Toutes, 
beautés fraîches ou fleurs séchées, rivalisaient de zèle. 
Elles m'apportaient ananas et papayes par douzaines, et 
tout ce qu'elles avaient. On ne saurait rien refuser à de si 
séduisants bijoux. 

Je trouvais aisément le placement de mon cuivre comme 
celui de mon verre. Hommes et femmes ont les oreilles, la 
lèvre inférieure et la cloison du nez percées pour y passer 
des ornements quelconques. Partout où je voyais un trou 
j'y accrochais un de mes pendants d'oreilles à dix centimes. 
C'est ainsi que je devins populaire chez les Atorradis du Na- 
matchi Ouâ. 

La findu campo. — Enfin, on m'a arrangé six porteurs 
de Chouna , trois hommes et trois femmes, et nous partons. 
Trois hommes du Namatchi nous accompagnent. 

(1) Ah! les nations indiennes de Guyane, de noire Territoire indien, de notre 
grand-sud guyanais! Si elle n'est pas pour jamais éteinte, la race des Chainplain, 
des Cartier, des Cavelierdela Salle, des Villegagnon, et de cent autres ignorés dans 
notre France trop riche en grands liommes, — s'il s'en manifestait jamais un seul 
de ces fondateurs d'empire qui, en passant, ont jeté au monde le Canada, la Loui- 
siane, le Brésil, — on en reparlerait de nos nations indiennes de la France équi- 
noxialc... 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 33 f 

Aujourd'hui, sS novembre , nous arrivons à Chouna par 
un chemin un peu plus au sud que celui que j'avais suivi la 
première fois. 

Les gens de Chouna n'habitent que temporairement le 
village « leurs cases sont au Dad Ouâ, leurs roças sont à la 
montagne de Chouna , à deux heures au moins du village 
et à trois du Dad Ouâ. 

La ligne ouest de Chouna passe un peu au nord de la 
serra, et va entre Touaroude et Ourouaye. Ouacoume pa- 
rait dans le fond, un peu au sud de l'Ourouaye qu'il pro- 
longe. Le mont Ountiae est à peu près exactement au sud de 
Chouna, i\ une quarantaine de kilomètres de distance. 

Dans une région mamelonnée , coupée de ruisseaux à sec, 
nous passons par derrière la montagne de Chouna , qui, vue 
de l'est, est un énorme rocher noir^ lisse et nu. 

De Chouna au Mirireouàoure nous mettons six heures. Je 
relève dans mon itinéraire l'Irare Ouà, deux petits igarapés, 
puis le Masse Ouà, le Chouna Ouà, ensuite deux autres pe- 
tits igarapés, puis enfin le Pouéébarre Ouâ et l'Adorère. 
Tout est à sec, sauf l'Adorère, le plus important de ces cours 
d'eau. A gauche, nous longeons la petite montagne boisée 
de Ouarriroud. Le Mirireouàoure, qui reçoit tous les igara- 
pés précédents, est un afïluent important du Takutû. 11 a 
vingt mètres de largeur à l'endroit où nous le traversons, 
à un barrage de pierres. Toule cette contrée est une savane 
broussailleuse fortement accidentée. 

II nous arrive un habitant de Vintiae qui se joint à l'expé- 
dition. Il veut bien me fournir des renseignements topo- 
graphiques sur son district. Vintiae, me dit-il, est un peu 
plus important que la montagne de Chouna, ainsi que Pa- 
raouname de l'ouest. Tamara et Paraouname de l'est sont 
à peu près de l'importance de cette montagne. Ouachare et 
Camo sont comme Touaroude. Généralement les Indiens 



332 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

se souviennent admirablement des montagnes qu'ils ont 
vues, du nom des rivières qu'ils ont traversées, des endroits 
où l'on trouve des malocas, des détails géographiques les 
plus insignifiants. 

Pour remercier le Ouapichiane de Vinliae de ses rensei- 
gnements et me faire l'ami de mes hommes du Namatchi 
Ouâ et de Chouna, je donne du café à tout le monde. I^s 
Indiens boivent très bien le café, le thé, le vin, et n'hési- 
tent pas, sans le moindre apprentissage, à trouver tout 
cela excellent. On sait leur passion pour le tafia. Il leur se- 
rait facile de se procurer ces douceurs en agrandissant leur 
roça et en en vendant les produits. Mais ils semblent atten- 
dre qu'Allah leur envoie la provende. Us sont apathiques 
comme des musulmans. 

Aujourd'hui 29, j'ai couru dans le campo après un tapir 
que j'ai tué à coups de revolver. Crevaux parle d'un tapir 
furieux comme d'une chose terrible; c'est comme si on par- 
lait en termes dramatiques d'un mouton enragé. 

Nous passons le Sourouba loua qui va au Mirireouâoure. 
A gauche nous laissons le Soucouretonne qui prend sa 
source dans une ile de forêt, à côté du sentier. Une maloca 
est cachée dans le petit bois. Jusqu'au Soucouretonne, sous- 
affluent du Repunani, la savane est nue, sans un arbuste, 
semée de hautes coupoles isolées. De chaîne de partage, 
point. 

On rencontre ensuite le Taroumanire Ouâ, deux igarapés, 
puis le Ouerrire Ouâ, le Ouiche Ouâ, tous complètement 
à sec et coulant entre de larges bordures de bois, puis on 
passe le Repunani à une petite montagne boisée, qui est 
rive gauche. Le Repunani, à cet endroit, a encore six mè- 
tres de large et trois de profondeur, mais il est à sec. Nous 
y rencontrons, par bonheur, encore une flaque d'eau. Du 
Mirireouâoure au Repunani, on compte six heures de marche. 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 333 

J ai dans ma troupe un jeune sauvage très grave et très 
majestueux, vêtu d'une acangatare. Nous l'avons trouvé au 
milieu de nous en nous réveillant au Mirireouâoure, poussé 
là comme un champignon pendant la nuit. Il ne dit ni d'où 
il vient ni où il va. Il est vraiment intéressant, autant que 
peut l'être un Jndien tout nu. Serait-ce un agent politique? 
Jouerait-il ou aspirerait-il a jouer dans sa tribu quelque 
rôle administratif ou sacerdotal? Ce garçon-là m'intrigue. 
Il parle trop peu et nous regarde, mes hommes et moi, de 
trop haut, pour voyager seulement pour se former le cœup 
et l'esprit. Quel peut être ce Télémaque? — Il est plus que 
probable que le mystérieux chevalier errant vient simple- 
ment d'accomplir un voyage d'un mois ou deux pour ache- 
ter l'acangatare qui lui orne le chef. C'est la possession de ce 
noble objet qui le rend si digne et si hautain. On sait que 
tout galon, épaulette, toge ou acangatare, donne à qui le 
porte un air de supériorité. 

Nous trouvons très fréquemment des cases brûlées, ce 
qui ne prouve pas précisément que la population ait dimi* 
nué, mais seulement qu'elle a le goût du déplacement. 

Les bordures boisées deviennent de plus en plus épaisses; 
nous marchons dans d'étroites savanes , clairières sans ho- 
rizon ; d'épais brouillards nous cachent le soleil qui parait 
comme malade à travers leur voile. 

A peu de distance du Repunani commence la forêt de 
Cabé loua large de deux lieues. Nous passons cinq igarapés 
à sec et arrivons au Cabé loua , étroit ruisseau lui-même, 
mais qui a de l'eau tout l'été. La région est montagneuse. 

Nous trouvons au Moucha loua , qui est en cet endroit 
presque aussi large que le Repunani au passage de la petite 
montagne, trois cases atorradis. Nos gens sont pauvres, 
nous ne trouvons rien à acheter, et comme nous avons été 
malheureux à la chasse ces jours derniers, il faut nous rési- 



334 ^ TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

gner à n'avoir jusqu'au Yaore, pour ordinaire quotidien, 
que de la cassave et du piment. Mes Indiens, lourdement 
chargés, supportent avec gaieté nos privations et nos mar- 
ches forcées. 

Nous passons le Rod Ouà puis nous arrivons à TOuerrire 
Ouâ par une forêt où dominent les maripas {ouerrire^ en 
ouapichiane). Un peu avant d'arriver au Ouerrire, au milieu 
du campo, se trouvaient trois ou quatre pieds d'acajou 
francs alors chargés de fruits mûrs. Bonne aubaine pour des 
estomacs criant famine. Pourtant on ne se rassasie pas avec 
des acajous, pas plus qu'avec des prunes ou des cerises. 

Mais ma troupe est stoïque. Ils détaillent avec une minu- 
tie passionnée tout ce qui se trouve dans mes malles, puis 
ils ajoutent : a Et avec tout cela ne pas trouver à acheter à 
manger! » Alors ils rient de toutes leurs forces, et, bran- 
dissant leur arc : « Toutes les richesses des bladcs ne va* 
lent pas un bon arc de bois de cèdre. » Et les malheu- 
reux partent en chasse pour se reposer d'une course de 
huit heures. Us reviennent une heure après, et les scepti- 
ques : fi Nos arcs ne valent pas mieux que tes richesses, ici 
la foret est aussi pauvre que la maloca. » Et ils se consolent 
en fumant des cigarettes dans leur hamac et en racontant 
des histoires des jours d'abondance. Pedro qui avait emporté 
un fusil, plus heureux, revient bientôt avec un agouti. 

Nous sommes à l'étroit dans un paysage ennuyeux. Nous 
longeons de près la chaîne des montagnes centrales mais 
nous sommes ici sur les plateaux inférieurs et nous ne 
voyons pas même Ouachare ni Camo. 

Le pays est sillonné d'innombrables ruisseaux. Toutes ces 
rivières, jusqu'au Takutù et même jusqu'au rio firanco, peu- 
vent être aisément traversées l'été. Mais l'hiver il est nom- 
bre d'entre elles qui sont trop larges pour qu'on y jette un 
pont fait d'un arbre abattu. Alors il faudrait absolument 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 335 

trouver un gué, car il n'est pas possible de passer les malles 
à la nage. Je ne sais s'il serait possible de trouver partout 
ces gués nécessaires. 

L'approche du grand bois remplit ma troupe d'allégresse. 
L'Indien est chez lui dans la forêt vierge, comme le poisson 
dans l'eau. Le soir, autour des marmites, les groupes chan- 
tent et rient en s'entretenant de la canoue (la forêt). Car l'u- 
sage du repas en commun ne me parait pas aussi répandu 
chez les Indiens que certains voyageurs se sont plu à le ra- 
conter. Quand il y a des femmes dans la troupe, elles font 
la cuisine pour leur mari et les amis de leur mari, cela fait 
autant de marmites à part. 

Je ne me suis jamais beaucoup préoccupé des vivres pour 
mes hommes, les Indiens se nourrissent comme ils peuvent, 
ils trouvent cela naturel. Mais j'ai toujours eu un patron de 
leur race qui mangeait avec moi et était absolument à mon 
régime. Cela flatte les camarades. 

Après le diner, autour du feu du campement, je faisais 
souvent faire de la musique par mes artistes indigènes. L'un 
d'eux était épris d'une passion aussi violente que malheu- 
reuse pour l'accordéon ; les autres y allaient de leur flûte, 
qui de son tambourin, d'autres chantaient : cela faisait un 
charivari tellement horrible, que je finissais par rire aux 
éclats. L'essentiel en voyage, et même partout, est de con- 
server sa bonne humeur, le plus précieux des biens. 

Arrwée au matto geraL — i*'"' décembre. — La grande 
forêt s'annonce par des transitions successives : des bois de 
plus en plus grands, semés de clairières; des campos de 
plus en plus petits. 

Nous passons, après le Ouerrire, des petits igarapés à sec, 
puis nous entrons dans le matto gérai qui commence sur 
la rive du Couyououini. On traverse cinq ruisseaux; 
puis le Canaouâ Ouà, plus important, puis on arrive au 



336 . A TRAVERS LES FORÉTS. VIERGES. 

Couyououini qui a vingt-cinq mètres de large et que nous 
passons à un gué avec de Teau jusqu'à la ceinture. Nous 
avons mis quatre heures du Ouerrire au Couyououini. 

D^ici, le Couyououini est désert jusqu'aux sources. A 
quatre jours de pirogue en aval, près du confluent avec le 
Tchipe Ouâ il y a une case atorradi. 

Sur l'autre rive, c'est la forêt vierge, le grand bois, inin- 
terrompu jusqu'à Cayenne. On ne peut penser sans frémir 
à l'horrible situation où vous mettrait, au milieu de ces 
forets désertes, une entorse pourtant si facile à attra- 
per à chaque pas qu'on fait dans ces broussailles et ces fon- 
drières. 

Ma troupe commence à me donner d'alarmants simptômes 
de mauvaise volonté. Mes hommes sont beaucoup plus 
raisonnables, plus maniables, moins désireux de m'aban- 
donner, de retourner sur leurs pas, plus prompts à exécuter 
mes ordres, plus complaisants, plus contents de leur sort, 
quand ils souffrent depuis deux ou trois jours de la priva- 
tion presque complète de nourriture que quand ils ont bien 
mangé. Pour être paradoxal, cela n'en est pas moiqs la vé- 
rité absolue constatée par tous ceux qui ont fait travailler 
les Indiens. Ainsi, nous avons trouvé du poisson au Couyou- 
ouini, et voilà que mes hommes commencent à être mau- 
vaises têtes. Ils sont désespérés de ne pas trouver de piro- 
gues pour descendre le Couyououini jusqu'au Tchipe Ouâ. 
Ce chemin ne ferait pas du tout mon affaire et l'absence 
de ces pirogues, que les Touroumans ont l'habitude de lais- 
ser là , parait-il , quand ils reviennent de faire leurs voya- 
ges chez les Atorradis, m'enchante. Pourvu qu'ils ne repar- 
tent pas tous pour le Namatchi Ouâ demain matin! Ils sont 
bien capables de m'abandonner ici, libre si je veux de 
continuer mon chemin tout seul. Us m'avaient pourtant af- 
firmé qu'ils ne pensaient point à descendre le Couyououini, 



. A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. * 337 

mais que, conformément à mon désir, nous irions par terre 
jusqu'au ïchipe Ouâ par le sentier qui coupe le Yaore. Pao 
pantio e pdo, <c du pain, de la toile et du bâton » dit le 
proverbe local, voilà ce qu'il faut à l'Indien . 

Prenant le prétexte des pirogues qui manquent, ils vien- 
nent de me déclarer qu'ils veulent s'en retourner. Demain 
c'est le 2 décembre. Sera-ce Âusterlitz ou le coup d'État? 

Ils s'engagent à vous conduire à un mois de chez eux, et 
à mi-chemin ils vous déclarent qu'ils ne vont pas plus loin. 
Parfois même ils fuient sans rien dire au risque de vous 
laisser mourir de faim dans le désert. Et je suis seul, je ne 
dispose d'aucun moyen coercitif. Ah si j'avais un de ces 
équipages de Zanzibarites qui traversent l'Afrique de la mer 
des Indes à l'Atlantique! A quoi tiennent les grandes re- 
nommées ! 

m 

2 décembre. — Ils se sont décidés à poursuivre. 

Nous passons cinq petits igarapés à sec, puis nous arrivons 
au Bayecoure Ouâ qui a encore un peu d'eau. D'heure en 
heure nous rencontrons quelques vestiges du passage des 
Taroumans et des Atorradis, un ajoupa sur le bord d'un 
ruisseau, un panacou abandonné. La forêt est épaisse, 
chaude, humide et silencieuse. 

^près le Bayecoure Ouâ trois igarapés à sec, puis le 
Yamara Ouâ qui est comme le Bayecoure, puis l'Iriquichi, 
grand affluent du Couyououini , à peu près de l'importance 
du Moucha loua. 

Nous avons six heures de marche depuis le Couyououini. 

Ces marauds ne font que ruminer et geindre. Il vaudrait 
bien mieux retourner, disent-ils. Dès qu'il s'agit de faire im 
voyage dépassant la limite de leur tribu , ils ne marchent 
qu'à contre-cœur, obéissant mal et ne pensant qu'à fuir. 
Or, il n'est pas si facile de renouveler son équipage dans 
chaque tribu nouvelle sur le territoire de laquelle on arrive, 

T. II. 22 



338 A TRAVERS LES FQRÊTS V[ERGES. 

OU rayant renouvelé, de se servir du nouveau; pour cela il 
faudrait parler tous les dialectes. 

La connaissance des dialectes est d'une extrême impor- 
tance. Grâce à elle, le cantonnement dans quelque tribu 
vierge de toute civilisation européenne deviendrait possible 
et serait extrêmement fructueux, surtout si Ton avait eu 
soin de se faire accompagner de quelques civilisés énergi- 
ques, déterminés, prêts à tout. 

3 décembre. — Après Tlriquichi loua, nous passons un 
petit igarapé à sec, FAïchère; cinq petits igarapés à sec; le 
Mab Ouâ avec une flaque d'eau sale; trois petits igarapés à 
sec, le Tamanouâ Ouâ dont le lit est fait d'une boue humide. 
Nous avons huit heures de marche et n'avons pas trouvé d'eau 
potable. C'est une eau boueuse et fétide qu'il nous faut boire. 

Nous sommes tellement brisés par ces premiers jours de 
marche en forêt que nous nous endormons de suite, malgré 
la soif et la faim. 

La înarche en forêt, — Quand on n'a pas l'habitude du 
sentier de la forêt vierge ou quand on l'a perdue, rien n'est 
dur comme le voyage dans les grands bois. 

Mille petits ennuis rendent la marche insupportable. Les 
lianes vous prennent les pieds et vous tombez; une branche 
épineuse accroche votre chapeau au passage et quand vi^us 
vous retournez il est à dix pas derrière vous. Pendant que 
vous vous relevez ou que vous retournez prendre votre cou- 
vre-chef, ceux qui sont devant font du chemin, vous ne re- 
connaissez plus le sentier à peine tracé et vous vous perdez 
dans la forêt. 

Parfois le sentier traverse une fondrière. A chaque mètre, 
il faut sauter de deux ou trois pieds en haut ou en bas. Le 
sentier est brusquement interrompu par la végétation, et il 
faut en chercher la suite dans les fourrés à quinze pas alen- 
tour. Ou bien encore, vos hommes sont devant vous, assez 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. SSq 

loin. Vous suivez le senlier. Tout à coup il bifurque et les 
deux pistes suivent à peu près la même direction ; vous criez, 
on ne vous entend pas, que faire? 

Une distraction et me voici perdu da:ns la forêt. L'élat 
ordinaire de l'Indien est de ne penser à rien du tout, c'est 
ce qui fait des Indiens les plus heureux des hommes. Ils 
oublient facilement mon existence surtout maintenant que 
nous sommes en froid. Je crie, cherche le sentier, le re- 
trouve, le reperds et finis par rejoindre ma troupe. Ce sen- 
tier ne vaut absolument rien , il est problématique même 
pour les Indiens qui cinquante fois par jour le perdent. Il 
est plein d'arbres tombés, souvent les uns sur les autres, 
formant des barricades dans les broussailles. On trouve tel- 
lement de ces colonnes couchées à terre, qu'on s'étonne 
qu'il ne vous en tombe pas plus souvent sur la tête. Ce sont 
ceux-là qui ne l'ont vue qu'en peinture qui ont fait dos des- 
criptions enthousiastes de la forêt vierge des tropiques : 
c'est sale, laid, en désordre, mal peigné, plein d'épines et 
de ronces, humide et chaud. Ce qui frappe, c'est le désordre 
et le parasitisme de la végétation. 

11 n'est pas d'occupation stupide comme de marcher à 
pas rapides, sautant les obstacles, la tête baissée pour ne 
pas en perdre un seul de vue, dans une forêt vierge en sui- 
vant un sentier d'Indien. Toutes les facultés physiques et 
intellectuelles sont occupées d'un seul objet, la conserva- 
tion de l'individu : ne pas se briser fa tête contre cette bran- 
che, se déchirer le visage à cette ronce, se casser le cou en 
tombant dans ce précipice : voilà de quoi, et exclusivement, 
l'esprit est occupé toute la journée. A la fin du jour on se 
sent devenir d'une stupidité exaspérante; exténué, faisant 
de suprêmes efforts, sautant, courant à pas pressés, tête 
baissée, sans rien dire, sans rien voir, sans penser à rien, 
hébété, furieux, rageur : c'est idiot. 



34o A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

Ce serait un tableau de genre assez réussi que celui de la 
marche dans la forêt. Dans la foret obscure et épaisse^ huit 
Indiens^ deux ou trois conservant encore qui une loque de 
chemise, qui de pantalon; quatre sont chargés de malles, 
quatre de panacous. Tête baissée, le corps plié, passant les 
fourrés, couchés pour passer sous un gros arbre tombé, la 
malle sur le dos, avec des fondrières de chaque côté. Une 
liane a pris le pied de l'un qui tombe; un autre se débat 
avec une ronce qui s'est entortillée autour de sa jambe 
qu'elle déchire ; celui qui est devant, le guide, ayant perdu 
le sentier, le cherche dans les fourrés , s'ouvrant un chemin 
avec son sabre; une branche projetée par un quatrième qui 
vient de bondir pour franchir un obstacle cingle le visage 
d'un cinquième. Le blanc, costume connu, les jambes et les 
bras écartés, la tête dans un buisson de maripa , lutte contre 
une épine qui lui a tiré la chemise du pantalon, son cha- 
peau est pendu à dix pas en arrière à une branche, un In- 
dien lend la main pour le décrocher et le rapporter à son 
maître, un autre escalade un échafaudage d'drbres tombés. 
Et le soir, au feu du campement, on se tire mutuellement 
les épines et les insectes qui sont entrés pendant le jour dans 
toutes les parties du corps. 

V eczéma. — Et puis il y avait mon eczéma. Je le gardai 
huit mois cet eczéma. Après avoir perdu mon acide phé- 
nique dans mon naufrage du Cuit-Auaii, quand je n'eus plus 
sous la main la sève de l'arbre de marais qu'ils appellent 
lacre, j'usai du suc corrosif de l'amande de l'acajou vert. 
G; suc forme une croûte noire qui tombe après la dessiccation 
qui dure dix jours. Tout cela est assez douloureux, le moin- 
dre mouvement fait mal : le matin, la première demi-heure, 
je souffrais comme un damné, puis cela s'échauffait. Je 
chassai plus de dix fois ces espèces de plaques lépreuses, 
mais elles revenaient en d'autres endroits; jamais je n'avais 



A TRAVERS LES fORlÊTS VIERGES. 34 I 

eu le sang aussi complètement viciç. Comme tout cela est 
intéressant et poétique! Mais il est bon de tout dire. Le 
patriotisme, le dévouement , puis la fatalité, m'ont poussé 
dans cette voie des voyages pour laquelle je n'ai , en somme, 
ni préférence ni aversion, étant, par tempérament, assez 
disposé, après le quart-d'heure de joie ou de colère, à ac- 
cepter tous les événements quels qu'ils soient, comme on 
accepte la pluie et le beau temps. Mais on est pris aujour- 
d'hui de la rage d'explorer, il n'y a lycéen qui ne rêve 
une fois en sa vie d'être le Christophe Colomb de quelque 
rivière ou de quelque tribu, comme s'il y avait à cela grand 
mérite. Or, l'exposé des petiles misères du métier fera peut- 
être plus pour modérer ces ardeurs dignes d'un meilleur 
emploi que de dramatiques récits des périls bravés et des 
difficultés surmontées. 

Mauvaise volonté des Alorradis. — Aujourd'hui^ nos Ator- 
radis viennent de comploter entre eux, ils s'en retourneront 
s'il n'y a pas d'oubas au Yaore. Quel plaisir de voyager 
avec de pareils drôles qui m'avaient si solennellement pro- 
mis, au début, de me conduire chez les Moonpidiennes! S'ils 
m'abandonnent, je construirai un radeau, y chargerai mes 
malles, descendrai le Yaore et arriverai tout seul chez les 
Taroumans. 

C'est bien peu connaître les sauvages que s'imaginer qu'on 
peut obtenir d'eux, par la mansuétude et la persuasion, la 
bonne foi et la bonne volonté. Il est bon nombre d'honnêtes 
gens qui, avec candeur, se figurent que pour traverser les tri- 
bus d'Afrique ou d'Amérique il suffît d'avoir à la bouche et 
dans le cœur les maximes de fraternité zoologique à la mode 
aujourd'hui. Sans appareil de force, vous avez des chances 
sérieuses de ne pas traverser trois tribus. L'appareil de force 
inspire la crainte, et en cela il est excellent. De plus, il est 
bien des cas où il devient absolument indispensable pour 



342 A TRAVERS LES FOR#.TS VIERGES. 

triompher de la iiiaiivaise foi et de riiostiiité des indigènes. 
Ces gens-là, souvent y ou tout au moins quelques-uns d^entre 
eux, méprisent, insultent et au besoin volent et tuent celui 
qu'ails ne craignent pas : il faut être au milieu d'eux puissant 
autant que riche. L*idée contraire qui nous ferait volontiers 
voyager chez les sauvages et les barbares comme des espèces 
d'apôtres laïques, moines mendiants de la science, tête et 
pieds nus et la bouche en cœur, est inspirée par cet absurde 
paradoxe de Jean-Jacques Rousseau , que Thomme de la nature 
vaut mieux que Thomme de la civilisation. Pour certains ultra- 
fratérnitaires, ce sont ces pauvres sauvages qui ont toujours 
raison et ces brigands de civilisés qui ont toujours tort. Le 
sauvage n'a qu'une idée, traiter le blanc comme un frère en 
Jésus-Christ; le civilisé ne pense qu'à une chose , persécuter 
cruellement le pauvre sauvage et fînalement Je massacrer. 
Comme si un explorateur était un guerroyeur, comme si la 
chose dont il a besoin par-dessus tout n'était pas la paix ! Ces 
partisans de l'éducation sentimentale des anthropophages ne 
pardonneront jamais à Stanley, type parfait, modèle ac- 
compli du voyageur contemporain , d'avoir brûlé quelques 
villages de nègres féroces et d'avoir exterminé ces fauves à 
face humaine, quand leurs hordes l'attaquaient. Être mis- 
sionnaire évangélique est une chose, et être missionnaire 
scientifique en est une autre. Être mangé par des cannibales 
doit être pour un ministre du vrai Dieu une chose pleine de 
douceur et tout à fait désirable : cela vaut à ces messieurs 
comme qui dirait un fauteuil d'orchestre en paradis. Mais 
pour nous autres, pauvres laïques : quatre lignes de nécro- 
logie dans les Bulletins géographiques, un petit buste dans 
quelque jardin de province! £t, quand nous ne sommes plus 
que poussière, une imperceptible notice, souvent inexacte, 
dans quelque Biographie Michaud ! 

Mais que faire quand on est tout seul à la merci des sauvages? 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 343 

Nous suivons un senlier ridicule, toujours tournant, dans 
un terrain peu accidenté, presque plat. J'ai deux de mes 
Âtorradis du Namatchi Ouâ qui deviennent très agaçants. 
Ce sont deux gros garçons aux traits épais, Fausses et pares- 
seuses créatures; il faut autant que possible éviter d'em- 
ployer ces complexions lymphatiques. Mes deux Zambos, 
deux grands diables, maigres et musculeux, taillés à coups 
de hache et tout semblables à des Wallons, sont les deux 
meilleurs hommes de ma troupe , laborieux , ingénieux et 
soumis. 

La nuit, — C'est la nuit, le vent souffle dans les feuilles, 
de vieux arbres pourris craquent et tombent avec un bruit 
d'ouragan, la foret est pleine du hurlement des singes. Mais 
tout se tait quand le tigre se met à rugir. L'obscurité est 
profonde et des feux voltigent autour de nous. Roulés dans 
leurs hamacs, mes hommes bavardent comme dans un salon, 
et de temps à autre crient : « Tais-toi, x> aux tigres qui 
troublent la conversation. C'est le plus grand des Zambos 
qui a la parole. Il raconte avec beaucoup de flegme qu'un 
de mes patrons, mon vieil ami Aïroup, de Maracachite, a la 
mauvaise habitude de tuer quelquefois ses voisins, de les 
faire cuire et de les manger, après quoi il va les pleurant 
et maudissant les canaémés qui ont assassiné ses amis 
dans la foret. Depuis, des civilisés de Bôa Vista m'ont éga- 
lement alfirmé le fait. Ce ne serait même pas pour fabri- 
quer des élixirs cabalistiques, ce qui serait une circonstance 
atténuante, que le vieux paget dépèce ses connaissances, 
mais uniquement pour satisfaire une passion condamnable 
mais impérieuse pour nos côtelettes. Le grand Zambo 
apprécie sévèrement la conduite du vieux camarade : 
(c Aouna caïmène, » dit-il; ce qui signifie à peu près : 
c< Ce n'est pas gentil. » 

4 décembre. — Aujourd'hui, six heures de marche. 



344 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

Nous ne faisons guère que i5 kilonaètres par jour à cause 
des dinicultés de la marche et des sinuosités du sentier. 
Le gibier est 1res rare. Nous passons aujourd'hui un autre 
Âïchère, qui est plus important que celui de l'ouest et qui 
a un peu d'eau, puis TAramanhore qui est a sec, et nous 
arrivons enfin au Yaore qui a une trentaine de mètres là 
où nous le rencontrons. 

J'ai été tellement assailli par les chiques et les carapates 
que j'en ai le corps enflé. On se familiarise vite avec les 
chiques, on en est quitte, pour les extraire, de s'enfoncer 
un canif ou une aiguille dans les chairs; mais les carapates 
ne peuvent être expulsés qu'en coupant la chair avec des 
ciseaux, et ils laissent dans leur ancien domicile je ne «ais 
quel venin qui occasionne des pustules dont la guérison 
demande parfois plus d'un mois. 

Nous commençons à avoir du gibier. Ici les cochons 
sauvages ne sont pas rares, et même pourchassés; ils fuient 
l'homme. H vaut mieux, autant qu'on peut, voyager sur 
les rivières; on se fatigue moins et on y souffre moins de 
la faim. La savane et la forêt fournissent peu de poisson 
et de gibier au voyageur. 

Nous trouvons providentiellement une pirogue en afnont 
du point où nous atteignons le Yaore. Les Taroumans 
sont des gens aimables et prévenants pour leurs visiteurs. 

Deux de nos hommes s'en vont. Ils m'ont dit qu'ils 
voulaient s'en retourner, je les ai payés et ils ont disparu 
comme par enchantement, sans dire adieu ni à moi ni 
aux autres. 

Descente du Yaore. — 5 décembre. — Aujourd'hui, 
je navigue sur le Yaore, petite rivière de vingt à trente 
mètres dont la direction générale est est. Nous faisons 
environ cinq heures de canotage. La pirogue est faite pour 
prendre deux ou trois pécheurs, et nous sommes six là- 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 345 

dedans, avec quatre malles et un pagara. C'est tout sim- 
plement insensé, nous n'avons pas coulé aujourd'hui, mais 
nous coulerons probablement demain. Nous avons passé 
plusieurs embouchures d'aflluents, d'abord à gauche l'Ich 
Ouâ, puis à droite le Zab Ouâ et le Caradi.Ouà, puis 
encore à gauche le Pâtira Ouà et deux émissaires de 
lacs. 

Nous avons passé de petites chutes, la rivière a beau- 
coup de rochers et de rapides, mais elle n'a pas de plages 
de sable; la végétation est assez maigre. , 

G décembre. — La rivière est très riche en excellents 
poissons. Nous en avons aujourd'hui une cinquantaine de 
kilos, de plus j'ai tué un tapir et un porc sauvage, ce 
qui charge d'autant la pirogue déjà trop chargée; cette 
nuit nous allons boucaner tout cela. 

Nous passons de petites cachoeiras, nombreuses, mais 
peu dangereuses. Ajourd'hui, c'est huit heures d'exercices 
d'équilibre, c'est-à-dire de navigation en pirogue, juché 
à la cime d*une malle. Je ne me suis jamais expliqué com- 
ment, dans certains moments, on peut arriver à faire vo« 
lontairement dépendre sa vie d'une étourderie d'un sau- 
vage. 

A notre droite se trouve la chaîne du Yaore élevée 
d'environ 5oo mètres. Plus au sud, la chaîne de Camo, 
entre Bourboure Ouà et Camo Ouâ, chaîne qui a peut- 
être looo mètres de hauteur. 

Nous avons passé aujourd'hui plusieurs bouches d'af- 
fluents , à droite , le Coudoui , le Maraca , le Carichie qui 
draine parait-il un grand lac; à gauche l'Aïté, à droite, 
l'Amanhore Ouâ, puis encore à gauche le Mab qui parait 
important, puis à droite, le Piriti et le Baraka. Nous 
nous arrêtons à une cachoeira où mes hommes me 
montrent une tête grossièrement dessinée à l'entaille sur 



346 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

un rocher; c'est Schomburgk qui a fait son portrait ici, 
disent les Atorradis. Le vieux voyageur est légendaire de 
TEssequibo à l'Orénoque (i). 

On trouve toujours beaucoup de petits rapides et de 
bouches de petits lacs. 

7 décembre. — Imprudent comme un Indien, je na- 
vigue maintenant la nuit. Nous passons quatre rapides 
par lin Faible clair de lune. On finit par perdre Tins- 
tinct du danger et la notion de la conservation. 

La rivière augmente sensiblement en largeur mais peu 
en profondeur à mesure qu'on approche de rembouchure. 
Passons à droite le Déésouli, puis à gnuche l'Arimerac et 
le Polito, encore à droite le Nrénan Ouà, puis le Boure- 
boure Ouâ , presque aussi important que le Yaore; le 
Marina , à gauche TÂpiti , encore à droite , rAîclière , puis, 
dans une région de lacs, -on arrive au barrage des Cari- 
pounes. Ces énormes blocs de granit, disent les Atorradis, 
sont autant de guerriers Caripounes qui furent tués dans 
une attaque contre les Taroumans et ensuite métamor- 
phosés en pierres. En aval, on trouve encore, à droite, 
le Tarouman Ouâ et Tlté Ouâ; à gauche, le Téébarre 
Ouà et au confluent avec le Tchique Ouâ, le rocher du 
Paouich. 

Je compte aujourd'hui quatorze heures de pirogue, de 
Schomburgk au confluent du Tchipe Ouà. Au confluent, 
le Yaore est moins important que le Tchipe Ouâ, mais, 
un peu en amont de son confluent, la largeur du Yaore 
égale celle de l'autre cours d'eau et atteint environ une 
cinquantaine de mètres. Ce sont deux rivières sœurs, d'é- 
gale importance. Le Yaore est complètement désert, du 
confluent à ses sources. 



(1) Par contre, pas un tuxau , pas un paget de la contrée n'a gardé le souyenir 
de Brown qui, en 1871 , explora le pays entre le haut Essequibo et le haut Corentyne. 



A TRAVERS LES FORêTS VIERGES. 347 

Le haut Essequibo et les Taroumans. — 8 déceinl)re. 
— Voici ce fameux rio Sipo qui fait tant rêver les bonnes 
gens de Boa Visla. Il y a longtemps que j'avais deviné 
que c'était ^Essequibo. En face du confluent du Yaore 
se trouve un ajoupa précédant un abatis. Un peu en aval 
et du même côté on trouve ensuite le Tara, affluent de 
quelque importance qui contourne les deux montagnes 
de Ouaranac et de Atibé. On passe quatre cachoeiras, 
puis la grande chute du Tamanoi, sur la rive droite, la 
bouche de la rivière Tamanoi qui vient de Ouaranac et 
celle du grand affluent du Bouna Ouà qui vient de hautes 
montagnes, peu connues; puis, à six heures de pirogue de 
la bouche du Yaore, sur la rive orientale du fleuve, on 
arrive à deux habitations taroumans. 

Ces maisons sont coniques comme celles des Atorradis 
mais sont un peu plus grandes. Les deux cases, entourées 
d'une immense roça, sont construites dans la forêt, de la 
rivière on ne les aperçoit pas, masquées qu'elles sont par 
une bordure de forêt conservée à dessein. 

La race est laide et rachitique, les beaux types sont 
très rares. Cn des plus intéressants que j'aie rencontrés 
chez les Taroumans est celui d'un vieux paget chauve, 
à flgure avenante et intelligente, qui habite l'une des 
deux cases du Tamanoi. L'étofle ici a presque complète* 
ment disparu. Lecalembé est le plus souvent d'écorce, la 
tangue de perles subsiste. Les Taroumans ne connais- 
sent guère les Anglais dont ils ne voient que très rare- 
ment les explorateurs; ils en parlent comme d'une race 
lointaine d'hommes blancs qui leur est absolument étran- 
gère. En revanche, ils comblent de prévenances et d*atten* 
tions les Atorradis, leurs bons voisins, qu'ils appellent 
Ouapichianes, et dont un certain nombre d'entre eux 
parlent la langue. 



348 A TRAVERS LES FORETS VIERGES. 

Les Taroumans sont une race craintive. Quand, pour 
expérimenter leur bravoure, je décharge mon revolver, 
ces pauvres gens courent se cacher dans la foret. Je de- 
mande des renseignements à ceux d'entre eux qui parlent 
ouapichiane, ils ne m*entretiennent que d'histoires de 
canaémés. l^s canaémés ont récemment tué des Ouayeoués 
en voyage à la cordillère de G)uroucouri. Ils auraient, 
parait-il, des cases à cette montagne; ils usent de flèches 
empoisonnées au ourari. liCS Taroumans et les Ouayeoués 
en ont une peur teririble, ils leur prêtent des chapeaux 
rouges; ce doivent être des Caras. 

yeux sources de VEssequibo, — 9 décembre.. — En re- 
montant le Tchipe Ouâ^ on voit, de temps à autre, s'élever 
les chaînes qui forment en cet endroit la cordillère centrale 
de la Guyane. En plus de celles que nous connaissons 
déjà, il faut citer la montagne de Bouna Ouâ entre les 
deux bras de cette rivière, la montagne des Moonpidiennes 
entre le Bouna Ouâ et la rivière des Moonpidiennes, Tchipe 
Ouâ Dekeuou entre la rivière des Moonpidiennes et la Gi- 
nère, Youroure entre la Canère et la Chioudecoure. Ces 
montagnes, avec Camo et la montagne du Yaore, ratta- 
chent le système de Caïirrit à celui du Trombetta. Il est 
difficile d'évaluer, au jugé, la hauteur de^ montagnes de 
la rive droite de l'Essequibo, cependant elles paraissent 
moins élevées que Camo Dekeuou. Après Ouachare, Caïirrit 
se continue par deux chaînes parallèles, Âouarriouâ aux 
sources de l'Essequibo; puis une chaine entre le Mapouerre 
et le Tarouéné; plus loin, Mapouerre Dekeuou et Tarouéné 
Dekeuou; plus à l'est, le système de Caïirrit semble être 
réduit à une chaine unique qui, sous les noms de Courou- 
couri Dekeuou, Irikouné Dekeuou, se prolonge au sud du 
Couroucouri et du système du Trombetta. Ces grandes 
chaînes sont des cordillères discontinues, formées de mon- 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 349 

tagnes disjointes, blocs énormes dont quelques-uns ont jus- 
qu'à cinquante kilomètres de longueur et qui surgissent 
brusquement d'un soubassement de plateaux de hauteur 
médiocre. 

Continuant à remonter le Tcbipe Ouâ, nous passons à 
côté de la haute montagne de Courecourebahé, qui domine 
la rive droite du fleuve, puis, après six heures de piro- 
gue, nous trouvons, rive orientale, une case tarouman. 

A un kilomètre de la case, dans la foret, se trouve un 
village; on y va par un sentier sinueux barré de bois tombés 
et coupé d'un ruisseau. Le village se compose de cinq 
cases toujours du même style conique et pointu. Quelques- 
unes sont ouvertes par le bas, c'est-à-dire que le cercle de 
pieux n'a pas été fermé par la paille ni un clayonnage, 
ce quh le fait ressembler à un parapluie demi ouvert. 
Quelle différence avec les rivières où les missionnaires ont 
passé, comme le Uaupès par exemple! 

lin immense roça circulaire entoure le village. Le ma- 
nioc^ les caras, les bananes, les cannes à sucre, les ananas 
sont cultivés ici sur une grande échelle. L'établissement 
a un cachet franchement sauvage qui plait. Sur le tronc 
des grands arbres brûlés de la roça, des artistes indigènes 
ont gravé des ornements en grecques et en losanges, des 
figures capricieuses qui signifient peut-être quelque chose. 
Toutes les maisons, fort rapprochées les unes des autres, 
mais pourtant pas symétriques sont absolument identiques, 
toutes coniques, pointues avec une porte petite, étroite 
et basse; recouvertes d'une paille artistement tressée. Cha- 
cun cultive son coin de roça, c'est le phalanstère primitif 
sous la direction de deux pagets. 

Ces braves gens sont formalistes et solennels. Ils reçoivent 
leurs visiteurs d'après des traditions toujours bien obser- 
vées; ils parlent à tous, cinq minutes à chacun, en commen- 



35o A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

çant par ceux qu'ils connaissent ou par les plus vieux. Ils 
sont de très bonne société, ils ont toujours l'air, quand j'ar- 
rive, de me donner audience. Mais cela est assez commun 
à toutes les nations indiennes. Ce qui caractérise les Tarou- 
mans, c'est le rythme chantant des discours d'introduction. 

Le type n'embellit pas, les Taroumans ont les yeux fort 
obliques, aux trois quarts fermés et les sourcils leur font 
défaut. L'obliquité et la petitesse de leurs yeux est géné- 
ralement accompagnée de quelque infirmité de cet organe. 
Souvent l'iris est blanc ou même toute la prunelle. Les 
cas de cécité ne sont pas rares. L'état sanitaire est certai- 
nement de beaucoup au-dessous de celui des civilisés. 
Comme les Ouapichianes, ils usent fort d'épingles passées 
dans la lèvre inférieure, mais, bien plus que ces derniers 
ils ont le goût des tatouages capricieusement dessinés au 
génipa sur le front, les bras, les jambes et la poitrine, ils 
ont également pour les pendants d'oreilles de toutes sortes 
une véritable passion. Ici les pièces d'argent, les perles, 
tous les objets de provenance européenne sont fort rares. 
Il m'a fallu visiter toutes les malocas taroumans pour ar- 
river à rencontrer une chemise. La plupart des Tarou- 
mans ont sur les bras et les jambes des cicatrices longitu- 
dinales qui restent blanches; ils se les font avec la pointe 
d'un canif, surtout lorsqu'ils sont fatigués par une marche. 
Cette perte de sang les allège et les repose. 

Ces pauvres gens se plaignent que les Anglais du bas 
du fleuve, quand ils vont travailler pour eux, les payent 
mal, et ils ont raison si l'on en juge par leur dénuement et 
leur nudité comparés à la situation des Indiens du Takutii 
et du rio Branco qui sont vêtus et abondamment pourvus 
des choses qui leur sont nécessaires. 

lo décembre. — J'ouvre la journée par un véritable 
succès. Je montre aux Taroumans des gravures du Tour du 



A TRAVERS LES EORÊTS VIERGES. 35 1 

Monde^ représentant les hommes et les choses de Guyane. 
C'étaient les livraisons des voyages de Crevaiix. Plus intel- 
ligents que je ne supposais, mes Taroumans reconnaissent 
presque tous les ohjets, tous les animaux et tous les per- 
sonnages. Celui-ci est un paget, cela est un tapir, cette 
chose ronde est une maloca. Et de rire aux éclats, et de 
faire cent remarques piquantes avec des gestes animés. 
Ah! si j'eusse voulu vendre mes gravures! 

Nous faisons huit heures de pirogue en amont du vil- 
lage. D'ahord, rive occidentale, nous trouvons une roça, 
puis au-dessus d'une cachoeira, à environ quatre heures 
au-dessus du village, la bouche de la petite rivière des 
Moonpidiennes. L'élé, elle est impraticable aux pirogues, 
mais l'hiver, les Taroumans la remontent et les Moonpi- 
diennes la descendent pour aller les uns chez les autres. 
Il n'y a pas de Moonpidiennes sur les bords de cetlc ri- 
vière, les premiers se trouvent à l'Apini, affluent du Cou- 
roucouri. On trouve deux cases taroumans dans l'intérieur, 
non loin des bords de la rivière des Moonpidiennes. 

A chaque instant, sur les deux rives, les Taroumans me 
montrent des bouches de lacs. A l'époque où nous sommes, 
c'est-à-dire au plus grand étiage, ce sont de véritables 
réservoirs où l'on va faire des pêches miraculeuses. 

Le fleuve se rétrécit jusqu'à trente mètres et même vingt 
avec peu de fond. Il ne va pas aussi loin que les Anglais 
le marquent sur leurs cartes; il prend sa source un demi- 
degré plus au nord, il coule entre de hautes montagnes 
élevées de 5oo à i,ooo mètres, que l'on ne voit pas tou- 
jours de la rive, mais qui en sont peu éloignées; à l'ouest, 
Yaore et Camo; à l'est, Ouaranac, Atihé, Courecourebalié, 
Moonpidiennes Dekeuou, Tchipe Ouâ Dekeuou, Yourcure, 
Mapouerre Ouâ Dekeuou. C'est la chaine de partage, à 
travers laquelle le Tchipe Ouà a dû se frayer un passage. 



352 A TRAVERS LES FORÊTS VJERGES. 

II décembre. — Nous parlons à quatre heures du inatia 
avec noire escorle tarouinan. Nos pirogues font la course 
dans les rapides. Après deux heures, au-dessus d'une 
cachoeira, nous trouvons Tembouchure du Camo Ouâ (la 
rivière du Soleil). Celle rivière est déserte, comme le Yaore. 

Le fleuve, rétréci à vingt mèlres, est embarrassé de bois 
tombés, sans profondeur, très sinueux, avec de nombreux 
rapides et presque partout guéable. Le Tchipe Ouâ est 
pauvre en poisson, on n'a guère de chances d'en trouver 
que dans les lacs. En somme, celte rivière, comme le 
Couyououini, est bien moins poissonneuse que le Yaore. Le 
Yaore est désert et les deux autres cours d'eau sont rela- 
tivement peuplés. 

Nous trouvons une roça sur la rive orientale, puis, 
un peu plus haut, sur la rive occidentale, la maloca du 
tuxau borgne. C'est à la maloca du tuxau borgne qu*a- 
boutit le sentier de la forêt qui part du dégrad du Yaore. 
Ce sentier est de trois jours, par conséquent ce chemin est 
plus court de trois jours que le chemin par eau par le 
Yaore et le Tchipe Ouâ. Il coupe le Bourboure Ouâ , passe 
le Camo Dekeuou et le Camo Ouâ. 

Il y a une douzaine d'hommes dans la case du tuxau 
borgne. Une conversation très animée s'engage. 

La cons^ersation taroiiman. — Quand les Taroumans par- 
lent entre eux, répétant les phrases de leur interlocuteur, 
avec leur ton animé, parfois chantant, ils ont l'air de ré- 
citer quelque dialogue d'un tragique. Ils passent par tous 
les tons, par l'enthousiasme, la fureur, la tristesse, sur 
le module psalmodié d'une leçon mal récitée par un éco- 
lier distrait : c'est bizarre. On dirait un prêtre faisant ré- 
citer une page de catéchisme, et étant obligé de la crier 
sur un ton vif et varié pour que l'enfant prêle attention et 
répèle, et cela très rapidement. Parfois ils font un chœur, 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 353 

en criant en même temps leur récitatif. Quand ils ne ré- 
pèteqt pas la phrase que vient de prononcer Tinlerlocu- 
teur, cette phrase, si courte, si insignifiante qu'elle soit, 
est immédiatement, instantanément suivie d*une autre 
phrase de même longueur, sans doute aussi banale, pour 
montrer qu'on prête attention. Toutes les phrases sont 
de la même longueur et se terminent par un <c an » nasal, 
mis là en affirmative. De temps à autre; à intervalles égaux, 
vient une phrase que les deux interlocuteurs vocifèrent en 
même temps comme un refrain. Ce sont les choses les 
plus indifférentes du monde qu'ils se disent sur ce ton 
passionné et dithyrambique. Âpres ce dialogue, qui est de 
rigueur à l'arrivée, ils causent naturellement et rient comme 
de bons enfants. C'est un reste des vieilles mœurs : l'abord 
de deux guerriers sauvages. 

Ce qui prête encore à l'illusion de la déclamation est 
qu'ils causent sur le ton que l'on sait, sans se regarder, 
d'un air distrait, en tournant la tête à côté, polissant une 
flèche ou faisant quelque besogne indifférente, scandant 
avec rythme, comme des vers. Ils paraissent chanter des 
psaumes en conscience, en s'eunuyant, mais en observant 
la mesure. 

Le dialogue dure une demi-heure pour chacun et tous 
parlent à chaque arrivant. Cela peut durer plusieurs heu- 
res de suite. Si vous ne faites pas armer votre hamac, 
vous restez là , debout, à regarder, sans que personne, 
en apparence, fasse attention à vous. 

Ils ne s'offrent le cachiri qu'après cet échange du dis- 
cours d'usage, souvent long et agaçant. La diffa n*est 
jamais autre que cassave et sauce au piment, et il n'y 
a pas toujours diffa. Ils ne vous invitent jamais à entrer 
dans leur maloca, et Tlndien, si on ne l'invite pas à pren- 
dre cette privante, n'entrera pas dans la maison de celui 

T. II. 23 



354 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

qu'il va visiter; il restera dehors. N'est-ce pas par anti- 
phrase qu'on a vanté l'hospitalité indienne? 

Continuant à remonter le fleuve nous passons le con- 
fluent de la Canère, aussi importante en cet endroit que 
le Tchipe Ouâ lui-même. Au-dessus de ce confluent, TEs- 
sequibo, qui est réduit à moins de dix mètres de largeur 
et donne difficilement, à cette époque de Tannée, passage 
à une pirogue, n'est plus qu'un ruisseau sans importance. 

Nous nous arrêtons au port du tuxau boiteux dont la 
roça et les ajoupas sont dans la forêt, rive droite, un 
peu dans Tintérieur. En tout, nous avons aujourd'hui 
douze heures de pirogue. 

La source de TEssequibo est au mont Aouarriouà, dans 
a direction sud-sud-ouest du port du tuxau boiteux. L'hi- 
ver, on met deux jours en pirogue pour arriver d'ici au 
pied de la montagne. Maintenant l'Essequibo n'est pas 
navigable par les plus petites pirogues au-dessus du point où 
je suis. Aouarriouà étant sur la ligne qui joint Ouachare 
à Couroucouri Dekeuou, il s'ensuit que les cartes anglai- 
ses et celles de Pétermann font l'Essequibo trop long d'un 
degré. Aouarriouà est désert comme Camo et Ouahare, on 
n'y trouve ni Indiens bravos ni Indiens mansos. Le point 
où je suis est le dernier point habité du fleuve et la maloca 
la plus méridionale des Taroumans. 

arrivée chez le tuxau des Taroumans. — Le tuxau boi- 
teux, le grand tuxau des Taroumans, arrive solennellement 
au port. Le vieux chef est suivi de sa nombreuse famille 
diversement barbouillée de génipa. Quelques-uns en sont 
couverts des pieds à la tête, d'autres, plus modestes, ne 
se sont noircis que les bras ou les jambes, d'autres, plus 
artistes se sont dessiné de capricieuses zébrures, des raies, 
des losanges, des carrés, des grecques, au hasard sur le 
corps et les membres, voire même des moustaches ou des 



A TRAVERS LES FORETS VIERGES. 355 

favoris. Les femmes portent sur leurs seins des demi-dou- 
zaines de petits chiens qui crient. Je suis assis dans mon 
hamac, et le vieux, debout, appuyé sur son bâton, me 
parle en mauvais ouapichiane. Quarante personnes sont 
autour de nous, de vrais sauvages avec des cheveux de 
femme. Au bas de la scène, le modeste ruisseau du Tchipe 
Ouâ. Plus de parures européennes, plus de calembé d'é- 
toffe, seule la tangue de perles tient bon. 

Ils examinent, avec une curiosité enfantine, mes objets . 
les plus usuels. Le tuxau boiteux, bon vieux inoflensif et 
peu intelligent, passe une revue générale de mes ba- 
gages. Je vide mes trois malles devant lui et lui donne sur 
chaque objet des renseignements détaillés pour satisfaire 
sa curiosité de vieux sauvage pour qui la visite d'un 
blanc est un événement extraordinaire dans la vie. 

Ces pauvres Taroumans ne sont guère intéressants. Les 
femmes sont laides, elles sont déformées, avec les seins apla- 
tis jusqu'à être absents dès la première jeunesse. Elles 
sont généralement d'une exiguité de taille ridicule, rachi- 
tiques et sales, barbouillées d'un génipa mal posé qui 
déteint. Je n'en ai pas vu une seule qui ne soit laide. Les 
hommes sont un peu moins mal, et plus grands. 

Rien n'est misérable comme cette tribu. Quelques-uns 
ont des couteaux, mais ils n'ont à eux tous ni une hache 
ni un sabre. La plupart d'entre eux ne savent se servir 
ni des aiguilles, ni des allumettes, ni du fusil. J'apprends 
l'exercice du fusil au vieux tuxau émerveillé. 

Le grand chef des Taroumans me fournit mainte indi- 
cation géographique dont je vérifiai depuis l'exactitude. 

Mes plus proches voisins, me dit-il, sont les Chirioues, 
tribu autrefois nombreuse, maintenant bien réduite; on ne 
compte plus qu'une vingtaine de Cliirioues, à un jour d'ici 
par la forêt, sur les bords de la Canère. Viennent ensuite les 



356 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

Moonpidiennes qui habitent TApini, affluent de gauche 
du Couroucouri. Les Ouayoués habitent le bassin moyen 
du Mapouerre. Les Ouayeoués sont une des tribus les 
plus nombreuses de la contrée. Le haut du bassin du 
Mapouerre et du Tarouénë est habité par trois tribus man- 
sas comme toutes les précédentes : les Tarims, les Japiis 
et les Toucanes. Dans le bassin du Couroucouri habitent, 
non sur les rives du cours d'eau mais dans les forêts de 
l'intérieur, trois autres tribus mansas, les Yaous, les Nères 
et les Coudouis. Détail très important : aucune de ces tri- 
bus n'a de pirogues. Au sud des tribus du Couroucouri 
et à Test des Ouayeoués habitent les Piannocotes, grande 
tribu mansa, dont les territoires s'étendent des Ouayeoués 
aux Ouayanas^ les Roucouyennes de Creyaux. 

Toutes les autres tribus sont bravas. Ce sont les Pa* 
ricotesy nation nombreuse qui habite le Kik, affluent de 
droite du Couroucouri, et qui interceptent souvent les 
communications entre les Ouayeoués et Piannocotes. 11 
est parlé de leurs méfaits à l'Irikouné. Ce sont encore 
les Caras et les Ouatcha qui habitent l'Imahou, bras oc- 
cidental du Ouatouman. L'Itapou, bras oriental de cette 
rivière, est désert dans la partie supérieure de son cours. 
Toutes les autres tribus bravas connues du tuxau se trou- 
vent au sud-ouest et appartiennent au groupe Chiricoume- 
Jauapiry déjà nommé. 

Après quoi le bon vieillard, tout heureux de m'avoir 
vu prendre des notes pendant qu'il causait, m'emmène 
visiter ses domaines. Le vieux monarque n'a pas de mai- 
son, je vois seulement une douzaine d'ajoupas des plus 
primitifs, abris pour tendre le hamac et faire le feu, dis- 
persés dans une roça en formation. 

12 décembre. — Je vois ici deux Chirioues, un Moon- 
pidienne et deux Ouayeoués. Ces Indiens n'ont sur eux 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. ,357- 

absolument aucun objet de provenance européenne. Leurs 
bracelets, leur calembé sont d'écorce d'arbre, tous leurs 
ornements sont en plumes, ils portent les cheveux comme 
les femmes, mais enroulés dans une écorce blanche ser- 
rant la chevelure en spirale, ce qui fait ressembler cet 
appendice à une carotte de tabac. 

Défection des Atorradis. — Celte fois, c'en est fait. Les 
Atorradis viennent de me déclarer qu'ils s'en retournent. 
Tant mieux, je suis heureux d'être débarrassé de ces drô- 
les impertinents. Ils prenaient des airs de rodomonts et ' 
de civilisés avec ces pauvres Taroumans. Aucun d'eux ne 
parlait portugais. Bugres pour Bugres, j'aime autant les Ta- 
roumans, je vais tâcher d'en arranger au moins un qui 
parle ouapichiane. 

Les Atorradis sont tout de même un peu déconcertés 
de me voir prendre leur défection avec tant de désinvol- 
ture. Ils pensaient m'obliger à retourner avec eux. 

i3 décembre. — Moonpidiennes, Ouayeoués, Chirioues 
sont tous partis ce matin pour leurs tribus respectives et 
les Taroumans se sont dispersés. Ces malheureux ont une 
peur terrible du blanc. Le vieux tuxau, quand je lui 
parle, est pris d'une émotion qu'il ne peut cacher. Ce 
nVst qu'avec le temps qu'on pourrait les rassurer, et en- 
core faudrait-il parler leur langue. 

Les Taroumans me conduiront-ils ou ne me conduiront- 
ils pas? Les voici hésitants, mes chenapans Atorradis leur 
content des histoires. C'est la pire des conditions d'être 
à la merci des tribus. On ne peut voyager en pays in- 
dien qu'avec un équipage étranger, il vaut mieux avoir 
à faire la guerre aux Indiens qu'à subir leur protection. 
Avec une douzaine de nègres et de bons fusils, on peut 
traverser de force n'importe laquelle de ces petites tribus 
de Guyane, même les bravas. Je serais bien aise d'avoir 



358 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

en ce moment avec moi une demi-douzaine de nègres de 
Mana ou de TOyapock. II faut que l'équipage se suffise à 
lui-même pour la nourriture, le transport des bagages, 
la construction des pirogues, et le chef doit, à la rigueur, 
avec sa boussole et ses cartes , pouvoir se passer de guide. 
Il faut être outillé et organisé, et je ne le suis pas. 

Le petit Chirioue. — Enfin, j'arrange un Chirioue, pe- 
tit jeune homme qui parait intelligent, et deux Taroumans 
dont un parle ouapichiane. Nous descendons au village 
prendre le chemin des Moonpidiennes. 

i4 décembre. — Aujourd'hui, près de dix-huit heures 
de pirogue. INous sommes partis en pleine nuit et nous 
arrivons au village après le coucher du soleil. Mon ami 
le vieux paget me fait une excellente réception. Il me 
fournit de nombreuses indications sur le voyage et me 
donne un homme de plus. Nous en avons, parait-il, 
pour cinq jours dans la forêt déserte. I-e vieux paget 
charge l'homme qu'il m'a donné d'un grand panacou 
plein de cassave et de tapir boucané. C'est un gentil- 
homme que ce vieux paget, malheureusement tous les 
Indiens ne lui ressemblent pas. 

i5 décembre. — En route pour le haut Tombetla (Cou- 
roucouri). 

Me voici encore dans le maudit sentier de la forêt 
vierge , mais cette fois il est meilleur que celui du Yaore ; 
on voit qu'il est beaucoup plus fréquenté. 



-nAAAA*- 



CHAPITRE XII. 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES (suite). 



■MMM/UWMo^ 



Le chemin des Moonpidiennes. — Nous prenons par le 
sud et nous nous rapprochons du Moonpidienne Ouà. Le 
pays est plat, coupé de nombreux petits igarapés à sec et 
semé d'innombrables petits lacs qui, pendant la saison des 
pluies, doivent faire, dans cette région de montagnes, 
comme un marais ininterrompu. Mes hommes m'affir- 
ment qu'alors, au beau milieu de la chaîne de partage, 
on peut faire en pirogue des voyages d'une quinzaine 
de jours. 

Le caoutchouc est très commun ainsi que le batatas, 
mais l'exploitation devrait être bien peu lucrative dans 
un district aussi éloigné des centres, si dépourvu de 
population et où les communications sont si difficiles. 

La foret n'a nulle part ce caractère de magnificence que 
je lui ai vu si souvent prêter dans tant de descriptions. En 
bien des endroits, elle est grêle, maigre et mesquine. 
La chasse est rare comme dans les forêts du Tchipe Ouâ. 

Nous dormons sur les bords d'un petit lac qui se déverse 
dans la rivière des Moonpidiennes. Ce petit cours d'eau, 
comme la plupart de ceux de la contrée, est bordé de 
petits lacs débordant pendant la saison des pluies, mais 
presque à sec maintenant. Mes hommes y flèchent quelques 



36o A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

poissons. Si nous avions une « tarafa » la pêche serait cer- 
tainement admiral)le. 

Mes trois Taroumans et mon Chirioue sont des plus 
complaisants. Je suis loin de regretter mes gredins d'Ator- 
radis. 

i6 décembre. — Hier, nous avons fait sept heures de 
marche, aujourd'hui^ nous en faisons six. 

Nous passons le Moonpidienne Ouâ, large de dix mètres, 
avec vingt-cinq centimètres d*eau. 

Le caoutchouc est toujours abondant. 

Nous longeons maintenant la rive méridionale de la ri- 
vière des Moonpidiennes. Nous traversons six petits igara- 
pés à sec qui vont à cette rivière, et qui n'ont pas de nom, 
me dit le Tarouman qui parle ouapichiane. 

Nous couchons à une petite montagne qui doit être un 
contrefort des monts du Tchipe Ouâ. 

J'ai donné mon fusil au Chirioue qui revient avec un ta- 
titou que nous boucanons séance tenante. Chacun se char- 
gera un peu plus, mais les provisions, du moins, ne nous 
manqueront pas. 

La forêt est pleine de carajirous et de toukas. 

1 7 décembre. — Aujourd'hui , nous marchons huit 
heures dans une suite de montagnes et de plateaux es- 
carpés; Teau manque. Nous sommes forcés de nous con- 
tenter de Teau fétide que nous trouvons dans les bas-fonds 
des ruisseaux à sec. Ces plateaux se relient aux monts du 
Tchipe Ouâ et du Moonpidienne Ouâ. Toute la chaîne de 
Ouaranac à Youroure repose sur un soubassement de hauts 
plateaux. Ces hauts plateaux, peu élevés comparativement 
aux montagnes qui émergent de leur masse, constituent la 
chaîne de partage entre les sources de TEssequibo et celles 
du Trombetta, et par suite entre TAtlantique et T Amazone. 

Le sentier est mauvais. Dans bien des endroits il a com- 



A TRAVERS LES FORETS VIERGES. 36 1 

plètement disparu. Je marche dîfïicilement, nies chaussures 
sont hors d*usage et mes pieds sont blessés. Mais je verrai 
le Couroucouri. Demain, parait-il, nous arriverons à l'A-^ 
pini, mais ce ne sera qu*dprès-demain que nous trouverons 
des Moonpidiennes* 

i8 décembre. — Le pays redevient plat et le sentier 
devient meilleur. Aujourd'hui, six heures de marche. 

Nous passons huit igarapés sans nom qui vont tous à 
TApini et qui appartiennent par conséquent au bassin du 
Trombetta. Les lacs sont toujours très nombreux. Il est 
bien possible en effet, que, pendant Thiver, ils établissent 
des communications permanentes pour pirogues entre la 
crique Moonpidienne et TApini. 

Mes gens sont joyeux et montrent toute la bonne vo- 
lonté imaginable. Toujours et partout, au début n'est-ce 
pas la même chose? Le Chirioue me dit que , de chez les 
Moonpidiennes, il me conduira, si je veux, chez lui, à la 
Canère , et de là chez les Ouayeoués. 

Nous atteignons la rive septentrionale de la crique Apini 
qui n'a que cinq mètres de largeur et est presque à sec. 
11 y avait là, autrefois, une maloca moonpidienne, qui a été 
abandonnée il y a une dizaine d'années. H subsiste encore 
quelques vestiges de roças. Nous y trouvons même des 
bananes, des pupunhas, et des ananas qui sont revenus à 
l'état sauvage. 

Chez les Moonpidiennes. — 19 décembre. — Aujourd'hui, 
après quatre heures de marche, nous arrivons à un petit 
village moonpidienne composé de trois cases-ajoupas petites 
et sales. Dès que les Moonpidiennes ont su que le blanc 
arrivait chez eux, ils ont couru se cacher dans la forêt. 
Mes hommes vont les chercher, pendant ce temps j'inven- 
torie les ajoupas. Un long examen n'est pas nécessaire 
pour constater que les Moonpidiennes, malgré la noblesse 



362 A TBAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

de leur race, la beauté de leurs traits, leur vigueur phy- 
sique qui les met bien au-dessus des Taroumans, sont aussi 
complètement dépourvus d'industrie que ces derniers. 

Les Moonpidiennes arrivent enfin, timides, mais le dé- 
ballage de mes marchandises et surtout de fréquentes li- 
bations de cachiri, rendent les sauvages confiants et lo- 
quaces. Par l'intermédiaire de mon interprète tarouman, 
ils m'apprennent que leur tribu, jadis très nombreuse, est 
aujourd'hui bien réduite. Elle ne compte plus qu'une 
vingtaine de malocas. Ils attribuent cette disparition aux 
massacres commis par les Garas et surtout les Paricotes. Je 
trouverais plutôt la cause de leur disparition dans cette 
loi mystérieuse qui aujourd'hui tue les sauvages en masse, 
au fond de leurs forêts bloquées par les blancs. 

Le costume est le même que celui que j'avais remarqué 
chez le tuxau boiteux. Ce sont des calembés, des bracelets, 
des coiffures cylindriques faites en écorce et diversement 
préparées. Les cheveux sont longs et enroulés dans un étui 
d 'écorce. 

Je persuade à mes hommes et à quelques Moonpidiennes 
de m'accompagner jusqu'au Couroucouri. 

20 décembre. — Le sentier que nous suivons est celui 
qui va chez les Piannocotes, passant entre les Paricotes et les 
Caras par les sommets de l'irikouné. On trouve, à cinq ou 
six jours de marche, le premier village Piannocote. Cette 
voie n'est guère sûre. Les Caras, les Paricotes et d'autres 
canaémés du Couroucouri Dekeuou assassinent de temps à 
autre les vovaaeurs. 

En sortant du village moonpidienne, le sentier est bon, 
comme toujours en pareil cas. Je le poursuis deux heures, 
mais ces deux heures en valent bien quatre des précédentes. 

La forêt est pleine de toukas. Malheureusement leur temps 
est passé. Nous trouvons aussi quelques maracujas. Nous 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 363 

passons sept igarapés, les trois premiers vont à TApini, les 
quatre derniers au Couroucouri. 

Aux sources du Tromhetta. — Voici le bras occidental du 
haut Trombetta, le Couroucouri. A l'endroit où je le ren- 
contre se trouvent quelques bois carbonisés dans un abatis, 
et les restes d'un petit village disparu qui s'appelait Manouri. 

Environ vingt-cinq ou trente Français dorment sur les 
bords de celte mystérieuse rivière. Depuis quinze ans, cinq 
ou six expéditions Françaises sont parties pour remonter le 
Trombetta, quelques semaines après leur départ d'Obidos 
elles cessèrent de donner de leurs nouvelles. Depuis dix ans, 
huit ans, cinq ans, on attend. Rien. Tous sont morts sans 
doute : les fièvres ou les canaémés leur ont fait un sort. 
Deux surtout de ces expéditions sont populaires à Obidos et 
au bas Amazone. Celle de Mullet, qui partit avec dix-sept 
personnes pour étudier les mines du haut Trombetta; et 
celle de Gaya, médecin de marine qui, vers 1875, en mis- 
sion officielle je crois, remonta le même cours d'eau. 

Sont-ils morts? Quand , dans la haute mer, par un gros 
temps, une barque est prise par la tempête, la vague éternelle 
qui roule son linceul sur les victimes englouties ne va pas 
conter à la terre l'histoire des pécheurs perdus. Si seulement 
ils avaient pu envoyer leur extrait mortuaire, on se serait mis 
à les admirer, une fois qu'on les aurait tenus pour massacrés 
d'une façon bien incontestable et officielle. 

Le Couroucouri est une médiocre rivière d'une vingtaine 
de mètres de largeur, barrée de cachoeiras en cet endroit 
et presque à sec. 

Comme il me serait agréable de poursuivre ma route jus- 
que chez les Roucouyennes! Rien ne me serait plus facile, 
par les Piannocotes; ou bien, si j'avais des civilisés avec moi, 
un peu plus bas, je construirais une pirogue, descendrais le 
Couroucouri, remonterais le Ouanamou, et arriverais ainsi 



364 A. TRA.VERS LES FORETS VIERGES. 

tout près du Parou. Mais mes ressources sont trop limitées 
et ma situation est trop incertaine. Je me contente délaisser 
au Courouco.uri un petit témoignage de ma visite, témoi- 
gnage vain et fragile comme toutes les choses de ce monde : 
mes initiales, H. -A. C, gravées avec la pointe de mon cou- 
teau sur une roche erratique au milieu de la cataracte. 

U amitié des Moonpidientœs . — ai décembre. — Retour 
au village moonpidienne où nous attend un cachiri monstre* 
Mon interprète tarouman ayant su, par mes Atorradis, mon 
faible pour les bananes, les ananas et les papayes, me pro- 
cure une énorme quantité de ces fruits, estimant que je dois 
faire aussi mon cachiri. Et pendant qu'ils dansent et qu'ils 
l^oivent dans le carbet, moi, dégustant les fruits des tro- 
piquQ^, je me sens presque attendri par la touchante attention 
de ces sauvages. Ils sentent qu'il y a un abîme entre eux et 
moi, et pourtant ils sentent aussi que je les aime. Plus on 
étudie rhomrne, plus on trouve qu'il est partout le même, 
bon et mauvais, complexe et contradictoire, monstre incom- 
préhensible, comme disait Pascal. Ils sont là, fort nombreux; 
des bandes de Moonpidiennes sont arrivées des malocas 
voisines. Tous, à moitié ivres, suant, hurlant, s'amusant 
beaucoup, s'empressent de temps à autre autour de moi. 
Quels sentiments peut inspirer à ces vieillards, à ces guer- 
riers, à ces jeunes femmes, le visage pâle, le premier qu'ils 
voient, qui est là, un peu rêveur et assombri, essayant de 
mettre son âme à l'unisson de celle de l'humanité primitive? 
Ils viennent auprès de mon hamac et me récitent, sur un ton 
chantant, des syllabes douces dont je ne comprends pas 
la signification. C'est peut-être comme cela que l'on parle 
au prisonnier qu'on va manger. Et l'on me croit mort à 
Boa Yista, mort à Manâos, mort en Europe. Et la forêt, noire 
et profonde, qui s'étend à l'infini, et peut-être plus encore 
mes pensées actuelles, mettent entre la civilisation et l'exilé 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 365 

un océan dont je ne puis mesurer la largeur. J'en demande 
bien pardon aux fanatiques de la doctrine fort contestable 
du progrès indéfîni, mais croit-on qu'il y aurait moins de 
bonheur à revivre avec les hommes de l'âge de pierre d'au- 
jourd'hui, l'âge d'or des cavernes, qu'à s'enivrer de la fièvre 
yankee? Pourquoi se donner tant de mal pour se rendre plus 
heureux? A. quoi bon ? Tessence est la .même et la fin aussi. 

Il faut donc que je revienne. Ce n'est jamais sans un senti- 
ment d'amertume que l'on revient sur ses pas. Mes hommes 
voient que je suis triste et me demandent par l'interprète ta- 
rouman si ce n'est point que je mVnnuie de voyager ainsi, 
seul de ma race, chez des gens que je ne connais pas. L'ex- 
plication à donner serait trop longue et je me contente de 
sourire. ' 

J'ai vu le Trombetta à sa source : mince satisfaction sans 
doute, mais enfin c'était le but démon voyage, j'avais an- 
noncé en France que j'y arriverais, j'y suis arrivé ; de plus 
j'ai constaté d'une manière positive qu'on peut aller de 
Cayenne au rio Branco sans rencontrer de tribus « bravas ». 
Maintenant^ avec cette modeste fleur, si péniblement cueillie, 
je vais revenir à mon point de départ. 

Et que vais*je trouver à Manâos? Sans doute cinq lignes 
officielles qui m'obligeront à ne pas rentrer en France, de 
si tôt. 

Eh parbleu ! Nous verrons bien. « Toda a terra é patria 
pelo forte, » 

22 décembre. — Sous le coup d'un vague ennui, comme 
il arrivequand on a atteint un but difficile, longtemps pour- 
suivi; alors que l'on sent plus fortement qu'à l'ordinaire 
que la vie ne tient rien de ce qu'elle promettait; obsédé par 
les incertitudesde ma situation là-bas, énervé par les ennuis 
de l'attente, je sens que je vais tomber malade encore une 
fois, quand mon Chirioue me répète l'offre qu'il m'avait 



366 A TRAVERS LES EORÊTS VIERGES. 

déjà faite au début du voyage, mais que j'avais prise pour 
une fanfaronnade : a Blanc, veux-tu que je te conduise 
chez les Ouayeoués? » 

Encore une fois j'étais sauvé. Revenir par un autre che- 
min, c'était toujours prolonger le voyage dans l'inconnu, 
soutenir l'émotion. MesTaroumans reviennent sur leurs pas, 
je mets tout ce que je puis dans la malle que je donne à mon 
Chirioue^ distribue aux Moonpidiennes et aux Taroumans 
les objets que je ne puis emporter, et nous partons tous deux, 
mon jeune Chirioue el moi. 

Le plateau des Cliirioues. — Il n'y a pas très loin du vil- 
lage moonpidiénne de l'Âpini au village chirioue de la Ca- 
nère. Cepend^tnt nous passons deux jours, c'est-à-dire en- 
viron seize heures de marche à faire ce voyage ; le sentier, 
ou pour parler plus exactement, la piste, ne faisant qu'es- 
calader des crêtes et se précipiter au fond des ravins. Il 
existe, entre l'Apini et la Canère, un plateau horriblement 
bosselé, déchiré, déchiqueté, tourmenté^ que faute d'un nom 
local j'appellerai le plateau des Chirioues. C'est ce plateau 
qu'il faut franchir. 

Peu après notre sortie du village des Moonpidiennes, nous 
arrivons à l'Apini. Cette rivière, au point où nous la passons 
sort d'une grande nappe d'eau, lac à demi desséché que le 
Chirioue appelle la Lagune de la montagne (Carichie De- 
keuou) et qui, dans sa partie méridionale, enverrait un émis- 
saire rejoindre la Canère. Mais cette communication dont je 
n'ai pas de raison de douter, car les Indiens ne m'ont jamais 
trompé dans les renseignements géographiques qu'ils m'ont 
fournis, n'est comme la plupart de celles de la contrée, qu'une 
simple curiosité géographique. Le lac de la montagne parait 
avoir encore, bien que nous soyons au cœur de l'été, assez 
d'eau pour une pirogue, mais l'Apini est actuellement un 
torrent avec quelques flaques d'eau et l'émissaire du lac 



' A TRAVERS LÇS FORlÊXS VIERGES. 367 

allant à la Canère doit être dans les mêmes conditions. La 
communication n'est pas utilisable. 

Maintenant nous grimpons le plateau. Le Chirioue, dans 
sa sollicitude, regarde souvent derrière lui pour voir si je ne 
perds pas le sentier, mais bientôt il cesse de prendre cette 
précaution, car il s'aperçoit que moi aussi j'ai l'œil et le 
pied indiens. 

De liants rochers, couverts de plantes grimpantes dans 
lesquelles grouillent des reptiles, sont jetés au hasard sur le 
plateau, parfois posés en équilibre les uns sur les autres. Une 
couche végétale qui recouvre, on ne sait par quel phéno- 
mène géologique, ces blocs isolés, est parfois tapissée d'her- 
bes de la prairie et parfois de ornée panacocos gigantesques. 
Par moments, arrivés au sommet d'un pic, nous découvrons 
dans les profondeurs de la masse végétale un couloir, une 
éclaircie, et, au fond, une espèce de piscine dans des rochers 
blancs. Il y a là, sans doute, des poissons morts, les vautours 
tourbillonnent à l'orifice du gouffre et des insectes sans nom 
et sans nombre grouillent en nuage à la surface des eaux 
croupissantes. 

Chasse aux pécaris. — Le Chîrioue va devant, et sautant, 
grimpant, rampant, je le suis. A un certain moment, des- 
cendant une pente, je vois au fond d'un ravin rocailleux, 
portant encore les traces du séjour et des ravages des eaux 
de l'hiver^ trois cochons sauvages dans des poses méditatives. 
Je pousse le cri d'appel des Indiens, les pécaris lèvent la 
tête, mais bientôt, le Chirioue, bondissant comme un fauve 
dans les broussailles, est près de moi et mê fait comprendre 
qu'il a compris. H prend mon fusil et, m'indiquant un pic 
encore lointain, il me fait signe de m'y rendre, car c'est là 
que nous allons dormir. Lui, il va chasser les pécaris, notre 
dîner, qui se promène en bas. 

Dédaignant le sentier, que d'ailleurs je ne reconnais 



368 A TRAVERS LES FOR^.TS VIERGES. 

plus, droit au but, je dirige mon escalade vers le pic où 
nous allons dormir. Arrivé, j'installe mon hamac, vais me 
baigner dans une mare vaseuse qui est à côté, puis, la 
tête dans la main, mon sabre à ma portée, je me balance 
dans mon filet de mirilis. Je trompe la faim en Tumant des 
pipes, et j'écoute sans rien entendre, et je regarde sans 
rien voir. 

La nuit vient et pas de Chirioue. Je vais chercher du 
bois et fais du feu. J'appelle, pas de réponse; je dé- 
charge mon revolver, la forêt n'a même pas d'écho. Et 
la nuit noire m'environne et les singes commencent à 
hurler et les tigres à rugir. Chose singulière, dans les mi- 
lieux civilisés, l'attente m'a toujours exaspéré. Je n'ai 
jamais pu acquérir cette maudite vertu de la patience. 
Mais ici que m'importe! Mon Chirioue s'est enfui, il ne 
reviendra plus, me voici seul dans la grande forêt déserte, à 
la cime d'une montagne sans nom, dans la Guyane centrale. .. 
Que m'importe ? Le plus fâcheux , c'est d'avoir perdu 
mon fusil, mais, demain avant de partir, je déjeunerai 
d'un chou palmiste, faisant sud-ouest je rencontrerai la 
Canère que je remonterai jusqu'au village, je ferai com- 
prendre au tuxau que je veux être reçu dans sa famille, 
et quand j'aurai un arc, des flèches et du curare, je m'en 
irai à de nouvelles aventures ou bien me naturaliserai 
Chirioue et ferai ma Thébaïde ici. Je suis libre, indépen- 
dant et riche dans ces forêts. Ne suis-je pas citoyen du 
monde? 

Et je m'endors. Mais voici mon Chirioue qui bondit 
près de mon feu, il s'est fabriqué un panacou dans lequel 
il porte un pécari dépecé. H a fait le tour de la montagne, 
courant après un des porcs, l'a acculé, l'a tué à coups 
de sabre, et comme il a dû se fabriquer un panacou 
pour transporter la bêle, qu'il n'a pas voulu, sans pren- 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. SÔQ 

dre de bain, rentrer au logis, il est resté trois heures de- 
hors. Il trouve d^ailleurs tout naturel que je ne me sois 
pas impatienté. 

Après ce souper inespéré, je cause avec mon ami le 
Chirioue. Il sait à peu près vingt mots de ouapichiane, 
et c'est au moyen de ce petit dictionnaire et de beau- 
coup de signes que nous nous faisons comprendre Tun par 
lautre. La montagne de Fattente s'appelle la montagne 
de TAnana (INana Dekeuou), parce qu'elle a la forme de 
ce fruit. Demain, nous arriverons de bonne heure à une 
maloca chirioue. 

^3 décembre. — Le soleil était encore peu élevé au- 
dessus de l'horizon quand nous arrivâmes à la maloca de 
Yépou, un parent de mon guide. Elle nous parait abandon- 
née, mais les femmes se montrent bientôt. Nous ayant vus 
venir de loin et ne sachant si le blanc et son compagnon 
n'étaient point des canaémés, elles s'étaient cachées dans 
la forêt. Elles se rapprochèrent en reconnaissant mon guide. 
Les hommes sont à la chasse. 

Un bambin de la maloca, petit garçon de huit à dix ans, 
se prend pour moi d'une affection subite, il me presse les 
mains, me fait des caresses^ et il me dit qu'il veut m'accom- 
pagner jusqu'au village. Entre la maloca de Yépou et la 
maloca voisine de Tépi, nous cheminons sur un vaste pla- 
teau découvert, crayeux et nu, sans un arbre ni une herbe, 
où le soleil nous cuit et où la réverbération nous aveugle. 
H n'y a personne chez Tépi, mon guide me dit qu'il 
pense que tous les gens de la maloca sont allés au village. 

Nous descendons le plateau des Chirioues par une pente 
abrupte et périlleuse et arrivons à la Canère qui, profondé- 
ment encaissée, roule, sur un lit de petits cailloux noirs, 
ses eaux claires et chantantes. Le cours d'eau a environ 
dix mètres de largeur, et, si on veut sauter de pierre en 

T. II. 24 



370 A TRAVERS LES EORÊTS VIERGES. 

pierre, on peut le passer à pied sec. Au-dessous du point 
011 nous sommes, il ne porte plus pirogue. 

Village chirioue. — Le village, situé sur l'autre rive, à 
une portée de fusil, se compose de deux grands hangars 
et d'une demi-douzaine d'ajoupas. 11 s'y trouve actuelle- 
ment une vingtaine d'individus. Je ne sais qui a prévenu 
les Chirioues de mon arrivée, mais, à l'empressement qu'ils 
mettent à venir me recevoir, je vois qu'ils m'attendaient. 

24 décembre. — C'est toujours une grosse affaire que 
d'arriver dans un petit centre indien, surtout dans une nou- 
velle tribu. Souvent vos hommes en profitent pour vous 
dire que du moment que vous pouvez engager en cet en- 
droit de nouveaux porteurs, eux, qui sont fatigués, vont 
s'en retourner. Ici, le ouapichiane n'est plus entendu, je 
n'ai pas le temps d'apprendre de nouveaux dialectes, puis- 
que je rentre, et cependant je ne voudrais pas revenir par 
le Yaore, mais par les Ouayeoués et Ouachare. Pourtant, 
je ferai tout de même ce voyage, mon bagage est devenu 
fort léger, le sentier de la forêt m'est devenu familier, et 
les fatigues comme les privations me sont indifférentes. 

Le chemin des Ouajeoués. — 2 5 décembre. — Mon 
Chirioue fidèle m'accompagne jusque chez les Ouayeoués 
du Bourecochie, avec sa femme et sa petite fille. Le fils 
d'un tuxau ouayeoué, en villégiature à la Canère, se joint 
à nous. Quatre personnes; mais voici maintenant que je 
voyage comme Stanley! Quelle Tour de Babel, tout de 
même, que mon expédition! Les Chirioues ne parlent que 
tarouman, le Ouayeoué ne parle que son dialecte, et je 
n'entends ni l'une ni l'autre de ces deux langues. Ce qui 
n'empêche pas le Ouayeoué et le Chirioue de s'égayer 
beaucoup ; ils s'amusent à se crier des phrases de leur 
idiome que chacun d'eux répète consciencieusement sans 
y rien comprendre. Et de rire jusqu'aux larmes! 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 871 

Ce qui m'affecte le plus, c'est l'ëtat de mes pieds 
qu'une marche forcée blesse et fait enfler outre mesure. 
Je ne puis plus, depuis quelques jours, lacer mes sou- 
liers, d'ailleurs en loques. C'est le moment de serrer les 
dents. Il y a aussi mon eczéma, mais j'y suis* habitué, 
mon traitement aux sucs corrosifs occupe mes loisirs. 
La maladie du corps guérit l'inquiétude de l'esprit. De 
nouveaux cercles et de nouveaux boutons apparaissent qui 
crèvent en laissant de petites tumeurs rouges. Cela m'empê- 
che maintenant de prendre des bains devant mes Indiens 
que ma maladie effraierait. Je suis anémique à faire peur. 
Le traitement de Tanémie est pour plus tard; pour Tec- 
zéma, je m'en débarrasserai en France, en absorbant de 
l'arséniate de soude à fortes doses. En attendant, il 
faut marcher. 

De la Canère au Mapouerre, le pays est désert. On 
compte un jour de la Canère au Chioudecoure, et deux 
du Chioudecoure au Mapouerre. Dans ces régions, l'éva- 
luation d'une distance en heures de marche ne saurait 
avoir absolument rien que d'approximatif. Il faudrait 
pouvoir tenir compte à la fois des sinuosités du sentier, 
des difficultés de l'escalade des montagnes, du nombre 
et de la raideur des pentes, toutes particularités dans 
lesquelles il n'est pas possible d'apporter une évaluation 
scientifique. 

Noël. — Aujourd'hui 25 décembre, jour de Noël en 
Europe, nous allons coucher au Chioudecoure. Après le 
village, nous nous engageons dans une grande plaine, 
maigrement boisée, d'où nous distinguons très bien le talus 
méridional du plateau des Chirioues. Nous longeons un 
lac et passons de larges igarapés qui s'y rendent. Ce lac 
débouche dans la Canère par un petit émissaire. Aujour- 
d'huiy lac, igarapés et émissaire sont taris, boueux, va- 



Z']2 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

seuxy fétides. Les vautours y mangent les poissons morts. 
Une végétation d'arroumans et de maripas couvre la con- 
trée. Les grands arbres ont presque disparu. 

Un peu plus loin, c'est un autre lac, mais encore pleia 
d'eaux vives, pourtant diminuées. Des collines demi*circu- 
laires Tenlourent du côté de Test; du côté de l'ouest, à 
l'époque des grandes eaux, il se déverse peut-être par le 
lac précédent. 

Ensuite, c'est l'ascension du Youroure. Je ne sais si 
Youroure, en tarouman ou en ouayeoué, signifie touka, 
toujours est-il que cette montagne serait mieux nommée 
de ce dernier nom. De la base au sommet, et sur les deux 
pentes, on y trouve le touka en famille ou à peu près. 
L'ascension du Youroure est facile , cette montagne est un 
énorme dos d'âne sans rochers ni ravins avec une forêt 
très propre sans végétation parasite, lianes ni fourrés. Arrivé 
sur le sommet du Youroure, on embrasse tout le pano- 
rama des grandes montagnes de la chaîne centrale : Oua- 
chare , Mapouerre Ouâ Dekeuou , Couroucouri Ouâ De- 
keuou, Irikouné, décrivant un immense arc de cercle qui 
remplit l'horizon. 

Plus près, à nos pieds, c'est la grande plaine du Chiou- 
decoure avec un pic isolé qui n'a pas de nom dans le pays, 
et qu'une malheureuse aventure arrivée à mon Chirioue 
me fit appeler le pic du Tigre. 

Dans la plaine du Chioudecoure, plus élevée et mieux boi- 
sée que celle de la Canère, nous passons cinq igarapés pres- 
que à sec, puis nous arrivons à la rivière qui, à l'endroit 
où nous la passons, a environ une quinzaine de mètres de 
largeur et peut encore porter pirogue. 

De mon hamac, sous lequel flambe un petit feu, car il 
ne fait pas chaud dans cette forêt, je contemple une 
poétique scène de la vie sauvage. Mon jeune Chirioue 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 3'] 3 

et sa jeune femmes tous les deux assez laids, encore plus sa- 
les et très barbouillés de génipa, tous deux nus, sont assis 
Tun en face de Tautre, à la façon des Turcs ou des tailleurs. 
Ils sont très rapprochés ; leurs genoux et leurs poitrines se 
touchent. Ils se prennent innocemment la tête et se ti- 
rent mutuellement leurs poux qu'ils mangent à belles 
dents, 

26 décembre. — Ce matin, je tue un aigle. Mon peu- 
ple en a oublié de déjeuner. Il passe le temps à se par- 
tager les plumes de ma victime. 

Le tigre et le poison indien. — Aujourd'hui, c'est jour 
de chasse. En arrivant sur les bords d'un petit lac, au 
pied du pic isolé, le Chirioue, apercevant je ne sais quoi, 
prend une de ses flèches empoisonnées, et, à pas de loup, 
s'en va l'arc tendu. Pour être prêt à tout événement, 
j'arme mon fusil. Pendant que je regarde, j'entends sou- 
dain un formidable et horrible rugissement : c'est mon 
jeune homme qui vient d'envoyer dans le corps d'un 
tigre une de ses flèches enduites d'ourari. Les effets du 
poison sont rapides, cependant le fauve ne meurt pas sur 
le coup. Il écume, rugit avec fureur, et, comme aveugle, 
bondit dans tous les sens, pendant que le Canerien, sa 
moitié, sa progéniture et l'ami Ouayeoué, se sauvent comme 
de beaux diables dans toutes les directions. Avec une 
double décharge de gros plomb au défaut de l'épaule, 
j'achève le camarade que mon Chirioue avait mal tué. 

Nous faisons peu de chemin aujourd'hui. Après avoir 
passé trois igarapés qui vont au lac du pied de la montagne, 
nous nous arrêtons au pied de Mapouerre Ouâ Dekeuou 
pour y passer la nuit. 

27 décembre. — Cela va être une rude journée aujour- 
d'hui. Il va nous falloir escalader la montagne et traverser 
ime assez grande plaine pour arriver jusqu'au Mapouerre 



374 ^ TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

où se trouve la nialoca d'un tuxau ouayeoué, le père de 
mon compagnon. 

Outre mes deux maladies (Teczéma et l'enflure des pieds), 
il vient de s'en déclarer une troisième. Me voici comme le 
conservateur du musée de Cayenne, M. Voisin, qui avait 
toujours en même temps six maladies différentes , dont la 
plus bénigne suffisait à l'empêcher de travailler. Il ne lui 
manquait que le choléra. Cependant le brave homme mou- 
rut très vieux. Mais je ne sais s'il m'en arrivera autant. J'ai 
maintenant au gros doigt du pied gauche une profonde 
blessure que je me suis faite en me baignant, et qui rend 
du pus en abondance. Je m'en vais avec mes trois maladies, 
dont la dernière m'empêche de remuer un ^ pied, entre- 
prendre un voyage d'un mois de marche. Et il n'y a pas 
moyen d'hésiter, il faut marcher. Attendre, en soignant des 
maladies, l'échéance de quelque grande nouvelle qui doit 
être nécessairement très heureuse ou très funeste, semble 
être, depuis dix ans, Tinévitable refrain de la ballade de 
mon existence. Comment ne pas devenir philosophe dans de 
pareilles conditions? Toutefois, ce n'est pas gai , et, par mo- 
ments, il me prend envie (pardon de la confession, qui n'est 
d'aucun intérêt pour la science géographique) de me marier 
pour voir si la chance tournera. 

La montagne du Mapouerre , dans laquelle nous traver- 
sons cinq igarapés, les deux premiers allant à l'Âpini, les 
trois derniers formant l'Âpati, affluent de gauche du Ma- 
pouerre , est une large montagne fortement ravinée, séparée 
en autant de massifs distincts par les ruisseaux qui la tra- 
versent, et rappelant Touaroude, dont elle doit avoir, à peu 
de chose près , l'altitude. Les arbres à caoutchouc sont très 
communs dans ses ravins; par endroit ils vivent en familles. 
N'était le manque de voies de communication, il y aurait 
certainement quelque chose à faire en s'installant le premier 



A TRAVERS LES FORETS VIERGES. 3^5 

dans une grande tribu comme celle des Ouayeoués et en s'y 
assurant pour quelque temps le monopole de Texploitation 
de la gomme. 

Mais il n'existe aucune voie de communication praticable. 
Les canaémés empêchent d'aborder les Ouayeouës par le 
sud; or, rien n'est plus affreux que les sentiers qui condui- 
sent du haut Essequibo chez les Ouayeoués. Pour ce qui 
est, par exemple, du sentier du Mapouerre Ouâ Dekeuou, 
il est à peine praticable par des Indiens. Qu'on imagine une 
montagne rocheuse à pentes successives très rapides, un 
sentier à peine indiqué dans une forêt inextricable; des ra- 
vins au fond desquels il faut se laisser glisser; des murailles 
de granit sur le flanc desquelles on grimpe en s'accrochant 
aux lianes et aux parasites; des abîmes que l'on passe sur 
des troncs d'arbres parfois pourris; des hectares de forêts 
déracinées par la tempête au milieu desquelles il est indis- 
pensable que l'homme se souvienne de ses facultés de l'é- 
poque simienne , passant dessous, dessus , grimpant le long 
des branches; ajoutez à cela la frayeur qu'inspirent aux In- 
diens les canaémés de Couroucouri, et vous auriez une idée 
des douceurs que réserve au touriste une promenade dans la 
montagne du Mapouerre, surtout si vous êtes déjà à moitié 
éclopé. 

Nous avons commencé notre ascension à cinq heures 
du matin, et le soleil se couche comme nous franchissons, 
avec le dernier affluent de l'Apati, le dernier contrefort de 
la montagne. C'est au clair de la lune que nous passons trois 
petits ruisseaux qui vont au Mapouerre, et que nous arri- 
vons enfin sur les bords de ce cours d'eau. Le Mapouerre, 
en cet endroit, a vingt-cinq mètres de largeur, et il aurait 
encore assez d'eau pour porter des pirogues, mais il n'y en 
a pas au village. 

Arrivée chez les Ouayeoués. — Le village du tuxau , situé 



376 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

sur la rive droite du Mapouerre , se compose de la maloca 
du tuxau et d'une autre maloca. 

28 décembre. — On m'avait installé hier soir dans un 
recoin isoié de la maloca du tuxau. Personne ne m'y a dé- 
rangé. Aussi, ce matin y quand je me réveille, il est midi. 
La marche d'hier m'avait brisé. Le fonctionnaire Ouayeoué 
en pensera ce qu'il voudra , les Ouayeoués pourront bien 
me faire cuire , s'ils veulent , pendant mon sommeil, mais je 
déjeune à la hâte, et puis je redors. Il y a des moments où 
l'organisme est tellement exténué qu'on cesserait volontiers 
de vivre pendant deux ou trois jours, pour êlresùrde ne 
pas rêver, une fois les yeux clos et la bouche entr'ouverte, 
aux horribles fatigues endurées. 

29 décembre. — Je suis matinal , il n'est que huit heures. 
Le tuxau sourit, c'est bon signe, son fils lui aura parlé en 
assez bons termes de son compagnon blanc. Mais voici que 
le monarque parle ouapichiane. Dieu, quelle joie! c'est 
presque comme s'il parlait français : « Nrouaribaraka caraî^ 
aouna ténarénan, aoueune ngouaré mecarignc\ macoun 
apouerre miane. Denap mbaarare, denap canoucy aouna cai- 
méfia caraiite. » (Tu n'es pas vieux et tes cheveux sont 
blancs , tes yeux sont malades , va-t-en dans ton pays. Les 
chemins de la savane et de la forêt ne sont pas bons pour 
les blancs. ) 

Je fais comprendre au digne potentat que je veux aller 
jusqu'au Bourecochie, puis, de là, rentrer chez les Atorradis 
parles Tarims, les Japiis et les Toucanos. 11 secoue la tête 
d'un air de doute; cependant, affectueux et bon, il me donne 
quelques provisions de roule et autorise son fils à m'accom- 
pagner jusqu'au Bourecochie. 

Aujourd'hui, nous allons passer la montagne duTaroué- 
né, et nous arrêter chez un paget qui habite la rive gauche 
de ce cours d'eau. 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 3^7 

Lîi montagne du Tarouéné est moins élevée et moins dif- 
ficile à franchir que celle du Mapouerre. Cependant, bien 
que nous n'ayons aujourd'hui que six heures de marche, je 
suis extrêmement fatigué quand j'arrive chez le paget. Tou- 
tefois, je résiste assez bien aux marches forcées et à la priva- 
tion de nourriture, malgré mes blessures et mon état d'é- 
puisement. Les Indiens n'ont pas cette surexcitation nerveuse 
qui nous rend capables d'endurer, quand il le faut, des fati- 
gues, des privations, des souffrances excessives. Ils n'ont pas 
non plus à subir les réactions terribles et parfois mortelles 
qui suivent les surexcitations nerveuses trop prolongées. 

Le paget du Tarouéné habite, comme le tuxau du Ma- 
pouerre, un grand hangar circulaire à toiture faiblement 
conique. Ce n'est plus le type de construction du rio Branco 
et de l'Essequibo. La construction ouayeouéerappeUe plutôt 
celle des Ouayanas. Le mobilier est à peu près le même 
partout. Les animaux domestiques, chiens, aï, hoccos, ma- 
rayes, agamis, tortues, perroquets, aras, sont beaucoup 
plus nombreux qu'au Rio Branco. Les volailles ne sont pas 
rares. Ici , les habitations , le genre de vie, rappellent beau- 
coup plus les races primitives. 

3o décembre. — Aujourd'hui, nous nous rendons au 
Bourecochie. Nous passons le Tarouéné , guère moins im- 
portant que le Mapouerre, puis leCamenare, qui est près - 
qu'à sec; l'Apachi, sur la rive gauche duquel se trouve un 
village de six maisons, hangars ouverts, groupés au milieu 
d'un immense abatis, puis TOuroumionâoure, qui a dix 
mètres de largeur et très peu d'eau, et sur les bords duquel 
se trouvent quatre malocas, puis le Téréquerre et le Ca- 
raouirre, qui ont chacun une habitation, et arrivons au 
Bourecochie, petit affluent de l'Ouroumiouâoure. Sur la 
rive droite du Bourecochie, se trouve le premier des grands 
centres ouayeoués. 



378 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

Le village du Bourecochie se compose de neuf grandes 
malocas disposées sur deux rangs. La rue sert en même temps 
de place publique, elle est large et bien sarclée. Les maisons 
sont des bangars ouverts, rectangulaires ou circulaires, 
abritant chacun quatre ou cinq familles. II y a assurément 
plus de deux cents personnes dans ce village. 

Depuis le Mapouerre, j'ai vu environ trois cents individus 
de race ouayeoué. Malgré la rapidité de mon passage j'es- 
saierai cependant de faire quelques généralisations. 

Les Ouajreoués. — Les Ouayeoués sont une belle race, 
aux traits nobles, aux belles formes, au port majestueux. 
Ils appartiennent à laristocratie des tribus de Guyane. Les 
autres nations s'appellent iMacuchis (fils de Macous, abori- 
gènes), Ouapichianes (gens du Ouapi, bois dur dont ils fai- 
saient leurs arcs), Atorradis (gens du petit crocodile), 
Taroumans (gens de la grenouille); eux s'appellent les 
Ouayeoués, les blancs (de ouayeoué, le tapioca, dont la 
couleur est d'une blancheur parfaite). Ce doivent être des 
Caraïbes purs. 

Ils sont d'assez haute taille et de complexion vigoureuse, 
cependant ils sont très doux et fort craintifs. Je suis bien cer- 
tain que si je n'avais avec moi le fils du tuxau des Ouayeoués 
du nord, je trouverais toutes les malocas vides; à mon ap- 
proche , la population se cacherait dans les bois. I^ détona- 
tion d'une arme à feu les fait tous trembler de frayeur. 

Les femmes ont les formes un peu plus rondes et moins 
élancées que celles des Atorradies; elles sont cependant fort 
bien faites. Le visage est plein , régulier et d'expression très 
douce. La plupart du temps ce n'est qu'à Tâge de la nubilité, 
ou même après le mariage, que les jeunes femmes prennent 
la tangue. 

Les tatouages ne sont guère usités. Les ornements sont 
assez compliqués, mais aucun objet européen n'y entre. 



A TRAVERS LES FORETS VIERGES. 3^9 

Tangues et ca ïambes sont décorés. Les pendants d'oreilles 
sont faits de graines delà forêt, artistement travaillées. Les 
bracelets sont en écorce d'arbre blanche ou peinte. Us por- 
tent des colliers faits de dents de porc avec des espèces de 
dragonnes et plumes d'aras. Us portent assez volontiers les 
cheveux partagés sur le milieu de la léte, se terminant sur 
les épaules par une natte à la chinoise. Leurs acangatares 
sont petites et peu soignées. 

Les Ouayeoués sont plus industrieux que les tribus du 
Campo. Ils fabriquent de jolies flûtes en tibias de biches, qui 
sont fort appréciées dans toute la contrée. U est rare de ren- 
contrer, dans les sentiers de la forêt, un Ouayeoué sans sa 
flûte. Utire de son instrument des sons dont la gaieté, la 
netteté, le timbre sonore, étonnent celui qui est habitué 
aux mélopées vagues et tristes de la musique indienne. 
Une autre industrie assez remarquable de cette nation est 
la fabrication du fil qu'ils tirent du tucum et du carata, 
et qu'ils arrangent artistement en pelotes grosses comme 
le poing. 

Les Ouayeoués s'étendent, au sud, jusqu'au delà de l'E- 
quateur. Ce sont les Âssahys qui les empêchent de des- 
cendre jusqu'à Manaos. A l'est, ils habitent au sud des 
montagnes du Couroucouri et de Tlrikouné , où ils ont un 
village assez voisin d'un village piannocote. Les relations 
entre ces deux grandes tribus mansas et amies, ont lieu par 
le revers méridional de l'Irikouné. Elles sont assez rares, 
à cause des attaques fréquentes des Paricotes, des Gara et 
des canaémés des montagnes du Couroucouri. Un sentier 
va du village de l'ÂpachiauxPiannocotes; celui qui aboutit 
au Bourecochie se continue vers le sud, et un troisième 
unit ensemble les deux premiers. U parait qu'à eux tous, 
les Ouayeoués n'ont pas une pirogue, et que dans la région 
où le Mapouerre pourrait porter toute l'année des embar- 



38o A TRAVERS LES FORlÊTS VIERGES. 

cation, les Ouayeoiiés sont dans l'inlérienr, le long de leur 
sentier, ne s'aventurant guère à la rivière, que remontent, 
dit-on, des canaémés. Le Mapouerre n'est aulre que l'Uru- 
bu de Silves. Je ne crois pas qu'on puisse évaluer à moins 
de trois ou quatre mille le nombre total des Ouayeoués. 

J'aurais bien voulu passer la journée de demain au vil- 
lage du Bourecochie, mais il me faut profiter de suite de la 
bonne volonté de ma famille chirioue et de mon jeune 
chef ouayeoué, qui s'offrent de me conduire au premier 
village tarim, point d'où ils reviendront sur leurs pas. 

Fia (tannée, — 3i décembre. — Malade et cheminant 
péniblement dans les forêts vierges de la Guyane centrale. 
Il pleut. Cette fin d'année ne ressemble guère à la précé- 
dente, avec son dîner d'adieu au consul de France et à mes 
amis, à V Hôtel do Comercio, à Para! Ne vaut-il pas encore 
mieux être dans le grand bois, sous la pluie, avec des sau- 
vages, que d'être astreint à faire des visites de corps, à 
écouter ou à prononcer des discours officiels, à subir tous 
les usages ridicules dont notre civilisation formaliste a en- 
combré cette malheureuse journée? C'est ainsi que l'on 
se console de tout. Donc, en avant! Les pieds cou- 
verts de plaies, pouvant à peine me traîner, courant pour 
suivre mes hommes, n'ayant à boire qu'une eau fétide 
qu'on n'avale qu'en se bouchant le nez, à ne manger que 
la mince épiderme des fruits du palmier caumou. Un peu 
de maladie met de la poésie dans l'existence : l'optique 
de la vision interne et externe en est changé. 

Nous repassons à sec le Bourecochie, sur les bords du- 
quel se trouve une case ouayeouée actuellement vide, le 
Caraouirre, le Terequerre; puis trois petits igarapés allant 
tous les trois à l'Ouroumiouâoure et ayant chacun une 
maloca sur leurs rives. Enfin, nous arrivons à ce dernier 
cours d'eau sur la rive septentrionale duquel se trouve im 



A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 38 1 

« 

petit village tarim. Il y a un peu d'eau potable dans la 
rivière, la première eau potable que nous trouvons depuis 
ce matin. La forêt a été plate, broussailleuse, le sentier 
très mauvais, et la marche assommante. 

Premier janvier. — i'** janvier i885. — Tarims, je 
vous souhaite la bonne année! Les Tarims sont une frac- 
tion anciennement détachée de la tribu des Taroumans. 
Ils occupent le cours supérieur de TOuroumionâoure et le 
cours moyen du Tarouéné et du Mapouerre supérieur. Leur 
type, celui de leurs habitations, rappellent les Taroumans. 
Ils occupent une grande plaine basse, qui doit être en 
partie inondée l'hiver, entre la montagne du Tarouéné 
et celle des Japiis. La tribu ne compte pas plus d'une 
dizaine de malocas, soit deux cents individus environ. 

Les Tarims n'ont jamais vu de blancs. C'est la première 
fois qu'un Européen s'aventure dans ces parages. Il n'y a 
guère de danger cependant, car ces populations sont pa- 
cifiques. Il n'y aurait à craindre qu'une attaque des Chiri- 
coumes ou des Coucoichis qui, de temps à autre, pillent 
quelques malocas dans le Tarouéné et le Mapouerre. 

A mon arrivée au village on organise un grand cachiri 
pour fêter le fils du tuxau des Ouayeoués du nord. Les 
Tarims, les Japiis et les Toucanes se considèrent comme 
des clients des Ouayeoués. Ici, le cachiri est fait dans d'é- 
normes vases de terre, suivant l'usage des anciennes na- 
tions tupis. Souvent, ces grands vases sont ornés de dessins 
au génipa, représentant des losanges, des grecques, des 
cercles entourés de rayons. 

2 janvier. — Je passe ici la journée. Le Ouayeoué et la 
famille chirioue vont s'en retourner ce matin. Demain, je 
me rendrai chez les Japiis; des Japiis chez les Toucanes, 
des Toucanes à Paraouname. Il me faudrait un homme pour 
porter la petite malle qui me reste. 



382 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

TarimSj Japiis, Toucanes. — Vn gros et fort Tarim, qui 
s'appelle Ocri, ce qui signifie tigre, à ce que j'ai cru com- 
prendre, se dévoue. Il m'accompagnera jusqu'au Namatcln 
Ouà. 11 emmène avec lui sa femme et ses chiens. Il ne parle 
que tarim, un dialecte qui me parait assez diflerent du 
tarouman et du ouayeoué. Notre conversation est une pan- 
tomime. Il ne s'inquiète guère de moi, d'ailleurs, tout oc- 
cupé c|u'il est, aux heures de repos, à ses chiens et à sa 
femme. Et je ne suis guère tourmenté d'apprendre son dia- 
lecte. Mon état devient très grave« Jamais je n'ai autant 
souffert des privations de toutes sortes et de fatigues exté- 
nuantes. La fièvre me soutient, sans elle, je ne pourrais 
marcher. Mais j'ai peur de m'affaisser tout d'un coup. Il 
serait bête de mourir d'épuisement, dans ces contrées 
ignorées, après cinquante mois d'Equateur, et à la veille 
de se tirer d'affaire. La mort obscure, la veille de l'arrivée 
au port, en soi est aussi indifférente que telle ou telle autre 
mort, cependant il y a une curiosité vague qui rattache à 
l'existence; on est pris du désir de se regarder vivre et 
d'attendre Fâvenir pour voir s'il n'apportera pas du meil- 
leur ou du nouveau. Oh! Tarim! que j'ai hâte d'arriver 
au Namatchi Ouâ ! 

3 janvier. — Il n'y a que six heures de marche du vil- 
lage tarim au premier village japii. Le sentier, presque 
droit, court dans une forêt maintenant très sèche, mais 
qui porte les traces des inondations hivernales. Le caout- 
chouc est toujours abondant. Le sentier est bon et la marche 
est facile. Allons gaiment , en rêvant de Manâos et de la 
France. 

Après un igarapé à sec qui va à l'Ouroumiouâoure, nous 
traversons le Tarouéné, large d'une vingtaine de mètres en 
cet endroit, mais réduit à un mince filet d'eau entre de 
larges plages de sable. « Malade, p me dit le Tarim, et, en 



A TRAVERS LES FORIÊTS VIERGES. 383 

effet, je crois voir des tartarugas se sauver à notre droite. 

Jusqu'au village, nous longeons un affluent du Tarouéné, 
qui s'appelle le Mopeti. Nous passons un igarapé» puis un 
marais avec une maloca japii, puis un troisième igarapé sur 
la rive droite duquel se trouve le village composé de la case 
du tuxau, de celle du paget et de celle des administrés. 

Les Japii (aux yeux bleus, du nom de l'oiseau couleur 
cendre qui portecenom), se disent aussi Ouayeoués (blancs). 
C'est la plus belle race indienne que j'aie jamais vue. Les 
types blond-orange aux yeux bleus ne sont pas rares chez 
eux. On ne peut croire cependant à un ancien mélange avec 
les blancs; car, sans épilation aucune, les hommes sont 
complètement imberbes. Ils me traitent avec une grande fa- 
miliarité, et ont l'air de se considérer comme mes compa- 
triotes. Ils sont bien moins timides que les Taroumans et 
les Ouayeoués, et ont je ne sais quelle noblesse et quel 
naturel qui feraient croire à d'anciens Gaulois transportés 
dans les forêts de la Guyane centrale. La couleur de leur 
peau est d'un jaune clair et n'a rien du rouge brun des autres 
tribus. Leurs jeunes filles sont d'un blond très pâle; j'ai 
trouvé parmi elles des types de misses. Hommes et femmes 
portent des espèces de tangues, faites de peau de jaguar. 
Je trouve chez les Japiis quelque chose de sacerdotal, de 
militaire et de communiste que je n'avais pas encore rencon- 
tré. Ils ne parlent pas des Chiricoumes sans en rire. Certes, 
les Japiis sont une tribu intéressante. Je ne serais pas fâché 
de vivre une lune avec ces gens-là; mais, hélas! il faut 
marcher. Si je m'arrête, je vais tomber, cela est sûr. Or, 
il y a plus de deux mois que je n'ai plus de pharmacie. 
Plus le moindre flacon d'arsenic. Et voilà comment on ar- 
rive à faire de nouveaux voyages pour vérifier des points 
mal élucidés. 

Les Japiis sont peut-être environ cinq cents. Us s'éten- 



384 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

dent de la montagne jusqu'au Tarouéné et jusqu'au Ma- 
pouerre. 

4 janvier. — En route, Tarîm, en route! Nous franchis- 
sons la longue colline des Japiis, au sommet de laquelle se 
trouve une maloca de cette nation, et après avoir descendu 
le talus septentrional, nous entrons sur le territoire des 
Toucanes. Nous passons un igarapé à sec qui va au Ta- 
rouéné; puis, au milieu d'une immense clairière, qui 
est sans doute un ancien déFrichement abandonné, nous 
trouvons un premier village toucane : trois carbets au 
milieu d'une plantation de manioc. 

Qui fera jamais la carte ethnographique de la Guyane! 
Ces Toucanes sont des Indiens à moustaches, aux pom- 
mettes saillantes et aux yeux obliques. Â première vue, 
je les prends pour des Paochianas. Ils appartiennent pro- 
bablement, avec ces mêmes Paochianas, les Macus, les De- 
sanas, les Macouchis, à la race aborigène, ou plus exacte- 
ment, conquise, tandis que les Japiis, les Ouayeoués, les 
Atorradis, les Ouayanas, les Oyampis, appartiendraient à 
la race conquérante. 

Les Toucanes sont silencieux, très froids, un peu tristes; 
ils me regardent avec des yeux effrayés. Le Tarim cause un 
peu avec eux, comme il causait avec les Japiis, mais je ne 
crois pas qu'il connaisse bien les dialectes de ces tribus. 
Il n'emploie qu'un nombre très restreint de mots, et ac- 
compagne sa conversation de signes explicatifs. Les Tou- 
canes sont passablement sales, laids, leurs malocas ne sont 
que de petits ajoupas, dans le genre de ceux des Tarou- 
mans du tuxau boiteux. Ils habitent le bassin supérieur du 
Mapouerre. Jadis, leurs dernières malocas s'échelonnaient 
jusqu'au pied de Ouachare, mais les ravages des Coucoi- 
chis les ont fait reculer vers l'est. 

5 janvier. — Nous allons aujourd'hui coucher à la der- 



A TRAVERS LES FOR^ITS VIERGES. 385 

nîère maloca toucane après quoi nous entreprendrons de- 
main le passage de Ouachare. 

Nous traversons une grande plaine coupée à intervalles 
réguliers d'igarapés à sec qui se rendent au Mapouerre. Le 
premier de ces igarapés a deux ajoupas tucanes , le second 
également deux, le troisième est désert, le quatrième a 
une espèce de petite maloca rectangulaire, sorte de hangar 
à moitié fermé sur les côtés, un peu plus loin c'est un 
village Formé d'une demi-douzaine d'ajoupas, enfin, à 
Textrémité septentrionale de la colline des Japiis, un 
poulailler conique : c'est la dernière des habitations tucanes 
vers le nord. 

Il n'y a que des vieillards dans ce carbet, de grands 
vieillards maigres avec la moustache grise. Ils passent leur 
temps à préparer des breuvages et des élixirs. Marinas ^ 
dit le Tarim. Ce sont des pagets. Il est diffîcile de vivre 
d'une façon plus misérable que ces dépositaires delà science. 
Us nous donnent cependant la moitié d'une cassave pour 
nous rendre à Paraouname. Ni gibier, ni poisson , ni ca- 
chiri. 

Ouachare. — 6 janvier. — Nous passons les petits ruis- 
seaux qui forment les sources de Mapouerre, franchissons 
une petite montagne au pied de Ouachare et commençons 
l'ascension. 

Les oreilles me tintent, ma vue se trouble, j'ai le ver- 
tige, je me cramponne aux branches pour ne pas tomber, 
des vomissements m'obligent à m'arréter, dans les coli- 
ques je me roule à terre. Et pendant ce temps le Tarim 
et sa femme marchent sans s'occuper de moi. On monte, 
on grimpe, encore, toujours? quelle est la fatalité qui 
m'oblige à marcher ainsi s^ins cesse quand je ne le puis ? 
Ne serait-ce pas plus simple de se laisser tomber ici et 
d'y rester? 

T. II. 25 



386 A TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 

Comment est*il fait, le sentier de Ouachare, et quelles 
sont les essences qu'on trouve dans la forêt? Je n'en sais 
rien. Je monte, je monte, et la montagne tourne autour 
de moi, les arbres dansent, je ne vois rien, j'ai froid. 

Âh! voici le sommet! LeTarim m'attend sur une plate- 
forme où j'arrive par hasard, et, me prenant par le bras, 
il me fait faire un tour d'horizon et me montre les ondu- 
lations noires et bleues des montagnes lointaines. Âh! mon 
pauvre ami , je n'ai guère le cœur à contempler des paysages. 
Puis il me montre le nord et me fait signe que nous trou- 
verons au pied de la chaîne un ajoupa pour y dormir. 

La pente est douce. Ouachare ne forme qu'un immense 
renflement et n'a pour ainsi dire ni ravins ni contreforts. 

Arrivé à l'ajoupa, toujours avec la fièvre, je me laisse 
tomber dans mon hamac que le Tarim a amarré à un mètre 
au-dessus d'un petit feu qu'il vient de faire. Ouachare, 
montagne sinistre, promenade de canaémés, qui m'as en- 
levé le peu qui restait de mes forces, tu vas me voir 
dormir sans faire un rêve et bien indifférent au réveil. 

7 janvier. — Ce matin quand le Tarim m'appelle, il y 
a comme une expression de pitié peinte suj^ ses traits. C'est 
rare chez l'Indien, qui meurt et voit mourir, impassible, 
sans sourciller. Il faut que j'aie le visage bien ravagé par 
la souffrance. 

• Encore un effort. Nous allons, dans les ravins et les fon- 
drières, passer à leurs sources l'Iriquichi, le Yamara, le 
Bayecoure, le Couyououini, le Moucha loua. Voici une 
petite savane' que j'ai traversée en chassant auprès de 
Paraouname, puis voici les deux maisons ouapichiages. 

Bonjour Mascounan. Mascounan m'apporte du cachiri. 
Il est bien malade le caraï, Mascounan. Je bois du ca- 
chiri jusqu'à en rendre l'àme. Quelle horrible boisson! 
Mais ces vomissements répétés me font du bien. 



A. TRAVERS LES FORÊTS VIERGES. 387 

Marches forcées de Paraoutiame à Boa-Vista, — 8 janvier. 
— Aujourd'hui nous arrivons aux trois cases duDad Ouâ. Il 
est cinq heures du soir. Nous marchons toute la nuit, et, 
à l'heure où la fraîcheur du matin tombe du ciel y nous 
sommes à Chouna. 

Nous voici donc enfîn sortis de la foret , de la hideuse 
forêt vierge sans air, ni lumière, ni horizon, chaude, sale 
et fétide. C'est l'espérance après un long et douloureux en- 
nui. Quand on a cheminé dans le grand bois pendant plu- 
sieurs semaines de suite et qu'on débouche tout à coup 
dans une savane bien aérée, aux vastes perspectives, il 
semble qu'on soit brusquement réveillé d'un cauchemar, 
au sein d'une campagne ensoleillée pleine du chant matinal 
des oiseaux. 

9 janvier. — Chouna. 

10 janvier. 

1 1 janvier. — Hier, après un violent accès de fièvre 
froide et des vomissements abondants, je perdis connais- 
sance et ne suis revenu à moi que ce matin. Les Zambos 
jouaient de la flûte et chantaient. Pas un ne m'adresse la 
parole. Ils ne font pas plus de cas de moi que si j'étais 
déjà enterré. 

12 janvier. 

i3 janvier. — Hier, répétition de la journée du lo, 
fièvre froide, vomissements, perte de connaissance toute ^ 
la journée et toute la nuit. Je me réveille dans une maloca 
pleine de chiens qui hurlent et d'Indiens qui rient. 

Le Tarim et sa femme repartent pour la maloca de l'Ou- 
roumiouâoure. 

Les Atorradis de Namatchi Ouâ refusent de porter la 
petite malle qui me reste. Ils espèrent que je mourrai en 
route et qu'ils pourront ainsi en toute tranquillité de cons- 
cience se partager mes dépouilles. Je pars avec un peu de 



388 A TRAVERS LES FORETS VIERGES. 

cassave qu'une vieille m'a donné à la dérobée. Je vais à 
Courati. Oh j'arriverai à Boa-Visla! 

i4 et i5 janvier. — Les deux horribles journées! Cela 
ne peut se narrer. J'arrive à moitié mort à G)urati. Un 
Indien d'ici consent à aller chercher ma malle au Namatchi 
Ouà. Je l'attendrai. Donc, quatre jours de retard. 

i6, 17, 18 et 19 janvier. — Repos paresseux à la ma- 
loca. D'abord, je ne mange pas. Puis je me gorge de pa- 
payes dont les propriétés purgatives me rendent les plus 
grands services. Retour de la malle. 

20 janvier. — Arrivée àOuichbine. On m'apprend qu'à 
Boa-Vista on me sait mort. J'ai été massacré dans la forêt. 
On n'a retrouvé que ma chemise tachée de sang; voilà 
qui est précis. 

21 janvier. — Ouaïniame. 

22 janvier. — Macarachite. 

23 janvier. — Boa-Vista. Ah! je vais donc pouvoir être 
malade tout à mon aise. 



■V\AA/V- 



CHAPITRE XIIÏ. 



ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL DU RIO BRANCO. 



■<iA«MAnAM 



Sécheresse f variole et famine. — aS janvier- 22 février. — 
Il n'y a pas actuellement assez d'eau dans le rio Branco 
pour permettre aux batelôes de descendre. La sécheresse 
est exceptionnelle cette année. Tous les dix ans la repiquète 
de décembre (Boyassu) ne. se produit pas, les batelôes ne 
peuvent descendre la secca qu'en mai, un été torride se 
prolongeant jusque-là. 

De plus, un cas de variole s'étant produit à Boa-Yista, 
il en est résulté une frayeur générale , maîtres et Indiens 
ont déserté le village pour se réfugier dans les fazendas; 
il me serait impossible d'arranger deux Indiens pour des- 
cendre en montaria jusqu'à Manâos. Je suis prisonnier de 
la secca et de la hechi^a (variole). Il faut attendre. 

Il n'y a pas de batelao récemment arrivé de Manâos, 
d'où, pas de provisions à Boa-Vista et pour moi pas de 
lettres. En février, le batelao de Manoêl José Campos, 
mon hôte, un Portugais fort serviable, doit arriver à Boa- 
Vista. Peut-être m'apportera- t-il des nouvelles; il y a huit 
mois que je n'ai reçu un mot de personne. 

Je suis complètement débilité , anémié. Pour rétablir ma 
santé profondément altérée j'aurais besoin d'un bon ré- 
gime et d'un long traitement. J'ai la face terreuse, les yeux 
creux, caves, les traits étonnamment amaigris. Or Boa-Vista 



SgO ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

est maintenant aussi dépourvu de tout qu'une maloca du 
centre. Ni viande fraîche, ni lait, ni fruits, ni vin, pas 
même de cacha ça. Ce régime de farinha et de carne secca 
n'est pas débilitant, mais il irrite Testomac et fait empirer 
mon eczéma. 

Pendant les périodes de sécheresse, l'existence de ces 
pauvres fazendeiros est loin d'être plantureuse. Il leur se- 
raitcependantfacile avec le mais, le lait , le fromage , la viande 
fraîche, les haricots, les bananes, de se procurer le confort. 
Mais ils sont imprévoyants et insouciants : il y a de l'Indien 
dans leur caractère. A Boa-Vista il n'y a guère que mon 
hôte, le très sympathique José Campos ; un jeune Brésilien, 
Carlos Magalhens, et le maître d'école du village^ Capis- 
trano da Silva Motta, qui aient daigné s'assurer le confort 
quotidien. 

Comme il est écrit que je ne serai pas quinze jours sans 
avoir quelque nouvelle maladie, me \oici souffrant, depuis 
mon arrivée à Boa-Vista, d'une névralgie cruelle, déjà an- 
cienne de quinze mois, et qui de temps à autre vient se 
rappeler à mon souvenir. 

4 février, de nuit. — Le batelâo de Campos, à bord 
duquel je dois avoir des lettres, fait quarantaine au Car- 
neiro, à un jour en aval de la chacoeira. Sur dix personnes 
d'équipage, y compris le patron, sept sont mortes de la 
variole. Restent le patron et deux Indiens. La consterna- 
tion est générale à Boa-Vista. Avant deux mois peut-être, 
il va être impossible d'arranger un Indien pour descendre 
à Manâos. 

Les Indiens civilisés, moins braves que les sauvages, 
ont peur de la mort. S'il éclate dans les nialocas une épi- 
démie de variole, nous sommes bloqués ici. Et le batelao 
de Campos n'apporte aucune provision alimentaire. 

On appréhende sérieusement une épidémie de variole 



DU RIO BRANCO. 89 1 

dans les tribus du haut. On ne peut prendre aucune pré- 
caution sanitaire, le reste des équipages décimés, au lieu 
d'observer la quarantaine, fuit de nuit pour les malocas 
qui ne tarderont pas à être infectées. La variole fait en ce 
i;noment, disent les lettres de Manaos, des ravages ter- 
ribles sur les Indiens du rio Negro, du Purus, du Madeira 
et de la ville. 

Enfin! Les fazendeiros ont réussi à engager quatre In- 
diens vaccinés, qui, avec une égaritea, vont chercher de 
la vaccine à Manâos. Je descendrai avec eux. Le batelâo 
de Campos fait toujours (|uarantaine au Carneiro. La cor- 
respondance qu'il apporle n'est pas encore arrivée ici. 

Ne laissons pas le rio Branco sans donner sur cette ri- 
vière quelques notes générales de géographie ethnique, 
d'ethnographie et d'économie sociale. 

Notes de géographie ethnique. — On serait mal venu de 
nier, pour ce qui concerne le rio Branco, la rapide dis- 
parition de la population indigène. 

En 1787, on comptait vingt-deux ^ribus aii rio Branco. 

Les Parauillanas qui habitaient aux sources du Takutu 
et du Repunani. Ce sont les Parauillanas qui fournirent le 
phis d'Indiens aux povoaçôes de la rivière. Ils vendaient 
des esclaves aux Hollandais. Ils sont aujourd'hui complète- 
ment éteints. 

Les Amarihas habitaient la même région, ils avaient 
trois tuxaus, appelés alors principaes. Ils sont éteints 
comme les Parauillanas. 

Les Atorradis habitaient la même région que les Amari- 
has et les Parauillanas. Ils avaient trois tuxaus. On pos- 
sédait quelques Atorradis au Garmo. Les Atorradis sont 
aujourd'hui considérablement réduits en nombre. 

Les Caripurias habitaient la serra Makarapan. Ils faisaient 
un grand commerce d'esclaves qu'ils vendaient aux Hol- 



3g2 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

landais. Ils ne descendaient guère au rio Branco. Ils avaient 
quatre tuxaus. Il ne reste plus aujourd'hui que deux ou 
trois douzaines de Caripunas au bas Repunani. 

Les Caraïbes habitaient la même région que les Cari- 
punas. Ils faisaient aussi le commerce des esclaves avec les 
Hollandais. On les disait cannibales. Ils étaient en guerre 
avec les Caripunas. On ne trouve plus aujourd'hui que de 
rares échantillons de cette tribu dans le voisinage des Ca- 
ripunas actuels. 

Les Macuchis habitaient de la serra Makarapan aux sour- 
ces du Mahii. Ils avaient cinq tuxaus. Ils étaient complète- 
ment sauvages et ne descendaient pas au rio Branco. On 
n'en eut que deux qui furent établis à Sainte-Marie. Ils 
faisaient la guerre avec des flèches empoisonnées à Turari , 
ils avaient pour ennemis les Uapichianas. Aujourd'hui les 
Macouchis sont la tribu la plus nombreuse du rio Branco, 
ils ont dû augmenter en nombre. 

Les Uapichianas {Ouapichiunes^ habitaient des sources 
du rio Mahu à celles du rio Parime. Ils avaient quinze 
tuxaus et étaient alors la tribu la plus nombreuse de la 
contrée. Déjà presque tous pacifiques, domestiqués, habitués 
à travailler avec les blancs, ils étaient aussi nombreux que 
les Parauillanas dans les povoaçôes. Les Macuchis, les Ca- 
ripunas et les Parauillanas étaient leurs ennemis. Aujour- 
d'hui ils sont bien moins nombreux que les Macuchis. 

Les Tucurupis habitaient aux sources du rio Parime. Ils 
étaient peu nombreux. La tribu est éteinte. 

Les Acarapis(\m habitaient la même région étaient égale- 
ment peu nombreux. Il y en avait un à Sainte-Marie. Ils 
ont disparu depuis longtemps. 

Les Oaj'cas habitaient depuis les sources du Parime jus- 
qu'à celles du Amajari. Ils avaient six tuxaus dont un, avec 
sa famille, était établi à Concessao. Ils eurent jadis un 



DU RIO BRANCO. SgS 

traité avec les Espagnols. On ne trouve plus vestige de 
cette nation. 

Les Arinas habitaient aux sources de l'Amajari. C'étaient 
des Indiens déserteurs des aidées espagnoles. Ils avaient 
deux tuxaus. La tribu est détruite. 

Les Quinhaus habitaient aux sources de Tigarapé Cada- 
cada. Ils étaient peu nombreux et avaient un traité avec les 
Espagnols. La tribu est éteinte. 

Les Porocotos habitaient Tigarapé Taktu. Ils étaient éga- 
lement sous l'influence espagnole. Ils avaient deux tuxaus 
et étaient peu nombreux. Ils n'ont guère diminué en nom- 
bre. 

Les MacuSy également sous l'influence espagnole, étaient 
nomades. On les rencontrait fréquemment près de la Serra 
Andauari. Il parait qu'il en existe encore dans cette région. 

Les Aoaquis habitaient aux sources du Cahuamé. Ils 
avaient trois tuxaus et étaient assez nombreux. Les Es- 
pagnols avaient traité avec eux. La tribu a disparu. 

Les Guimaras habitaient aux sources du Maraca. Us 
avaient deux tuxaus. Us avaient un traité avec les Espa- 
gnols. La nation a complètement disparu. 

Les Zaparas habitaient au Mocajahi. D'abord ils eurent 
des traités avec les Espagnols. Réduits par les Portugais , 
ils provoquèrent, en 1781, une révolte dans les tribus et 
les povoaçoes, révolte qui, en s'élendant, amena avec 
l'attaque des Jauapiris à Sainte-Marie, arrivée vers la 
même époque , la rapide décadence des povoaçoes qui, de 
1787 à 1878, furent complètement abandonnées. En iS/jo, 
Schomburgk trouve encore quelques Zaparas à l'Urari- 
cuera. Aujourd'hui la nation a disparu. 

Les Tapicaris, voisins des Guimaras, étaient aux sources 
du Mocajahi. Comme eux, ils étaient soumis aux Espagnols, 
et comme eux ils ont complètement disparu. 



SgA ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

Les Paochianas sont de la famille des Zaparas et des 
Tapicaris. Ils habitaient alors le Catpraani moyen et infé- 
rieur. Ils étaient nombreux. On en trouve aujourd'hui une 
cinquantaine au Mocajahi. 

Les Barauanns habitaient le haut Culrimani. Ils avaient 
trois tuxaus. On comptait beaucoup de Barauanas au Carmo. 
Il en reste aujourd'hui une vingtaine dans le haut Padauiri. 

Les Chaperos et les GuajaroSj dès celte époque peu nom- 
breux , ont aujourd'hui complètement disparu. 

Sur ces vingt-deux tribus qui existaient au rio Branco 
en 1787 , treize se sont éteintes, huit ont diminué en nombre^ 
seuls les Macouchis , les plus sauvages^ sont devenus plus 
nombreux. Il faut tenir compte aujourd'hui des quelques 
tribus plutôt mieux connues que nouvelles : les Jarecu^ 
nas'y alors confondus avec les Macuchis; les Chiricumos 
du Âmajari; les Maracana des Maracas; et les tribus bravas 
du bassin oriental , qui alors n'étaient pas découvertes. 

II existe deux groupes de Macuchis : ceux de l'est, qui 
habitent le Mahu, le Takutu etCuandu Cuandu; et ceux de 
l'ouest, qui habitent l'Uraricuera, TAmajariet les Maracas. 

Les Macuchis du Mahu n'ont plus aujourd'hui de tuxau. 
Les Anglais donnent au Mahu le nom d'Iren, mais ce nom 
est impropre. Le nom d'iren était donné autrefois par les 
Macuchis au Takutu , de Sâo-Joaquiin au confluent du 
Mahu, et c'est de cette appellation antique. que vient le 
nom [donné aujourd'hui par les Anglais à cette rivière. 

Le haut Coti (le Cotinga des Anglais) est uapichiana, le 
bas et le moyen Coti, le Surumu, sont macuchis. Tous les 
Macuchis de cette région sont soumis au tuxau Maciani 
(nom indianisé de machada : hache) qui habite au Coti. Il 
y avait jadis, au haut Coti, une maison de commerce an- 
glaise. Elle a été abandonnée il y a une douzaine d'années. 
Quelques Macuchis de la contrée entendent un peu l'anglais. 



DU RIO BRANCO. SgS 

Pour les Macuchis, le Surumii prend sa source au-dessus 
du Maruaye et tombe dans le Takutu. Le Coti est affluent 
du Surumu. Il y a, dans ces rivières presque sans eau, 
quelques ubas inacuchis. 

Au Takutu y le centre macuchi le plus important se 
trouve dans le coude intérieur de cette rivière , à la serra 
du Tucano. 

La haute et longue serra Cuandu Cuandu est le plus im- 
portant de tous les centres macuchis. Il y a là autant de 
Macuchis que dans tous les autres centres réunis. On les 
dit sauvages et à moitié féroces. Les deux maisons anglaises 
du Repunnni en ont quelques-uns à leur service. Ils n'en- 
tendent pas l'anglais. Cuandu Cuandu est à huit jours de 
canot au-dessus du fort de Sao-Joaquim , en remontant la 
rivière. La montagne est tr'ès riche en bois précieux, mui- 
rapinima et autres. Un seul fazendeiro du rio Branco est 
allé en tirer pour la construction de son batelao, les autres 
n'osent, par crainte des indigènes mal famés. 

Les Macuchis des Maracas ne sont guère moins sauvages 
que ceux de Cuandu Cuandu. Comme eux, ils vont de tan- 
gue et de calembé. Il parait que leurs voisins, les canni- 
bales Maracanas, qui habitent un peu plus haut dans les 
Maracas, les tuent à la chasse et les mangent. Au-dessus 
de ces Maracanas, et jusqu'aux sources de l'Uraricuera 
{urari : poison, cuera : bouche), vivraient des Krichanas 
également anthropophages. Cette région des Maracas est, 
dit-on, très riche en riz sauvage.* Tous les Macuchis, au 
commencement du siècle, étaient fameux par leurs flèches 
empoisonnées. Aujourd'hui ils les ont abandonnées pour les 
fusils. 

Au-dessus des Macuchis^ du Amajari au Mazaruni , et 
principalement au Roroïma où se trouverait leur grand 
centre, vivent les JarecunaSy tribu parente des Macuchis 



396 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

dont elle parle à peu près le dialecte. Les Jarecunas, qui 
sont presque aussi nombreux que tous les Macuchis en- 
semble, n'ont qu'un seul tuxau, Ignacio, qui a sa maloca à 
un igarapé du bas Âmajari. Ils possèdent le Parime, le Ma- 
ruaye et le haut Surumù. 

Les Jarecunas et leurs voisins \es Chiricumos, qui habi- 
tent phisà l'ouest, sont également mansos, mais ils sont en- 
nemis et souvent en guerre entre eux. 

Encore plusà l'ouest, dans le bassin derÂraricapara(a/*a/7: 
petit ara, caa : dans le bois, para : rivière), affluent de gau- 
che de rilraricuera à peu près de l'importance du Âmajari, 
sont les Porocotos qui sont en guerre «vec les Krichanas. 
Cette rivière d'Araricapara est, dit-on, la plus « encachoei- 
rèe » du hautrio Branco. 

Les Macuchis, Yarecunas, Krichanas, Porocotos, Chiricu- 
mos et les tribus du Jauapiry parlent à peu près la même 
langue. 

C'est l'Uraricuera qui se peuple aujourd'hui. Les éléments 
sont déjà fort mélangés, partie Uapichianas, partie Macuchis. 
Les deux nations vivent paisiblement côte à côte ou mélan- 
gées, bien qu'elles soient ennemies, a Ce sont les Macu- 
chis, disent les Ouapichianesdu petit village delà Missao, qui 
tuent les Ouapichianesdans le Maracaset non les Maracanas; 
ils nous tuent, nous font rôtir et nous mangent. » 

La longue chaîne qui se trouve au sud de l'Uraricuera est 
peuplée presque exclusivement deOuapichianes. C'est là que 
vit, à la serra Taïana, un'des guides de Schomburgk, indien 
qui s'est donné, et porte depuis quarante-cinq ans, le nom 
du célèbre voyageur hanovrien, son ancien maître. 

Aucune de ces tribus ni aucune de celles de la Guvane 
ne parle la lingua gérai. 

Dans cette partie de la Guyane on trouve un assez grand 
nombre de mucambos ou refuges de fugitifs. Les princi- 



DU RIO BRANCO. 897 

paux sont ceux de Chouna, sur la rive droite du Takutu, 
dans le contesté Anglo- Brésilien. Les descendants des réfu- 
giés se sont retirés au Dad Ouâ dont la population est au- 
jourd'hui zamba. 

Plus à Test on trouve Ouaraïp, sur la rive droite du Re- 
punani, avec trois ou quatre nègres brésiliens et quelques 
Zambos et Zambas. Plus loin encore, aux sources du 
Cuitaro, se trouve un autre niucambo. 

Ces trois mucambos parlent ouapichiane. Seuls, deux 
nègres de Uaraip parlent anglais. 

A l'autre extrémité de la contrée, on sait qu'on trouve 
également des mucambos. Ceux du moyen Taruman, peuplés 
de soldats déserteurs et de nègres esclaves de Manàos, ceux 
du bas Trombelta , peuplés de nègres esclaves. Ces deux 
groupes de mucambos parlent portugais. 

Enfin il y a les mucambos du contesté Franco-Brésilien : 
Cachipour, où tout est nègre et où l'on compte environ 70 
individus anciens esclaves ou fils d'esclaves. Counani, nègre 
et mulâtre^ et Zambo, esclave ou fils d'esclave, comptant 
3oo individus; Mapa et les Lacs, peuplés de soldats déserteurs 
et de leurs métis, au nombre total de 600 environ. Ces trois 
groupes du mucambos parlent portugais. A Counani on en- 
tend le créole de Cayenne. 

Notes ethnographiques. — Les Indiens du haut rio Branco 
forment des sociétés rudimentaires sans subordination ni 
centre d'autorité, sans organes distincts ni fonctions spécia- 
lisées, immobiles et comme figées dans l'homogénéité em- 
bryonnaire. Chez ces Indiens, la propriété n'existe pas. L'ap- 
propriation individuelle est réduite au strict nécessaire des 
besoins de la nature, une maison de lK)is et de paille, un 
abatis planté de manioc, les engins de chasse et dépêche. La 
pèche et la chasse fournissent aux besoins. La plus grande 
partie du temps n'est pas utilisée. Quand le père meurt, la case 



3y8 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

(c'est la quinzième qu'il a construite, puisqu'elles ne durent 
guère que trois ans) est abandonnée, brûlée, et les enfants 
vont en faire une autre. Les vêtements qui appartenaient au 
défunt, ses parures, les engins de chasse et de pêche sont 
enterrés avec lui ou détruits. L'hérédité n'ayant rien à léguer 
n'existe pas. Et cela est ainsi aussi bien chez les Indiens ci* 
vilisés que chez les sauvages. Aucune organisation sociale, 
pas de chefs, car on ne peut appeler ainsi les tuxaus et les 
pagets actuels. Cette absence de propriété empêche la forma- 
tion d'un agrégat social et de tout progrès. La clémence du 
climat et la richesse d'une terre immense et déserte, le tem* 
pérament indifférent de l'Indien, sont les causes principales 
de la bizarre situation économique et sociale de ce peuple. 

Ceux qui ont travaillé avec les blancs, qui ont vécu dans 
les villes, revenus à la maloca, ne changent rien au type hé- 
réditaire de la vie indienne. Ils pourraient avoir une case 
meilleure, adoucir leur régime alimentaire, cultiver pour 
vendre, faire des provisions pour les mauvais jours, s'adonner 
à quelque industrie : rien; la paresseuse poésie de la vie in- 
dienne renforcée chez eux du puissant instinct anceslral 
les subjuguent et ils vivent en sauvages comme devant, ne 
gardant delà civilisation que le pantalon et la chemise. 

Il n'existe nulle part de division du travail, tous chassent^ 
pèchent, cultivent leur roça, construisent leur case, coupent 
et cousent leurs habits quand ils ont de la toile. Il y a à peine 
division du travail entre les hommes et les femmes, car cel- 
les-ci aussi, et même assez souvent, flèchent le gibier et le 
poisson. 

Peuplades singulières que ces peuplades du haut rio Bran- 
co! Elles vivent sans chefs, sans travail, sans besoins, sans 
autre propriété que quelques pieds de manioc et un carbet, 
sans aucune magistrature publique, sans organisation politi- 
que ou sociale aucune, sansreligion, sans idéal, dansun état 



DU BIO BRANCO. 3()9 

vérilablement anarchique, dont le calme profond et la froide 
apathie ne seraient peut-être pas de nature à plaire beau- 
coup aux esprits un peu exaltés de nos anarchistes contem- 
porains. 

L'uniformité de leurs mœurs donne un caractère d'unité à 
toutes ces tribus, cependant elles présentent entre elles des dif- 
férences telles qu'on peut les considérer comme constituant 
autant de nations distinctes. D'une tribu ù l'autre, langue, 
type, tout diffère. Elles offrent autant de dissemblance 
entre elles que le font les nations européennes. Un Uapi- 
chiane diffère plus d'un Moonpidienne qu'un Français d'un 
Espagnol ou un Anglais d'un Russe. 

Le grand obstacle à toute modification de ces sociétés, 
c'est qu'elles ne s'accroissent pas en nombre. Mais pourquoi 
ne s'accroissent- elles pas en nombre? Chasseurs et pécheurs 
ils sont assez nombreux pour le territoire qu'ils habitent. Le 
chasseur ne devient pas agriculteur tout d'un coup, histori- 
quement il y a une phase intermédiaire, le travail esclave. 
Le travail esclave suppose le développement d'un certain 
appareil militaire: or^ ce développement a été rendu impos- 
sible par le voisinage des blancs, ce qui explique comment 
les Indiens, chasseurs et pécheurs, n'ont pas progressé en 
Amérique depuis la conquête européenne. Là où elles ont 
diminué, pourquoi ont-elles diminué? Les nations les plus 
voisines des blancs, et ce sont celles-là même qui ont dis- 
paru, n'ayant pu s'adapter à Tordre de choses nouveau, em- 
pêchées de mener leur ancien genre de vie, incapables de 
se transformer en si peu de temps, sont mortes, quand les 
blancs ne les ont pas prises en tutelle. 

Il est un fait connu, c'est que les tribus primitives com- 
posées de quelques groupes de familles vivant éparses, ne 
s'agrègent pas volontairement pour constituer de grandes 
sociétés. La diversité des dialectes, le manque de sociabilité, 



4pO ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

les habitudes héréditaires de la vie sauvage, sont autant 
d'obstacles qui s'opposent à ce que les tribus se groupent 
spontanément. Cette cohésion ne peut être réalisée que par 
la force. La guerre a été le principal moteur delà civilisation 
primitive. C'est grâce à la guerre que la civilisation naissait 
dans l'Amérique du Nord avec la Confédération des Six na- 
tions. En Guyane, les indigènes ne possédaient qu'un état 
militaire fort grossier lors de l'arrivée des Européens. Depuis 
lors il était impossible que cet état militaire se développât. 
Par suite, pas de cohésion, de croissance, de spécialisation 
et enfin de progrès. C'est faute du développement normal 
d'un séculaire état de guerre que les Indiens de Guyane sont, 
entre tous leurs pareils, si peu nombreux, si disséminés, si 
dépourvus de civilisation originale, même rudimentaire. 
Les progrès accomplis par les tribus guerrières du centre 
du continent sont, en effet, incomparablement plus consi- 
dérables. 

Mais depuis la conquête , nulle part les Indiens n'ont 
progressé qu'avec un régime approprié. Le régime social le 
mieux approprié au génie des Indiens, est celui d'une tu- 
telle intelligente. Les Jésuites l'avaient bien compris au Pa- 
raguay. 

Il est curieux de constater que, en dehors de cette tutelle, 
ce sont les tribus qui se civilisent le plus vite qui dispa- 
raissent aussi le plus rapidement. Tels sont les Uapichianas. 
Les Uapichianas se civilisent plus vile que les Macuchis. Ils 
aiment à apprendre leur dialecte aux civilisés, beaucoup 
d'entre eux à Canauani, à Maracachite et à l'Uraricuera, 
parlent portugais. Les Macuchis sont beaucoup plus rebelles 
à la discipline de la civilisation. Ils n'aiment pas à enseigner 
leur langue aux blancs. Ils sont insolents, insubordonnés. 
Conclusion : les Uapichianas étaient, il y a un siècle, la tribu 
la plus importante du rio Branco, aujourd'hui ils sont à 



DU RIO BKANCO. 4^ - 

peine au nombre de mille. Les Macuchis, an contraire, sont 
aujourd'hui beaucoup plus nombreux qu'au siècle passé. 
Ils forment la tribu la plus importante de la contrée, on en 
peut compter trois ou quatre mille. 

La dépopulation, en somme, estrapide.il existe encore un 
assez grand nombre de tribus, mais la plupart d'entre elles ne 
se composent que de quelques cinquante ou cent individus. 

Les indigènes actuels du haut rio Branco sont de petite 
taille, cependant il est des tribus oii la moyenne n'est pas 
inférieure à la nôtre, chez les Moonpidiennes par exemple 
et les Uayeoués. Les femmes sont généralement fort petites. 
Chez certaines tribus, comme chez les Taroumans, par 
exemple, on dirait des enfants. 

Ils sont assez bien constitués et bien portants, la propor- 
tion de leurs malades n'est pas très forte. Je ne crois pas 
cependant que la moyenne de leur état sanitaire vaille beau - 
coup mieux que celle des Européens. Dans certaines tribus 
comme chez les Taroumans, on trouve beaucoup d'infirmes 
de naissance : boiteux, borgnes, mauvaises vues. Ils pren- 
nent peu de soin de leurs malades, et leurs médecins, les 
pagets, dans les cas un peu graves, ne font pas de cures bien 
merveilleuses. 

Tous ces Indiens du haut rio Branco, sauf ceux dits 
civilisés, sont aujourd'hui réfugiés au-dessus des cachoeiras. 
Je ne connais pas une seule exception à cette règle. Ils 
fuient les civilisés qui ne se font pas faute de les poursuivre 
dans leurs derniers retranchements, sans y réussir toujours. 

Quelques-unes de ces tribus sont réfugiées dans le centre 
des forêts vierges, loin de tout cours d'eau de quelque im- 
portance. C'est surtout à l'époque du cabanage de Para, 
en 1837, que plusieurs Indiens compromis dans la révo- 
lution se retirèrent dans l'intérieur où ils formèrent des 
groupes hostiles aux blancs, groupes aujourd'hui trans- 

T. II. 20 



4o2 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

formés par Tadjonclion des Indiens des tribus primitives : 
ces nations bravas sont inabordables. 

Il est difficile de se faire une idée exacte de la faible den- 
sité de la population de la contrée. J ai fait une statistique 
pour une étendue grande à peu près comme un déparlement 
français. Du rio Branco au Takutu, et du Cuit Auau à 
la hauteur de Cochade on compte, sur une superficie d'en- 
viron 49S00 kil. carrés une population de 3oo habitants, 
soit i/i 5 d'habitant au kil. carré. Mais la moyenne générale 
dépasse de beaucoup ce chiffre; la population indienne est 
considérablement plus dense dans les régions qui échappent 
à l'action des blancs; le groupe indien de la contrée com- 
prise entre rio Branco, Oyapock, Atlantique, Amazone et 
chaine de partage, contrée qui mesure environ 5oo,ooo kil. 
carrés, doit compter près de 25o,ooo individus. 

Cette population est extrêmement disséminée. Les plus 
grands villages sont généralement de dix cases. 

La vie sauvage, l'état de nature, développent bien peu 
chez ces populations les penchants altruistes. L'Indien est 
d'un égoïsme extrême, qui n'est égalé que par son extrême 
imprévoyance. Chacun pour soi, la vie est difficile, mal- 
heur à ceux qui ne savent pas se pourvoir. Il supporte 
d'ailleurs fort bien les privations et ne se plaint jamais. Il 
ne connaît ni la pitié ni la douleur morale, ni l'ennui. Il 
est assez indifférent à la mort. Sa puissance de dissimulation 
est vraiment étonnante. L'Indien est capable de nourrir un 
projet des mois entiers, sans en laisser rien paraître à ceux 
avec qui il vit. Il ne dit jamais à l'avance ce qu'il va faire, 
il agit presque toujours sans rien dire, et, quand il est 
obligé de parler, s'il est, par exemple, votre domestique^ 
pour les choses les plus extraordinaires, il ne vous avertira 
qu'au moment même d'agir. Ce sont là peut-être des qualités 
dans rélat de guerre, mais des défauts anti-sociaux dans 



DU RIO BRANCO. /|03 

rétat de paix. Ajoutons que les Indiens sont vindica- 
tifs. Entre eux, ils s'assassinent très bien, froidement, 
presque toujours par trahison. L'Indien n'est guère sus- 
ceptible d'attachement ni de reconnaissance. Les bons 
traitements, les bons paiements, l'humanité n'ont guère 
prise sur lui. Il prend tout cela pour de la faiblesse de la 
part du blanc. Mais il est très sensible aux démonstrations 
de la force et c'est là son seul ressort. 

Ils sont très froids. De braves gens qui, une demi- heure 
après, m'accablaient de démonstrations d'amitié, quand 
ils arrivaient dans la case où je me trouvais, allaient, sans 
me regarder, se jeter dans leur hamac on ils restaient 
immobiles, muets, faisant exactement comme s'ils ne me 
voyaient pas. Et cependant, depuis quatre heures ils 
étaient informés de mon arrivée, et depuis quinze jours 
ils m'attendaient, et enfin ils m'avaient fort bien vu en 
entrant. Mais c'est l'usage de se reposer un peu avant 
d'engagei* la conversation. 

Dans maintes occasions j'ai pu constater cette étonnante 
froideur. Un Indien, depuis quinze jours en visite chez un 
ami, part pour ne plus revenir, peut-être jamais. Quand 
il s'en va, sans embrassade, sans serrement de main, sans 
phrase d'adieu, sans même regarder son ami en face, il 
borne ses démonstrations à jeter négligemment quand il 
sort de la case cette phrase dite d'un ton indifférent : « Je 
m'en vais. » 

Us rient souvent de bon cœur en se racontant des his- 
toires, mais jamais, pas une seule fois, je ne les ai entendu 
se quereller, se fâcher, et encore moins vu se battre. Ils se 
tuent, mais sans bruit, avec calme. Pour eux, rien n'est, ou 
plutôt rien ne semblerait devoir être dramatique. 

Us sont discrets, ils ne donnent jamais leurs renseigne- 
ments tout d'un coup; ce n'est qu'à la longue, quand ils 



4o4 CTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

VOUS connaissent, et peu à peu. lis sont jaloux de leurs 
secrets qu'ils n'ainnent pas à révéler. Us sont sérieux. 

Pourtant ils ont des gamineries étranges. J ai parié de 
la manie qu'ils ont d'accrocher aux branches des arbres, 
le long des rivières, des objets hors d'usage comme de vieux 
paniers, du vieux linge, des boites de conserves vides; ou 
bien chaque fois qu'ils voient passer un oiseau, de l'ajuster 
et de faire le geste de le tuer, comme font nos enfants. 
Un jour que j'avais fêlé une glace ronde de voyage, je la 
donnai à Tun d'eux, un vieux, qui grimpa l'accrocher à la 
cime d'un grand arbre qui avait poussé isolé sur un banc de 
rochers au milieu du Yaore. Puis, fier de son exploit, le 
vieux bonhomme vint me montrer l'objet qui brillait, en 
disant d'un ton grave : « Camo » (le soleil). 

Ils sont fort obstinés. Quand ils ont dans la tête de fuir, 
rien ne peut les empêcher d'exéculer leur projet. On en a 
vu se décider à traverser à pied, pour se sauver d'un ba- 
telao où ils travaillaient peu et étaient incontestablement 
aussi bien qu'à la maloca, cinq cents kilomètres en grande 
partie noyés. La plupart meurent alors en route. 

Les Indiens sauvages sont fiers. Ils ne reçoivent pas de 
cadeaux, mais font avec vous échange de produits et de ser- 
vices. Ceux qui sont civilisés sont beaucoup moins délicats, ils 
acceptent fort bien des cadeaux des blancs mais ils ne leur 
en font jamais, ils sont même mendiants au superlatif. Si 
vous les en croyiez, vous leur donneriez toute votre for- 
tune pour une journée de travail. Ils considèrent volon- 
tiers le blanc comme une Providence qui dispense, sans 
que cela lui coûte rien, couteaux, sabres, haches, che- 
mises, pantalons, fusils, plomb et poudre à l'Indien; 
comme le bon Dieu dispense la pluie, gratuitement, sans 
qu'on ait rien fait pour la mériter. Aussi ont-ils toujours 
la main tendue. 



DU RIO BRANCO. 4^^ 

Les Indiens sont généralement cli£istesy par excès de 
froideur. Pourtant la polygamie n'est pas rare chez eux. 
Chez la plupart des trihus, on trouve des Indiens ayant 
deux ou trois femmes, généralement sœurs. Quand ils 
n'en veulent plus, ils les renvoient sans aulre forme de 
procès. Mais c'est surtout pour les faire travailler à la roça 
et à la case qu'ils s'associent des compagnes supplémen- 
taires. 

Agassiz nous dit que a chez les Indiens de l'Amérique 
du Sud, le mâle et la femelle diffèrent moins que chez les 
races supérieures. » Il faut placer cette idée au nombre 
de ces généralisations prématurées dont les savants sont si 
amoureux. Après six mois de promenade en vapeur sur 
l'Amazone, on s'imagine connaître à fond les Indiens pour 
quelques douzaines qu'on a observés. Mais après trente 
mois de vie intime avec ces mêmes Indiens, on commence 
à comprendre que rien n'est complexe et contradictoire 
comme les caractères physiologiques et psychologiques de 
cette race. Et cela, non pour toute l'Amérique du Sud, 
mais même pour un petit groupe d'Indiens, les Indiens de 
Guyane. Il est tentant et facile de déduire une loi géné- 
rale de vingt ou trente exemples observés en passant. 

Ce serait se faire une singulière illusion que de s'imaginer 
que les Indiens bugres nous considèrent comme supérieurs. 

• 

Notre civilisation les étonne, mais ne provoque pas leur ad- 
miration. Nous sommes des êtres différents mais inférieurs. 
L'Indien n'a pas besoin de nous et nous avons besoin de 
lui. A quoi nous sert d'avoir des maisons de pierre, des 
vêtements compliqués, des instruments bizarres? Quand 
vous êtes seul avec eux, le sentiment que vous leur inspirez 
avec toute votre supériorité est celui d'une commisération 
dédaigneuse. Installé à demeure chez eux, à la longue on 
leur en impose, on arrive à les dominer. 



4o6 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

En voyage, seul et malade, je leur faisais pitié. 

Notes économiques et politiques. — Les campos du rio 
Branco sont une des plus belles contrées de TAmazonie et 
assurément la plus belle de la Guyane avec la région des 
campos de la rive gauche de l'Amazone. 

Les campos du rio Branco sont le meilleur district de 
la province de l'Amazone pour la colonisation européenne. 
Le climat en est sec et sain, la terre est fertile, les travaux 
préparatoires seraient presque nuls La seule nuisance 
existante est cette cachoeira qui empêche la prairie d'être 
rattachée à Manàos par un service à vapeur. La cachoeira 
canalisée, chose qui serait de la plus grande facilité, une 
ligne mensuelle à vapeur de Manâos à Sao-Joaquim pro- 
mouvrait un immense progrès. Une forte chaloupe d'un ti- 
rant d'eau de soixante-six centimètres pourrait faire ce ser- 
vice toute l'année. La difficulté, l'irrégularité et la lenteur 
des communications actuelles gênent le développement du 
rio Branco. 

Cependant si les progrès du Rio Branco sont lents ils sont 
sûrs. L'industrie de l'élevage n'est pas menacée des banque- 
roules qui frappent parfois les industries minières et celles 
des produits spontanés de la forêt. 

Une autre cause qui entrave le développement de la 
prospérité des fazendas est le peu de crédit que trouvent 
lés fazendeiros auprès des aviadores de Manàos. On sait 
très bien qu'avec les fazendeiros on est sûr de n'avoir rien 
à perdre, mais on ne se soucie pas d'opérations petites et 
lentes. Ce sont les borraclieiros qui font prime. 

Pourtant l'avenir le plus positif et le plus immédiat de 
TAmazonie est là. Les campos du rio Branco et de l'Oya- 
pock-Aniazone seront peuplés de blancs que le reste de la 
Giivane sera encore désert. 

D'ailleurs, dès aujourd'hui, il est aisé de constater les 



DU RIO BRANCO. 4^7 

rapides progrès des fazendas des prairies du rio Branco. 
Depuis 1877, la progression a été telle que, dans les fa- 
zendas privées, le nombre des habitants et la quantité du 
bélail ont triplé. En même temps le prix du bétail s'est sen- 
siblement élevé. Aujourd'hui un bœuf vaut dans les fazen- 
das 5o milreis (i) et un cheval 80. A Manàos, le prix du 
premier est de 100 milreis et du second de i5o. 

On compte aujourd'hui au rio Branco un peu plus 
de 20,000 têtes de bêles à cornes et de 4^000 têtes de 
chevaux. Celte forte proportion des chevaux est nécessitée 
par Timmense étendue des pâturages. 

Les fazendas nationales ne comptent guère plus de 9,000 
têtes de bétail. 

Toutes les fazendas se trouvent sur la rive droite du 
rio Branco, et à TUraricuera. Au Takulu et sur la rive 
gauche du rio Branco, on ne compte que quatre fazendas 
avec 1,000 têles de bétail. La somme totale des fazendas 
est de 32. 

Les fazendas nationales (Agua Boa, Sao-Bento, Sao- 
Marco, Xiriri et Surumu), comprenant le grand et riche 
espace situé entre le rio Branco, Agua Boa, le Pari me , le 
Takulu et le Surumu, vont, parait-il, être divisées en 
petits lots et vendues aux particuliers; ce qui serait incon- 
testablement une chose très heureuse. 

La population civilisée du rio Branco, blancs, métis et 
indiens vêtus, est de 1,000 individus. Le commerce est 
d'environ 40O7O00 fr., dont 200,000 pour l'importation 
et 200,000 pour l'exportation. Celte dernière est alimen- 
tée presque exclusivement par la vente du bétail. [\o ba- 
telôes de bœufs descendent annuellement des fazendas 
pour Manaos, dont 24 appartenant à des particuliers et 

(1) Le milreis brésilien Yaut, au pair, 2 fr. 50; et le conto dereis (un million 
de reis), 2,500 fr. 



4o8 ÉTAT ÉCONOMIQUE El SOCIAL 

i6 aux fazendas nationales. Ces batelôes doivent descen- 
dre la cachoeîra avec leur cargaison, ce qui nécessite 
la présence du pratique de la cataracte qui prend 2^ 
milreis pour passer un batelao, soit pour descendre soit 
pour remonter. Il y a deux pratiques qui peuvent se faire 
à eux deux environ un conto de reis par an. 

Les batelôes qui conduisent le bétail de rio Branco à 
Manâos sont actuellement les seuls movens de communi- 
cation réguliers entre cette ville et les fazendas. Le ton- 
nage de ces batelôes s'évalue en têtes de bétail. Les plus 
petits sont de i5 têtes, les plus grands, de 35. Il est 
rare que les particuliers affrètent un remorqueur loo mil- 
reis par jour, c'est trop cher. Ils ne peuvent non plus profi- 
ter du vapeur du rio Negro par la même raison : les vapeurs 
demandent, de Carvoeiro à Manâos, lo milreis par tête 
de bétail. Une compagnie de Manâos, qui a fait un con- 
trat avec les fazendas nationales pour acheter ses bœufs, 
a actuellement un remorqueur à vapeur qui, en raison 
de son fort tirant d'eau qui est de près d'un mètre, ne 
peut naviguer que six mois; de septembre à mars les 
eaux sont trop basses au rio Branco pour que le vapeur 
puisse le remonter. Pendant l'époque des grosses eaux, 
le remorqueur fait à peu près un voyage tous les mois 
mais à intervalles irréguliers. La Compagnie de l'Amazone 
envoie parfois un de ses petits vapeurs au rio Branco, 
mais cela très rarement, seulement quand Son Excellence 
le Président de la Province veut visiter cette rivière. Le 
plus petit vapeur de la Compagnie ne pourrait naviguer 
que trois mois par an au rio Branco. 

Il y avait, il y a quelques années, du moins à ce 
qu'on assure, dans les campos du rio Branco, près de 
10,000 têtes de bétail sauvage, bœufs surtout et quelques 
chevaux. Ils se trouvaient au Maruaye et aux sources du 



DU RIO BR.\NCO. 4^9 

m 

Parime. On en trouve toujours quelques-uns dans les 
campos de TAnana, du Barauana et d'Inajatuba, mais la 
grande bande a disparu. Elle s'est probablement réfugiée 
dans quelque campo lointain des serras centrales. 

Il serait difTicile d'utiliser ce bétail sauvage. On ne 
pourrait domestiquer les bœufs, on ne pourrait que les 
tuer et en faire de la carne secca et des conserves. La 
cbasse aux bœufs sauvages est difficile et périlleuse. Pour 
la faire, il faudrait de bons vaqueiros, une nombreuse 
(( ca^alaria » et de bons fusils ou même des fusils de 
guerre. Cependant les Indiens d*Inajatuba et de TAmajari 
en tuent toujours quelques-uns. Il est vrai que pour ces 
derniers, c*est le plus souvent des bœufs égarés des fa- 
zendas voisines qu'ils tuent. 

Les campos du rio Branco sont immenses. Ils mesu- 
rent environ i5o,ooo kilomètres carrés. Us commencent 
sur la rive septentrionale du Mocajahi et du Cuit Auau et 
s'étendent, à l'est jusqu'au Couyououini, à l'ouest jus- 
qu'au Maraca, au nord jusqu'aux montagnes centrales. 

Les produits du rio Branco sont riches et variés, mais 
ils sont peu cultivés. Le café donne de magnifiques résultats, 
U en est de même du cacao que l'on trouve un peu par- 
tout à rétat sauvage, principalement de la bouche à la 
cachoeira, dans les forêts des deux rives. L'indigo pousse à 
l'état sauvage dans les campos du Takutu. La salsepareille 
est abondante dans les chaînons de la Pacaraïma. On trouve 
dans les forêts la vanille, le sumahuma, le mungubeira, les 
castanheiros et quelques bonnes qualités de bois, tels que 
le caapiranga, le carajiru, la jutaicica. 

Le tabac du rio Branco est un des meilleurs de l'Améri- 
que du Sud. Les Indiens préparent grossièrement le tabac 
dont ils ont besoin pour leur consommation. Cette culture 
serait très rémunératrice. Un homme peut fournir par an 



4lO ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL 

« 

de trente à quarante arrobas de tabac et ce tabac se 
vend à Manàos 90 milreis Tarroba. 

Le copahu et la quinine se trouvent, dît-on, dans les 
montagnes de rintërieur, principalement à la Pacaraîma 
et à la Parime. 

Le caoutcbouc n'est pas rare, de la cachoeira à Tembou- 
cbure, sur les rives, et sur les bords des lacs. On en 
trouve aussi beaucoup dans les forêts du haut Essequibo 
et du haut Trombetta. 

On trouve du sel gemme dans les petits lacs de la 
Pacaraîma. De Boa Vista à la serra do Viado se Irouve 
un grand banc de pierre à chaux et de pierre à plâtre 
qui souvent affleure la terre et ne se trouve jamais à pUis 
d'un mètre de profondeur. 

Tout le sol de la Guyane est ferrugineux. On trouve 
du fer oolithique à la surface du sol dans les campos du 
rio Branco. Mais il n'est pas certain qu'il se trouve en 
assez grande quantité pour que l'exploitation soit lucrative. 

Au Surumu, au bas Takutu , au Parime, au Maruaye, 
on trouve en grande quantité les- pierres à feu du rio 
Branco. Ce sont de pelils silex ovoïdes de couleur ver- 
millon, que l'on rencontre à quelques centimètres dans 
la terre du campo. Dans cette même région , les cristaux 
de roche, blancs mais surtout bleus, sont également 
fort communs. 

Citons enfin de magnifiques silex blancs et jaunes qui 
sont extrêmement abondants dans toute là région des 
prairies. 

Il y a au rio Branco une grande abondance de poisson 
et de gibier, abondance qui s'explique par l'état désert 
du pays. Le pirarucu, le peixe boî, les pirararas sont 
extrêmement répandus dans les lacs et les rivières, ainsi 
qu'une grande variété de tortues : tartaruga, Iracaja, ja- 



DU RIO BRANCO. 4ll 

butiy cabeçuda, inatamata. Dans les forêts on trouve les 
porcs sauvages, les tapirs, les veados, les agoutis, les 
pacas, les tatitus. 

On trouve assez peu de tigres dans les campos et ils 
font peu de tort aux fazendas. Les serpents venimeux, 
malgré Tbabitude de brûler le campo, sont assez nom- 
breux et tuent passablement de bœufs et de cbevaux. 

De toutes les rivières de TÂmazonie, le rio Branco est 
peut-être la seule qui n ait pas de regatôes. Cela est du à 
ce qu'on ne trouve dans la contrée aucun produit natu- 
rel exploité : ni caoutchouc, ni salsepareille, ni piaçaba. 
Les fazendeiros font eux-mêmes à Manàos leurs approvi- 
sionnements et leurs achats des marchandises avec les- 
quelles ils payent leurs Indiens. 

Les Indiens au rio Branco sont payés cinq teslôes (i) 
par jour comme au rio INegro, mais ils sont mieux nour- 
ris. On leur donne généralement avec leur farine de ma- 
nioc un peu de viande séchée et de pirarucu. Leurs pa- 
trons les endettent généralement n)oins que ceux du rio 
Negro. 

Une des questions les plus intéressantes qu'on ait à 
étudier dans la région du haut rio Branco est celle des 
territoires contestés. 

Il existe le contesté Anglo-Brésilien et le contesté Anglo- 
Vénézuélien. L'Angleterre réclame la limite Takutu-Su- 
rumu-Cotinga; le Brésil, avec plus de logique, la ligne de 
partagé des eaux. Cette zone neutre où il ne se trouve 
aucun établissement anglais ni brésilien mesure environ 
3oo kilomètres de longueur sur 4o de largeur et sa super- 
ficie est d'environ 12,000 kilomètres carrés. 

Le Venezuela réclame pour limite le fleuve Essequibo 

(1) Cinq testdes : 1 fr. 25. 



4 13 ÉTAT ÉCONOMIQUE ET SOCIAL DU RIO BRA?(CO. 

depuis rembouchure jusqu'au confluent du Repunani, et, 
au-dessus, le bassin entier de TEssequibo jusqu'à la ligne 
de partage des eaux. L'Angleterre prétend à une frontière 
bizarre qui suit l'Âmacura, petit fleuve qui se jette dans 
le golfe de l'Orénoque, le 6o'°* degré ouest de Greenwich, 
coupe le Cuyuni, gagne le coude du Mazaruni, suit le cours 
de cette rivière, puis celui du Cako un de ses affluents de 
gauche, suit la serra de Rincote jusqu'au mont Roroïma 
et de là suivrait le Coti, le Surumu et le Takutu. 

Toutes les cartes américaines donnent les limites favo- 
rables aux Américains, et toutes les cartes européennes les 
limites favorables aux Européens. 

Il est évident que ni le Brésil ni le Venezuela n'oseront 
solutionner par la force un différend avec une nation 
comme l'Angleterre, et il est non moins certain qu'une 
nation comme l'Angleterre ne reculera pas d'un pouce 
dans ses revendications. 

Cependant le secret de la solution finale n'est guère 
douteux. Un jour vieqdra, plus proche qu'on ne pense, 
oii il sera question de tout autre chose que de petites 
contestations sur de médiocres bandes de territoire. Quand 
l'Europe en sera à la liquidation, l'Amérique, son héritière, 
saura bien appliquer intégralement la doctrine de Monroê. 
C'est du moins ce que pensent et disent les Américains. 



■nAA/Wi- 



CHAPITRE XIV. 



RETOUR EN FRANCE. 



De Boa Vista à Mandas. — 112 février. — Je descends 
avec Motta, le très aimable a professor publico ». Rendus 
ingénieux par la misère, nous faisons du café d'infusion 
de maïs brûlé et nous sucrons avec du miel de canne. 
Recommandé aux gourmels. 

L'homme que Campos avait envoyé au batelao chercher 
les lettres nous a passés par le travers d'une grande ile. 
Si j'ai des nouvelles je les laisse derrière moi. Voici un 
an que la malechance me poursuit sans se démentir un 
seul instant. 

Il y a quelque soixante ans, les Jouroupichounes qui ha- 
bitaient les serras du bas Mocajahi étaient jaloux de leurs 
voisins les Paraouillanes. qui habitaient un grand village, 
celui de Concessao, qui étaient vêtus, civilisés, faisaient le 
commerce avec les blancs. Un jour, les Jouroupichounes 
convièrent les Paraouillanes à un immense cachiri. Tous les 
Paraouillanes de Concessao, derniers survivants de leur na- 
tion déjà bien réduite, s'y rendirent. Le lieu du rendez- vous 
était un peu en amont de Concessao, sur une plage de la 
rive droite. Les Jouroupichounes eurent soin de boire peu. 
Quand les Paraouillanes furent ivres, les Jouroupichounes 
les massacrèrent traîtreusement. Deux seulement échappèrent 
dont un, octogénaire, vit aujourd'hui au Cahuamé, c'est le 
dernier Paraouillane. Depuis le massacre, la plage funeste 



4l4 KETOUR EN FRANCE. 

est appelée plage de la Disgrâce. Oa dit qu'il existe encore 
un petit nombre de Jouroupichounes qui vivent, isolés des 
Paochiaiiasy aux serras. du bas Mocajahi. Ce sont peut-être 
eux, les Indiens bravos que l'on signale dans la région. 

Je vais chercher la grande nouvelle avec une grande in- 
différence. Ma philosophie a singulièrement évolué. Depuis 
quelque temps j*assiste à ma propre existence en spectateur 
désintéressé. Je regarde se dérouler les événements, s'agiter 
les personnages, se tisser ma biographie, avec autant d'in- 
différence que si je faisais de l'histoire ancienne. 

Nous trouvons sur les plages en ce moment-ci à décou- 
vert quelques cases temporaires de pécheurs de tartarugas. 
On fait peu de manteiga en ce moment. Dans tout le rio 
Branco, il n'y a pas plus d'une douzaine de familles qui 
soient occupées à ce travail. Il ne faut pas s'illusionner sur 
la qualité du beurre (manteiga) de tartaruga. C'est simple- 
ment une espèce de graisse faite avec les œufs fondus de 
celte tortue. On l'emploie pour remplacer la graisse, mais 
ce serait une singulière erreur de croire qu'on peut le man- 
ger sur du pain. Les « vireurs de tartarugas » vont le plus 
souvent vendre leurs captures à Manaos. Une tartaruga qui 
ne vaut que 2 ou 3 milreis au rio Branco, se vend de 10 
à i5 dans la capitale de la province. 

Un peu au sud de Carmo , nous passons l'Equateur et 
prenons l'hivernage. Cependant le rio Branco, même dans 
cette partie de son cours, est au plus bas étiage, souvent 
l'egaritea s'ensable. 

Dès ici les pécheurs nous mettent en garde contre les 
Jauapiris. La catéchèse de ces Indiens par l'apôtre bota- 
niste Barbosa Rodrigues a eu de singuliers résultats. Les 
Jauapiris pillent maintenant avec impunité les batelôes et 
les sitios; les habitants de Moura et du bas rio Negro sont 
obligés de s'enfuir. M. Barbosa Rodrigues dit et écrit que ce 



RETOUR EN FRANCE. ^iS 

sont les blancs qui ont tort et ses cannibales qui sont de 
vrais progressistes. Toujours d'après les pécheurs. 

Nous sortons du rio Branco le i^ mars, après huit .jours 
d'égaritea depuis Boa-Vista. 

N'étaient les Jauapiris, nous pourrions nous rendre de 
la bouche du rio Branco à Manaos par les paranas intérieurs. 
A l'époque du grand hivernage au rio Branco, époque qui 
coïncide avec la grande sécheresse du rio Negro, à peu près 
vers juin ou juillet, les eaux du fleuve des savanes rem- 
plissent tous ces paranas jusques et y compris celui d'Ana- 
villana. Maintenant c'est l'étiage dans ces paranas qui ont 
pourtant encore un minimum de un mètre dans les che- 
naux. 

Après Carvoeiro et Moura, l'Inini et le Jahu^ nous arri- 
vons à Ayrao. De là, nous traversons, et un peu en aval du 
lac où débouchent le Cunamabuau et le Curiuahù^ nous 
prenons leparana d'Anavillana. Le parana d'Aravillana est le 
chemin des monlarias, des batelôes et des chaloupes à va- 
peur qui le prennent non seulement parce qu'il est un peu 
plus court, mais surtout pour éviter les trovoadas, fré- 
quentes dans la grande rivière. I^ vapeur delà Compagnie 
de l'Amazone prend par la Bahia de Boyassù, immense 
épanchement peu profond du rio Negro qui s'étend de la 
pointe de Tatucuara au village deTauupeçaçu. 

Leparana d'Anavillana est coupé de trois rivières : l'Ana- 
villana, le Piaû et le Coieira. A la bouche sud du parana se 
jette l'Arara, puis en aval, avant d'arriver à Manaos, sur la 
même rive, leTaruman Mirim et le Taruman Assù. Les plus 
importants de ces cours d'eau sont la Coieira et le Piau ; TA- 
navillana,rAraraet les Tarumans sont beaucoup moins con- 
sidérables. C'est aux sources de ces rivières qu'habiteraient 
les Assahys. On trouve de petites campinas le long de ces 
cours d'eaux, dans la partie moyenne et peut-être aussi dans 



4l6 RETOUR EN FRANCE. 

la partie supérieure de leur cours. A l'Arara et aux Taru- 
mans, on a tiré autrefois beaucoup de bois de construction 
pour les besoins de Manâos, aujourd'hui ces rivières n'en 
possèdent plus. 

Toute la rive gauche , la rive des paranas, d'Ayrao à 
Manaos est d\ine terre rocheuse spécialement mauvaise, 
impropre à la culture, très pauvre en chasse comme en 
pêclie. Au contraire, les rives voisines du Solimoens sont 
riches et fertiles, et le poisson et le gibier y abondent. 

De Manaos à Ayrao, la rive gauche, fort élevée, est un 
véritable rempart de rochers. Ces rochers ont servi jusqu*à 
ce jour, d'une façon à peu près exclusive, à la construc- 
tion des maisons de Manaos. Ce rempart naturel a quelques 
mèlres de hauteur et de profondeur. On n'a pas la peine 
de les extraire, mais seulement de faire éclater les blocs à la 
poudre. C'est un granit d'un grain dur, assez difficile à tra- 
vailler. On le retrouve aussi à Pedreira (Moura). Jusqu'à ce 
jour, les Portugais, qui vont avec leurs goélettes charger des 
pierres sur la rive des Paranas, n'ontguère dépassé la pointe 
de l'Arara. 

Les paranas sont assez peuplés. Avant d'arriver à l'éta- 
blissement du capilâo Hilario, je compte deux sitios sur un 
parana mirim; du capilao Hilario au Piau trois autres, trois 
encore sur la rive droite de cette rivière, cinq sur le parana 
du côté du Piau, deux sur la rive droite du Coieira, trois sur 
cette rivière près du parana, une au lieu dit Tucuman sur 
un parana mirim, deux avant d'arriver à l'Arara, un à Tatu- 
cuaraen face du sitio de Paricatuba. Au Taruinan mirim on 
fonda, il y a une vingtaine d'années, la colonie de Santa- Fza- 
bel qui fut peuplée de deux cents Cearenses qui se sont de- 
puis tous dispersés. On trouve un silio un peu en amont 
du Taruman mirim. On compte une vingtaine de sitios sur 
les deux rives du Taruman Assù. 



RETOUR. 4^7 

Ces habitants des sitios, des paranas ou des environs de 
Manaos, sont de pauvres diables d'indiens ou de métis qui, 
malgré leur proximité delà capitale, proximité qui leur assu- 
rerait l'aisance s'ils travaillaient, vivent, grâce à leur insou- 
ciance et à leur paresse, dans la dernière misère, plus mal 
logés et plus mal nourris que les Indiens civilisés du rio 
Branco. 



Aujourd'hui, vendredi 6 mars, le treizième jour de notre 
navigation depuia Boa Vista, anniversaire de mon départ de 
Frafnce, il y a quatre ans, nous arrivons à Manàos. 

Abondantes nouvelles de France. Je tiens enfin le mot 
de l'énigme. 

Depuis le commencement de ma mission coloniale, trois 
ministères ont successivement présidé aux destinées de la 
France, et aux miennes. 

Le premier m'ayant envoyé, le second, naturellement, 
m'a désavoué, et, naturellement, le troisième me rétablit(i). 
Pourvu que celui-là ait le temps de régler ma situation 
avant qu'un quatrième arrive pour me plonger dans le 
néant ! 

ManâoS'Pard. — I^ i4, je pars pour Para à bord du très 

(1) Paris, 3t novembre 1884. 

« Monsieur l'Agent consulaire. 

« Veuillez faire savoir à BL Condreau, professeur au lycée de Cayenne, en 

mission scientifique dans les territoires qui s'étendent entre la Guyane française et 
le Brésil, qu'il est autorisé à s'embarquer pour la France aussitôt qu'il lui sera pos- 
sible. 

« Vous ajouterez que j'écouterai avec intérêt les renseignements qu'il voudra 
bien me donner de vive voix au sujet des péripéties diverses de sa difficile et péril- 
leuse mission. 

a Recerez, etc. 

« Jules Ferrt. » 

T. n. 27 



4lÔ il£TOl]R. 

confortable vapeur ^a/iiVz, de l'excellente Companhia Brazi- 
leira, qui fait le service de Rio de Janeiro à Manâos. Le Bcûiia, 
très bon marcheur, puisqu'il fait en deux jours et deofii ces 
1 ,600 kilomètres que la Compagnie anglaise de la Red-Cross- 
Line met près de trois jours à descendre, s'ensable fort mal- 
heureusement au ParanaBeijù, un peu en avaldTtacoatiara. 
Nous n'arrivons à Para que le 19, avec deux jours de retard. 
Un excellent souvenir aux officiers, au confort, à la pro- 
preté, au bel arrangement du vapeur de cette compagnie 
brésilienne déjà célèbre, qui pourrait faire envie à beau- 
coup de ses émules d'Europe. 

En meir. France ! — Le 2 avril, départ de Para pour le 
Havre, à bord de VÀmazonense de la Red-Cross-Line . Escale 
à Funchal, la gracieuse capitale de Madère, à Lisbonne, la 
noble reine du Tage. 

Les journaux delà ville m'apprenaient la chute du cabinet 
Ferry. Me voici au quatrième ministère prévu! 

Et le 23 avril i885, après un voyage ininterrompu de 
j2i mois et t3 jours à travers les Guyanes et l'Amazonie, 
après un séjour ininterrompu de 49 mois et 17 jours dans 
ces contrées équatoriales, je débarque enfin au Havre et 
salue cette terre de France que, si souvent, j'avais désespéré 
de revoir jamais. 



CONSOLATIONS FINALES. 

La France, la famille, les amis, Paris! Mais les joies du 
retour, quand on en a, sont de courte durée. Quand on a vécu 
la vie sauvage, la vie civilisée désenchante. Il faut se remet- 
tre à compter, calculer, s'inquiéter du lendemain, de l'ave- 
nir. Il faisait si bon se laisser vivre là-bas, dans les maisons 
indiennes des prairies, indifférent, délivré. Chasser, pécher. 



RETOUR. 4^9 

sans besoins, sans chefs, dans la liberté absolue, dans l'é- 
galité véritable, indépendant, calmé, dans le vaste désert, 
sous le sourire du ciel équatorial, oubliant, oublié! 

Ici, il faut faire son bilan. Actif : rien; passif : des det- 
tes et des maladies. £t de combiner, d'intriguer, de lutter 
contre les injustices, la mauvaise volonté, l'inertie, la sottise. 
Pourquoi tant de mal et pour aboutir à quoi? Il serait bien 
plus sage de cultiver le manioc et les ignames, de flécher les 
hoccos et les toucounarés, sur les bords de quelque rivière 
sans nom, dans des savanes inconnues. Toujours lutter, tou- 
jours souffrir, pour arriver à s'élever quelque peu dans la 
hiérarchie civilisée, et cela sans être jamais content de son 
sort, uniquement pour sç persuader que quelque chose 
attache à Texistence. 

Le sage, lui, ne lutterait pas. Il sait que le prix de la lutte 
est chose vide et vaine : « Tout phénomène est vide, toute 
substance est vide. Au dedans est le vide, au dehors est le 
vide. La personnalité elle-même est sans substance. » 

Mais, n'est pas un sage qui veut. Il y a les fatalités du 
tempérament. La vie est morne et sans couleur, surtout 
la vie normale. Il faut donc l'action, l'action pour Fac- 
tion, l'action intense et hors de mesure. Mais on ne peut 
s'abstraire de soi-même. Donc, tout pèse. C'est pourquoi 
on appelle à son aide la fièvre, la sainte fièvre, qui fait vivre 
plus fort et plus vite. Dans ces conditions, à moins d'une 
grâce spéciale de Boudha, d'ellébore ou de paralysie, il n'y 
a pas moyen de mettre en pratique la philosophie de Candide. 



"\AAAA*- 



ANNEXES 



* ■ 



ANNEXES. 



■xWVWVWAAm^ 



I. 



NOTES SUR LES TRIBUS INDIENNES 



DE LA GUYANE FRANÇAISE. 



1**. — LES INDIBNS DE LA GUYANE FRANÇAISE. 

La Guyane française, l'ancienne France équinoxiale,'est, après TAl- 
gérie, Madagascar et TOuest africain, la plus vaste de nos possessions 
d'outre-mer. Située à l'embouchure du fleuve des Amazones, dans la 
partie la plus centrale de TAtlanlique, elle se trouve dans une posi- 
tion de stratégie commerciale à laquelle nulle autre n'est comparable. 
Vide de population, jouissant (quoi qu'on en ait pu dire) d'un bon 
climat, puisque dans la région immédiatement voisine, incontesta- 
blement plus torride, la région brésilienne, un grand empire s'est 
constitué où vivent plus de quatre millions de blancs de race pure, 
la Guyane française est la plus aisément assimilable de toutes nos 
grandes colonies. Or, bien qu'elle soit la plus ancienne de nos colonies, 
et peut-être parce qu'elle est la plus ancienne, elle s'étonne d'être 
aigourd'huî la plus complètement démodée. 

Que faudrait-il faire pour lutter efficacement contre cet oubli in- 
juste, ce dédain immérité? pour réaliser l'idée de la France équî- 
lioxiale , de la plus grande France guyanaise? 

Avec un peu de science, de bien faibles dépenses d'argent, sans 
risques militaires ni autres, il nous serait aisé de créer en face de 
Bordeaux, de Nantes, de l'autre côté du canal atlantique, une autre 
France de notre sang. 

Le mauvais renom qui s'attache aujourd'hui à Cayénne, a pris son 
origine dans des événements fortuits absolument indépendants du 
climat de la contrée. Il est aisé de s'en apercevoir en étudiant son 
histoire. L'histoire de la colonie se divise en deux parties, la pre- 



4^4 ANNEXES. 

mière est celle du progrès, la seconde celle du stationnement. La 
première période, de 1604 à 1763, est la période ascendante, la pé- 
riode de Taccroissement régulier, de l'optimisme, du bon renom de 
Gayenne. La seconde, de 1763 à nos jours est la période du marasme 
et du discrédit. Les introductions immodérées de trop grandes masses 
à la fois d'émigrants blancs, et les malheurs qui s'ensuivirent, les 
bagnes de droit commun et surtout les bagnes politiques, ont été les 
deux principales causes de cette décadence et de cette sinistre répu- 
tation. L'organisation des réductions indiennes a été la principale 
cause de la prospérité primitive, prospérité que ces réductions ont 
portée, à partir de 1664 et jusqu'à 1763, à un maximum qui n'a pas 
été atteint depuis. 

Vers 1760, avant la dispersion des Indiens des réductions, lesquels, 
après l'expulsion des jésuites et l'abandon de leur œuvre par l'ad- 
ministration civile se réfugièrent partie à Surinam et partie au Bré- 
sil, la Guyane française comptait 18,000 habitants civilisés, chiffre 
actuel, sans les forçats. Ces 18,000 habitants se répartissaient ainsi : 
1,200 blancs, colons agriculteurs (40 fois plus qu'aujourd'hui), 
5,000 esclaves noirs, 2,000 mulâtres et 10,000 Indiens. Ces 10,000 In- 
diens, avec les 1,200 blancs, auraient pu, en 1880, s'être multipliés 
jusqu'au chiffre de quelques centaines de milliers d'individus, métis, 
Indiens et blancs. C'est la progression de tous les États à Indiens de 
l'Amérique chaude. Les provinces brésiliennes de l'Amazone ont, dans 
une large mesure profité de cet accroissement que nous avons dé- 
daigné. Pendant ce temps, de 1760 à 1880, nos 7,000 nègres et mulâ- 
tres se sont élevés au chiffre de 18,000! Vers 1760 nos Indiens four- 
nissaient la moitié de l'exportation totale de la colonie et récoltaient 
plus du tiers de ses produits. On produisait quatre fois plus de rou- 
cou, trois fois plus de cacao, douze fois plus de coton, deux fois plus 
de sucre, dix fois plus de denrées alimentaires qu'aujourd'hui. La 
production agricole était alors décuple de ce qu'elle est maintenant, 
tant il est vrai que l'indigène, l'Indien, est par excellence l'élément 
agricole et forestier de ces contrées. 

Ces Indiens étaient pour la plupart répartis dans neuf villages, ori- 
gine de presque tous les centres actuels de population de la colonie. 
Ces neuf villages étaient Sinnamary, Kourou, Roura, Approuague, 
Ouanari, Saint-Paul d'Oyapock, N.-D. de Sainte-Foi du Camopi, Cou- 
nani, Macari. Le grand village indien de Kourou était alors aussi 
peuplé et aussi important que la ville de Cayenne. 

Outre leurs travaux agricoles, ces Indiens s'étaient fait, par excel- 
lence, les guides, les canotiers, les marins, les défricheurs, les cons- 
tructeurs et les nourrisseurs de la colonie. Une lettre du pays; de 



AITNEXES. 4^^ 

4738, nous apprend que : « les Indiens fournissent tous les équipages 
« des canots et des navires pour les rivières et pour les voyages jus- 
M qu'à Suriname et au Brésil, ceux de Kourou viennent d'arrêter une 
« bande de soldats déserteurs qu'ils ont désarmés et ramenés à 
« Cayenne. Ils alimentent Cayenne de viande et de poisson salés, de 
« tortues , de lamentins, et sont réellement les seuls à préserver la 
« ville de la disette. Ils font tous les abatis de la colonie, ce sont eux 
« qui ont défriché tout ce qui est défriché. Ils font tous les hamacs du 
c( pays, la plus grande partie de la canne qui s'y consomme, la plu- 
« part des petits canots et même des grands. Ils ont bâti la plupart 
u des maisons des Français, ce sont eux qui ont bâti le fort d'Oya- 
<( pock. » (Mémoire à Monseigneur le cpmte deMaurepas, ministre et 
secrétaire d'État, par le P. Lombard, supérieur des missions des sau- 
vages de la Guyane.) 

Jusqu'à la fin du siècle dernier nos administrateurs firent grand 
cas des Indiens. Depuis lors il s'est fait un bizarre revirement d'opi- 
nion : les nègres ont été considérés comme les vrais naturels du pays. 
Les blancs disparurent; les Indiens furent dédaignés et la colonie 
dépérit. 

Il nous faut savoir nous défaire, dans notre Guvane française, à 
'endroit des Indiens, d'une indifférence oublieuse et coupable. Il 
nous faut reprendre l'œuvre que nous avons, il y a un siècle, si mal- 
heureusement abandonnée , œuvre qui pendant ce temps a fait et fait 
encore aujourd'hui la fortune, la prospérité croissante de nos voisins 
de l'Amazone. 

Si j'en crois ce que j'ai vu dans la Guyane française elle-même , 
au Brésil, dans la Guyane anglaise , au Venezuela, en Colombie, si 
j'en crois ce qu'enseigne l'histoire de toute l'Amérique chaude, l'u- 
tilisation de la race indigène, de la race indienne, est la condition 
sine qtui non du développement de ces contrées. 

La Guyane française ne saurait être comme l'Australie, le Canada, 
la Plata, une colonie de peuplement national facile : son climat, assu- 
rément abordable par la race blanche, est pourtant un peu difficile. 
Elle ne saurait être non plus une colonie d'exploilalion^ une colonie 
à races superposées, comme l'Inde, l'Indo-Ghine, le Soudan : les 
18,000 nègres et négroïdes d'aujourd'hui ne constituent point les 
bases d'un empire colonial d'exploitation. Elle ne saurait être non 
plus une colonie de plantation où des coolies d'Afrique, de l'Inde ou 
de la Chine, difficilement recrutés, coûtant fort cher, travailleraient, 
dans un esclavage déguisé , à enrichir des maîtres ; les capitalistes de 
Cayenne ne pourraient, le parlement métropolitain ne voudrait faire 
des essais aussi dispendieux et aussi peu humanitaires de telles 



4^6 ANNEXES^, 

transplantations de races. Donc, il faut se risquer à la considérer 
comme perdue pour nous, cette immense et splendide France équi- 
noxiale, où se mettre à y faire ce qu'on y faisait il y a cent ans, ce 
qu'on n*a cessé de faire avec soin depuis trois siècles dans tous les 
états continentaux de TAmérique chaude : s'appuyer sur la race indi- 
gène, sur le croisetnent de t Indien avec le blanc, il faut se mettre à en- 
treprendre rASSIMILATION DES INDIENS DE NOTRE HAUTE GUYANE. La 

Guyane française sera par les Indiens ou elle ne sera pas. 

Il sufiirait de vouloir, de vouloir pendant quelques années, il suffi- 
rait d'amorcer l'avenir. La population brésilienne, faite par tiers 
(comme toutes les populations de l'Amérique chaude continentale] de 
blancs, d'Indiens, et de leurs métis, double tous les vingt ans (comme 
dans presque tous les États continentaux de l'Amérique chaude). Or il 
se trouve bien aujourd'hui, dans le territoire de notre haute Guyane, 
20,000 Indiens disponibles et 50,000 gravitant autour des Tumue- 
Humac. Il serait possible de leur faire produire d'ici la fin du siècle 
prochain^ un million de civilisés : métis, blancs et indiens. Bénéfice 
net pour l'expansion de la civilisation française, car on sait la facilité 
extraordinaire que présente le sang indien à s'assimiler au sang 
blanc. Les nations indiennes du continent de l'Amérique chaude 
n'ont pas engendré de Haïti. Et l'on n'oublie pas que nos territoires 
de Guyane peuvent nourrir 30 millions d^ habitants. Nos seules prairies 
guyanaises pourraient nourrir plusieurs millions de Français. Pour 
mener à bonne fin l'oeuvre de la civilisation des Indiens, pour per- 
fectionner un peu l'état social de ces nations si malléables, pour 
mettre la masse indienne en état de recevoir utilement le ferment, la 
semence de la civilisation, de la race française, point n'est besoin de 
longues années, mille exemples en font foi. Point n'est besoin non plus 
de missionnaires religieux. Pour se convaincre qu'un missionnaire laï- 
que, par patriotisme et par amour de la science, peut tout aussi bien 
réussir dans cet apostolat, il suflit de voir le développement passé 
et actuel des commanderies indiennes de r Amérique espagnole et des 
aldeias du Brésil. Qui a vécu deux années ininterrompues chez les 
tribus, qui parle plusieurs dialectes indigènes, qui connaît les Indiens 
et qui les aime réussira certainement. S'il faut citer des exemples 
entre mille, celui des réductions civiles du haut Orénoque au Ve- 
nezuela, des Mundurucus à l'Amazone, des Botocudos dan& le 
centre du Brésil, des Jauapirys anthropophages au rio Negro, sont 
assez probants. Les noms du lieutenant Thomas Morlière, du doc- 
teur Barbosa Rodrigues, du président Couto de Magalhens sont 
aussi connus* 

C'est dans la région comprise entre le haut Oyapock et le haut 



ANNEXES. 4^7 

Maroni, les montagnes Françaises et les Tumuc Uumac, région non 
abordable de longtemps aux placérens , à cause de son grand éloi- 
gnement de la c6te, qu'une mission permanente devrait être établie. 
Le littoral est aujourd'hui presque complètement dépourvu d'In- 
diens : il n'y a plus rien à tenter là dans ce sens. La région moyenne 
est occupée par les placers, les tribus l'ont fuie avec soin. Dans la 
région méridionale au contraire se trouvent encore des tribus nom- 
breuses. 



2". — NOTES SUR CINQUANTB-TBOIS TRIBUS INDIENNES 

DE LA GUYANE FRANÇAISE. 

On prétend généralement que la Guyane française et les territoires 
plus ou moins neutres qui l'entourent au sud-ouest, au sud et à Test, 
sont à peu près vides d'Indiens. Les documents officiels, les auto- 
rités géographiques affirment le fait. 

Voici un siècle qu'il est de mode de déprécier la Guyane. Jusqu'à 
la fin du siècle dernier la Guyane passait pour une terre de bénédic- 
tion; depuis les déportations de 1794, Gayenne est devenu le dernier 
pays du monde. Climat pestilentiel, terre inhabitable par les blancs, 
pays trop mauvais même pour en faire un bagne à l'usage des 
condamnés européens, région sans avenir dont le passé lui-même 
est mort puisqu*on n'y trouve même plus d'indigènes : voilà ce que 
l'on pense, dans le public comme dans les milieux compétents, de 
notre grande colonie américaine. 

C'est pour réagir contre cette dernière idée : il n'y a presque plus 
d'Indiens en Guyane, que j'ai rassemblé ces notes. 

Pour moi, il y a aujourd'hui autant sinon plus d'Indiens dans 
notre Guyane qu'au jour de la découverte. Pas une tribu ne s'est to- 
talement éteinte, seulement les anciennes peuplades se sont plus ou 
moins fusionnées entre elles, se sont agrégées, décomposées, juxta- 
posées, superposées, ont subi en un mot toutes les modifications eth- 
nographiques et ethnologiques que comporte une évolution de trois 
siècles dans un pareil milieu, mais elles ne se sont pas éteintes. Livrées 
complètement à elles-mêmes, ces nations indiennes ont beau se faire 
la guerre tous les jours, et se manger de temps à autre, elles ne 
diminuent pas en nombre : la progression en nombre des vain-* 
queurs compense la régression des vaincus. Seulement, les tribus 
fuyant les maîtres de la côte, d'abord leurs ennemis, puis leurs tu- 
teurs, et finalement, depuis un siècle, leurs voisins dédaigneux ou 



4^8 ANNEXES. 

hostiles, ont reflué aux montagnes centrales et se sont réfugiées dans 
les sous-afHuenis lointains des hauts des fleuves. Tout me confirme 
dans cette opinion : et une pratique de deux ans de vie indienne, et 
la fréquentation d'une trentaine de tribus, et aussi bien le travail 
d'exégèse historique et géographique dont ces notes sont le ré- 
sultat. 

Je n'estime pas aujourd'hui à moins de 50,000 le nombre des In- 
diens compris entre l'Equateur, le Maroni-Tapanahoni, le 58^ degré 
de longitude occidentale de Paris et la mer. 



TRIBUS DU LITTORAL. 

i® A l'ouest de l'Oyapock. — Les Galibis. — Au temps de Biet {165â), 
les Galibis étaient la plus importante des tribus connues de la Guyane. 
Ils habitaient la côte depuis le Mahury jusqu'à l'Orénoque. Les Gali> 
bis de notre colonie se divisaient en trois groupes : ceux de l'Ile de 
Cayenne, ceux de Macouria et ceux de Kourou. Du Mahury à Kourou 
lés Galibis étaient répartis dans une vingtaine de malocas pouvant 
rassembler environ 250 guerriers. On comptait 3 malocas (village, ou 
plus exactement, grande maison commune des Indiens) dans l'ile de 
Cayenne, 3 dans la rivière de Cayenne, 2 le long de la côte jusqu'à 
Macouria, 3 dans la rivière de Macouria, i de Macouria à Kourou, 
3 dans la rivière de Kourou. De Kourou à Canamama le pays était 
vide. De Canamama à Suriname il existait un grand nombre de ma- 
locas galibis. Les Galibis de l'époque de Biet avaient pour alliés les 
Racalets et pour ennemis les Palicours. 

En 1674 le P. Grillet nous apprend qu'il existe des malocas galibis 
à l'embouchure de l'Approuague et aussi quelques-unes dans l'Oyac. 

En 1832 Leprieur cite quelques Galibis dans le bas Oyapock, parmi 
les Pirious, les Arouargues et les Mak^aouanes. 

En 1882 je rencontrai des malocas galibis sur la rive gauche de 
riracoubo, aux deux centres de Yanou et deRocoucoua. Us formaient 
un total de 200 individus environ. 

Dans le Sinnamary, un peu au-dessus du bourg, on trouve aussi 
quelques Indiens de cette nation. 

En 1883, d'après Fournereau, on trouve un centre galibi sur la 
rive gauche de la Mana, à 10 kilomètres à vol d'oiseau au-dessus du 
botirg. La rive gauche du Maroni, toujours d'après cet auteur est 
très peuplée, il s'y trouve une véritable tribu galibie tout entière. 
Les principaux centres sont : l"* à l'embouchure, où se trouvent 
deux villages; 2^ à 5 kilomètres en aval d'Albinaoù se trouvent aussi 



ANNEXES. 4^9 

deux villages, d'' un peu en aval du confluent de la crique Aroua- 
mata, un village; 4^ un peu en amont du confluent de la même 
crique, un village de dix-huit familles; 5"* un peu en aval de la cri- 
que Sparwine, un petit village à côté d'un petit groupe Arowack. — 
Il n'y a pas de Galibis sur la rive droite du Maroni. 

Aracarets. — D'après Grillet, les Aracarets étaient les anciens pos- 
sesseurs de nie de Gayenne. On en trouvait encore dans Tile en 1673. 
Ce sont peut-être les Racalets de Biet. 

Maprouanes, — Le P. Grillet dit que quelques Maprouanes se trou- 
vaient dans rOyac. Ces Indiens, débris de leur tribu amoindrie, 
avaient été chassés des bords de l'Amazone, qu'ils habitaient pri- 
mitivement, par leurs voisins et ennemis les Arianes. 

Sapayes.-^ LesSapayes, toujours d'après le P. Grillet, habitaient 
lecours inférieur et l'embouchure du fleuve Approuague. On en trou- 
vait aussi, dit-il, sur les bords du Maroni et aux environs de Suriname. 

2" A l'Oyapock. — Tocoyennes. — Ces Indiens nous sont cités 
pour la première fois par le P. Fauque, en 1729. Ils habitaient, dit^l, 
près de l'embouchure de l'Oyapock. Ils furent amenés, en plus 
grande partie , à la mission de Ouanari , par le P. Joseph d'An- 
sillac, vers cette époque. Le P. Lombard les cite en 1730. 

Maraones, — Ils nous sont également révélés en 1739 par le P. Fau- 
que. Us habitaient aussi près de l'embouchure de l'Oyapock. Le 
P. Joseph d'Ansillac les réunit avec les Tocoyen*nes et les Maourioux 
à la mission de Ouanari. Ils sont au nombre des tribus énumérées 
au bas Oyapock par le P. Lombard, en 1730. 

Maouriovx. — Voisins, d'après le P. Fauque (1729), des Maraones 
et des Tocoyennes. Réduits avec ces deux tribus par le P. d'Ansillac 
à la mission de Ouanari. Cités aussi par le P. Lombard en 1730. 

Maraouanes. — Les Maraouanes sont cités par Leprieur en 1832. 
Ils habitaient , dit-il , le bas Oyapock. Leur tribu ne comptait que 
quelques centaines d'individus. Ce sont peut-être les anciens Ma- 
raones des PP. Fauque, d'Ansillac et Lombard. 

Garipons. — Celte tribu est également citée par Leprieur. Les 
Garipons habitaient, en 1832, le bas Oyapock, parmi les Maraouanes, 
les Arouargues et les Pirious. 

3® A l'est de l'Oyapock. — Arouargues. — D'après Leprieur, des 
Arouargues (ce sont peut-être des Arouas) habitaient, en 1832, au 
nombre de quelques centaines, le bas Oyapock en aval du Camopi, 
rive droite, à ce qu'il semble dire. 

Arouas. — D'après le P. Dabbadie, il y avait, en 1854, 80 Arouas 
dans rOuassa. En 1855, le P. Jean Alet parle aussi des Arouas. Il 
prétend qu'on les réduisit autrefois en mission à Kaw. 



43o ANNEXES. 

PcUicaurs. — Les Palicours sont connus depuis Biet, qui en 1852 , 
les cite comme habitant entre deux rivières, TEpicouly et FAyairi, 
qui tombent, dit-il, un peu à Test de rOyapock, dans les pa- 
rages du cap d'Orange. Us étaient, dit-il, ennemis des Galibis et 
des Racalets. 

En 1729, le P. Fauque les cite comme habitant les savanes des en- 
virons du Gouripi. Le P. Lombard, en 1730, les mentionne aussi. 
Vers cette épogue le P. Fourré s'établit chez eux. 

En 1854, selon le P. Dabbadie, ils habitaient le Rocaoua et étaient 
au nombre de 120 environ. 

En 1831, Leprieur les rencontre à Gouripi, à Ouassa et surtout à 
Rocaoua. 11 les dit, également, peu nombreux. 

Mayés. — Grillet, en 1674, cite les Mayés. Le P. Fauque, en 1729, 
les indique comme habitant les savanes des environs du Gouripi. Le 
P. Lombard, en 1730, les cite aussi. 

Camarious. — Nous les voyons cités pour la première fois par le 
P. Fauque, qui, en 1729, les indique comme habitant les savanes 
des environs du Gouripi. Le P. Lombard, en 1730, les cite aussi , il 
les appelle Karnuarious. 

Toutanes. — En 1831, Leprieur nous dit qu'il rencontra chez les 
Palicours du Rocaoua, deux Toutanes, et aussi quelques autres à Gou- 
ripi et à Ouassa. G'étaient , ajoute-t-il , les restes d'une nation jadis 
nombreuse. 

Racalets. — Les Racalets, dit Biet, habitaient la rivière Maricary 
(Macari) dans un pays inondé. A cause des terres noyées qui s'éten- 
dent sur le rivage de leur pays et se prolongent dans l'intérieur en 
marécages ininterrompus, les Racalets habitent à plus de trois lieues 
de la mer, ils ont établi leurs malocas sur de petites collines. Ils ont 
à peine de la terre en quantité suffisante pour faire des jardins. Ils 
ne peuvent aller de l'une de leurs malocas à l'autre qu'en canot, prin- 
cipalement pendant l'hivernage. De Gayenne , dîtBiet, on mettait 
dix-sept jours en canot à voile pour aller chez les Racalets et cinq 
jours pour en retourner. Ils étaient peu nombreux, cependant, 
en 1632, ils pouvaient encore envoyer chez les Galibis 40 hommes 
préparer des cases et des défrichements pour tenter de s'installer 
définitivement chez cette tribu amie dont les terres étaient de 
beaucoup meilleures que les leurs. Les Racalets étaient alliés des 
Galibis et ennemis des Palicours. 

TRIBUS DE L'INTÉRIEUR. 
1° A l'ouest de l'Oyapock. — Nouragues. — Selon Biet , les Nou- 



ANNEXES, 43 1 

ragues, qu'il appelle Nolaohes, habitaient entre rOyapock et la ri- 
vière de Kaw, dans Tinlérieur, jusqu'à 50 lieues dans les terres. Ils 
avaient, dit-il, les oreilles percées, et ils se passaient dans le lobe 
des plaques d'or comme ornements. 

Quand Grillet se rendit chez les Nouragues par TOyac et la Comté, 
il trouva leurs premières malocsis aux sources de la rivière qu'il ap- 
pelle la rivière des Nouragues, un affluent de la Comté que Car- 
pentier présume être la Rivière Blanche. II en trouva aussi dans l'A* 
rataye , dans le moyen Approuague, et dans un grand affluent de 
l'Approuague qu'il remonta pour se rendre chez les Acoquas, 
le Ténaporibo affluant de droite. Ils étaient, selon Grillet, doux, af- 
fables, patients, respectueux, bien qu^anthropophages ( ils venaient, 
quelques années avant le voyage de Grillet et Béchamel, de man- 
ger trois Anglais qui s'étaient aventurés dans le Ténaporibo). Les 
Nouragues parlaient à peu près la même langue que les Mercioux 
et les Acoquas, une langue dure, gutturale en même temps nasale 
et sifQante. Cependant, en 1673, l'idiome galibi commençait à se 
répandre chez les Nouragues. Les piayes faisaient aux pères Gril- 
let et Béchamel, l'effet de a tromper les femmes et les filles avec 
leurs charlataneriès). » Les Nouragues, remarque Grillet, sont d'au- 
tant plus traitables qu'ils habitent plus loin de la côte et du contact 
des blancs. D'après Grillet, les Nouragues étaient 3 à 600 environ. 

En 1808, Noyer rencontre des Nouragues dans l'Approuague. Et en 
1834, Leprieur en cite quelques-uns au bas Oyapock parmi les Pi- 
rious, les Arouargues et les Maraouanes. 

Il en existe encore aujourd'hui à l'Approuague. 

Mercioux. — D'après Grillet, les Mercioux habitaient à la hauteur 
des sources de la Comté, à sept jours par terre du confluent de l'A- 
rataye , entre l'Arataye et l'Approuague , à l'ouest des Nouragues. 
lis étaient de 5 à 600. 

Toneyens, — Les Toneyens étaient, d'après Biet, une nation en 
guerre avec les Nouragues. 

Emerillons. — La première mention que nous connaissions des 
Ëmerillons date de Mentelle, qui arriva chez eux en 1767 par les Ara- 
michaux. Patris en 1769 rencontra quelques Indiens de cette tribu 
chez les Aramichaux de l'Ouaqui. Ces Emerillons avaient été chas- 
sés de leur pays par les Tayras. 

En 1822, J. Milthiade se rendit chez les Ëmerillons par l'Oyapock 
en tournant les sources de l'Approuague et arrivant ensuite àl'Inini. 

En 1830, de Bauve rencontra les Emerillons un peu en amont du 
confluent du Camopi. Ce sont , dit-il , des gens mous , paresseux , 
grands, maigres, mal bâtis. Leurs arcs, grossièrement faits, sont d'une 



43a ANNEXES. 

venue. Leurs hamacâ sont faits de lanières d*écorce de maho. Les 
tangues des femmes sont d*écorce de maho entremêlée de certaines 
graines. Les Ëmerillons, dit toujours de Bauve, sont violentés par 
les nègres marrons du Maroni , leurs voisins , qui viennent souvent 
leur enlever des vivres. Les Emerillons descendent tous les ans chez 
les Oyampis pour se refaire de leurs privations. Les Oyampîs les 
accueillent avec bonté. Ils aident souvent ceux-ci dans leurs travaux 
et en reçoivent quelque salaire. Les canots des Emerillons sont faits 
d*un tronc d'arbre fouillé au feu, des bancs sont ménagés derrière 
et au milieu dans Tépaisseur même du bois. 

Les Emerillons, dit Leprieur en 1832, sont longs et fluets. Ils sont 
plus arriérés sous le rapport de l'industrie sociale que les autres In- 
diens. Ils habitent les rivages du Gamopi et de ses affluents. A peine 
s'ils cultivent les racines alimentaires, ils touchent à peine aux pois- 
sons dont leurs rivières abondent, la chasse est leur seule occupa- 
tion. Ils ont des hamacs faits en lanières d'écorce. Bien que maigres, 
ils sont bien faits et ont de beaux traits. Leurs femmes , propor- 
tionnellement plus petites qu'eux , sont mieux faites que les autres 
Indiennes de la contrée. 

Enfin Grevaux , dans son voyage de l'Oyapock-Parou , dit aussi 
quelques mots des Emerillons. Il estime leur nombre à 200. Les ha- 
bitants de l'Approuague les savent beaucoup plus nombreux. D'a- 
près Apatou, ils habiteraient le cours supérieur de l'Inini et la région 
des sources de l'Approuague. Apatou donne le nom d'un de leurs vil- 
lages, Macoucaoua, qui se trouve sur le faite de partage entre la haute 
Approuague et la haute Inini. On met deux jours pour aller de l'Inini 
à l'Approuague en passant par Macoucaoua. L'Inini et l'Approuague 
sont très rapprochés à leurs sources. Pendant les grandes eaux on 
peut, parait-il , passer en canot d'une rivière à l'autre. De Macoua- 
caoua pour se rendre au Gamopi on remonte l'Approuague, puis, 
après une traversée de deux jours à pied, on arrive au Gamopi. 

Tayras. — En 1769, Patris rencontra, chez les Aramichaux de 
rOuaqui , des Emerillons chassés de leur pays par les Tayras. 

Calcuchéens. — En 1769, Patris rencontra, aux sources de TOua- 
qui, la tribu des Calcuchéens. 

Aramichaux. — Grillet cite les Aramichaux (qu'il appelle Ara- 
missas) comme une nation puissante. Ils parlent, dit-il , un idiome 
qui est une espèce de galibi , bien qu'ils ne connaissent pas, même 
de réputation, la tribu qui porte ce nom. 

En 1767 , Mentelle rencontra des Aramichaux sur l'Aroua, par 
2° 36' ; et en 1769, Patris rencontra des Aramichaux à l'Ouaqui. Le- 
blond les visita aussi en 1787. 



ANNEXES. 433 

Grevaux, sans preuves, les dit disparus. 

Poupourouis. — Tribu que Lebload indique comme habitant sur 
rOuaquiy en aval des Aramichaux. 

Grevaux prétend avoir vu, chez les Roucouyennes du Jary, le der- 
nier des Poupourouis. 

On les appelait aussi Apourouis. Le conego de Souza, en 1873, 
cite dans le haut du Jary une tribu qu'il appelle des Japuruhi. 

Roitcouyennes. — Ges Indiens se donnent à eux-mêmes le nom de 
Ouayanes , nom qui donne peut-être la véritable origine du mot 
Guyane. Le nom de Roucouyennes leur a été donné par les créoles 
de la Guyane française, et les Brésiliens, à leur suite, ont adopté 
ce nom pour désigner les Ouayanes. 

Patris est le premier qui nous donne des détails précis sur les Rou- 
couyennes. Il se rendit dans leur pays en remontant le Maroni 
après avoir descendu TAroua. De chez les Roucouyennes il se rendit 
au mont Tripoupou qui se trouve à l'extrémité du pays des Rou- 
couyennes et qui doit être un chaînon , un massif des Tumuc Uu- 
mac. Les Roucouyennes, qui l'avaient accompagné jusqu'au Tri- 
poupou, l'obligèrent, de là, à rebrousser chemin par peur des 
Oyampis , leurs ennemis , avec lesquels ils étaient alors, et furent 
depuis, longtemps en guerre. 

Noyer, en 1824, afffîrme que les Roucouyennes ont été exterminés 
jusqu'au dernier par les Oyampis I 

En 1832, Leprieur rencontre quelques Roucouyennes au bas Oya- 
pock parmi les Pirious, les Arouargues et les Maraouanes. 

En 1854 et 1855, d'après les PP. Dabbadie et Alet, ils descendaient 
assez souvent jusqu'à Saint-Georges d'Oyapock. On m'a aussi affirmé 
qu'ils descendaient à cette époque jusqu'à Sainte-Marie de Gounani 
et jusqu'au bourg d'Approuague. Ils ont cessé de descendre à la 
suite de la condamnation à Gayenne de l'un des leurs pour un as- 
sassinat qu'il n'aurait pas commis, dans un placer de l'Approuague, 
sur la personne de M. Félix Gouy. 

Grevaux, le premier, dans ses deux voyages du Jary et du Parou, 
put recueillir sur cette tribu des renseignements précis. 

Trios. — Grevaux est également le premier qui nous ait fourni 
quelques notions sur les Indiens Trios qui habitent les sources du 
Parou et du Tapanahoni. 

Oyacoulets. — Les fameux Oyacoulets, tribu légendaire à peau 
blanche, aux yeux bleus et à la barbe blonde , ont, depuis une tren- 
taine d'annéiBs, beaucoup préoccupé les placeriens et les voyageurs, 
mais personne ne les a encore vus. Ils habiteraient un affluent de 
gauche de l'Itany, vers le troisième degré de latitude nord. 

T. II. 28 



434 ANNEXES. 

2* A L Oyapock. — Caranes. — Les Caranes sont cités par le P. 
Grillet qui les indique comme ennemis des Nouragues à Test desquels 
ils devaient vraisemblablement habiter. En 1738, le P. Fauque 
trouve les Caranes réunis, en plus grande partie, à la mission de 
Saint-Paul d*Oyapock, avec les Pirious. 

Custumis. — Le P. Lombard parle, en 1730, d'une tribu de Gus- 
tumifi établie dans les hauts de TOyapock. 

Acoquas. — Selon Grillet, qui lès visita et qui resta douze jours dans 
leur tribu, les Acoquas habitaient la région des sources du Camopi, 
sur la rive méridionale de cette rivière, par 2® 25' nord, au sud des 
Nouragues et des Mercioux. C'était une nation nombreuse, guerrière 
et mangeuse d'hommes. Quelques mois avant l'arrivée du P. Grillet 
chez eux, ils achevaient, d'après le rapport d'un Nourague, « de 
faire bouillir dans leurs marmites une nation qu ils vensûent d'exter- 
miner. » Ils étaient cependant doux, affables, bons, gais, disposés 
à écouter ce qu'on leur disait, bien qu'indubitablement anthropo- 
phages. Grillet les évalue à 2,400 environ. 

Le P. Fauque, en 1729, cite des Acoquas dans FOyapock à cinq 
ou six jours de l'embouchure. 

Pirious. — D'après le P. Grillet, les Pirious (qu'il appelle Pirios) 
habitaient près des Acoquas. Us étaient de 2000, à 2,400. 

Le P. Fauque en 1729 et P. Lombard en 1730, citent les Pirious 
dans le moyen Oyapock. Vers cette époque le P. Arnaud d'Ayma 
fixe la plus grande partie de la tribu à la mission de Saint-Paul 
d'Oyapock (improprement marquée Saint-Pierre sur les caries), 
Saint-Pierre était le nom de l'église du fort établi au bas Oya- 
pock en 1725. 

En 1830, Leprieur rencontra des Pirious à la crique Armontabo. 
Us étaient, dit-il, peu nombreux. 

Pirious, Acoquas, Caranes, Coustumis, Ouays, Tarripis, Palunks, 
Aromagatas et Amikouanes, d'après le P. Lombard (1730), parlaient 
la même langue. 

Rouorios, — Le P. Lombard, en 1730, cite les Rouorios dans les 
parages de FOyapock. 

Magapas. — C'est le P. Grillet qui nous parle le premier des Ma- 
gapas. C'est, dil-il, une nation ennemie des Acoquas qui, de temps 
à autre, en mangent quelques-uns. Ils étaient à l'est des Acoquas. 
Ce sont probablement eux qui ont donné leur nom à la ville de Ma- 
capa. 

Pinos. — D'après Grillet, les Pinos habitaient à l'est des Acoquas. 

Moroux, — Les Moroux, fort barbares, nous dit Grillet, habitaient 
entre les Pinos, les Magapas et les Pirious. 



ANNEXES. 435 

Maranes. — En énumérant les nations voisines des Acoquas, Grillet 
cite les Maranes en disant seulement d'eux qu'ils sont nombreux. 

Maranes, Moroux, Pinos, Magapas, Garanes, Pirious, Acoquas 
et Mercioux, parlaient, d'après Grillet, à peu près la même 
langue. 

MaronnU. — Biet parle d'une petite nation appelée Maronnis qui était 
ennemis des Galibis et qui habitait vers les hauts de TOyapock. 

Maronnes, — Vers les hauts de rOyapock, Grillet cite une nation 
de Maronnes qui n'est peut-être autre que les Maronnis de 
Biet. 

Caussades. — Grillet énumère les Gaussades pariûi les nations du 
haut Oyapock. 

Aromagatas. — En 1730, le P. Lombard cite l'es Aromagatas parmi 
les nations du haut bassin de FOyapock. 

Palunks. — Les Palunks sont cités dans le haut de l'Oyapock, en 
1729, par le P. Pauque, qui les appelle Palanques, et en 1730 par le 
P. Lombard qui les orthographie Palunks. 

Ouejis. — Les Ouens du P. Fauque, en 1729, ou Ouays du P. Lom- 
bard, en 1730, habitaient le haut bassin de l'Oyapock. 

En 1830, de Bauve les cite sous le nom de Wagnes, il dit qu'ils 
habitaient primitivement le territoire actuel des Oyampis. Cette 
tribu, dit-il, a dû être détruite par les Oyampis ou s'être retirée dans 
les terres. 

Macouanis. — Le P. Fauque cite lesMacouanis en 1729 dans le haut 
bassin de l'Oyapock. 

Oyampis. — Dès 1769, mais pour la première fois, croyons-nous, 
il est question des Oyampis. Les Rocouyennes du Tripoupou fai- 
saient, de ce point, rebrousser chemin à Patris par frayeur de leurs 
ennemis les Oyampis. 

Selon Leprieur, les premières apparitions des Oyampis sur l'Oya- 
pock ne datent que de 1816 ou 1817. Ils étaient, dit-il, vraisembla- 
blement sortis depuis peu de temps des montagnes qui donnent leurs 
sources au Jary et à l'Oyapock. En 1824, en remontant l'Oyapock, 
Bodin rencontra les premiers établissements Oyampis à peu près 
à la hauteur de la crique Motoura (la Samacou de Leblond). Cette 
tribu, essentiellement nomade, dit Bodin, compte au moins 6,000 
individus. 

De Bauve visita en 1830 une grande partie de leur pays. D'après 
lui les Tumuc-Humac n'auraient point été l'habitat primitif de 
cette tribu toujours en mouvement, mais seulement une étape. Les 
Oyampis viendraient vraisemblablement du sud, des bords de 
l'Amazone ou même de plus loin dans le Brésil. Le nom d'Oyampi 



436 ANNEXES. 

veut dire « mangeur d'homme » (d*aprè$ de Bauve). Dans le bas du 
fleuve ils n'aiment pas qu*on les appelle par ce nom, bien qu'ils 
n'en aient pas d'autre. Mais dans le haut du fleuve ils remploient 
sans répugnance. Une de leurs chansons, citée par de Bauve, dit : 
<( Autrefois nous étions des hommes, nous mangions nos ennemis, 
et nous ne nous nourrissions pas de manioc comme des femmes. » 
Les Oyampis, dit de Bauve. sont bien faits, de moyenne taille , leurs 
femmes sont jolies et même bien. Généralement les deux sexes ont 
les dents gâtées de bonne heure. Les Oyampis sont jaloux bien que 
polygames. Chez eux l'inceste du père avec la fille, du fils avec la 
mère, du frère avec la sœur esf commun. Us se piquent le corps au 
génipa et s'enduisent les cheveux d'une pâte de roucou qui forme 
croûte. Ils se percent les oreilles pour y passer des os et des plumes. 
Les hommes portent un calembé de coton qu'ils se tressent, les fem- 
mes vont entièrement nues. Hommes et femmes portent des colliers 
et des bracelets de perles. Leurs cachiris (fêtes ) s'appellent mahu- 
rys. (On a peut-être là l'étymologie du Mahury, le fleuve de l'île de 
Cayenne). Les Oyampis connaissent plusieurs poisons dont ils usent 
entre eux assez libéralement. De Bauve prétend qu'ils empoisonnè- 
rent Bodin, qui leur avait déplu par sa morgue et qui mourut, en 
eff*et, au retour de son voyage. A la crique Acao, bras oriental de 
rOyapok des Tumuc Humac, de Bauve, en trois jours de marche, 
trouva sur sa route une si grande quantité d'habitations oyam- 
pis abandonnées qu'il n'estime pas à moins de 1200 ou à 1500 le nom- 
bre des Oyampis qui devaient les avoir habitées. Elles étaient fraî- 
chement abandonnées. On y trouvait encore les ustensiles trop pesants 
pour être enlevés tels que les platines, les jarres; les abatis étaient 
remplis d'acajous à fruits, arbres qui sont très communs dans celte 
région, de papayes et de bananes, et tous ces fruits étaients alors en 
pleine maturité. De Bauve attribue cette désertion à une épidémie 
qui fît se retirer au loin ceux des Oyampis qui survécurent. Sur le 
bras occidental de l'Oyapock des Tumuc Humac et sur le Tacuandé, 
affluent de ce bras occidental, Adam de Bauve trouva aussi des 
Oyampis et d'autres Indiens peu connus. Ce bras occidental et l'Acao, 
longs chacun de près de cent kilomètres à vol d'oiseau, sont les vrais 
sources de l'Oyapock que Crevaux ne peut même pas soupçonner les 
ayant laissées sans le savoir à 25 lieues à sa droite et à sa gauche. 

A son exemple Leprieur, en 1832, traversa aussi le pays des 
Oyampis. Leurs premiers établissements se trouvaient alors un peu 
en amont du confluent du Camopi. 

En 1854, le P. Dabbadie nous dit que les Oyampis habitaient le 
Yaroupi, affluent de gauche du haut Oyapock. 



ANNEXES. 4^7 

Le conego Francisco Bemardino de Souza {Lembranças e curiosi^ 
dades do valle do Amazonas) les cite dans le haut Jary, sous le nom 
d'Oyapi. Il dit que c'est avec des Oyapis que les Brésiliens fondèrent 
en 1839 une povoaçâo aujourd'hui en ruines, appelée Tujuju Maiti. 
Ces Oyampis du haut Jary sont peut-être les Oyampis du groupe 
indiqué par Grevaux comme habitant les sources du Jary et de 
l'Âpaouani. Ce qui confirmerait l'hypothèse de Leprieur qui donne 
pour habitat le plus récent des Oyampis la chaîne de Tumuc Humac 
entière, des sources du Jary à celle de TOyapock. 

Crevaux est le dernier qui ait traversé le pays Oyampis. 

Marcxoupis, — D*après Bodin, en 1824, la crique Yaroupi était 
habitée par um ribu nombreuse d'Indiens appelés Maracoupis. 
Non loin de là, sur la rive droite, toujours d'après le même voya- 
geur, la crique Ingalalu (l'Ingueraru de Crevaux) était habitée par 
une peuplade nombreuse qui n'avait de relations qu'avec les Bré- 
siliens. 

3" A l'est de l'Oyapock. -r^ Coussaris. — Le P. Fauque cite en 1729 
des Coussaris dans le bassin de TOyapock. Le P. Lombard les cite 
aussi en 1730 sous le nom de Coussanis. 

De Bauvc les visita en 1831. Ils habitent, dit-il, sur le Mapary et 
rinipocko, affluents du Jary. Ce sont, dit-il, de beaux hommes, 
plus noirs que les Oyampis. Ils ont les cheveux courts, presque crépus, 
non enduits de roucou. Les Coussaris sont hospitaliers, ils ne 
manifestent, à la vue du blanc, ni crainte ni timidité, mais seule- 
ment de la curiosité et de Tétonnement. Les femmes sont jolies et 
bien faites, mais leurs traits ont quelque chose de dur et de mâle 
qui s'explique par la vie peu sédentaire qu'elles mènent, accom- 
pagnant leurs maris dans leurs excursions qui sont longues et 
pénibles. Elles n'usent pas de roucou, leurs cheveux sont d'un beau 
noir et très longs. Elles se peignent le corps au génipa mais avec 
plus de soin et de régularité que ne le font les Oyampis. Les Cous- 
saris sont moins mous que les Oyampis, moins craintifs et moins 
dissimulés , leur langage est à peu près le même , mais plus franc , 
la prononciation des Oyampis est un peu nazillarde. Ils sont mieux 
armés; ils ont l'arc, la massue, le javelot et la sarbacane à lancer 
de petites flèches. Ils ont, de plus, une espèce de cuirasse ou plas- 
tron tissu en fibres de pataoua et qui est à l'épreuve de la flèche 
étant fort épais et bien tressé. Ils usent d'une grande quantité de 
fruits de la forêt; ils ont de grands abatis de manioc, d'ignames 
et de patates. Ils sont habiles à guérir leurs malades et ne les 
abandonnent pas quand ils les voient incurables, comme font les 
Oyampis. 



438 ANNEXES. 

Leprieur, en 1832 , les cite aussi dans le Hapary et le haut 
Araguary. 

En 1873, le conego de Souza les place dans le haut bassin de 
l'Araguary. 11 dit qu'ils passent pour anthropophages. 

Tamocomes. — Cités par Leprieur en 1832. Ils habitent, dit-il, sur les 
rivières Moucourou et Carapanatuba, affluents du Jary. Quelques 
Oyampis se sont joints à eux. Les Tamocomes sont de famille 
oyampi. Tamocomes, Oyampis et Coussaris parlent la même 
langue. 

En 1873, le conego de Souza cite les Tamocofnes sous le nom 
d'Atamancum. Il les dit concentrés dans les forêts du Jary. 

Tarripis. — Les Tarripis sont cités par le P. Fauque en 1729 : 
il les appelle Turupis. Le P. Lombard les cite en 1730 sous le 
nom de Tarripis. Tous les deux les placent dans le haut bassin 
de rOyapock. 

En 1873, le conego de Souza les place dans le haut Araguary. 11 
dit qu'ils passent pour anthropophages. 

Arenaibous. — Cités en 1873 par le conego de Souza qui les di 
concentrés avec les Tamocomes dans les forêts du Jary. Il les 
orthographie, en portugais, Arenaibu. 

Ouaeoupis. — Le conego de Souza en 1873 les cite dans le haut 
Jary. II les orthographie Uacupi. 

Coueiachis. — Sont placés par le conego de Souza , dans le haut 
Jary, avec les Ouaeoupis. Il les appelle Cuceaxim. 

Calayoïuu, — Les Indiens que Crevaux désigne de cette appel- 
lation vague sont probablement ces nations du haut Araguary et 
des forêts du Jary, ou quelque groupe plus fréquemment en 
contact avec la côte de TAmazone. 

Atnikouanes. — Les Amikouanes sont une mvstérieuse nation, 
à longues oreilles, que le P. Lombard, en 1730, nous dit avoir été 
récemment découverte à 200 lieues au sud du fort de TOyapock, dis- 
tance qu'il faut réduire de beaucoup, comme toujours en p€U*eil cas; 
c'est peut-être une des nations de l'Araguary-Jary. 



RÉSUMÉ. 



Les 53 tribus que nous venons d'énumérer comprennent 16 tribus 
pour le littoral et 37 pour l'intérieur. 

Les tribus littorales sont au nombre de 4 à l'ouest de TOyapock, 
de 5 à rOyapock, de 7 à Test de l'Oyapock. 



ANNEXES. 4^9 

Les tribus de Tintérieur sont au nombre de 11 à l'ouest de TOya- 
pock, de 18 à FOyapock, de 8 à Test de FOyapock. 

Sur ces 53 nations, 18 sont encore connues aiyourd'hui. Ce sont 
parmi les tribus littorales les Galibis, à Touest de TOyapock, les Pâli- 
cours et les Arouas à Test. Et parmi les tribus de Tintérieur, les 
Nouragues , les Emerillons, les Aramichaux, les Poupourouis, les 
Roucouyennes, les Trios, les Oyacoulets; à Touest de TOyapock, — 
les Oyampis et probablement aussi les Acoquas à l'Oyapock, — les 
Coussaris, les Tamocomes, les Tarripis, les Arenaibous , les Ouacou- 
pis et les Couciachis à Test de TOyapock. Soit 3 tribus au littoral et 
15 dans Tintérieur. Les tribus littorales se seraient réduites de 16 à 
3 (des 4/5), et celles de l'intérieur de 37 à 15 (de la moitié). 

De ce fait que 18 tribus seulement sur 53 sont aujourd'hui connues 
faut-il conclure que les autres sont complètement éteintes ? De ce 
fait que les créoles actuels de la Guyane ne s'aventurent guère dans 
l'intérieur en dehors des ridères à alluvions aurifères et en dehors 
des grands cours d'eau, en faut-il conclure que les Indiens ont 
disparu, qu'ils se sont mangés entre eux? nous ne le croyons pas. 
Délaissés par les civilisés de la côte devenus à notre époque fort 
sédentaires et qui considèrent un petit voyage aux Tumuc Humac 
comme une entreprise d'un héroïsme antique, les Indiens, délaissés, 
méfiants, se sont retirés dans les sous-afQuents des fleuves, au pied 
des montagnes de la région centrale. C'est là que nous pourrons 
trouver la plupart des 53 tribus que nous venons d'énumérer, les 
unes réduites, les autres accrues, d'autres tribus encore, et enfin le 
chiffre plus haut avancé de 50,000 indigènes. 

Au nord du 4* du nord c'est notre territoire civil. Au sud du 4*, 
c est le territoire indien. L'avenir est là. Je termine en répétant 
qu'il se trouve dans notre territoire indien 50 tribus et 50,000 
Indiens. 



-"vw/w- 



11. 



NOTES SUR LA RIVE GAUCHE DE L'AMAZONE (1). 



HYDROGRAPHIE. — VILLES ET VILLAGES. 



1**. — HYDROGRAPHIE. 

Liûuo Matary{o}x Amatai^i). — Gelac, situé entre rArauaté et le 
Puraquè-cuara, se trouve à peu près en face du confluent de la Ma- 
deira. Il reçoit un tributaire peu important qui vient des forêts 
habitées par les tribus bravas du groupe Jauapiry. 

Lac Saracd. — Le lac Saracà, dans une Ue duquel se trouve la 
ville de Silves, est distant de neuf lieues de TAmazone dans lequel 
il se déverse par six bras, dont Tun est TAranatô qui vient du lac 
Canuma, lequel reçoit TUrubù dont TAranatô est considéré comme le 
principal déversoir dans TAmazone. 

Itio Urubu. — Après avoir reçu le rapide et très important rio 
Madeira, TAmazone reçoit les eaux de l'Arauatô, émissaire du lac 
Canumâ, dans lequel se déverse TUrubù. Sur Jes rives du lac Ca- 
numâ se trouve la freguezia des N.-S. da Gonceiçâo, et sur les 
bords du bas Urubu les terres abandonnées des anciennes fregue- 
zias de S.-Raymundo et S. -Pedro Nolasco. 

Le rio Urubu où jadis florissaient les Missions des Frères Merce- 



(1) Avant d'être soumises à l'examen ciitique qui me permet de les publier au- 
jourd'hui, ces notes ont été prises, contrôlées, discutées au jour le jour pendant quatre 
années d'études spéciales et d'observations personnelles. Elles doivent beaucoup 
aux sources locales, volumes, brochures, études de journaux, documents manus- 
crits et de toute nature. Qu'il me soit permis de remercier ici mes collaborateurs 
connus ou inconnus du Brésil et des provinces de l'Amazone et notament MM. Fer- 
reira Penna, la grande autorité géographique pour les questions amazoniennes ; 
José Vemissimo, directeur de la Revista Amazonica; le docteur Tupinamba, le sa- 
vant historien des races et des langues du Brésil; le docteur Barboza Rodrigues, 
réminent directeur du musée de l'Amazone à Manaos ; le conego de Souza (Lem- 
branças e curiosidades do valle do Amazonas)^ Rebe)ira da Silva Junior [Melho- 
ramentos do Amazonas). 



44^ AN1I£X£S. 

naires est aujourd'hui presque complètement désert dans son cours 
inférieur et moyen, et les terres abandonnées des anciennes fre- 
guezias servent de mucambos aux esclaves fugitifs. Les anciens In- 
diens de la contrée rappelaient Burururù, du nom d'une de ses tribus 
principales. Les Portugais lui donnèrent le nom d*Urubù qui lui est 
resté. Dans la partie supérieure de son cours, les Ouayeoùes, ses 
habitants, rappellent Mapouerre. 

Jadis les trois principales nations qui habitèrent le bassin de 
rUrubû étaient les Burururù, les Guanavena et les Gabouquena. 

A ces tribus de TUrubu s'attache une des plus dramatiques histoi- 
res du temps de la conquête. 

En 16^, en conséquence des ordres du gouverneur Ruy Yaz de 
Siqueira, diverses missions, escortées de mousquetaires, furent en- 
voyées par lés déserts de TAmazone et de ses afQuents. 

Une de ces escortes, commandée par le sergent-major Antonio 
Arnaud Villela, entra avec le missionnaire Fr. Raymundo, de 
Tordre de la Miséricorde, dans le rio Urubu. Gette escorte eût le 
malheur de perdre une partie de ses hommes, massacrés par les 
Gabouquenas et les Guanavenas qui les avaient trompés par des 
promesses de paix. Le missionnaire, un autre frère qui l'accompa- 
gnait, quelques mousquetaires et quelques Indiens amis ne durent 
d'échapper qu'en se précipitant dans leurs canots. 

Maîtres du champ de bataille, les Gabouquenas et les Guana- 
venas s'embarquèrent en 45 canots et se dirigèrent sur l'aldeia de 
Saracâ que commandait le lieutenant Joâo Rodrigues Palheta mais 
ils ne purent la surpendre. Palheta, qui les attendait à la tète 
de 18 soldats et de 200 Indiens, les mit en complète débandade. 

Le gouverneur Ruy Vaz de Siqueira, informé des événements, ré- 
solut d'infliger aux Indiens de TUrubù un châtiment exemplaire. 
Le 6 septembre 1664, une expédition commandée par le capitaine 
Pedro da Gosta Favella partit de Para pour se diriger contre les 
Indiens de l'Urubu. Gette expédition composée de quatre compagnies 
de troupes régulières sous les ordres de quatre capitaines d'infan- 
terie et de plusieurs ofQciers subalternes, et de 500 Indiens sous 
les ordres de leurs chefs, montait 34 canots. Le 25 septembre 
l'expédition arriva à l'aidée de Tapajoz (aujourd'hui ville de San- 
tarem), et, après s'être renforcée d'un grand nombre d'Indiens do- 
mestiqués de ces parages, Favella continua sa route. 

Le gouverneur Siqueira attachait tant d'importance à cette expédi- 
tion que le 4 novembre il partait de Belem , avec la plus grande partie 
des forces militaires disponibles de la ville, pour suivre de plus près 
et mieux aider l'entreprise. Appelé d'urgence de l'aidée du Xingû 



(primitivement aldeia de Maturû, aujourd'hui ville de Porto de 
Mes), pour affaires politiques à Belem, il envoya sa troupe, sous le 
sergent-major Antonio da Gostas pour prêter secours à Pavella, si 
besoin était. 

Celui-ci débarquait le 25 novembre au premier port des Indiens 
bravos de TUrubù, et, après s'être fortifié en cet endroit et y avoir 
laissé une troupe suffisante pour défendre les canots et les fortifica- 
tions, il s'enfonça, avec le reste de ses hommes, dans l'intérieur des 
forêts. Le 7 janvier 1663 il rencontrait les Gabouquenas unis aux 
Guanavenas et à d'autres tribus belliqueuses de l'intérieur. Les In- 
diens marchaient tumultueusement contre l'expédition, en bandes 
nombreuses. Après un rude combat, Favella repoussa les Indiens. 
Geux-ci, poursuivis par Favella et par Antonio da Gosta qui arriva 
en ce moment, se réunirent de nouveau et livrèrent un furieux 
combat. Ce fut un horrible massacre : 700 Indiens furent tués, 
400 faits prisonniers, 300 malocas furent incendiées. 

Depuis cette époque le cours moyen et supérieur de l'Urubu était 
resté fermé aux explorateurs. Je fus le premier à pouvoir visiter son 
bassin supérieur, au commencement de 1885. En 1874, Barboza Ro- 
drigues, botaniste brésilien, et quelques années plus tard le lieu- 
tenant Saw, de la marine brésilienne, relevèrent son cours infé- 
rieur. 

Rio Vatumà. — Grands cours d'eau peu connu. Dans son cours su- 
périeur, m'ont dit, en 1885, les Indiens des montagnes centrales, ses 
deux bras pricipaux sont l'Itapou et l'Imahou. En 1874 Bcu^boza Ro- 
drigues a relevé le cours inférieur du Uatumâ. 

Rio Jamundà (ou Nhamundà). — On suppose généralement que ce 
cours d'eau prend sa source dans un chaînon méridional de la cor- 
dillère australe de Guyane, un peu au nord des sources de l'Itapou 
et de l'Imahou, un peu sud de celles du Trombetas (Gouroucouri). 

D'après Ferreira Ferma, qui fait autorité à Para dans les ques- 
tions de géographie amazonienne, le Jamundé, descendant des mon- 
tagnes centredes, doit probablement courir d'abord E.-S.-E, entre 
les montagnes, recevoir quelques petits affluents, puis se diriger 
S.-E. par de petites chutes et enfin entrer dans le grand plateau 
boisé du bas Amazone, parfois inondé dans ces régions. A travers 
la partie moyenne de ce grand plateau le Jamun d envoie, de sa rive 
gauche, un bras rejoindre le Trombetas exactement au point où ce 
rio, sautant lui-même sa dernière chute, entre également dans le 
plateau. A son entrée dans le Trombetas, au-dessous de Tile de Ja- 
citara et en face de la pointe Uruatapera, le bras du Jamundà a 
100 mètres de largeur. 



444 ANN£XES. 

Tant qu il traverse ce plateau, le Jamundà est encombré d*unè in- 
finité d'iles. Sa largeur ne dépasse pas 250 mètres, qui en été se ré- 
duisent à 150 et même à 100 selon l'intensité ou la durée de la sé- 
cheresse. 

Plus bas, le Jamundà sort du plateau et rencontre presque de suite 
un affluent de droite de quelque importance, le Pratucû qui, tom- 
bant dans le Jamundà, forme un delta de trois bras inégaux. Le con- 
fluent du Pratucû est à environ 36 milles au-dessus de Faro. Au 
point de jonction des deux cours d'eau, leurs eaux forment une es- 
pèce de lac entouré de terres hautes et montueuses, lac au-dessous 
duquel, entre les bras du Jamundà et du Pratucû, se trouve la grande 
île Gapichanaramonha, pierreuse et bien boisée. 

Le Pratucû a un cours sinueux, il coule entre de nombreuses 
montagnes médiocrement élevées. Il coule d*abord parallèlement au 
Jatapû (haut Uatuman), puis il se dirige à Test, pour atteindre le 
Jamundà. 

A partir du confluent du Pratucû, le Jamundà est une rivière large 
et magnifique, d'un azur profond, courant presque toujours entre 
les montagnes, découpée de pointes, de baies et bordé de plages de 
sable blanc, et cela jusqu'au lac de Faro où se terminent les mon- 
tagnes et les collines, les plages de sable et la végétation brillante, 
les terrains accidentés, et où commence la vallée plate de TAmazone 
à travers laquelle le Jamundà se rend à ce fleuve dans lequel il 
tombe par plusieurs bras. 

Le lac de Faro que traverse le Jamundà est un beau lac de 3 milles 
de long sur 2 de large. La ville de Faro se trouve à Textrémité 
occidentale du lac, sur la rive gauche du Jamundà. 

D'aucuns prétendent, en raison du bras qui va sur le Trombetas, 
que le Jamundà serait plutôt affluent de ce cours d'eau qu'affluent 
de l'Amazone. Cette particularité, d'un médiocre intérêt géogra- 
phique, aurait plus d'importance au point de vue politique : on sait 
que c'est le bras le plus occidental du Jamundà qui est constitué 
pour frontière officielle, entre la province de l'Amazone et celle de 
Para. Si le bras qui va au Trombetas était le vrai Jamundà ce se- 
rait ce bras lui-même qui formerait la véritable frontière. 

C'est à l'embouchure du Jamundà qu'Orellana prétendit avoir 
combattu les fameuses femmes guerrières, qu'il qualifia d'Amazones. 
Les indigènes les appelaient, dit-il, Icamiabcu. Orellana les supposa 
habitantes des sources du Jamundà, de la serra Itacamiaba que l'on 
n'a pas non plus retrouvée depuis. Orellana disait qu'elles étaient 
protégées par diverses tribus féroces, comme les Pariquis, les Taga- 
ris, les Guacaris et autres qui habitaient alors les bords du Jamundà. 



ANNEXES. 44^ 

On dit encore aigourd'hui qu*aux sources du Jamundâ se trou- 
verait un lac d'où Ton tirerait certaines pierres vertes de formes 
très diverses que Ton suppose être d'une argile que Ton peut aisé- 
ment travailler dans Teau, mais qui, une fois sortie de Teau, aurait 
la propriété de devenir aussi dure que Tacier ou le diamant. Ces 
fameuses pierres vertes, qui ont réellement existé, dont on trouve 
encore quelques spécimens aux mains de certsdnes tribus, et qui ont 
été soumises, au siècle passé, aux savants spéciaux de Lisbonne, ces 
fameuses pierres vertes qui ont tant intrigué Lacondamine, étaient 
appelées par les Indiens muiraquitan. On a dit que les Amazones 
donnaient ces pierres aux hommes quand, une fois Tan, elles les 
admettaient à venir communiquer avec elles. 

La partie supérieure du Jamundâ est habitée par des Indiens de 
diverses tribus et la partie inférieure par la population civilisée. 
En 1874, Barboza Rodriguès releva le cours intérieur du Jamundâ. 

Les productions naturelles de la rivière sont le cacao, le breo, les 
castanhas, cravo, étoupe, julahycica, copahu, caoutchouc et tabac. 

Rio Trombetas. — Le rio Trombetas est un des plus importants 
affluents de l'Amazone. Il est remarquable par sa grande exten- 
sion et aussi par Tabsence de sinuosités dans la partie inférieure 
de son cours. Il descend de la Cordillère de la Guyane centrale et 
se jette dans l'Amazone à 4 milles O.-N.-O. d'Obidos. Il a un cours 
d'environ 450 kilomètres navigables pendant les grosses eaux par de 
petits vapeurs d'un faible tirant d'eau. 

Les terres de ses rives sont basses et souvent inondées jusqu'à l'em- 
bouchure du Cuminâ son principal affluent. Plus haut commencent 
les chutes que l'on rencontre, dit-on, deplusen plus élevées, jusqu'aux 
montagnes de la Guyane centrale. Il a un mille de largeur jusqu'à 
l'embouchure du Cumind dont le cours parallèle au sien est éga- 
lement N.-S. une fois dans la région des hautes terres. 

Ce cours d*eau, peu exploré, passe pour être très riche. On y a 
trouvé le diamant (une plage porte encore le nom de plage du dia- 
mant), Tor, des pyrites de fer en abondance et aussi des pierres 
calcaires. 

En 1874, Barboza Rodriguès a relevé le cours du bas Trombetas. 
Plusieurs expéditions privées, dont quelques-unes françaises, vou- 
lurent le remonter jusqu'à ses sources, généralement pour chercher 
de l'or, pas une ne revint. Je découvris en 1885 les sources du Trom- 
betas qui dans son cours supérieur dans les montagnes centrales 
s'appelle Couroucouri. 

Le Trombetas forme dans la partie moyenne de son cours infé- 
rieur deux expansions lacustres qui sont de véritables labyrinthes 



44(> ANITEXES. 

délies et d'Hots. Il forme aussi un lac dont les eaux riches en sal* 
pêtre lui ont fait donner le nom de lago Salgado. Le lit du cours 
d'eau est sablonneux. Les eaux sont claires. 

On trouve sur toutes ses plages diverses cristallisations. Tout le 
terrain a un aspect minéralogique très prononcé, principalement dans 
les chutes où se trouvent de grandes quantités de fer et d'où déjà se 
tire le cristal de roche, Tétain, Tantimoine, la plombagine et le mica. 

Le fleuve, ses affluents et ses lacs, sont très riches en poisson, ses 
forêts sont très riches en gibier, sa flore est magnifique. La salse- 
pareille, le cacao, la castanha, le cravo, le copahu, le coumarou 
abondent, ainsi que d'excellents bois de construction tels que le 
muîrapinima et le taquara. 

La partie inférieure de la rivière est peu habitée, on y trouve 
toutefois quelques établissements de civilisés. Un peu plus haut on 
trouve de fameux mucambos ou villages d'esclaves fugitifs. 

Les Indiens habitent au-dessus de la première chute et descen- 
dent des Indiens Paecis ou Pauxis qui peuplèrent l'aidée de ce nom 
devenue depuis la ville d'Obidos. Ils sont en relations commerciales 
avec la Guyane hollandaise d'où ils reçoivent des haches, des armes 
et autres instruments. Ils parlent un dialecte spécial qui ne ressem- 
ble pas à celui des autres tribus. Ces Indiens comptent plusieurs 
tribus nombreuses. On trouverait parmi elles une grande tribu 
presque blanche, ou plus exactement de la couleur des métis 
d'Indiens et de blancs. Les hommes de cette tribu presque blanche 
portent les cheveux longs par derrière, leurs bracelets des bras et 
des jambes, leurs calambés sont d'écorces tressées. Les femmes 
ont la tangue également d'écorce tressée, mais enrichie de perles 
qui leur viennent des Hollandais. Les esclaves fugitifs des mucam- 
bos du bas Trombetas, et, en 1863, un nommé Thomas Antonio de 
Aquino ont poussé jusque chez ces Indiens. 

Paru etJary. — Avantd'arriver au Paru , entre Prainha et Almeïrim, 
s'étend une suite de collines qui vont de rouestàl'est, celles dePara- 
quara, de Jutahy et d' Almeïrim. Le Paru et le Jary, bien connus 
depuis Crevaux, ne Tétaient guère avant ses voyages. Voici ce qu'en 
disaient les géographes amazoniens (i) : 

« Le Paru est un des cours d'eau les plus importants de la Guyane 
*( brésilienne, d'où il descend pour se jeter dans l'Amazone, Il est 
'< navigable pendant 30 lieues, au-dessus se rencontrent des chutes 
u nombreuses. Un peu au-dessus de la première il s'élargit beau- 
ce coup, plein de nombreuses îles, presque toutes de terre ferme. 
« Diverses nations indiennes habitent sa partie supérieure, prîncipa- 

(1) Conego Francisco Bernardino de Souza, Valle do Amazonas, 1873. 



ANNEXES. 447 

i( lement les Aparahy qui se trouvent à Tendroit appelé Arîmata.- 
« purù et les Urucuianna qui habitent la partie supérieure. A Tem- 
« bouchure de cette rivière est située la povoaçâo d'Almeïrim. 

« Le Jary est une rivière qui natt dans la Guyane brésilienne et 
« court du nord au sud se lancer dans TAmazone. Il est navigable 
« pendant plus de 30 lieues après quoi on rencontre les chutes. Les 
u rives sont basses et inondées, en général, dans la partie naviga- 
« ble, et montagneuses dans la partie moyenne et supérieure. Dans 
c( celle-ci se trouvent les tribus suivantes : Cuceaxim, Uacupi, Oyapi 
« (avec lesquelles fut fondée en 1839 la povoaçâo de Tujûjù-Maiti, 
M aujourd'hui en ruines), Japuruhi, Atamancum et Arenaibû. Ces 
« deux dernières tribus vivent concentrées dans les bois. Les pro- 
ie duits naturels du Jary sont le caoutchouc, la salsepareille enabon- 
« dance, le cacao, les castanhas, le coumarou, le cravo, le breo et 
« la vanille. » 

Rio Araguary. — Je Tai relevé en 1883 depuis le confluent de TA- 
purema jusqu'à la première chute. Deux tribus au moins se trouvent 
sur son cours supérieur, les Goussaris et les Tarripis. 

L*Araguary, selon toute vraisemblance, prend ses sources dans les 
marécages de TAgamiouare. Le lac, ou plutôt le grand marais Aga- 
miouare, découvert par Adam de Bauve en 1831, est une vaste ré- 
gion marécageuse inondée toute Tannée, elle est vraisemblablement 
la principale origine du fleuve Cachipour. La lagune Agamiouare, 
d'après Adam de Bauve, donnerait des eaux à trois aflluents du Jary, 
le Piraouéri, THieuouare et le Mapari. L'Inipocko, grand affluent 
du Jary, s'y alimenterait probablement aussi. L'émissaire véritable 
du lac Agamiouare, la rivière Agamiouare n'est probablement 
autre que le fleuve Cachipour. D'après les renseignements que j'ai 
recueillis dans les centres du littoral, le Cachipour, dans la région 
de ses sources, communiquerait avec l'Araguary par une rivière 
qu'ils appellent la rivière Blanche, et communiquerait aussi, au- 
dessus de la rivière Jouisa, avec une branche de TOyapock. 

Aux environs de cette région des sources se trouveraient de vastes 
campos. De cette haute région de prairies entourant les marécages 
on distinguerait, au nord, les montagnes de l'Approuague ; et, en se 
dirigeant vers le sud, on arriverait par de grandes plaines découver- 
tes, herbues, ininterrompues si ce n'est par de petits bois clairsemés, 
et s'étendant entre la grande forêt d'Araguary et la grande forêt 
du Jary, jusque sur les bords del' Amazone. LeMatapy serait la grande 
artère de ces prairies. Il prendrait sa source dans le coude supérieur 
de l'Araguary, à côté de celles de l'Yratapourdu et du Carapana- 
tuba, affluents du Jary. 



448 ANNEXES. 



2°. — VILLES ET VILLAGES. 

SàO'José de McUary. — Cette povoaçâo, ancienne aidée, se trouve à 
quatorze lieues en amont d'Itaeoatiara, entre deux émissaires du lac 
Matary. L'aidée primitive, la mission, fut fondée par le Fr. José das 
Chagas, un des premiers et des plus remarquables apôtres des na- 
tions de FAmazone. La petite église est aujourd'hui en ruines. 

Manoel Joâo, Indien de la tribu Juma, ayant été pris en bas âge 
au rio Matura par les Muras qui rélevèrent, arriva plus tard, en 
raison de sa remarquable intelligence et de sa grande activité, à être 
choisi comme principal chef de sa tribu, fonda son village rive nord 
de FAmazone, un peu au-dessous du Matary actuel. Plus tard, vers 
le milieu du siècle passé, ce village fut transporté par José das Cha- 
gas qui fonda la mission, devenue depuis povoaçâo de S. José de 
Matary. 

Conceiçâo. — Freguezia sur la rive du lac Canuma, déversoir de 
rUrubû ; Conceiçâo avait 500 habitants en 1884. 

Sào-Raymundo et Sâo-Pedro Nolasco. — Freguezias abandonnées 
sur les bords du bas Urubu. 

Copella. — Povoaçâo au N.-O. d'Itacoatiara dans le delta du 
Uatuman. 

Silves. — Silves est une des villes les plus anciennes des bords de 
FAmazone. Elle fut établie, comme aidée, sous le nom de Saraca, 
sous la direction des religieux de la Merci, et, en 1759, fut élevée à 
la quahté de ville, sous son nom actuel, par le gouverneur Joaquîm 
de Mello et Povoas. Devenue depuis simple freguezia, elle fut de nou- 
veau élevée à la catégorie de ville par loi provinciale du 22 oc- 
tobre 1852. Elle est située dans la plus belle île du lac Saraca, au 
pied d'une petite colline tournée vers Fest, au centre d'un panorama 
magnifique. En 1884, Silves avait 500 habitants. 

Itacoatiara. — Itacoatiara naguère appelée Serpa et primitivement 
Itacoatiara (pierre peinte), nom auquel on est revenu aujourd'hui 
(1883), est une ville située sur une petite colline, ce qui lui donne un 
excellent port et permet aux navires du plus fort tonnage de venir 
charger et décharger accostés à terre. Son nom lui vient de quelques 
rochers de son port, visibles aux basses eaux, et sur lesquels sont 
tracés des dessins hiéroglyphiques. L'aidée primitive , d'abord ap- 
pelée Itacoatiara, et même, tout d'abord, Abacaxis, fut élevée à la 
qualité de ville, sous le nom de Serpa, en 1759, en même temps que 
Silves, par le même gouverneur delà capitania du rio Negro, Joaquim 



ANNEXES. 449 

de Mello et Povoas. Regressée au rang de simple freguezia ea 1833, 
elle fut de nouveau élevée à la catégorie de ville par loi provinciale 
du 10 décembre 1857. 

Actuellement la ville d'Itacoatiara est un port considérable de la 
province de TAmazone, port qui sert principalement d'entrepôt à l'im- 
portant commerce duMadeira. Les Boliviens descendus par le rio Ma- 
deira ont l'habitude de laisser à Serpa leurs canots et bateldes et de 
descendre à Para par les vapeurs qui sillonnent l'Amazone. Leurs 
ventes et achats opérés à Paré , ils viennent reprendre à Itacoatiara 
canots et batelôes et se sauvent dans leur pays en remontant le rio 
Madeira et ses affluents, pénible voyage de plus de trois mois. 

Un peu au nord de la ville se voient les ruines de l'ancienne colonie 
d'Itacoatiara appartenant à la compagnie de navigation et commerce 
de l'Amazone, colonie où cette compagnie fit beaucoup de dépense^ 
improductives. 

Un peu au-dessus d'Itacoatiara, sur la même rive, se rencontrent 
des vestiges d'un vaste cimetière indien. Ici et là, la terre détrempée 
et enlevée par les grosses pluies laisse voir quantité d'igaçabas ou 
urnes funéraires dans lesquelles les Indiens gardaient les restes de 
leurs chefs. Ces urnes sont apparentes de l'Amazone. Beaucoup 
d'entre elles ont été enlevées par des passagers comme objet de cu- 
riosité de peu d'importance, et ainsi, bien souvent, ces reliques véné- 
rées de plusieurs générations ont été employées aux usages les plus 
profanes. 

Par décret du 25 janvier 1872 fut créée à Itacoatiara (alors Serpa), 
une douane de cinquième ordre avec des attributions plus étendues 
que celles conférées aux douanes du môme ordre dans l'Empire. Il 
fut permis que les embarcations destinées aux frontières du Pérou et 
de Bolivie, « quand elles ne pourraient, à cause de leur trop fort ton- 
nage, remonter au dessus de Serpa » s'acquitteraient de leurs droits 
entre les mains des autorités fiscales de la ville. Gomme si les plus 
forts vapeurs destinés au Pérou et la Bolivie par l'Amazone ne pou- 
vaient remonter jusqu'à Tabatinga, dans le Solimoes, et à S3o-An- 
tonio dans le Madeira! Itacoatiara a actuellement (1884) 500 habitants. 

Uatuman. — Povoaçâo située sur la rive gauche du rio du même 
nom. Elle fut fondée en 1811 par Ghrispim Lobo de Macedo. Elle est 
peuplée d'Indiens domestiqués de la tribu des Pariquis adonnés à 
l'industrie des produits forestiers : salsepareille, copahu, etc. 

Faro. — Faro, autrefois aldeia de Jamunda, est située sur les bords 
du lac de Faro que traverse le rio Jamunda. L'aidée primitive, d'In- 
diens Uaboys, était établie au-dessous du confluent du Pracutûet du 
Jamunda, elle fut transférée par les PP. capucins de la Piété à, 

T. II. 29 



4ào 4NNEXES. 

rexLrémilé occidentale du lac de Faro : elle est devenue en cet endroit 
la ville actuelle de Sâo-Joâo Baptista de Faro. 

Encore aujourd'hui les pilotes de la région montrent Tendroit où 
se trouvent Tantique aidée des Uaboys, ou Jamundas, nom sous le- 
quel on désigne généralement les Indiens qui existent dans cette ré- 
gion. 

En 1758, le gouverneur et capitaine général, Francisco Xavier de 
Mendonça Furtado , éleva cette aidée à la catégorie de ville et lui 
donna le nom de Faro. Cette solennité s'accomplit le 31 décembre 1758. 
Étant présents le conseiller-auditeur Feijo, le vicaire et quelques no- 
tables, on procéda à Télection des juges et procureurs de la Chambre. 

Il y avait alors déjà à Faro, pour le compte de TÉtat, une huilerie 
dont les restes sont encore visibles ainsi qu'une fabrique de tissus de 
coton et une tilature. 

Faro possède actuellement dans son district quelques fermes à bé- 
tail. Ses forêts abondent en salsepareille, cravo, castanha, etc. Elle 
exporte aussi pour Para une grande quantité de tours de tourneur, en 
taoub. Pourtant, malgré ses nombreux éléments de richesse» la ville 
est tombée en complète décadence. Le contrat passé par le gouverne- 
ment provincial de Para avec la compagnie de l'Amazone pour établir 
une ligne régulière de vapeurs sur Faro donna un instant l'espérance 
de voir cette ville sortir de son marasme. Malheureusement le con- 
trat fut résilié. Faro perdit ce sérieux élément de progrès. Encore 
aujourd'hui (1886), ses campagnes, ses magnifiques prairies sont 
inutilisées pour l'agriculture, l'industrie et le commerce. 

En 1859, en raison de la décadence progressive de la ville, les prin- 
cipaux fazendeiros du district avaient demandé à l'Assemblée pro- 
vinciale et obtenu le transfert du siège de la ville à la rive nord du 
lac Algodoal. Cette localité présentait l'avantage de se trouver presque 
au centre du municipe et à la proximité des principales fermes à bé- 
tail et à culture , mais le lac , très vaste et peu profond, tempétueux 
l'hiver et presque à sec l'été, est pendant la première saison inacces- 
sible aux plus fortes embarcations à cause des vagues, et pendant la 
seconde presque inaccessible aux plus petites à cause de son manque 
de fonds. Ce choix était fort médiocre. Mais, à la grande joie des 
habitants de Faro, personne ne se mit en peine de réaliser le transfert 
décrété. En 1884 Faro avait 500 habitants. 

Obidos. — La ville d'Obidos, située sur une petite colline, est l'aa- 
tique Pauxis, importante aidée formée de la réunion de deux plus 
petites, la grande Curuà et la petite Curuâ. 

Le capitaine général Antonio de Albuquerque Coelho de Carvalho, 
passant par l'endroit où se trouve aujourd'hui Obidos, frappé de 



ANNEX£S. 4^' 

rétranglement que présente sur ce point TAinazone rétréci jusqu'à 
1800 mètres environ, jugea que cette situation était très avantageuse 
pour un fort et chargea Manoel de Motta e Siqueîra d*en construire 
un pour commander le détroit. Siqueira appela lesPauxis, qui demeu- 
raient aux environs et transporta leur aidée au pied du fort. Ce forl 
subsista longtemps, toutefois il était complètement abandonné, quand , 
en 1854, on construisit le fort actuel. 

En 1758, Valdée de Pauxis était élevée sous le nom d'Obidos à 
la catégorie de villa (bourg) par le capitaine-général Francisco 
Xavier de Mendonça Furtado, qui assista personnellement à l'inau- 
guration. En 1854, Obidos fut élevée à la catégorie de ville {cidade). 
IJnecomarca d'Obi dos fut créée en 1867, avec Obidos pour chef-lieu. 

La colonie militaire d'Obidos était située très près de Tembouchure 
du Trombetas. Elle était limitée au sud par l'Amazone, au nord elle 
était traversée par le rio Gurussamba. Elle mesurait près de deux 
lieues de façade sur l'Amazone, de l'igarapé Sucurijû à l'est, au lac 
et à l'igarapé Kirikiri à l'ouest. 

Obidos possède deux églises, la cathédrale, inaugurée en 1827, et la 
chapelle de Bon Jésus, au-dessus d'une petite ancienne chapelle 
construite par souscription ouverte en 1855 entre les habitants d'O- 
bidos pour accomplir une promesse faite vingt ans auparavant pen- 
dant la guerre civile du Gabanagem. Cette chapelle est aujourd'hui 
en ruines (1883). . 

En 1857 se publia à Obidos un journal hebdomadaire : La'Senti 
nelle Ohidense, Il vécut un peu plus d'un an. En 1867 en parut un 
autre : P Indmlrie, qui dura moins de temps encore. En 1873 la ville 
comptait deux écoles primaires dont une pour les garçons avec 
46 élèves et une pour les filles avec 37 élèves et une école nocturne 
fréquentée par 15 élèves. 

En 1873 la ville comptait de 1,000 à 1,200 habitants et le muni- 
cipe de 8 à 10,000. On comptait environ dans la ville de 160 à 180 
propriétés. Le municipe possédait de 14 à 16,000 tètes de bètes à 
cornes. L'industrie pastorale est une des plus importantes du mu- 
nicipe. Le Trombetas passe pour être une des rivières les plus ri- 
ches de l'Amazone en bois de toutes sortes. Obidos en exporte pour 
une assez forte somme. 

En 1884 Obidos comptait 1500 habitants. C'est la ville la plus im- 
portante de la rive gauche de l'Amazone entre Manéos et MacapÀ, 

L'agriculture est florissante dans le municipe, le cacao en est la 
branche la plus importante. La production du café suffit à peine à 
la consommation. Le tabac est cultivé sur une plus petite échelle 
encore que le café, sa meilleure qualité et la plus grande quantité 



453 ANNEXES. 

viennent des mucambos du Trombetas. Le coton vient très bien, il 
se trouve dans toutes les habitations, mais en si petite quantité 
qu'il ne suffit pas aux besoins des habitants. Le maïs, les haricots 
et le riz sont peu cultivés, la production en est insignifiante. 

Alemquer. — Importante ville de 1,000 habitants, située rive 
gauche, sur un parana de TAmazone, débouché du bassin du 
Cuarà. 

Monte-Alegre, — Monte-Alegre est située sur la crête méridionale 
d*un plateau de 300 mètres de hauteur, d'où on découvre un magni- 
fique paysage et spécialement le Campo grande de la rive gauche de 
TAmazone, semé de lacs et de monticules boisés. C'est un des plus 
beaux points de vue de TAmazone. 

Pour arriver à Monte-Alegre on laisse TAmazone en face de Tile 
du Fréchal , on entre par le paranamirim jusqu'à ce que Ton ren- 
contre le rio Gurupatuba, on remonte un peu ce cours d'eau et on 
arrive à Monte-Alegre qui. est sur la rive gauche. En face de Monte- 
Alegre, le Gurupatuba a 260 mètres de large. 

Le volume colossal de la montagne Tauajury qui se lève au nord 
de la ville , la serra de Eréré à l'ouest, avec sa façade en aspect près- 
que à pic du côté du Nord ; le serro Maxira et le Monte Grande qui 
émergent du milieu de la savane comme de gigantesques tours co- 
niques, et le serro Paraiso qui est le plus occidental, le vaste pla- 
teau coupé par l'Amazone et la lointaine ligne des monts du Gurué 
qui se dessinaient mal à l'horizon lointain : tous ces objets de formes 
et d'aspects variés constituent un magnifique panorama, la plus belle 
peinture naturelle qu'il soit donné d'admirer dans les deux provinces 
brésiliennes de l'Amazone. 

Monte-Alegre est non seulement un endroit charmant, riant, en- 
richi de panoramas gracieux, mais il est surtout important à cause de 
sa température, la moins élevée que l'on puisse rencontrer à l'A- 
mazone, par son atmosphère pure, par sa salubrité, parla pureté de 
ses eaux, phénomène rare sur les bords du grand fleuve. 

Le nom primitif de Monte-Alegre était Gurupatuba, aldeia. fondée 
par le P. Manoel da Costa, de la Compagnie de Jésus. Il fut élevé à 
la qualité de villa en 1758. 

Au port de Monte-Alegre se trouve aujourd'hui une scierie méca- 
nique travaillant pour l'arsenal de marine de Paré. 

L'église de Monte-Alegre, achevée en 1872, eut une des plus belles 
et des meilleures de l'Amazone. 

En 1873 la ville comptait environ 2,000 habitants blancs, indiens et 
métis, au nombre des plus industrieux de la province. Ils s'adonnent 
principalement à la culture du cacao ; les grandes quantités de vam- 



AlflïEXES. 



453 



pires qui infestent le campo rendent difficile l'élevage dee bestiaux. 
On récolte aussi la salsepareille, lecravo; on pêche le lamantin qui 
est très abondant. La population indienne , assez nombreuse, file le 
coton, fait des hamacs et de la poterie. En 1884 j'évaluai à 300 le 
nombre des habitants permanents de Monte-Alegre. 

Prainha. — Cette freguezia, autrefois appelée Outeiro, se trouve 
sur les bords du rio Uruaré , ou Urubucuara, où elle fut transférée 
en 1830. Elle est en décadence. Ses habitants vont exploiter le caout- 
chouc aux rios Jary et Tamatahy. L'agriculture est complètement 
délaissée. On compte de 14 à 16,000 tètes de bétes à cornes dans le 
campo voisin. Prainha a environ 200 habitants. 

Almetrim. — Almeïrim, à l'embouchure du Parou, est une petite 
bourgade d'environ 200 habitants. Entre Almeïrim et le Jary, un peu 
dans l'intérieur des terres , se trouvent deux autres villages moins 
importants , Espozende et ArraioUos. 

Mazagào, — Cette petite vilie est située sur la rive septentrionale 
du haut Mutuacâ, près de ses sources, à neuf lieues de Macapâ. Elle 
est le chef-lieu du municipe qui porte son nom. 

Les premiers habitants de cette ville furent 114 familles, qui éva- 
cuèrent la ville de Mazagâo, sur la côte occidentale du Maroc, et fu- 
rent transférées à l'Amazone pour y former une nouvelle ville de 
Mazagâo. Cette décision avait été prise au conseil des ministres, par 
Francisco Xavier de Mendonca Furtado alors ministre de la Marine 
et des colonies, en 1770. 

• La population du municipe est d'environ 4,500 habitants. 11 ex- 
porte du cacao, des castanhas et du caoutchouc. Mazagâo a 300 ha- 
bitants environ*^ 

Macapà et sa forteresse. — Macapâ est une ville de 2,000 habitants , 
pauvre, médiocrement saine, peu active et en somme en décadence. 

Elle est reliée à Paré par un vapeur mensuel qui part de Macapà 
chaque 17. Le gouverneur Fernando da Costa de Athayde Teive dé- 
cida, en 1764, après étude des lieux, la construction d'une grande 
forteresse à Macapi. Le sergent-major d'ingénieurs Henrique Antonio 
Galussi fut chargé de la direction des travaux. 

Cette grande forteresse , peut-être la plus forte de tout l'empire, 
par la sûreté de sa construction et par son étendue , est armée de 
86 canons, des calibres de 1 à 36. Aujourd'hui elle sert à peine de 
presidio aux condamnés de Paré et de l'Amazone. Elle est toutefois 
commandée par un officier supérieur. Son premier commandant fut 
Manoel da Gama Lobo de Almada qui mourut gouverneur de la ca- 
pitanie du rio Negro. 



454 ÀNNEXKS. 

Les hommes compétents du Brésil ne sont guère partisans de l«a 
conservation de cette forteresse. Voici les raisons que donne à ce su- 
jet un écrivain paraense cité par le (^bnego Francisco Benardîno de 
SouzA {Lembranças e curio$idades do valie do Amazonas). 

« Le jour que le gouvernement impérial abandonnera cette forte- 
« resse, ou à cause de son inutilité puisqu'elle ne peut défendre toute 
c( rimmense embouchure de TAmazone, ou à cause derinsalubritédc 
« l'endroit où elle à été construite sera fait un bon pas économique 
« et humanitaire. Macapà étant un foyer permanent et très actif de 
«< fièvres intermittentes dont peu échappent. Ceux qui n'y meurent 
«< pas promptement courent toujours le risque d'y acquérir quel- 
ce ques infirmités chroniques pour le reste de leur vie. 

(( A l'existence sans gloire de ce colosse de pierre, sans traditions 
« historiques qui le fassent apprécier, nous préférons la prospérité 
« de la ville et la bonne santé de ses habitants. Si pour éteindre les 
(( marais méphitiques qui entourent cette ville on a besoin des dé- 
« combres de la colossale forteresse, que le gouvernement n'hésite 
« pas, qu'il démolisse la forteresse et sauve la ville. » 



-^AAAA^ 



III. 



NOTES SUR lE CONTESTE OFFICIEL 



Les dernières négociations ofHcîelles entre la France et le Brésil 
pour la délimitation des Guyanes française et brésilienne ont eu 
Heu en 1856, au ministère des affaires étrangères à Paris. Le pléni- 
potentiaire de la France était le baron de Butenval et le plénipo- 
tentiaire du Brésil le vicomte d'Uruguay. 

Premières propositions, — La France revendiqua d'abord , 1" à la 

côte, LA UMITE DU BRAS NORD, OBSTRUÉ OU NON, DE l'ArAGUARY, puis le 

fleuve Araguary ; 2^ dans l'intérieur de Test à Fouest, une ligne 

PARTANT DE LA SOURCE DE L'ARAGUARY PUIS SE PROLONGEANT A ÉGALE 
DISTANCE DE LA RIVE DE l' AMAZONE JUSQU'a CE QU'eLLE RENCONTRAT LA 

LIMITE OUEST DU RIO Branco. — Et le Brésil n'offrit tout d'abord que 
la limite de VOyapock ei de la chaîne de partage à l'ouestde la source 
de rOyapock. 

Dernières propositions. — C'est dans le procès-verbal de la séance 
du 1®' juillet 1856, quinzième et dernière séance des négociations, 
que nous trouvons, formulées par le baron de Butenval, les der- 
nières PROPOSITIONS FAITES PAR LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS AU GOUVER- 
NEMENT BRÉSILIEN. 

Le baron de Butenval, plénipotentiaire de France, déclare que 
le gouvernement de l'Empereur consent à ce que la future limite soit 
ainsi indiquée dans le traité à intervenir. 

« Le CANAL DE CaRAPAPORIS, SÉPARANT L'iLE DE MaRACA DES TERRES 

« ADJACENTES DU CAP DE NORD, puis la branche nord du fleuve 
«< Arouari^ si cette branche est libre, ou , dans le cas oii cette bran- 
« che serait aujourd'hui obstruée, le premier cours d'eau suivant, 
« EN remontant VEhs LE NORD ET SE JETANT SOUS le uom de Mannaic 
« ou de Carapaporis dans le canal de Garapaporis a un degr£ qua- 

« RANTE-CINO minutes ENVIRON DE LATITUDE NORD. 

« La limite, partant de la cote, suivrait le cours hV FLEUVE sus- 
« INDIQUÉ jusqu'à SA SOURCE, PUIS SE PROLONGERAIT A ÉGALE DISTANCE 



456 ANNEXES, 

« DE LA RIVE DE L'AmaZONE JUSQU'A CE QU'ELLE RENCONTRAT LA UMITE 

a OUEST DU RIO Branco. » ( Protocole de la conférence sur la délimita' 
« tion des Guy ânes française et brésilienne, 1857. Ilio de Janeiro, 
« page 174). 

« Le plénipolentiaire français [Protocole, page 174) s'estime 
« heureux d*êlre auprès de son honorable collègue, Tintermédiaire 
« d'une proposition qui semble de nature à clore équitablement et 
« heureusement la négociation poursuivie depuis plus d'une année. 
« Si la bouche nord de TArouari ou Vincent Pinçon est libre, en 
M l'adoptant définitivement comme frontière, les hautes parties 
« contractantes ne feront qu'exécuter le traité d'Utrecht. Si, au 
a contraire, elle est obstruée, loin de se prévaloir de ce que la 
« limite d'Utrecht aura , en quelque sorte , été abolie par les élé- 
u ments, la France consent à reculer jusqu'au cours d'eau le 
« plus voisin en remontant vers le nord. Cette concession est le té- 
« mbignage des sentiments qui inspirent le gouvernement de l'Empe- 
« reur, mais c'est le dernier effort qu'il soit permis de faire vers 
« l'accord définitif qu'il a tant à cœur de voir s'établir. » 

« Le plénipotentiaire brésilien (Protocole, page 174) répond à son 
« honorable collègue qu'il a épuisé toutes les concessions qu*il pouvait 
« faire afin de terminer la question par une transaction , mettant le 
« droit de côté en proposant pour umite le Calsoène a deux degrés 
•< trente minutes environ. (Proposition faite dans la 14* conférence- 
« page 170.) 

« Le plénipotentiaire brésilien ajoute que ce qu'il vient de dire se 
ii réfère à la Umite de la côte, car quant a celle de l'est a l'ouest, 

c< IL s'abstiendra DE LA DISCUTER ET d'ÉHETTRE SUR ELLE UNE OPINION, 

<( non seulement parce quelle est indiquée très vaguement, et comme 
«( une conséquence d'une ligne de côte qui n'est pas acceptée et fixée, 
« mais aussi parce qu'il a été convenu dans le protocole de la 12* confé- 
« rence qu'il n'était pas possible de s'occuper de la limite intérieure 
« avant d'avoir arrêté la limite de la côte. » 

En effet, dans le protocole de la ' iT conférence, du 22 janvier 
1856, on lit (Protocole, page 151, 152) : 

« M. le vicomte d'Uruguay plénipotentiaire du Brésil manifeste 
« le désir de savoir quelles sont les intentions et l'opinion de son 
« honorable collègue sur la seconde partie de son Mémoire, c'est-à- 
« dire la ligne divisoire qui doit séparer, allant de l'est à l'ouest, 
« les territoires des deux pays. 

« Le plénipotentiaire français répond , qu'à son avis, le point de 
«( départ de toute limite étant la limite maritime , celle du point de 
« la côte où débouche le cours d'eau commun aux deux États, il lui 



ANNEXES. 457 

« semble impossible de s'occuper de la limite intérieure avant d^avoir 
« arrêté ce point de départ, c'est-à-dire d'avoir résolu la difficulté 
(c créée par la diversité d'interprétation des traités d'Utrecht par la 
« France et le Brésil. 

« Le plénipotentiaire du Brésil déclara partager cette opinion. » 

Cette question de la limite de l'Est à l'Ouest est étudiée dans les 
mémoires préalables des deux plénipotentiaires. 

Le plénipotentiaire du Brésil, dans un Mémoire officiel sur la 
délimitation desGuyanes française et brésilienne, du 15 juin 1855» 
concluait, pour la frontière de l'est à l'ouest, « qu'il serait convena- 
« ble de stipuler que la limite entre le Brésil et la Guyane française , 
(c de l'est à l'ouest, continuerait, de la source del'affiuent ou em- 
« branchement de l'Oyapock dont il est parlé dans la première partie 
« de ce Mémoire (le Brésil offrait primitivement l'Oyapock pour 
« limite et n'offrit le Calsoène à près de deux degrés plus au sud 
« qu'à Tavant-demière conférence), continuerait par les Gordilliéres, 
« chaînes de montagnes ou terrains plus élevés qui forment le 
« partage entre les eaux qui vont à la rivière des Amazones , et 
« celles qui vont à la Guyane française et à l'Océan. » (Protocole, 
page 10.) 

A quoi le baron de Butenval répliquait, dans sa réponse prélimi- 
naire du 28 juin 1855 au Mémoire de M. le vicomte de l'Uruguay : 
« Le Mémoire de M. le vicomte de l'Uruguay touche aussi, mais très 
« sommairement, à la question des limites dans la direction de 
« l'ouest. Cette question est intacte, et peut-être n'a-t-onpas encore, 
« de part et d'autre , toutes les données positives qui seraient néces- 
« saires pour la bien régler. La pensée du cabinet brésilien parait 
(( être de chercher une ligne naturelle, comme celle d'un partage 
« d'eauy de préférence à une ligne artificielle qui constituerait plu- 
« tôt une séparation idéale sur le papier qu'une frontière d'un relief 
« bien accusé sur le terrain. Nous reconnaissons sans peine qu'une 
i< frontière ainsi constituée est préférable. Cependant, on ne pourrait 
c< de notre côté, prendre aucun engagement de ce genre , d'après 
« des données aussi peu précises que celles que nous possédons 
« sur l'intérieur de la Guyane dans la direction de l'ouest, ni 
« renoncer, en principe, au bénéfice d'une ligne astronomique plus 
« ou moins parallèle à l'Amazone qui couperait quelques-uns des 
» cours d'eau , affluents directs ou indirects de la rive gauche du 
« fleuve. » 

Les négociations de 1856 n'ont pas abouti bien qu'elles aient été 
les plus sérieuses qui aient été engagées, depuis l'origine du difi'é- 
rend. « Jamais, jusqu'à ce jour, cette question des limites n'a été 



458 ANNEXES. 

« sérieusement examinée, instruite, ni discutée, dit le plénipoten- 
« tiaire brésilien ; elle a toujours été écartée ou esquivée à la hâte , 
« sous Tinfluence d*événements plus considérables qui la dommaienl 
« et qui l'étouflaient. » (Protocole, page 144.) « La France, pour la 
« première fois , dit le plénipotentiaire français, vient de produire 
« Ten^emble de ses preuves et d'en développer les détails. » (Prolo- 
« cole, page 144.) 

Délimitation officielle du contesté. — Ces négociations eurent au 
moins pour résultat de donner des frontières officielles au territoire 
^eùntesté franco-brésilien. 

Nous en référant aux propositions faites, au nom de son gouver- 
nement, par le plénipotentiaire français, la France revendiquant sa 
frontière historique , sa frontière du dix-huitième siècle, réclamait 
en 1856 : 

!• A la côte : le bras nord de l'Araguary (représenté aiyour- 
d'hui, en 1887, par la rivière Jourdon, le lac da Jac , la riidère du 
Comprido, le lac Novo et le déversoir du lac Novo dansTAraguary), 

ET LE PLEUVE ArAGUARY. 

2** Dans Tinlérieur, de Test à Touest : une ugne partant de la 

SOURCE DE L*ArAGUARY PUIS SE PROLONGEANT A ÉGALE DISTANCE DE LA 

RIVE DE l'Amazone jusqu'à la limite ouest du rio Brango. 

Cette limite dans l'intérieur, la limite de l'est à l'ouest , comme 
les diplomates Tout appelée, n'a pas été, en 1856, et n'aurait su 
être déterminée aveq précision. 

Au dix-huitième siècle c'était « une ligne s' écartant le moins possible 
de t Equateur et de la ligne parallèle au cours de l'Amazone (Bessner, 
Mission Mentelle , 178:2), se rendant jusqu^au rio Branco, et essayant de 
trouver à nos territoires de lUntéHeurune frontière sensible, scientifique.** 

En 1856 , c'est « une ligne partant de la source de VAraguary et se 
prolongeant à égale distance de la rive de C Amazone jusqu'à la li- 
mite ouest du rio Branco. » La source de l'Araguary, qui n'est pas 
encore exactement connue, n'était pas alors connue même coiyec- 
turalement. La source, également inconnue, du Garapaporis ou 
Mannie offerte transactionnellement comme frontière , eut pu nous 
donner une limite plus méridionale que celle de la source de l'Ara- 
guary. Ce n'est donc pas même interpréter, mais seulement traduire 
la pensée du gouvernement français en 1856 que de qualifier la fron- 
tière intérieure qu'il proposait à partir de la source du fleuve li- 
mité à la côte : Un Equateur visible sensiblement parallèle à l'A- 
mazone jusqu^au rio Branco, Ce qui {pour plus de précision) place 
la parallèle voulue à l'Amazone, en 1856, à environ 200 kilomètre^ 
au nord du fleuve. 



ANNEXES. 4^9 

Ce qui nous auiérise à préciser neUemerii ainsi pour Favenir notre 
frontière : l'ancien bras nord de l'Araguary ; l'Araguary ; une lignr 

A DEUX CENTS KILOMÈTRES ENVIRON DE l'AmAZONE JUSQU'aU RIO BrANCO, 
LIMITE OCCIDENTALE. 

Importance du contesté. — Superficie. — La Guyane française pro- 
prement dite, entre rOyapock> la chaîne de partage et le Maroni-Aoua, 
mesure environ 80,000 kil. cari Le territoire, protégé parla France^ 
d*entre Aoua et Tapanahoni (République de nègres marrons), me- 
sure 25,000 kiL car. soit 40S,000 kit. pour la Guyane française 
actuelle. 

La partie que nous conteste le Brésil compte 60,000 kii. car. seu- 
lement pour la partie littorale d entre Araguary et Oyapock. Le 
territoire de rintérieur,'de TAraguary au rioBranco, mesure en- 
viron 200,000 kii. car. Soit iôOfiOO kil. pour les territoires que nous 
conteste le Brésil. 

Le territoire contesté est donc, en superficie, deux fois et demi plus 
important que la Guyane française actuelle. 

La Guyane française totale^ contesté compris, mesure donc une 
superficie de 565, ÙÙO kil. car. 

La Côte. — Le contesté nous donne plus de 400 kilomètres de 
côtes, contre 350 que nous possédons dans la Guyane actuelle. De 
plus, la limite du bras nord de t Araguary nous met à 50 kilomètres 
de r embouchure de V Amazone au lieu de 450. Enfin Vile de Maraca 
commande, dans une certaine mesure, l'entrée du grand fleuve. 

Les Prairies : territoires de colonisation européenne. — Sur ces 
260,000 kil. de superficie, le territoire que nous conteste le Brésil 
possède environ 400,000 kil. car. de prairies^ dont 40,000 à la côte ; 
40,000 sur la rive gauche de rio Branco , et 20,000 dans la région 
intermédiaire. 

Les tribus indiennes. — C'est dans le territoire contesté, au pied 
des montagnes centrales , entre les sources de TOyapock et celles 
du rio Branco , que se sont réfugiées les tribus de TAmazone , fuyant, 
au temps de la conquête et depuis , les cruautés des Portugais. 

L'énumération d'une trentaine des tribus les plus connues suffit 
pour montrer l'importance de ce grand groupe indien. De l'ouest à 
Test on connaît, d'une manière positive, les Macouchis, Ouapî- 
ehianes, Atorradis, Chiricoumes, Coucoichis, Gouitias, Kirichamans, 
Assahys, Toucanes, Japiis, Tarims, Ouayeoués, Garas, Ouatchas, 
Paricotes, Goudouis, Nères , Piannocotes , Tounayanes, Trios, Rou- 
couyennes, Apalaïs, Oyampis, Goussaris, Tamocomes, Gouciachis, 
Arenaibous. Quelques-unes de ces tribus, comme les Ouayoués, les 
Piannocotes, les Roucouycnnes, les Oyampis, les Apalaïs, les Cous- 



46o ANNEXES. , 

saris, comptent chacune plusieurs milliers d'individus. Le haut 
Trombetas et le haut Jamundà passent pour avoir une dense 
population indigène. 

Je ne crois pas qu'on puisse évaluer à moins de 100,000 individus 
le nombre des indigènes du territoire contesté. Ces tribus sont 
vierges encore. Ni les colons français ni les colons brésiliens ne les 
ont pénétrées. Ceux qui savent le parti qu'il y a à tirer, en Amé- 
rique chaude, de la race indigène , — et pour Tacclimatement, par le 
métissage, de la race européenne ; et pour le développement général 
de la prospérité de la contrée , — ne considéreront pas comme la 
moindre attraction de ce territoire au sud des montagnes , territoire 
qui commande TAmazonie comme le Piémont commande Tltalie , la 
présence de ces 100,000 Indiens de ces 100 tribus vierges. 



■>AAAA^ 



GLOSSAIRE. 



p.f portugais; c, créole de Cayenne; i., dialectes iadiens; 1. g., lingaa gérai 



Abatis, c. défrichement. 
AcANGATARE; 1. g. couronDe de plumes 

dont les Indiens se coiffent aux 

jours de fêtes. 
Ajoupa, c. appentis sommaire, cou- 

yert de feuilles de palmier. 
Ante^ p. tapir. 
AouABA, c. palmier à. huile de 

Cayenne. 
Arara, p. ara. 

Bache^ c. palmier appelé miritis en 
portugais. 

Balata, c. arbre qui donne une espèce 
de gutta-percha. 

BarhancaS; p. barrage d'herbes ou de 
boue dans les rivières ou les lacs. 

Bateau tapoute, c. nom donné dans 
la Guyane française aux petites 
goélettes employées au cabotage. 

BatelXo, p. grand bateau plat pou- 
vant charger deux ou trois tonnes, 
en usage en Amazonie pour trans- 
porter les marchandises. 

Beiju^ 1. g. espèce de cassave. 

Borracha, p. la gomme du caout- 
chouc. 

B0RRACBEIRO9 p. celui qui fait ex- 
ploiter la borracha ou qui en trafi- 
que. 

B0UCAN9 c* ftp* f<6u allumé pour bou- 
caner le gibier^ le poisson^ ou 
bien encore pour écarter les in- 
sectes. 

Bravo, Brava, qui n'est pas pacifique 
(qui attaque). 



BuGRE^ p. brut. Les Indiens bugres 
peuvent être mansos ou bravos. 
Le mot bugres indique qu'ils n'ont 
pas de contact avec les blancs. 

Gaboclo, p. cuivré, Indien ou mé- 
tis d'Indien; c'est le mot poli 
pour dire tapouye. 

Gachaça, p. tafia. . 

Gachoeira^P. chute, saut, rapide, ca- 
taracte. 

Calembé, c. l'unique vêtement des 
Indiens : une bande de. toile ou 
d'écorce cachant les parties. 

Gambrouze, c. espèce de bambou. 

Gampo, p. la prairie. 

Gapuera, p. lieu anciennement dé- 
friché. 

Garada, 1. g. espèce de cassave. 

Garajiru, 1. g. teinture rouge tirée 
des feuilles d'un arbre du même 
nom. 

Garapana, 1. g. maringouin. 

Garapate, p. insecte qui se cram- 
ponne aux chairs, y adhère et finit 
par y pénétrer. 

Gassave, c. galette faite avec de la 
farine de manioc fine. 

Gatouri, c. l. g. i, hotte. 

Ghibê, c. p. farine de manioc dé- 
layée dans de Teau. 

Ghiqde, c. puce qui pénètre dans les 
chairs. 

GiDADE, p. ville. 

GoNGUEREcou, C. Rrbrc dont le fruit 
est aphrodisiaque. 



462 



GLOSSAIRE. 



Couac, c. farine de manioc. 

Coui, c. ustensile fait d'une demi 

calebasse vidée , en portugais 

cuia' (prononcez couye). 
CujUBiM , p. gros oiseau blanc et gris. 
Cuti, p. agouti, espèce de lapin. 

Degrad, c. port, débarcadère d*une 
habition sur la rivière ou sur la 
mer. 

ÉGARiTKA, p. grande montaria. 
EsTRADA, p. sentier, chemin, route. 

Fazenda, p. ferme^ habitation. 
FouRCA, c. grande perche, fourchue 

ou non. 
FuRo, p. canal latéral naturel^ 

fausse rivière. 

Gentio, p. à peu près synonyme de 

bugre. 
GiRiA, p. dialecte indien. 

Igarapé, 1. g. ruisseau, petite rivière. 
lytiqara, pirogue, tipé, sentier; 
le sentier de la pirogue. 

J abouti, c. p. 1. g. espèce de petite 

tortue. 
Jacare^ ]. g. crocodile. 

LiMPo, p. net, sans éléments étran- 
gers; savane limpa : sans arbres.; 
forêt limpa : sans broussailles. 

LwGUA geral, p. la langue tupi gua- 
rani synthétisée par les mission- 
naires au iô"'^ siècle. 

Maloca, 1. g. la maison indienne. 
Manso, hansa, p. qui est pacifique^ 

qui n*attaque pas. 
Maque^ c. moustique à dard. 
Matriz, p. église. 
Matto, p. la forêt, le Grand-Bois, un 

bois. 



Ménagerie, c. ferme à bétail. 

MiRiTiZAL, p. bosquet de miritis (pal- 
miers bâches). 

Montaria, p. espèce de canot. 

MosQurro, p. moustique. 

MoucouMoucou, arun. 

MouQuiN, p. boucan fait à la saite 
d'une grande pêche ou d'une 
grande chasse. 

MucAMBo, p. village de réfugiés (es- 
claves marrons ou soldats déser- 
teurs). 

Mutum, p. hocco ou dinde des 
bois. 

Paca, c. ap. espèce de lièvre. 

Pagara, c. 1. g. p. panier. 

Panacou, 1. g. espèce de hotte. 

Pancada, p. chute. 

Parc, c. enclos pour le bétail. En 
portugais, corral. 

Parana,1. g. rivière. Signifie aussi 
bras de rivière, canal latéral na- 
turel.* 

Paranahirim, 1. g. petit bras latéral 
ou petit bras de rivière. 

PiAO, p. moustique qui suce le 
sang en laissant son venin dans la 
plaie. 

PiCADA, p. sentier. 

Pinot, c. palmier appelé assahy en 
portugiûs. 

PiRARucu, 1. g. poisson presque aussi 
gros que le lamantin, supérieur en 
qualité à la morue et constituant 
la base de Talimentation des 
populations de TAmazone. 

PovoAçIo, p. village. 

Praga, p. plaie (tous les insectes). 

pRiPRi, c. marais. 

Regatao, p commerçant nomade de 

rintérieur. 
Reis, monnaie brésilienne, 1000 reis 

valent 2 francs 50^ 
RoçA, RoçABA, abatis. 



GLOSSAIRE. 



463 



Seringal^ p. forêt riche en caout- 
chouc. L'exploitation faite de 
cette forêt. 

Seringueiro, p. ouvrier faisant la 
récolte du caoutchouc (qu'on ap- 
pelle seringa à T Amazone). 

SiTio, p. habitation entourée de son 
défrichement. 



diennes, carré de toile, d'écorce, 
ou tissu de perles^ cachant les par- 
ties. 

Tapoutb, c. homme ou femme de 
race indienne ou de race métisse 
d'Indien et de blanc. 

TucuM, 1. g. palmier fournissant le 
textile le plus fin de la contrée. 



Tafia, c. eau-de-vie de canne à su- Vaqueiro, p. vacher. 

cre. Vbado, p. cerf, biche. 

Tangue^ c. Tunique vêtement des In- 



-wvw 



VOCABULAIRES. 



VOCABULAIRE DU DIALECTE TUCANO OU DACÉ (i). 



LINQUA QERAL. 


PORT [GAIS. 


TUCANO. 




Fronle. 


DiàpabS. 




Cabello. 


Ipuari. 


Teçâ (reçâ, ceçâ). 


Olbos. 


Caperi. 




Olho. • 


Capéâ. 


Tino, (tï). 


Nariz. 


Ekéâ, ekaà. 


Ruà, çoâ. 


Rosto. 


Uaçupuri. 


liuâ (Yuha). 


Braço. 


Âmuca. 


Ipira. 


Corpo. 


Paâga (barriga). 




Peilo. 


Gutirô. 




Seio. 


Openo (sing.)-Ni (plur.). 


Pôca. 


Mao. 


Amupamà, annicâ. 




Dedo. 


Amûmpikary. 


Çanfaa, tanba, ranba. 


Dente. 


Upiry. 


Yurii. 


Bocca. 


Seré. 




Lingna (anat.). 


Yéménù. 


Nami. 


Orelha. 


. Umepero. 


Tabatinga. 


Ca. 


Bore. 


Mira. 


Pao. 


Yiikiâ. 


Çuà. 


Labios. 


Samûdà, sebetô. 


Ocà,icuara. 


Barraca, casa. 


Uiy\ 




Palba. 


Carané (sing.), caranâmui 
(plur.). 




Cbita. 


Sutirô. 




Bacia. 


Eretébapà. 




Cujo, a. 


Uaro. 


Piranba. 


Tesoura. 


Dipaâserô. 




Cachimbo. 


Catdmuâ. 


Okeri. 


Dormir. 


Ganitsé. 


Yaçôâna. 


Vamos emt>ora. 


Téanà. 


Y*. 


Agua. 


Oco. 


Pacoua. 


Banana. 


Oô. 


Umbaiî. 


Corner. 


Baatsé. 


(1] Rio Uaupès. 







VOCA.BIJLAIRE.S. 



465 



LINGUA QERAL. 


PORTUGAIS. 

1 


TUCANO. 


Ihui. 


Terra (barra). 


Diitâ. 




Coçar-se. 


Yaketsé. 


Paranâ. 


Rio. 


Diâ. 


Uaraâ. 


Espelho. 


Ebomû. 


P}% ipi. 


Pé, s. 


Dipocâ. 




Perna. 


Nicânghe. 


Aupé. 


Apa (bombro). 


Ocaparà Sémjî. 


Namipôra» Nambipiira. 


Brincos. 


Apuapâ. 


Ikaçaûdy maklra. 


Rede (de dormir). 


Pùnghi. 


Pinatinàrâma, Pyça. 


Rede (de pescar). 




Xami'i, ça ma. 


Corda. 


Pûnbemù. 


Ceniuaua. 


Barba. 


Itssôcapâari. 


Ihuâka. 


Céo. 


Mbaâan<i. 


Apgàua. 


Ilomem. 


Eumâ, M)n«A. 


Cunba. 


Mulber. 


Nuinéâ. 


Curumi. 


Menino. 


Buiuyacâ. 


Puraci, puraçâi. 


Dançar. 


Bassânâ. 


Maitanéf^rd? 


Como se chama t 


Yamaft raititi. 


Nheengari. 


Cantar. 


Oàcuna Téabassana. 


Tatà. 


Fogo. 


Pécaméé. 


Timiùy têmbiù. 


corner, A comida. 


Téembâanâ. 


Ubù, û, ou. 


Beber. 


Etcbininà. 


Guaraci , coaraci, coiraci. 


Sol. 


Maipii, mutnpuïm. 


Puii. 


Mau. 


Nbapunica. 


Catù, puranga. 


Bom. 


Ayumpunica, anhûmpu 
Dîlca. 


Racû, çacù. 


Calor. 


AcinitsAa. 


Roi, Iruçangii. 


Frio. 


Niceftnitsâ. 




Nuvem. 


Uinons. 


Marné. 


Aonde. 


Nubitn, Nonneâtî. 


Pqcu. 


Comprido. 


Ypantit. 




Cbega. 


Étàto&mi. 


Caâ. 


Matto. 


Puni. 


Caui. 


Caxaça. 


Tsibioké. 


Maniâca. 


Mandioca. 


Kûi. 


Uhy. 


Farinha. 


Pucâ. 


Inti, ti, intimaha. 


Nâo. 


Umbanbà. 


Tenhé, êhé. 


Sim. 


Nynunta. 


Uauayara, Pirayuâra. 


B6to. 


OcopistenS. 


Pirà. 


Peixe. 


Uabî. 


Piçaitica» pinâîtica, pin- 




t 


dâîtica. 


Pescar. 


Nbôena. 


Cahàmunû. 


Caçar. 


Uénâç^âna. 


Akanga. 


Cabeça. 


Dipua. 


Jauareté. 


Ooça. 


Yat. 


Maniua. 


Maniva. 


Dikécénianti. 


Kicé uassiî. 


Terçado. 


Dipi. 



T. If. 



30 



466 



VOC.A.BCLAIBES. 



LINGUA OERAL. 


PORTUGAIS. 


TUCAKO 


Jauàra. 


Câo. 


DiAhi. 


Sapucàia, Uni. 


Gallinha. 


Caleké, careké. 




Suor. 


CetfuAssà, 


Kicé. 


Faca. 


Dipiaca. 


Ghi. 


Machado. 


Cômé. 


Pinà, pifidâ. 


Anzol. 


Uheêtsé. 


Pindaçâma. 


Linha (de pescar). 


Uiri canô. 


Maci. 


Doente. 


Daatitsé. 


Gatû (éré). 


Bom. 


Ayûmi. 


Ere. 


Adeus. 


Uâyé. 


Xaçoâna. 


Vou embora. 


Téa uâyé. 


Mirim, cuaira. 


Pequeno, a. 


Gainhaakà. 


ASSÙ, USSÙ, tUTUSSÛ. 


Grande. 


Poéghi. 


Igaraupàua. 


Porto. 


PI. 


Igara. 


Canôa. 


Yukiisé, 




Gabo (espia). 


Utiopé. 


Capixana. 


Roçada. 


Uessé. 


Té uirre ramé. 


Até de volta. 


Até petero. 


Pituna. 


Noite. 


Nbamy. Câ. 


Ara. 


Dia. 


Nhyainybieu, iniéo 


Ipéca. 


Pato. 


Diacota. 


Apecatû. 


Longe. 


Juaranico. 


Çuaki. 


Perto. 


Yuaué. 


Eté, rété. 


Muito. 


Penicîi. 


Parauà. 


Papagaio. 


Ueoo. 


Tttcano. 


Tacano. 


Dacé. 


Yaci. 


Lua. 


Mamanunpû. 


Yacitata. 


Estrella. 


Jacunhâ. 


Oui. / 


Preguiça. 


Tééssé. 


Xa pu tari. 


Eu quero. 


Ijassaà. 


Inti xa putari. 


Nâo quero. 


Yatissâ. 


lupucùi. 


Remar. 


Uahayâ. 


Apucùitâua. 


Remo. 


(Jaapé. 


Cairaré. 


Cairard. 


Ucodacé. 




Mergulhâo. 


Jacassann. 


Kirimâçàua. 


Força. 


Pano, Kirimbâ. 


Curuté. 


De pressa. 


Kuero, Ponô. 




Lavar-se. 


Tééné. 




Fumar. 


AakiassA. 




De vagar. 


Satiuàra. 




Caxoeira. 


Poaco. 


Munhà capixàua. 


Fazer roça. 


Uesé tanajà. 


Iço okeri. 


Ir dormir. 


Canintsé, Ganidacé. 


Mahn. 


Olhar. 


Yéntsé. 




Espumo. 


Sopûri. 


Maramunba. 


Brigar. 


Ame kénbâ. 


Manoâna. 


Morte. 


Ueniami. 



VOCABUL.il RF.S. 



407 



LINGUA GBBAL. 


PORTUGAIS. 


TUCANO. 


Puranga. 


Bonito. 


Anhuminica. 


Yukira. 


Sal. 


Muhâ. 




Estar bom. 


Noautimani. 


Murutinga, iinga. 


Branco. 


Cumunn, Butaki. 




Motum. 


Udnitpi. 


Yuri iké. 


Venhaaqui. 


Atiâ. 


Pixunn, una. 


Preto. 


Uaina. 




Morder. 


Cûhi. 




Anello. 


Amucatsayénébéto. 


Auati. 


Milho. 


OcoQ), ukâ. 


Carâ. 


Cani. 


Yamii. 


Yutica. 


Batata. 


Yâpui. 




Canna. 


Anni. 




Ananaz. 


Sena. 


Tucum. 


Tucum. 


Yucamburi. 


Mirîly. 


Mirity. 


Neepô. 




Caminbo. 


MabA, inabân. 


U'pitima. 


Furoar tabaco. 


Néno utsinitsa. 


faço iaiunhué euri. 


Vamos rezar. 


Téayà bénàmimui. 




Vou cstudar. 


Tea papel abuénâ. 


Puâmo. 


Levantar-se. 


Nucayâm. 




Assentar-.se. 


Duijâ. 


Puxîuéra. 


Feio. 


Nhâani. 


Iço âna. 


Irembora. 


Uànibé. 




Barriga. 


Pagâ. 


Maci. 


Doente. 


Punitsa. 




É longe. 


Yarûnicâ. 




Ë perto. 


Atiàcani. 


Tuxâua. 


Chefe. 


Uijeyé. 


Mamétâ ? 


Aondeesii? 


Nonnéatéuké. 


Inti xaquâu. 


Nâo sei. 


Ubunbâ. 


Ocaru. 


Esperar. 


Yucâûnâ. 


Picîca. 


Pegar. 


Ceémi. 


Igara oiké aâpe. 


A canôa esta In. 


Yuk]çuamptniapt. 




Balaio. 


TaenpÂ. 


Macàco. 


Macaco. 


Uahû. 


Uariua, Bugio. 


Guariba. 


Uemû. 


Uirandé. 


A manhn. 


Naàta, nhâmniacn. 


landâra. 


Mcio dia. 


Doritero. 


Pituna ramé. 


De noilc. 


Cânminecô. 


Tupâna. 


Dcus. 


Oakîn. 


Anhànga, Jurupari. 


Diabo. 


Oatin. 


Cachiri. 


Cachiri. 


Perô. 




Diarrbéa. 


lapulinâ. 


Çupi, tcnhè. 


Certo, sim. 


Ninatii kuata dieto 


Ere. 


Esta bom. 


Onhuntéto. 


Aaatii? 


Quem é? 


Nuâninti? 



408 



VOCABCLAIRES. 



LIMGUA OBRAL. 


PORTUGAIS. 


TUCANO. 


Jéuâra apgàu. 


Cacborro. 


Diahahi, Diéépuani 


Jauàra cunhS. 


Cacborra. 


Diéé tuti. 


Munhâ. 


Fazer. 


Dareâ, Uetha. 


Pixâna. 


Gatto. 


PixSna. 


Amâna. 


Chu va. 


Caré. 




Trovoada. 


Uninô. 


- 


Morcego. 




Bacati. 


Abacate. 


Unban. 


. 


Catarrho. 


ChSn, Eriùm. 


Roâia. 


Rabo. 


Itsuûpeconô. 


lané (iandé) cariica. 


BAa tarde. 


Yemincé nhamikà. 


Pupunha. 


Pupunba. 


Iné. 


Yua. 


Fruta. 


Pica. 


Kiuâua. 


Pente. 


Iru. 


Cuâira. 


i Pequenino. 

1 v^ • 


! Canuacan. 




1 Pequenina. 


) 




Cabeça dura. 


Dipuâbutani. 




Basta. 


Ijattca. 


Curumi assù. 


Rapaz, moca. 




Canhâmuci'i. 


Rapariga. 




Caruçaua. 


A espéra. 
Chinella. 




Cumanâ. 


FeijSo. 




Cumanâassii. 


Fa va. 




Ipuranké. 


Trabalhar. 


Darâ. 


Jumuhé. 


Aprender. 


Nhuhui 


lanécoéma. 


Bom dia. 




lané pitunn. 


Bôa noitc. 




Cujubim. 


Cujubim. 




• 


Joël ho. 






Fazendn. 


Sutirô. 




Roupa. 




Mû, imû, Kiulrn. 


Irmào. 


Manmt. 


Rondira, renira. 


Irma. 


MSmiûn. 


Tuiuhc, tuic. 


Velho. 


Biki. 


Uaimi. 


Velha. 


Bikiuco. 


Mena. 


Marido. 


Manapi. 


Xemericô. 


Esposa. 


Nimû. 


Pyâ. 


Coraçâo. 


Eripun.'i. 


Y, Pao, Poa, Poama. 


Lago. 


Ditâro. 


Mcndâri. 


Casar. 


Nimoti. 


Xâputâri cemendârî. 


Eu quero casar. 




Inti xa mendari putari. 


NSo quero casar-me. 




Mucerûca. 


Baptisar. 


Uameié. 


Inli mucerûcauana. 


Nîio é baptiVado. 




Ariré uirandé. 


Depois de manha. 


Cucca nâta. 


Puri. 


Sallar. 


Bupû. 



VOGABULAIKl-S. 



4(}9 



LINGUA GERAL. 


PORTUGAIS. 

Faltar. 
Soltoiro. 


TUCAXO. 


Opauâ (opaoâna). 


Acabou (acabai*)- 

Cruz. 

Vente. 


Pcti(petiba). 


Coélbo, Mbira 


Tanga. 


lanké. 


Cikindaua. 


Fecbar. 
Chorrar. 


Bihâ. 


Ara 


Tempo. 




Uiaiiica. 


Abaixar. 


Munikeâ. 


luîrupé. 


Abaixo. 


Ducâ. 


Tapecuà. 


Abanar. 


Uêninu. 


Uupicâ. 


Abancar-se. 


Duhi. 


Oxari. 


Abandonar. 


Duhû. 


laraima. 


Abandons. ' 


Upi ma ni. 


A mû kiti. 


Para alguma parte. 


Apécébépi. 


Nbahâ. 


Aquillo (quello, a). 


Ticé. 


A mu lucéré. 


Ante-bontenL 


Tinimo. 


Cuirha tenhé. 


Agora mesmc. 


Nicanka uiti. 


Aâpe. 


Alii. 


Tô. 


Auéçupé, Ouata çupo. 


A quem? 


Nuané. 


Nbaape. 


Acolti. 


Cuim. 


Umobakû. 


Aquentar. 


Axipô. 


Mundica taUt. 


Acender o fogo. 


Xiâpecaniû. 


Opirari. 


Abrir. 


Paûn. 


Ocaiçu. 


Amar. 


Mahùr. 


Oacémo. 


Acbar. 


Bucii. 


Omucu. 


Apagar. 


laû. - 


Omixiri. 


XSSÙT. 


Piun. 


Mirâpàra (uirapiinio). 


Arco. 


Biccaté. 


Aruiari. 


Accreditar. 


Kihucétiô. 


Acaiû. 


Anno. 


Kimano. 


Tapiira. 


Anta. 


Uéki. 


Atumuié. 


Assobiar. 


Ubi. 


Uatâ. 


Andar. 


Xibâ. 


Camarara, Irumura. 


Amigo. 


Bâpâ. 


Pina (pindâ). 


Anzol. 


Uicà. 




Alfaiate. 


Derii. 


Amaniii. 


Algodâo. 


Jutd. 


Auatii. 


Arroz. 


Ohucii. 


Auâ. 


Alguem (um, uma). 


NuS. 


Anga. 


Aima. 


Eripuna. 


Opeiù. 


Assoprar. 


Puti. 


Uiaçàua. 


Atravessar. 


PehS. 


Cueré. 


Abhorrecer. 


Carihuti. 


Taud (itaua). 


Amarelio. 


Eui. 


Cicari. 


Buscar. 


A ma. 



4/0 



VUCABtLA.IBIiS. 



LINQUA GEBAL. 


PORTUGAIS. 


TUCAKO 


lumuçarai 


firincar. 


Apé. 


Cimbihûa. 


Beirada. 


Xumutô. 


Tiapû. 


Barulbo. 


Bici. 


Melù. 


Bejû. 


Anû. 


Mirdçauga. 


Bengala. 


Ecéru. 


Petéca. 


Bâter. 
Barrica. 


Guhé. 


Iraiti. 


Bréo. 


Upé. 


lukicé. 


Galdo. 




Manaûri. 


Cansado. 


Nhubû. 


Pii*epdna. 


Gomprar. 


Daguî. 


Munûca. 


Gorlar. 


Dite. 


Uaturû. 


Gesto. 


Pibû. 


Patuû. 


Gaixa . 


Nhumituâo. 


Mucaema. 


Gonduzir. 


Uankà. 


Ari, uari. 


Gabir. 


Biridià. 


Mungaturû. 


Conoertar. 


Nino. 


Memui. 


Gosinbar. 


Dûà. 


Çukéra. 


Garne. 


Babaià. 


Mendarjûna. 


Gasado. 


Nimoiiâ 


Araxii. 


Gampo. 


Taputiru. 




Cavar. 


Cebc. 


Piréra. 


Gouro. . 


Gerù. 


Tâma. 


Grianca. 


Nimd. 


Peba, peiia, ipéiia. 


Gbato, a. 


Peca. 


Tétama uara. 


Gompatriota. 




Talapuinha. 


Garvas. 


Niti. 


Tumiûmunbanguûr. 


Gosinbeiro. 


Becedarû. 


Nhéhengâri. 


Gantar. 


Baçâ. 


Ceiûna. 


Gbeiro. 




Çakaéna. 


Perfumo. 


Imiti. 


Océtùna. 


Gbeirar. 


Unibi. 


Ocicâ. 


Gbegar. 


Etii. 


GcDOi. 


Gbamar. 


Piû. 


Taminbûca. 


Ginza. 


Nuâ. 


Juanti» 


Contrario. 


Pôteni. 


Purakaçara. 


Gaçador. 


Deçogui. 


Cecuiàra. 


Dinbeiro. 




luirupi. 


Debaixo. 


Duçii. 


Pituhû. 


Descanso. 


Çii. 


Mefaé. 


Dar. 


Oiâ. 


Onbebé. 


Diz. 


Ni. 


Uibé. 


Descer. 


Duiti. 


Uicéna. 


Derramar. 


Piû 


OtJco. 


l)eitar-se. 


Gai. 


Pupé^nipé, ùpé. 


Derretcr. 


Xipi. 


Ctîtambi. 


Deniro. 


Tiripi. 



VOCABULAIKES. 



47' 



LINGUA OERAL. 


PORTUGAIS. 


TCCANO. 


Pitonû. 


. Direito. ' 


Oiaki. 




Descascar. 


Çù. 


Oikù. 


Estar. 


Ni. 


Opuranakâ. 


Escolher. 


Becé. 


Opun'i. 


Empreslar. 


Uaçù. 


Ixé, xa,cé. 


Eu. 


10, 


Mai. 


Como. 


Debéru. 


Muçai. 


Espalhado. 


Uexité. 


Nbaru. 


Embravecer. 


Obâmi. 


Oçaba. 


Expérimentai*. 


Tuinha. 


Mucaua. 


Espingarda. 


Pecaui. 


Aiua. 


Estragado. 


Duù. 


Amû miraiU'i. 


Estrangciro. 


Apèmaneâ. 


Tupé. 


Esteira. 


In mica. 


Omamâna. 


Eorolar. 


Ceniuâ. 


Rapiâ, capiû, tapiû. 


Escrotos. 


Upenitû. 


Canhuto. 


Esquerdo. 




Opuru. 


Empestar. 


Uaçô. 


Oiiiruari. 


Ëmbarcar. 


C.inba. 


Oiapiçj'i&i* 


Escutar. 


Tuî. 


Oiké. 


Entrar 


Çâ. 


Oinanti. 


Encontrar. 


Poteni. 


Opurunguetil. 


Fallar (conversar). 


Utamô. 


Opitâ. 


Ficar. 


Tu^keâ. 


Tipi. 


Fundo. 


Jnkina. 


01 lia. 


Frecha. 


Annigui. 


Putira. 


Flor. 


Ori. 


lumaci. 


Fome. 


Aeâkeâ. 


Tacira. 


Ferro de cova. 


UScepai. 


Inéma. 


Fedor. 


Inni. 


Péréua. 


Ferida. 


Canimo. 


lapuna. 


Fonio. 


Atarù. 


Ouianâu. 


Fugir. 


Duti. 


Ipauaçdpé. 


Fim (no). 


Peticampi. 


Ocâra. 


Fora. 


Çupé. 


Urulani. 


Fantasma. 




Mira. 


Gente. 


Mança. 


Curucâu. 


Garganta. 




Çacémo. 


Gritar. 


Cari. 


Membi. 


Gaita. 


Putiripâma. 




Gomma. 


Numûco. 




Garfo. 


Bubehaâra. 


Oici. 


Gostar. 


NiûcS. 


Ce. 


Gosto. 


Icia. 




Ganbar. 


Uapàtabà. 


Ocicû. 


Gemer. 


Xibi. 


Muauâ. 


Gastar. 


Dudré. 



/|72 



VOCABULA.IRES. 



LINOUA OEBAL. 


PORTUGAISE. 


TUOANO 


Tucâ. 


Golpe. 


Po. 




Governar. 


Amucanpuceii. 


Maramiiiilia. 


Guerra. 


Emeké. 


Câpim. 


Herba. 


, 


Opura. 


Habitar. 




Oreko. 


Haver. 


Xibâ. 


« 


Homicidio. 
Honesto. 
Uospede. 
Humido. 




Curutéuiira. 


Instante. 


Ruôro. 


Muraci. 


Instrumentu. 


Baça. 


Range! ua. 


Imagem. 


Keû. 




Immmoral. 


. 




Incerto. 






Inchar. 




Çuanhûna. 


Inimigo. 
Infamia. 
Incredulo. 


Uapai. 


Tapûia. 


Indio. 


Puteriki. 


Okénanéri. 


Janclla. 


Cupeâc«î. 


Yucuaci. 


Jejan. 


Beti. 


Curumiassû. 


Jovem. 


Manmirii. 


lepéuassû. 


Junto. 


Nicânomeno. 


Oiuci. 


Limpar. 


Niûcâ. 


Oraço. 


Levar. 


Mia. 


Aape. 


Là. 


Cupi. 


Curiycurhiiiriiii. 


Logo. 


Nicûano. 


Càmi, camiukicé. 


Leite. 


Unpéco. 


lepeâ. 


Lenha. 


Puâ. 


InimiJ,laiiiibi'i. 


Linba (tio). 


Jutâ. 


Mundaçù. 


Ladrâo. 


lacépiho. 


Omanô. 


Morrer. 


Neni. 


Ocatacatadi. 


Mover. 


Amenbè. 


Omunù, Mundù. 


Mandar. 


Duti. 


Ojucâ. 


Matar. 


Nenbé. 


Omutiricâ. 


Mudar. 


Miaucû. 


Nhehénga. 


Lingua (idiomo). 


Ucé. 




Mantiroento. 


Pué. 


Ira 


Mei. 


Mumi. 


Gekiie. 


Médo. 


Uhi. 


Ikaaa. 


Manteiga. 


Ixeti. 


Upé, popé, opé. 


Em. 


Pi. 


Piçaçù. 


Novo, a. 


Manmâ. 


Neauâ. 


Ninguem. 


Nuauarû. 


Indé, iané, iaudéiara. 


ita. Nosâo, a, Nossos, as. 


Mani, Moniué. 


Gatureté, Pauaçaua. 


Optimo. 


Peticà. 



VOGABULAIBKS. 



4/3 



LINGUA G£RAL. 


PORTUGAIS. 


TUCANU, 


Atar-a. 


Ornato-ornamento. 




landi, iani. 


Olco. 


Nbéé. 


Ocicari. 


Procurar. 


Anma. 


Tuba,iuba,ruba. 


Pai. 


Paki. 


Uuaiurâ. 


Passeio. 


Pibi. 


Okâu. 


Poder. 


Uepuui. 


Ulrùred. 


Pedir. 


Ceni, 


Itanhâe. 


Paiiella. 


Kiputi. 


Oiari. 


Pôr. 


Duboiâ. 




Preguiroso. 


Tégui. 


Araroepiri. 


Peior. 


Titapunicâ. 


Çacaquéra. 


Para iraz, atraz. 


Kin xirû. 


Kiinba. 


Pimenta. 


Biâ. 


lucâ. 


Podre. 


Bubâ. 


Uirà. 


Passaro. 


Minikia. 


Ocaiemo. 


Perder. 


Bauriti. 


çapi. 


Quoimar. 


Inbâ. 


Mulri. 


Quanto,a, os/ as. 


Dikicé. 


Mairanié. 


Quando. 


Derunicâ. 


Opéna. 


Quebrar. 


Titi. 


Auà (audtiij. 


Quem. 


Nuâ. 


Muçuroça. 


Rasgar. 




Cuécatù. 


Recado 




Rapu, çapu. 


Raiz. 




Pitaçoca. 


Segurar. 


Tuinhebc. 


Océma. 


Sabir. 


Uibâ. 




Sacco, saquinbo. 


Auruâka. 


Céici. 


oQu6. 




Tipuci, Rdpoci. 


Somno. 




I, indé, iné, né. 


Seu-us, Sua-as. 


Mibi iarû. 


Rainba, cainha. 


Semente. 


lapé. 


Caruca. 


Tarde. 


Nhamika. 


Opaè, upanbé. 


Tudo. 


Nicéniki. 


Oreko. 


Ter. 


Kiù. 


Tutira. 


Tio. 


Uenbé. 


Yuuca. 


Tirar. 


Pekaié. 


Oiepéçaua. ^ 


Uma vez. 


Nicanti. 




Varrer. 


Obà. 


Judé, inéy dé, né. 


Vossê, Vossemecé. 


Mil. 


Oiùri. 


Vir. 


AU., 




Vender. 


• 


Oxipiâ. 


Vér (vigiar). 


Nhâ. 


Ruakéaûra. 


Vizinbc. 




Tapixàua. 


Yassoura. 


yaribucâ. 


Miaçua. 


Vassallo. 




Tapiiracunba. 


Vacca. 


Ueki. 


Otim, tim. 


Vergonba. 


Pupubâ. 



474 



VOCABULAIRES. 



LINQUA OERÂL. 


PORTUGAIS. 




ÏUtANO. 


Opicica. 


Tomar (pegar). 






Aiuhoca. 


Tomar (furtar). 


Uenhé. 






Jarrateira. 


Patacuira 
jambe). 


(ornement de 




Chu va. 


Ocoru. 






Dur. 


Ohô. 






Tartaruga, traça ja. 


Où. 




Oupé. 


Um. 


Nicââ. 




lauarauà. 


Peixe-boi. 


■ 





DIALECTE TARI AN A OU JAVIS (I). 



LINOUA 6ERAL. 


PORTUGAIS. 


TARIANA. 




Cabello. 


Uaciaré. 


Remre sera indé? 


Voâsé veio? 


Uninoca? 


Nambi. 


Oreiha. 


Moéni. 


Teçâitâ. 


Olhos. 


Nutidâ. 




Face, fronle. 


Néécuaa. 




Banana. 


Deri. 




Nariz. 


Itacù. 




Canna. 


Cidoa. 


Çanhaitâ. 


Dentés. 


Uedàpe. 




Braço. 


Pacapi. 


Poca. 


MKo. 


Uabàcopidâ. 




Agua. 


Uni. 


Meiù. 


Beiju. 


Peête. 




Barriga. 


Uââua. 




Fogo. 


Ciauâ. 




Perna. 


Patacù. 


SuràraitH. 


Soldadoti. 


Matsinari. 


Ipi. 


Pé. 


Oaipamà. 


lùra. 


Pescoço. 


Panurû. 




Lombo. 


Patsamé. 




Unba. 


Papada. 




Comer. 


Bdjanipé. 




Mulber. 


Inarù. 




Homcm. 


Aciar}'. 




Menino. 


Janapé. 


(1) Rio Uaupès. 







VOGAfitLAIR£8. 



475 



LINOUA QERAL. 


PORTUGAIS. 


TABIANA. 




Cacbiry. 


Payarû. 




Maudioca. 


Caiui. 




Pupunha. 


Pepiri. 




Ceo. 


Inucuâ. 




Dsnsar. 


Barapaniné. 




Eu quero. 


Nunamà. 




Nào quero. 


NunâcademÂ. 


Ubâ. 


Piroga. 


Ito. 


Uiûa. 


Arvore, pâo, fructa. 


Batinani. 


Maitâ céra iidé? 


Como te chama? 


Cuanaripitana ? 


Çapi tenbé. 


Sîro, seubor. 


Caiânuca. 


Tuyubé. 
Uaïmi. 


Velbo. 
Velba. 


Pedaria. 




Av6. 


Id6. 




Rode (de dormir). 


Amacâ. 




Rede (de tucum). 


Amacàcumetsicû. 




Vamos. 


UatsA. 




Fazenda. 


larumàcatsé. 




Terra. 


Decay. 


Inti apecatù. 




Mauduade. 




Diabo. 


In bât. 




Batter. 


Nunbacâ. 


Cubirc. 


Agora. 


Nicacû. 


Namipùra. 


Brincos. 


Rieni. 


Miçànga. 


Contas. 


Padapi. 




Cabadnbas. 


Keraperi. 




Assobiar. 


Pussupirâ. 




CarA. 


Avi. 
Yavi. 


. 


Onça grande. 


Yavinatséri. 




Macaco. 


Ipécù. 


Mutûm. 


Mutum. 


latseri. 




Dormir. 


Numacâ. 


Itatinga. 


Prata. 


Panéni Kemd. 




Reprebeuder. 


Nucuitsâenâ. 


Inamû. 


Inambu. 


Mami. 




Passaro. 


Acarâ. 


lande coéina. 


Bom dia. 


Cavitajdâ. 


Cabum ixé. 




Nucamacâ. 




Deus. 


lapiricuré. 




Roça. 


Inipucû. 


Tûua. 


PovoaçSo. 


lacaré. 




Cbuva. 


lia. 


DabucuiM. 


Dabucuri. 


Naaritaca. 




Moiino. 


Kenonica dunucâ. 


Xirimbauçâua. 


Orça. 


Kéïpinica. 


. 


Bom. 


Maciamuâ. 



476 



VOCABLLAIRES. 



LINGUA 6ERAL. 


l'ORTUOAlS. 


TARIANA. , 




Bonito. 


Matsiamâ. 




Feio. 


Matistanucii. 


Camuti. 


Pote. 


Tsurro. 


Patuâ. 


Babû. 




, 


Cantar. 


Naimbuecatunucii. 


Iruçanga. 


Frio. 


Apemani. 




Farinlia. 


Cavi. 


Çaçû. 


Calor. 


Ciapemaiii. 


Intima lia, iicmbâ. 


Nâo, nada. 


Cerenucâ, codunucâ. 




Girao. 


Siruri. 


Okéna . 


Porta. 


Uemâ, iacaréco. 


Kicé. 


Faca. 


Maria. 




Rio. 


Uni. 


Tupé. 


Esteira. 


Iciâno. 




Balaio. 


Apâ, apu. 




Anzol. 


CurÂio. 




Pirahiba. 


Câtu. 




Peixe. 


Cupé. 


Surubim. 


Surubim. 


Curidi. 


Uiramirim. 


Passariiibo. 


Puni te apii. 


Garni. 


Leite. 


Initsia. 




Manteiga. 


Litsi. 


Kice assii. 


Facao. 


Saraitâ. 


lépé aua. 


IJma yez. 


Cié. 


Kicé mirim. 

• 


Canivete. 


Mariatuqui. 


Reputari sera (aUi. 


Quer fogo? 


Ciàua napinâ ? 




Gapinar. 


Pihum. 




Trabalbar. 


Pipani. 




Ir embora. 


Piauaca. 


Ocica. 


Chegou. 


Réiucanuciî. 


Marâari. 


Cansar. 


Nuétadâ. 


lapiluû. 


Descançamos. 


lauuétadâ. 


lapituû xiiiga. 


Descançamos um poco. 


lanuétatdâ. 


Tupâ. 


Trovâo. 


Inii, enij. 


Itanbaén. 


Panella. 


Aciapi. 




Peneira. 


Jupitsi. 


Quâiaira. 


Pouco-a. 


Tnki. 


latéima. 




Inuamâ. 


Uruçacanga. 


Paneiro. 


Cuxina. 


Çacaquelra. 


Atraz, de traz. 


Guanàmana. 


Ixé xuquiiu. 


Euposso. 


Nuiécama. 


Reiuriire. 


Peça (pedir). 


Pitacà. 


Cunbà mirim. 


Moeinba. 


Inarù, ianipé. 


laueté. 


Deveras (certo). 


Kéianucd. 


Tipiti. 


Tipity. 


Irina. 


Nanu. 


Ananaz. 


Mauinâ. 



VOCABULAlH£S. 



477 



DIALECTE OUAPICHIANE (1). 



FRANÇAIS. 


OUAPICHIANE. 


Kau, pluie. 


Ouéne. 


Feu. 


Tiquierre. 


Oui. 


Anhan, euheu. 


Non. 


Aouna. 


Coq, poule. 


Quirrique. Plus rarement : Toupara. 


Tabac^ cigarette. 


Soume. 


Poudre. 


Couroupare. 


Plomb. 


Pirote. 


Capsules. 


Moucoua rime. 


Fusil. 


Moucaoua. 


Sel. 


Dèoui. 


Poisson. 


Goupae. 


Hamac. 


Ramac. 


Farine. 


Oui (lingna gérai). 


Banane. 


Seurre. 


Coui. 


Bonne. 


Assiette , plat. 


Paratou (portugais). 


Cassavc. 


Baade. 


Pagaye. 


Pourre. 


Loutre. 


Saarou. 


Grand. 


Téébarrc. 


Petit. 


Déésouli. 


Rivière. 


Ouâ (précédé ou suivi de voyelles eu- 




phoniques). 


Ruisseau. 


Eouà orctsiabe. 


Pinot. 


Ouabe. 


Maripa. 


Pocolite, poucourède, oucrrire. • 


Pataoua. 


OticJrre. 


Moucaja. 


Chaouraminerre. 


Toucouman. 


Ouarré. 


Enfant (des deux sexes). 


Ourayone. 


Jeune homme. 


Taménare. 


Jeune fille. 


Touménian barre. 


Vieux. 


Ténarénan. 


Vieille. 


Mascounan. 


Bon, beau, agréable, bon à manger. 


Gaïmène. 


Mauvais, laid, désagréable, qui n'est 


Aouna caïmcne, cachaorre. 


pas bon à manger. 





(1) Haut rio Branoo. 



^17» 


VOCABULAIRES. 


FRANÇAIS. 


OUAPICniANB. 


Tuxâua. 


Touchae (1. g.). 


Maloca. 


Maloque (1. g.). 


Case. 


Cabaeune. 


Paget. 


Marina. 


Ouba. 


Couriare. 


Montaric. 


Canâoa (1. g.^. 


Jacarc. 


Canaouadc. 


Hameçon. 


Coubaoue. 


Ligne pour pécher. 


Coubaoue rône. 


Chemise. 


Camilchc (p.). 


Pantalon. 


Tchéroule (p.). 


Chapeau. 


Couame. 


Drap. 


Camitche fp.]. 


Souliers. 


Derkeli. 


Perles. 


Cachourre. 


Pendants d'oreilles. 


Stééné. 


Galtas. 


Quéouédc. 


Miroir. 


Ouanamari. 


Peignes. 


Maode. 


Épingles. 


Carcouri. 


Aiguille. 


Acousa. 


Fil. 


Quiniaire, irenan. 


Boutons. 


Boutons (p.). 


Giraumon. 


Caouayamc. 


Père. 


Paapaye. Et beaucoup plus rarement : 




ndaré. 


Mère. 


Maamaye. 


Frère. 


Miaoueurre. Souvent : thiam, appellatif 




d'amitic dont ils usent entre eux, et 




qu'ils donnent aux blancs. 


Sœur. 


Ndaroucou. 


Beau-frère. 


Non-one. Signifie aussi cousin^ parent. 




Beau-frère se dit aussi : Chirouaye, 




appellatif familier dont ils usent 




entre eux et dont ils se servent aussi 




avec les blancs. 


Belle-sœur. 


Raancrre. 


Cara. 


Quérityc. 


Macachère. 


Macachère (p.). 


Patate. 


Càré. 


Piment. 


Déidiad. 


La chasse. 


Oubayc tenc. 


Biche. 


Are. 


Maipouri. 


Coudoûi, tamanoi. 


Hocco. 


Paouiche. 





VOC4BllL\IRES, 


FRANÇAIS. 


OUAPlCniANE. 


Cujubim. 


Coujoubi (1. g.) 


Marayc. 


Maraté. 


Apc. 


Soumarc. 


Flèche. 


Baïri. 


Chien. 


Arimcrac. 


Pipe. 


Cachimebounc (p.). 


Tafia. 


Gaoui (1. g.). 


Remède interne. 


Ca.ssaraî. 


Remède externe. 


Mbcche. 


Maladie interne. 


Cassarï. 


Maladie externe. 


Mbéche. 


Montagne. 


MedequeuoU) tae. 


Savane. 


Mbaarare. 


Terre. 


Aimée. 


Lac. 


Carichie. 


Nuage. 


Echerre. 


Ciel. 


Aouacarre. 


Tonnerre. 


Trouvanare. 


Dieu. 


Touméniécare. 


Diable. 


Maatiahi. 


Singe. 


Coaté. 


Soleil. 


Camo. 


Lune. 


Caïirrit. 


Jour. 


Qucliquépoye. 


Nuit. 


Aouicanc. 


Pluie. 


Ouénc. 


Chaleur. 


Ouitchi. 


Transpiration. 


Maachiqui. 


Soif. 


Maradac. 


Obscurité. 


Maréla. 


Étoile. 


Ouerré. 


Cauchemar. 


Caranda aouène. 


Midi. 


Saquitia poucamou. 


Minuit. 


Tomandrécouan. 


Pointe du jour. 


Ouacouriaciquc. 


Ombre (d'un objet, d'une 


personne). Ondéquine. 


Femme. 


Nrène, nrénan. 


Tèle. 


Nrouare. 


Cheveux. 


Nrouaïri. 


ŒiL 


Ouaoueunc. 


Sourcils. 


Nditiape. 


Nez. 


Ouénedébé. 


Bouche. 


Mbacou. 


Oreille. 


Mtam. 


Barbe. 


Ndène. 



470 



/iOO 


VOCABULAIRES. 


FRANÇAIS. 


OUAPICmAXE. 


Moustaches. 


Dacoumade. 


Cou. 


Mcouna. 


Bras. 


Ouanoube. 


Poitrine. 


Doucouri. 


Ventre. 


Ntoube. 


Cuisse. 


Ncoube. 


Jambe. 


NUba. 


Pied. 


Mquébébe. 


Doigts. 


Mcucsa. 


Poils. 


Ndi. 


Sein. 


Ndrine. 


» • . . V . 


Ntiye. 


91.. • . e. 


loui. 


Test.... S. 


Ouaqui. 


Cl. 


Ndiquiaou. 


I.angue. 


Ncnoube. 


Ongle. 


Mbarri. 


Cheveux de femme. 


Nrénandirrc. 


Bâiller. 


Ntabaouane. 


Cracher. 


Nsopidiènc nraadac. 


Calembc. 


Dioui. 


Tangue. 


Quénériberre. 


Genou. 


Ncoudourre. 


Épaules. 


Ouaoude. 


Côtes. 


Nouaradc. 


Malle. 


Pacara. 


Croucrou. 


Querouquerou. 


Canif. 


Canivet fp.^. 


Beaucoup. 


Êrébé. 


Peu. 


Quiaédé. 


Haut. 


Louco. 


Bas. 


Apoua. 


Li.a.r. 


Ouaremède. 


Se marier. 


Calde iderre. 


Ltre malade. 


Moucarigné, caarcéignc 


Brco. 


Mini. 


je, moi. 


Ngouarc. 


Tu, toi. 


Ngouaré. 


Il, ils. 


Ou. 


Elle elles. 


Ourou. 


Nous. 


Ngouare. 


Chaleur. 


Ouitsi, ouitsicabane. 


Froid. 


Ouadidc. 


Œuf. 


Dani. 


Ara. 


Carare. 



VOCABULAIRES. 40I 


FRANÇAIS. 


OUAPICBIANE. 


Aujourd'hui. 


Aïré. 


Demain. 


Ouaîquinane. 


Après-demain. 


Baaniaan. 


Hier. 


Mouénemouéne. 


Avant-hier. 


Goûté iké. 


Assez. 


Ataana^ ata. 


Diner. 


Nromarène. 


Dormir. 


Ndaaouéne. 


Boire. 


Mtère. 


Fatigué. 


Mérène. 


Malade. 


Moucarigné. 


Porc sauvage. 


Bitche, baqueurre, baqueurrena. 


Ami. 


Mpaouanaré. 


Ennemi. 


Mtaréoue. 


Maïs. 


Manque. 


Vent (du ciel). 


Aouarri. 


Un. 


Baîdéoue. 


Deux. 


Diaétame. 


Trois. 


Ériquiniaré. 


Quatre. 


Paminiaré tamaquiri. 


Cinq. 


Bacaïaré. 


Six. 


Baîda épouitamacane bacaéné. 


Sept. 


Baîdéoue diaétame paminiaré tama 


^ 


quité. 


Huit. 


Ériquiniaédé itamaca bacaéné. 


Neuf. 


Ériquinîaédé itamaca diaétame. 


Dix. 


Baoucocaédé. 


Cachiri. 


Gachiri. 


Payouarou. 


Payaouarou. 


Papier, livre. 


Garette, carita. 


Soucourijou. 


Pacouba. 


Espèce de trahire (poisson). 


Garacchaîe. 


Espèce d'ara du campo. 


Aouatac. 


Tigre. 


Bayecourre. 


Piste. 


Pouna. 


Espèce de tamual (poisson). 


Ot. 


Urubu. 


Ouât. 


Coton. 


Ghouade. 


Tapioca. 


Ouayeoué. 


Tambourin. 


Gamoure. 


Gasse-tète. 


Gouidarou. 


Manso. 


Aouna itaourane. 


Bravo. 


Toouraère. 


Tuer. 


Nrouée. 


Manger. 


Niké. 


T. II. 


31 



482 



VOCABULAIRES. 



FRANÇAIS. 

Anthropophage. 

Prisonnier. 

Prison. 

Aimer. 

Détester. 

Avoir peur. 

Mourir. 

Enterrer. 

Vouloir.. 

Pas vouloir. 

Voyager. 

Faire négoce. 

Faire visite. 

Se reposer. 

Vendre. 

Acheter. 

Payer. 

Devoir. 

Voler. 

Voleur. 

Canne à sucre. 

Garap. 

Chanter, 

Couper. 

Couper les cheveux. 

Danser. 

Rire. 

Chemin. 

Source de rivière. 

Fièvre. 

Ananas. 

Acajou. 

Orange. 

Citron. 

Roça. 

Forêt. 

Petit pigeon. 

Grand pigeon. 

Tracaja. 

Tartarougue. 

Matamata. 

Jabouti. 

Toucounaré. 

Souroubi. 

Fillote. 



OUAPTCRIANE. 

Niké epidienne. 

Aouéne écoulitène talaté quéré 

Talatéquéré. 

Counané. 

Aouana ndapan. 

Écoutchianaèque. 

Maouac. 

Ndidiaoue. 

Canon pouahie. 

Aouna ouaïpamé. 

Naété ouassiquiap. 

Ntouré ia erou pouaté. 

Poutae maouré. 

Ouassocap. 

Ntaa. 

Tourie. 

Ncaouéné pinate. 

Maonéné pinate. 

Coîdiap. 

Coidimige. 

Cayère, cayerène. 

Mab. 

Quénécté. 

Poussaïc. 

Poussaïc nrouari. 

Counayap. 

Chaarote. 

Denap. 

Qucouéroure. 

Ouitiye. 

Nane. 

Toubothye. 

Naraye(p.). 

Limon (p.). 

Racape. 

Canoue . 

Ouaroucoue. 

Ouaroutoinje. 

Jaouar. 

Matade. 

Matamate. 

Acirrade. 

Toucourire. 

Ourère. 

Patitche. 



VOCABULAIRES. 



483 



FRANÇAIS. 

Pirarare. 

Carapana. 

Moustique. 

Espèce de mouche à miel. 

Petit Içzard du campo. 

Caméléon. 

Jacarétinga. 

Lézard. 

Coata. 

Curare. 

Roucou. 

Roucou préparé. 

Génipa. 

Caraouire. 

Sable. 

Argile. 

Homme. 

Femme. 

Taouari. 

Toucan. 

Papaye. 

Espèce de cornemuse. 

Agami. 

Cendres. 

Charbon. 

Souffler. 

Allumettes, bougies^ lampes, briquet. 

Capiuura. 

Gavion. 

Sasa. 

Renard. 

Bouchon. 

Chique (puce pénétrante). 

Chat. 

Crapaud. 

Oiseau blanc du campo. 

Pagara. 

Bougie. 

Briquet. 

Lampe. 

Petit panier tressé avec une seule 

feuille de palmier. 
Rasoir. 
Fourmi. 
Timbo. 



OUAPICHIANE. 

Chacoade. 

Demêse. 

Rapouerre. 

Camouabe. 

Saouarare. 

Souane. 

Atorre. 

Couite. 

Ariquiriède. 

Ourarî. 

Pouerreberre. 

Pouerre. 

Québéoué. 

Caraouire. 

Goate. 

Daari. 

Ouapitsiana. 

Ouapltsianabc. 

Ouayare. 

Tsiacouye. 

Mapaye. 

Téiquiem. 

Namatchi. 

Parité. 

Rari. 

Mpouane. 

Tiquierre. 

Cache. 

Apacana. 

Chîchire. 

Ouarrire. 

Ouatarana. 

Tiibéré. 

Pichène. 

Maoue. 

Caracaraï. 

Pacara. 

Tiquierre. 

Tiquierre. 

Tiquierre. 

Darouane. 

Maouasse. 
Mate^ matenon. 
Aïchèro. 



ao4 






VOCABULAIRES. 




FRANÇAIS. 


OUAPICHIANE 


Touka. 






Miguëre. 


Gaumou. 






Mapouerre. 


Maraye. 






Maraté. 


Cachoeira. 






Terouan. 


Bâche. 






Diaio. 


Espèce de poisson. 




Gounani. 


Goumarou. 






Goumarou. 


Pacou. 






Pacou. 


Giseaux. 






Quérétéqué. 


Scie. 






. Sasa. 


Acangatare. 






Gouamaye. 


Guiller. 






Siboune. 


Lime. 




•: 


Queriqueri. 


Sac. 






Sacoun (p.). 


Aigle. 






Goeoye. 


Appellatif d'amitié 


qu'ils 


se donnent Yaco. 


entre eux. 









PHRASES OUAPICHIANES. 



FRANÇAIS. 

Il fait noir. 

Bonjour. 

Bonne nuit. 

Adieu^au revoir^ salut (en arrivant et 

en partant). 
Viens avec moi. 
Va-t'en. 

Dépêchons-nous. 
Pourquoi? 
Oiî est? 
Veux-tu? 

Je veux, je le veux. 
Gomment s'appelle? 

Viens ici. 
Va chercher. 
Donne-moi, apporte-moi. 
Que fait-il? 
Attends. 



OUAPICHIANK. 

Oua maréta. 

Ouacanade, ouapoucouraana. 

Ouaraoueune. 

Taana. 

Ouama contin. 

Goume coune. 

Naet ouamac cadémène. 

Naapon? 

Nayamore? 

Ouaya? 

Ouaya. 

Aoima ouaîpounèze?' (Non nom?), 

Aouna énipinan? (Non endroit?) 
Baîné. 

Pou nanacare. 
Pouita. 

Ganon pouahirre? 
Narégnie. 





VOCABULAIRES. 403 


FRANÇAIS. 




OUAPICBIANE. 


Je veux aller chez les MooDpidiénnes. 


Macoun Moonpidlenne ité. 


Je suis. 




Mba ourène. 


Tues. 




Oumachaabane. 


Il est. 




Ere calnié. 


J'ai. 




Caïnia ouandia. 


Tu as. 




Pouicaïrrit aman. 


lia. 




Ora ouidié are. 


Nous avons. 




Auaïna ouidié. 


Vous avez. 




Pouicaré idia. 


Ils ont. 




Ouncare idia are. 


Elle a. 




Aourou ouidié are. 


Elles ont. 




Nrénan idié are. 


C'est prêt, c'est fini. 




Aïré peïnar. 


Que veux-tu? 




Canon pouahie? 


Donne-moi de l'eau. 




Pou inané ouéne. 


J'ai faim. Donne-moi à manger. 


Nromarène. 


J'ai soif. 




Maradac. 


Va laver ceci. 




Petslana ouré. 


Le déjeuner est prêt. 




Aïré ouarépanan. 


Il va pleuvoir. 




Aouati ouéne. 


Il pleut. 




Caouatène ouéne. 


Je m'en vais, je veux m'en 


aller. 


Macoun na» macoun ité. 


J'aime. 




Counané. 


Je n'aime pas. 




Aouna nadapan. 


Allons nous promener chez les Ghiri- 


Naété ouassi quiap Chiricoume. 


coumes. 






Me tueront- ils? 




Ouanaoué nrouée épidienne? 


C'est une plaisanterie. 




Baïné quiéti. 


Qu'avez- vous à vendre? 




Canon pou itané? 


Qu'avez- vous? 




Canon pouaye? 


Combien voulez-vous pour 


cela? 


Napouidam pouaye pounëze? 


C'est cher. 




Caouiné pinate enemberre. 


C'est bon marché. 




Aouna icaouiné pinate. 


Il rit. 




Charote. 


C'est bon^ c'est cela. 




Tacaïmène. 


Ce n'est pas cela. 




Aouna caïmène. 


Y a-t-il desChiricoumesàOuachare^ 


' Caïnîé (presque le a Gagné » du créole 


• ^^ 




de Cayenne), Caïnié Chincoum 
OuachareTae? 


Où est la source de l'Anaua? 


Nayam Anaoua quéouéroure? 


Connaissez-vous le chemin 


pour aller 


Apou alté Moonpidlenne déïti? 



chez les Moonpidiennes? 
Quels sont ces gens? 
Conduisez-moi là. 
Au revoir. 



Napoué épidienne déît? 
Que diaétame. 
Dini aïti. 



486 



VOCABULAIRES. 



FRANÇAIS. 

Il vient. 

11 est armé. 

Viens dans mon hamac. 

Qu'est-ce que tu me donnes? 

Parles-tu ouapichiane? 

Je parle ouapichiane. 

Il se fâche. 

11 est joyeux. 

Il est triste. 

Je vais uriner. 

Demain ces gens vont chez lesOuaye- 

oués. 
Ënseigne-lui pour qu'il sache. 
Il fait noir. 
Le feu s'éteint. 
J'ai sommeil. 
11 n'y a personne. 
11 y a quelqu'un, il vient des gens, 

il y est. 
C'est loin? 
C'est près ? 
Où va cette rivière? 
D'où vient cette rivière? 



C'est prêt, ça y est? 

C'est ici. 

Certes, bon, bien, vraiment. 

Ce n'est pas prêt. 

Coupes du tabac. 

En ta terre. 

En ma terre. 

Comment s'appelle ta terre? 

La France. 

Comment s'appelle ta nation? 

Les Français.' 

D'où viens-tu? 

De ma terre? 

Dormant dans le hamac. 

Enveloppé dans le hamac. 

Tu ne sais pas ? 

Tais-toi ! 

Je parle avec les Ouapichianes. 

Je suis ennuyé. 



OUAPICQIÀNE. 

Oua até. 

Ca aouane. 

Baîré ouaîri anac. 

Canon pouita ouaté? 

Mparade. 

Mparade Ouapichiane mpara danédi. 

Toorre. 

Counanéquie. 

Caréouiquie. 

Ntata calrou. 

Ouaiquinan pidienneOuayeoué ité. 

Poutou minié poquit iadé oquire. 
Poute tiquierre maréta. 
Poumacade tiquierre. 
Nda aouène. 
Aouna épidienne. 
Caïnié épidienne. 

Mouénap? 

Maouna? 

Naïti yououaoure macoun? 

Mpichane naïti yououaoure macoun? 

Aye ! (Quand on parle de loin et qu'on 

n'entend pas, la main sur l'oreille 

pour faire répéter). 
Ata? 
Ndaa. 

Mitcha, achasse^ mitchasse, cachasse. 
Aouna ré. 
Tioume soume. 
Apouerre miane. 
Aouerre. 

Naaponpe ouerre? 
Ouerre France. 
Canon pouéicare ? 
Pouéicare Français. 
Naïquième poua atène? 
Ouerrek ouatène. 
Ouatchénia. 
Baroubatène. 
Aouana iaîtépan? 
Caoca (créole de Cayenne). 
Mparade Ouapichianédi. 
Cachenaïki. 



VOCABULAIRES. 4^7 

FRANÇAIS. OUAPICHIANE. 

Quoi^ comment, qui, lequel^ qu*est- Canon? 

ce que c*est? 
Combien de jours de Ouintiae aux Napaïdam camo mpichane, Ouintiae 

Taroumans? tae Tarouman ité? 

Allons-nous-en, partons. Ntinan. 

Aussi grand que Touaroude. Téébarre Touaroude corne. 

OucubareestgraddcommeTouaroude.Ouachare téébarre Touaroude corne. 
Où est le fusil? le revolver? Aité moucaoua? moucaouasouli? 

Je n*ai pas sommeil. Aouna ndaaouéne. 

Ypouip. (Ils se servent de cette inter- 
jection pour indiquer les étapes jour- 
nalières d*un voyage : Ouaïquinan, 
Canère ouà; ypouip : Apini ouâ; 
ypouip : épidienne.) 
Comment, qu 'est-ce ? Aïté ? 



Négation : aouana. 

Suffixes : aid, ad, oud; Queubaïd, Berriad, Ouarriroud. Quand le nom 
est terminé en ad on modifie la finale en in : Canaouade, canaouani. 

Amphibologie : même mot pour désigner le mal et le remède : Cassaraï, 
remède et maladie interne, Mbêche, remède et maladie externe. 

Euphonie. Addition ou suppression de lettres ou de syllabes : Caïirrit 
dekeuou et non Caïirrit Medequeuou, Couite Aouaou pour Couite ouà. 

Noms géographiques. Ouâ, Dequeuou, Tae et composés se placent tou- 
jours aprèsMes noms qu'ils déterminent: Camo dekeuou, ouachare tae, 
cache ouâ. 

Degrés de comparaison : Se rendent par des inflexions de voix. 



DIALECTE MACOUCHI (1). 





FRANÇAIS. 


MACOUCHI. 


Coq, poule. 




Galignanare (p.). 


Eau. 




Touna. 


Feu. 




Apo. 


Oui. 




Sini. 


Non. 




Piraman. 


(1) Haut rio 


Branco. 





4PO 


VOCABULAIRES. 


. FRANÇAIS. 


MACOUCHI 


Beau-frère, appellatif d'amitié. 


Jacombi. 


Tabac. 


Caouaye. 


Poudre. 


Couroubera. 


Capsules. 


Quiapo. 


Plomb. 


Piloto. 


Sel. 


Pan. 


Poisson. . 


Moro. 


Hamac. 


Yéouté. 


Farinba. 


Oui (1. g.). 


Banane. 


Parourou. 


Couteau. 


Taora. 


Coui. 


Picha. 


Ruisseau. 


Irem. 


Aouara. 


Aouarra. 


Maripa. 


Maripa. 


Assiette. 


Paratou (p.). 


Pagaye. 


Nééri. 


Loutre. 


Trouara. 


Cassave. 


Quel. 


Pierre. 


Teu. 


Blanc. 


Aïmoutou. 


Noir. 


Ricoutou. 


Rouge. 


Ouaiaala. 


Bleu^ jaune. 


Chicoupiou. 


Petit. 


Chimerica. 


Grand. 


Ouacaï. 


Petite pierre. 


Chemerica teu. 


Panacou. 


Loutè. 


Sabre. 


Cassoubera. 


Hache. 


Ouaca. 


Bêche. 


Sampa. 


Ferrée. 


Massouéta. 


Ciseaux. 


Sakiy. 


Père. 


Paapaye. 


Mère. 


Maamaye. 


Vieux. 


Aquéton. 


Vieille. 


Nonsanton. 


Jeune homme. 


Mouniéricoué. 


Jeune fille. 


Amanon. 


Petit garçon. 


Mou. 


Petite fille. 


Yatchi. 


Beau-frère. 


Yacombi, chirouaye. 


Tuxaua. 


Touchae (1. g.). 


Maloca^ casa. 


Ëouté. 


Uba. 


Couriera. 





VOCABULAIRES. 


FRANÇAIS. . 


MACOUCUI. 


Canot. 


Canâoa (l. g.). 


Hameçon. 


Gounoé. 


Ligne pour pêcher. 


Counoé youa. 


Fusil. 


Aragaousso. 


Chemise. 


Camitcha (p.). 


Pantalon. 


Chirourari (p.). 


Perles. 


Cassourou. 


Épingles. 


Aroufourétou. 


Aiguilles. 


Acousa. 


Miroir. 


Ouanamari. 


Fil à coudre. 


Ouinimou. 


Peigne d'homme. 


Maouassa. 


Rijou^ joaillerie. 


Panaala. 


Peigne de femme. 


Chéréchéré. 


Boutons. 


Ponménou. 


Souliers. 


Fouira!. 


Chapeau. 


Yalco. 


Gaïta. 


Icarica. 


Cara. 


Napoui. 


Macachère. 


Canari. 


La chasse. 


Yacamanabé. 


Biche. 


Ouaîkî. 


Hocco. 


Paouiche. 


Chien. 


Arimerac. 


Pipe. 


Cachimpo (p.). 


Cachaça. 


Caoui (1. g.). 


Remède. 


Ouyéipi, puto. 


Montagne. 


Ouik. 


Savane. 


Ouana. 


Ruisseau. 


Yapoué. 


Terre, 


Non. 


Frère. 


Moyi. 


Sœur. 


Oui. 


Singe. 


Youareka. 


Joli. 


Ouaqui. 


Laid. 


Èriiré. 


Bois. 


Mouriou saouanouri. 


Je, moi. 


Ouré. 


Oui. 


Igna. 


Non. 


Inapaolé. 


Tète. 


Oupou oupaye. 


Cheveux. 


Oupaye poupo. 


Couper les cheveux. 


Oupayé akéké. 


OEil. 


Yéénou. 


Sourcil. 


Ouaaramapo. 



489 



490 


VOCABULAIRES. 


FRANÇAIS. 


MACOUCHI 


Nez. 


Yéouna. 


Bouch ( 


Ounta. 


Oreilles. 


Oupaana. 


Barbe. 


Ouyétantchéri. 


Moustaches. 


Ouyépo. 


Cou. 


Oumouî. 


Bras. 


Yéémécou. 


Poitrine. 


Pouété. 


Ventre. 


Yéouan. 


T • • aC* 


Moné. 


M e. 


Icénapoïman. 


Sein. 


Maanati. 


Cuisse. 


Yémata. 


Jambe. 


Ouchi. 


Pied. 


OuU. 


Doigts. 


Yéna. 


Poil. 


Poupo. 


Soleil. 


Ouéi. 


Lune. 


Capoui. 


Jour. 


Camanou baïman. 


Nuit. 


Ouaron. 


Malle. 


Calatsali. 


Canif. 


Taorachimirikc. 


Bonjour. 


Pacame baïman. 


Bonne nuit. 


Asabonta baïman. 


Adieu. 


Aseoutanbaouave. 

%0 


Beaucoup. 


Oucaïpiéman. 


Peu. 


Chimiriké bébamba. 


Haut. 


Caouinéman. 


Bas. 


Nomoïré bamba. 


Viens avec moi. 


Ghié napouéman. 


Va-t'en. 


Tambaïsté. 


Allons, courage ! 


Outambaïman. 


Fais vite. 


Cane bampouc. 


Pourquoi? 


Eutombc ? 


Où est? 


Nonbatanc? 


Veux-tu ? 


Tou sémanan ? 


Que veux-tu? 


Etou sémanan ? 


Je le veux. 


You sémanan. 


Comment s'appelle ? 


Ané tayéné? 


Viens ici. 


Achikeu. 


Va chercher. 


Inétaniki. 


Que fait-il? 


Écouné caouanan? 


Apporte-moi. 


Ënékeu ourébia. 


Donne-moi. 


Mourstiké. 



VOCABULAIRES. 



491 



FRANÇAIS. 

Attends. 

Je veux aller au Roroïma. 

Je, moi. 

Tu, te. 

Il, elle, elles. 

Nous. 

Aujourd'hui. 

Demain. 

Hier. 

Assez. 

C'est prêt. 

Avant-hier. 

C'est fini. 

Tonnerre. 

Pluie. 

Il va pleuvoir. 

Attends. 



MACOUCHI. 

Mansa. 

Roroïma éré. 

Youré. 

Amanré. 

Amanré chikeu. 

Yourébia. 

Tchéréouaré. 

Pïnani. 

Coamouya. 

Éré tambouéman. 

Ayéréman. 

Naouiyanyaoue. 

Antéman. 

Oranapi. 

Conoc. 

Conocyébouéman. 

Mansa. 



IDIOME OUAYEOUÉ (1). 



FRANÇAIS, 


OUAYEOUÉ 


Eau^ pluie. 


Touna. 


Feu. 


Piéto. 


Non. 


Pirahan. 


Coq, poule. 


Carra. 


Tabac. 


Camanche. 


Poudre. 




Plomb. 
Capsules. 


(Ne connaissaient pas). 


Fusil. 1 




Sel. 


Ouampe. 


Couteau. 


Marie. 


Sabre. 


Coutchoupara. 


Hache. 


Yaouaque. 


Poisson. 


Aïmêre. 


Cassa ve. 


Tiounrc. 


Giraumon. 


/Tl 9 ^ \ 


Patate. ! 


(Il n y en a pas). 



(1) Sources du rio Urubu de Silves. 



492 


VOCABULAIRES. 


FRANÇAIS. 


OUAYBOUÉ. 


Cara. 


(Ne connaissent pas). 


Homme blanc. 


Carayoué. 


Perles. 


Courareparé. 


Bijoux. 


(Ne connaissent pas). 


Miroir. 


Cananhanpan. 


Soleil. 


Camo. 


Lune. 


Pioua. 


Femme. 


Mougne. 


Tapir. 


Yaouaîri. 


Hocco. 


Aïnic. 


Sel. 


Ouampe. 


Maraye. 


Maraté. 


Gaumou. 


Gaumou. 



■%AAAA^ 



TABLE DES MATIÈRES. 



Préfacb TII 

Excursion a Gounani xni 

GiiAPiTRB I*'. — Le pays de Mapa 1 

De Cayenne à Mapa. La noyade. — Village de Mapa. — Bouche de la Mapa. 
— Mapa Grande. — La Petite Mapa. -^ Formation de la terre. — L'ancien 
poste français. Les ruines. 

Chapitre II. — La récion des lacs 15 

Les lacs. Le Maranhâo. — Les lacs. ~ Lago Grande. — Rio Sou je. — Lac 
Redondo. — Lac Couroucha. -^ Rivière de Jabourou. — Le Bréo. — Le 
Toncounaré. — Lac Jabourou. — Rivière Fréchal. — Igarapé Cyrille. — Lac 
Cyrille. — Lac Andiroba. — Lac Pracouba. — Lac Sakaîsat. -- Rivière 
Pranari. Le tapis-franc des Lacs. — Lac Comprido. — Lac Coujoubi. — 
Rivière de Coujoubi. — Rivière Petit-Coujoubi. — Rivière Choumbique. — 
Lac Terre-Jaune. — Rivière d'Itoba. — Grande rivière d'Itoba. -^ Lac Maca- 
couari. — Rivière Macari. — Rivière des Deux-Boucbes. — Lac des Deux- 
Bouches. — Rivière du Lago Novo. — Végétation des marais. •— Lago 
Novo. — Tempête au Lago Novo. — Avenir du Lago Novo. «- Voyage dans 
les marais de Tracajatnba. — La chasse aux tortues. — Formation du sol 
quaternaire. — Pèche du pirarucù. — Lacs côtiers. — Les marais du Cap de 
Nord. — Bouche du lac du Roucou. — Rivière de Tartarongal Grande. — 
Rivière de Tartarougal Sinho. — Cimetière indien. — Dans le ruisseau. — 
Exploitation du caoutchouc. — La race des lacs. 

Chapitre III. — Apurbma et Araguary 63 

Le Campo d'Apurema. — Rivière Zeiba. — Rivière Apurema. — District 
d'Apurema. — Nazareth et Martnho. — Santa Crus et Augusto. — Autres 
fazendas. — Économie générale de l'Apurema. -~ Le fleuve Araguary. -— 
Les sitios. — Les richesses de l'A raguary. — La cachoeira. — La colonie mi- 
litaire de dom Pedro II. 

Chapitre IV. — Le pays de Macapâ *. 91 

L'estrada de Macapa. — La ville de Macapé. — Macapâ et Pinsonia. — Ma- 
lade. — La ville. — La forteresse. — Départ pour Para. 

CnAprrRB V. — L'Amazone et le rio Negro to7 

De Para à Manàos. — Brèves. — Gurupâ. — Almeïrim. — Prainha. — 
Monte Alegre. — Santarem. — Alemquer. — Obidos et les savanes. — Faro. 



494 TABLE DES MATIÈRES. 

— Parintins. — Itacoatiara. — Manàos. — Le rio Negro. DeManàos à Tho- 
mar.— Tauapcçaçù et Muirapinima. — Ayrâoet son maître d'école. — Mou- 
ra et les anthropophages. — L'ordinaire du bord. — Carvoeiro. — Barcellos, 
l'ancienne capitale. — Moreira. — Thomar, — Excursion au Padaoiri (27 
janyler-15 fémer). — Le rio Preto. — Le Padauiri. — Beautés équatoriales. 
— - Les Français de Guyane. — Les archipels du rio Negro. — De Xibard à 
Panoré. — Point d'arrêt du Tapeur. — Au premier rapide. — Santa Izabel 
Nova. — Sitio de Boa Vista. — Premières montagnes. — Gastanheiro. — 
1" mars. — Première cataracte. •— Aruti, Sao-José, Arurâ. — Fièvre et fa- 
mine* — Guricuriari, Pao d'Arco, et ivrognerie. — Sao-Pedro et le franciscain 

. italien. -. Nicolao Palheta. — Caiutinha. Rencontre de Mathieu. —Sala Bar- 
dot et Cardoso. — Les cachoeiras. — Cachocira de CamanÀos. — La a pres- 
se » au profit des. Commissions. — Nouvelles cachoeiras. — Sao-Gabriel, fa 
gracieuse. — Encore des cachoeiras. — Un incident sanglant. — Le delta du 
Uaupès. La dernière chute. — Sào-Joaquim. — Utilité des ecclésiastiques. 

Chapitre VI. — Le Uaupès et ses missions \k\ 

22 mars 1884. — Histoire. — Géographie politique. — Mœurs. — fielï- 
gion de Jurupari. — Les Uaupès et la légende des amazones. 

GuAPiTaE VII. — Retour "îll 

Oisiveté àXaraquâ. — Un regatâo bien ennuyé. — Les chutes sous la pluie. 

— Les cacuris. — L'arrivée au sitio. — Le désert des eaux. — Histoires de 
regatôes. — Vue d'ensemble sur le rio Negro. — Décadence du rio Negro. — 
Recrutement des Indiens. — Manàos. 

Chapitre VIII. — Le rio BraivAo 229 

Difficultés et dangers du voyage. — Une légende du rio Branco : la maloca 
des Femmes. — Région des Jauapirys. —Navigation au gancho et à la for- 
quilha. — Fuite d'Indiens. — Sitios et povoaçoes. — I^ cachoeira. — 
Au-dessus de la cachoeira. 

Chapitre IX. — Dans les prairies 261 

Malade. — Maracachite. — La vie à la maloca. — La campagne de Mara- 
cachite. — La porte d'invasion. — En voyage. — En route! — Ouaîniame. — 
Ambrosio. — Léopoldino. — Cochade. — Une fête à Cochade. — La terre Ator- 
radi. — Ouichbine. — L'explorateur Fernando. — Courati. — Matiouioui- 
ne. — Voyage autour de Touaroudc. — Namatchi Ouâ. — Les mncambos. 
Ghouna. — Ouaraîp. — Paraounamc. — Malade et seul aux mains d'une 
vieille indienne. — Voyage solitaire dans le désert. — Incendie de la sa- 
vane. — Les paysages du Taakulû. — Retour à Maracachite et à Boa Vista. 

Chapitre X. ~~ Moeurs des OuAPicmANES et des Atorradis 303 

Mœurs des Ouapichianes et des Atorradis. 

Chapitre XI. — A travers les forêts vierges 319 

Le départ. — En route. — L'heure du campement. — La marche. — La 
conversation indienne. — Touaroudo. — Dilettantisme au Namatchi Oui. — 
La fin du campo. — Arrivée au Matto gérai. — La marche en forêt. — L'ec- 
zéma. — Mauvaise volonté des Atorradis. — La nuit. — Descente du Yaore. 

— Le haut Essequibo et les Taroumans. — Aux sources de TEssequibo. — 



TA.BLE DES MATIÈRES. 49^ 

Pages. 

Arrivée chez le tuxau des Tarouroans. — . Défection des Atorradis. ~ Le 
petit Chirioue. 

CnAPITRE XII. — A TRATERS LES FORÊTS VIERGES (SUUe) 359 

Le chemin des Moonpidiennes. — Chez les Moonpidiennes. — Aux sources 
du Trombetta. — L'amitié des Moonpidiennes. — Le plateau des Ghi- 
rioues. — Chasse aux pécaris. — Village chirioue. — Le chemin des Ouaye- 
oués. — Noiil. — Le tigre et le poison indien. — Arrivée chez les Ouaycoués. 
— Les Ouayeoués. — Fin d'année. — Premier janvier. — Tarims, Japiis, 
Toucanes. — Ouachare. — Marches forcées de Paraouname à Boa Yista. 

Chapitre XIII. — État économique et social du rio Brarco ' 389 

Sécheresse, variole et famine. — Notes de géographie ethnique. — Notes 

ethnographiques Notes économiques et politiques. 

Chapitre XIV. — Retour en France 413 

De Boa Vista à Manâos. — Manàos-Parâ. — En mer. France ! — Conso- 
lations finales. 

Annexes /. Notes sur les tribus indiennes de la Guyane française 423 

1» Les Indiens de la Guyane française. — 2* Notes sur 53 tribus indien- 
nes de la Guyane française . 

//. Notes sur la rive gauche de V Amazone 441 

!• Hydrographie. — 2° Villes et villages. 

///. Notes sur le Contesté officiel 455 

Glossaire 461 

vocarul aires 464 

Table des matières 493 



HENRI A. COUDREAU. 



LA FRANCE ÉQUINOXIALE. 

.MÉDAILLE DE BRONZE A LEXPOSITION LNIYERSELLE D AMSTERDAM KN 1883. 

(GRANDE MÉDAILLE D*OR DE LA SOCIÉTÉ DE GÉOGRAPHIE COMMERCL\LE DE PARIS EN 1886. 

PRIX TRIENNAL DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTIDES COLONIALES ET MARITIMES EN 1887. 



ATLAS. 



A TRAVERS 



LES CUYANES ET L'AMAZONIE. 



ATLAS. 



Typographie Firmin-Didot. — Mesuil (Etire). 



LA FRANCE ÉQUINOXIALE. 



«^>^/^^^^^>^^^^i^i^t^^^^^^^>^>»^^^^^»»» 



ÉTUDES ET VOYAGE 



A TRAVERS 



LES GUYAINES ET L'AMAZONIE, 



PAK 



HENRI A. GOUDREAU, 

Professeur de l'Uni venité, 

Chargé d'une mission scientifique dann les territoires contestés de Onyanc* ; 

Membre du Comité de la Sociét^î internationale d'études bréâiliennes, 

de la Société agricole et industrielle de la Guyane fronvaise, 

et lie diverses .sfxrlétés suivante». 



«iVVWMW<»- 



ATLAS 



KW'MA 



PARIS, 

CHALLAMEL AÎNÉ, ÉDITEUR, 

LIBRAIRIE COLONIALE, 
5, RUE JACOB, ET KDE FDRSTENRERG, 2. 

1887. 






LISTE DES CARTES. 



Tableau d'assemblage des itinéraires de H.-A. CJoudreau, 

KT OaMPOS de la rive SEPTENTRIONALE DE L'AMAZONE. 

PI. 1. — Guyane française. 

PI. 11. — Mapà et bas Araguary. — Région au nord de Mapâ. 

Pi. lil. — Amazone a?ec ses affluents de la rive septentrionale. 

PI. IV. — Rios Negro et Uaupès. — Chutes du rio Negro. — Chutes du 
rio Uaupès. — Sources du rio Uaupès. 

PI. V. — Rio Branco. 

PI. VI. — Carte des Fazendas du rio Branco supérieur. 

PI. Vil. — Carte des sources des rivières Takùtu, Mapouerre, Tromlietta, 
Essequibo, etc. 

PI. VIII. — TeY'ritoires contestés de Guyane. 



H. A . ( oiidi'e.HU I*a FraïK-e Kquinodale 




65 



iror par Krhard.3i>"* \\ .DmilVil Rtxrhrpnau 



impruiM» par 



«Mime pnr •!. 



pur .I.X 















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